‹ Le cabinet noirChapitre 35 sur 58 · CHAPITRE VU l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU l

Faiblesses d'un grand homme. — L'âge de Bonaparte. — Comment on écrit l'histoire. — Les confidences de Pauline. — Fantaisies impériales. — Les héroïnes de la Légion d'honneur."

Ce qui a le plus embarrassé les nombreux écrivains qui ont entrepris d'écrire l'histoire de Napoléon, c'est la disparition d'une quantité de documents sans lesquels ils ne pouvaient parler que par on-dit, par à peu près.

Napoléon a eu grand soin de supprimer nombre de pièces relatives à Bonaparte. Quel intérêt pouvait donc le pousser à agir de la sorte? Voulait-il que la postérité, les siècles futurs, n'ayant pas sous les yeux les preuves matérielles de ses transformations, en fissent un être fantastique, qui, sorti des flots, après avoir pris terre sur une petite île de la Méditerranée, devait, avant de rentrer dans le surnaturel, terminer

sa carrière humaine sur un autre rocher perdu dans l'Océan ?

Toujours est-il qu'il détruisit ou fit détruire beaucoup d'actes relatifs à sa famille; ne se contentant pas de décréter la victoire par avance, il voulait refaire le passé.

Remarquez avec moi combien cette manière d'agir a porté ses fruits, et combien, si rapprochée que soit l'époque qui nous occupe, il est difficile de faire jaillir la lumière sur un grand nombre de points pourtant fort intéressants.

Il a fait disparaître systématiquement, entre autres, tout ce qui avait rapport à sa mère, et les lettres de celle-ci, sans être aussi rares que celles de Molière, dont on ne connaît pas un seul spécimen, n'en sont pas moins considérées comme des documents de haute curiosité.

Lœtizia Ramolino, aussi intelligente que belle, douée d'une énergie et d'un courage exceptionnels, mariée à quinze ans, — si elle n'a pas été le seul homme de la famille — pour lui appliquer le mot que devait dire plus tard son fils en parlant de Mme la duchesse d'Angoulême, — n'en a pas moins été l'âme virile et le génie protecteur. C'est dans ce corps aux formes sculpturales que le grand génie universel, que le phénomène monstrueux qui devait s'appeler Napoléon Bonaparte, avait puisé les sources de la vie.

Le comte de Marbeuf était, comme on sait, gouverneur de Corse, grand protecteur de la famille Bonaparte. D'aucuns, — ceux-là sont nombreux, — pré-

tendent qu'il avait pour Madame Lœtizia des sentiments beaucoup plus tendres que ne le sont en général ceux d'un administrateur envers une administrée. Après avoir obtenu pour Eliza d'être élevée à Saint-Cyr, il procura à Bonaparte une bourse à l'école de Brienne; et il est aujourd'hui hors de doute qu'une des premières falsifications de l'état civil, dont la famille de Napoléon devait donner dans la suite pas mal d'autres exemples, date de cette époque.

Pour entrer à Brienne, il fallait avoir moins de dix ans ; or Bonaparte, né en 1768, avait près de onze ans lorsque, en 1779, M. de Marbeuf lui obtint la bourse d'admission. Madame Lœtizia, qui avait tous les courages, et qui pensait sans doute que le monde est icibas aux adroits, n'hésita pas à envoyer son fils à Brienne avec l'acte de naissance de son frère.

Napoléon dut forcément être mis au courant de cette supercherie; mais, malgré son jeune âge, il était d'un tempérament à garder un secret, surtout un secret auquel était attaché son avenir. Gomme je suppose qu'il ne suffisait pas de montrer un acte de naissance en entrant à Brienne, mais qu'on était inscrit sous le nom que contenait ledit acte, en changeant d'âge avec son frère, Napoléon a dû également changer de nom.

11 me semble que ceci est aussi clair que net et précis; et l'on comprend que dans la suite, ayant si bien profité de ce petit tour de passe-passe, l'Empereur ait pris goût, non seulement à remanier l'état civil, mais à supprimer, en toutes circonstances, ce qui le gênait.

Voyons ce que dit Mounier sur l'âge de celui dont il a été le secrétaire, et dont pendant dix ans il a partagé les travaux et les fatigues.

