NAPOLÉON
Il est au moins curieux de constater encore le fait suivant rapporté par M. de Laizer au baron Mounicr :
Dumouriez, qui depuis son bannissement de France s'était fixé en Angleterre et recevait une pension du gouvernement britannique, Dumouriez, qui devait livrer des plans aux Anglais pendant la guerre d'Espagne et aux Alliés en 1814, — se rendit dans le plus grand incognito, la veille de la bataille d'Austerlitz, à l'état-major de l'armée russe. M. de Laizer était alors aide de camp de Berningten.
crainte à cet égard; mais je pense que vous pouvez compromettre votre liberté par la résolution que vous allez prendre...
« Et, en effet, la voici compromise.
« J'étais si agité tour à tour par mes craintes et par mes espérances, que je me bornai à lui demander de recevoir le serment sincère que je le suivrais partout; mais c'était à lui seul de décider dans quel chemin il voulait qu'on le suivît. Je ne saurais vous exprimer combien je me félicite de n'avoir point donné le conseil que l'Empereur a pris de lui-même. Car si j'avais été pour quelque chose dans la démarche qui l'a réduit au déplorable état où je le vois, je ne trouverais de ma vie un moment de repos. »
Les expressions dont il se servait et les inflexions de sa voix venaient à l'appui de tout ce qu'il éprouvait intérieurement. Il avait dans son langage une manière toute militaire, qui montrait qu'il avait pris son parti; mais je voyais percer la profonde affliction de son cœur. Etant [aussi loyal que je le suis, comme Anglais; étant aussi fier que doit être tout homme né dans notre glorieuse patrie, quoique je n'entrasse nullement dans les sentiments et les opinions que son enthousiasme lui faisait manifester, je ne pus refuser mon admiration à ce fidèle et sensible Frenchman.
Les lamentations de Mme Bertrand n'avaient pas le même caractère ni le même langage que les regrets de M. le comte, son mari. Son maintien et ses manières affligées admettaient quelques moments de distraction.
— Que pensez-vous, me dit-elle un jour, de ma triste position? Peut-on être plus à plaindre? Puis-je trouver des mots pour rendre tout ce qu'a de pénible ce que j'éprouve? Quel contraste pour une jeune femme qui a tenu le premier rang dans la Cour la plus gaie et la plus brillante de l'Europe ! Moi qui voyais mille adorateurs attendre un sourire de moi, et se vanter quand ils l'avaient obtenu!... Moi, la femme du comte Bertrand, grand maréchal du palais de l'Empereur de France, me voir aujourd'hui avec trois enfants, condamnée à accompagner dans son exil mon mari, et dans une île déserte encore, où les agréments de la société, tous mes rêves de plaisir, vont être remplacés par une vie de prison, avec les ennuis qui l'accompagneront, malgré les attentions et les bontés qu'on nous promet... Et toute cette perspective au milieu d'un Océan sans bornes!
Elle était curieuse de savoir ce que les Anglais pensaient de son mari. Je lui dis alors, qu'autant que j'en pouvais juger on avait meilleure opinion de lui que de tous les autres maréchaux, que son dévouement à Napoléon avait quelque chose de romanesque qui trouvait des apologistes en Angleterre.
Il résulta des inquiétudes de Mme Bertrand qu'il lui prit une velléité de suicide. Elle offrit dans son désespoir de se jeter à la mer. Il paraît que ce fut le soir du jour où Bonaparte apprit que son sort était fixé, et au moment où cet affligeant arrêt parvint à sa connaissance.
Les petits Bertrand sont des enfants intéressants. Le
plus jeune a trois ou quatre ans. L'aîné est né àTrieste, pendant que son père était gouverneur des provinces Illyriennes; l'autre est une petite fille vive et qui annonce de la disposition à être violente. Les inclinations militaires dominent déjà dans le caractère de ces petits hérissons. Ils sont occupés depuis le matin jusqu'au soir à faire des armes, à faire l'exercice, à marcher ou à galoper comme s'ils étaient à cheval, le tout sous le commandement d'un petit garçon français qui paraît être né sous quelque tente.
Lorsque je dis à Mme Bertrand qu'on croyait généralement qu'elle avait le projet de rester en Angleterre pour l'éducation de ses enfants, elle me répondit avec une espèce de sécheresse qui ne lui était pas habituelle, mais qui inspirait quelque intérêt :
— Pourquoi, monsieur, laisserais-je mon mari dans une circonstance pénible? C'est un sacrifice qui coûterait trop à mon cœur. Peut-être dans un an me déciderai-je à revenir.
Gomme je lui dis alors qu'elle pourrait profiter du retour du Northumberland, il me parut qu'elle ne repoussait pas la proposition éventuelle.
Ni le comte ni la comtesse de Montholon ne parlent anglais. C'est un joli homme, petit, et elle une très jolie femme. Ils ont une consolation commune, à laquelle ils sont très sensibles, ce sont leurs charmants petits enfants.
Quand Bonaparte quitta le Bellérophon, on l'avertit de désigner les trois personnes dont il désirait être accompagné à Sainte-Hélène. On croyait alors que
Bertrand serait nominativement exclu par le gouvernement anglais; mais il paraît que lord Keith prit sur lui de faire comprendre un ami si fidèle au nombre de ceux qui accompagnaient l'ex-Empereur. Les autres furent le comte de Las Cases, officier de l'ancienne marine et homme de lettres ; le général Montholon et le général Gourgaud, les deux aides de camp de Bonaparte qui s'étaient attachés à sa fortune. Ces deux derniers l'avaient suivi en Russie, et racontaient toutes les horreurs de cette campagne d'hiver1. Ils portaient aux nues la cavalerie russe ; ils disaient que les Cosaques se mettaient facilement en fuite. Ils ne parurent pas faire grand cas des Prussiens , mais ils les mettaient cependant au-dessus des Autrichiens. Ils ne dissimulaient pas l'étonnement que leur avait causé l'infanterie anglaise à Waterloo2 ; mais ils décidaient que la cavalerie s'abandonnait trop; ils l'a-