« J'avais cru que l'histoire de la falsification de la date de naissance de Napoléon n'était qu'une petite invention en dénigrement. Mais l'autre jour, M. Séguier m'a dit qu'ayant été présenté au Premier Consul, et persuadé que celui-ci était né en 1768, il lui avait répondu, à la question habituelle de l'âge, — le Premier Consul ayant l'air de le trouver trop jeune — : « J'ai le même âge que Votre Majesté, je suis né en 1768; » et que le Premier Consul s'était tourné vers Caulaincourt, en lui disant avec humeur :

« — Gomment donc sait-il mon âge? »

M. Séguier a lui-même rapporté cette anecdote dans ses Mémoires; mais il l'a légèrement arrangée, et j'ai tout lieu de croire que les choses se sont passées comme Mounier les relate. Il ajoute encore :

« Quelques années après, M. Séguier en prit pied pour tenir un pari contre Hamelin, — le mari de la célèbre Mme Hamelin, — qui faisait naître Napoléon en 1769. M. Séguier gagna, au moyen de l'acte de naissance annexé à l'acte de mariage déposé aux Archives des actes civils. »

Une des conséquences les plus bizarres de ces interversions, dans lesquelles les frères Bonaparte de-

vaient se perdre, c'est que, s'efforçant de marcher sur les traces du chef de leur famille et arrangeant les actes à leur convenance, trois d'entre eux arrivèrent à se déclarer nés en 1768, ce qui vraiment eût été difficile, si féconde que fût Madame Lœtizia.

Le colonel Yung s'est livré à de très sérieuses recherches dans les Archives du ministère de la Guerre ; il est d'avis, dans son remarquable ouvrage Bonaparte et son temps, que Napoléon est né en 1768, et que c'est son frère Joseph qui est né le 15 août 1769.

Charles Bonaparte aurait eu un premier fils en 1765, mort jeune; en 1767, il lui naquit une fille qui mourut également âgée de quelques mois. Enfin, le 7 janvier 1768, un troisième enfant vint au monde, et fut baptisé sous le nom de Nabulione. Ses parrain et marraine étaient Thomas Arrighi de Casanova et Marie de Casanova. L'acte de naissance portait que Nabulione Buonaparte était né à Corte.

Du reste, en se reportant à l'âge que Napoléon s'est donné dans deux ou trois lettres que l'on possède, il est clairement établi qu'il est né en 1768. Par conséquent, la fameuse fête impériale du 15 août célébrait tout ce qu'on voudra, excepté sa naissance.

J'ajoute, pour en finir avec cette question, qu'il1 existe bien un acte de naissance au ministère de la Guerre établissant que Napoléon Bonaparte est né en 1769, mais ce document est sans autorité : entaché de toutes sortes d'irrégularités, il est de plus rédigé en italien, non en latin, ce qui est absolument contraire aux usages de l'Église.

Napoléon traitait la vérité comme les nations ennemies, elle devait plier devant lui ; et pour le satisfaire on détruisait, forgeait, falsifiait nombre de documents.

« L'Empereur, dit Mounier, avait fait transcrire sur de magnifiques registres, par le cabinet topographique sous la direction de Clarke, toutes les pièces qu'il avait conservées provenant de son état-major des armées d'Italie et d'Orient. Il avait indiqué ou marqué lui-même ce qui devait être transcrit et ce qui ne devait pas l'être.

« Quand je fus nommé secrétaire du cabinet, il me chargea de m'assurer si les transcriptions étaient achevées. Elles l'étaient, et les registres étaient reliés en maroquin rouge.

« Je les lui présentai. Alors il se fit apporter les originaux à l'Elysée ; et là, en ma présence, il les brûla tous dans sa cheminée avec le plus grand soin, ne quittant la pièce que quand tout fut consumé.

« Il est évident qu'il y avait beaucoup de choses non transcrites dont il voulait détruire le souvenir.

« En 1815 il demanda ces registres, et il fut ordonné de les lui adresser à Rochefort. Ils ont été soustraits à l'occasion de cette translation, et ayant passé, je ne sais comment, entre les mains de Panckoucke, ces registres ont été publiés comme œuvre et comme correspondance de Napoléon ' . »

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