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Marie-Louise et l'Invasion de 181 i, p. 293 et

son précieux fardeau. Il était dix heures du matin. Marie-Louise, accompagnée de son fils, des rois Joseph et Jérôme et de leurs femmes, ainsi que de Madame Mère, quitta Blois et prit la route d'Orléans, qu'elle trouva bordée d'une double haie de spectateurs, qui se bornant à regarder, restaient comme absorbés dans un morne silence...

« Alors il se passa à Orléans un incident aussi douloureux pour l'Impératrice que honteux pour le Gouvernement provisoire. Marie-Louise, en partant de Paris, avait emporté le reste du trésor personnel de Napoléon, consistant en dix-huit millions et en vaisselle. A ce trésor étaient joints les diamants de la Couronne. Sur ces dix-huit millions, derniers débris des économies personnelles de l'Empereur, il avait été envoyé quelques millions à Fontainebleau, soit pour la solde de l'armée, soit pour la dépense du quartier général, et, d'uprès l'ordre de Napoléon, Marie-Louise avait mis environ deux millions dans les fourgons de la Cour fugitive. Le Gouvernement provisoire avait besoin d'argent. Que fit-il? Il imagina de s'emparer de ce trésor, sous prétexte que l'État en était le propriétaire, chose absolument inexacte.

« Pour présider à eette saisie, il lit choix d'un ennemi personnel de l'Empereur, M. Dudon, que le souverain avait dû expulser du Conseil d'État.

« M. Dudon, porteur d'un acte du Gouvernement provisoire en date du 9 avril, se rendit à Orléans et enleva le trésor. Rien ne fut respecté, ni la vaisselle

qui était la propriété particulière de l'Empereur, ni les tabatières et les bagues enrichies de diamants, destinées à être offertes en cadeaux, ni les habits, ni le linge de Napoléon, ni même ses mouchoirs de poche marqués d'un N et d'une couronne.

« L'émissaire du Gouvernement provisoire ne s'en tint pas là. Il s'empara encore du peu d'argenterie qu'on avait emporté pour le service de l'Impératrice et du roi de Rome; il ne lui laissa pas un couvert d'argent, et poussa les choses au point qu'on fut obligé d'emprunter les couverts et même la faïence de l'évêque, chez qui la souveraine demeurait, pour la servir pendant les deux jours qu'elle passa encore dans cette ville. L'aide de camp du général Schouvaloff, dont l'intervention fut inutilement réclamée, ne mit aucune opposition à l'exécution de la saisie.

« Quant aux diamants de la Couronne, ils furent rendus sur inventaire, avec une scrupuleuse exactitude. Il ne manquait, a dit le duc de Rovigo, que le Régent, qu'on mettait ordinairement à part, à cause de son grand prix et de la facilité qu'il y avait à le dérober. Tout le monde ignorait que l'Impératrice portait dans un sac à ouvrage la poignée d'une des épées de l'Empereur, dans laquelle le précieux joyau était incrusté. On vint lui rendre compte de ce qui se passait; elle tira aussitôt le Régent et le remit. Les diamants qui lui appartenaient personnellement étaient avec les autres, elle ne fit pas une question pour savoir si on les avait aussi enlevés. »

Il faut déduire de ce que dit M. de Saint-Amand deux conclusions :

1° Si Marie-Louise pouvait se croire en droit de prendre dans le Trésor et de faire charger de nuit dix-huit millions sur des fourgons, de les enlever avec tous les effets personnels de l'Empereur, ses papiers, la comptabilité, la vaisselle plate, etc., etc.; elle n'avait certainement aucun droit, et agissait aussi contre toutes les règles de la prudence, en emportant pêle-mêle avec ses bijoux les diamants de la Couronne.

Le Régent n'avait pas été acheté et payé par la France pour voyager dans un sac à ouvrage.

2° M. Dudon était porteur d'un acte du Gouvernement provisoire, en date du 9 avril ; or ce Gouvernement n'ayant été prévenu par M. Despinay que le 12, l'acte en question était antidaté, et constituait ce qu'on appelle vulgairement un faux.

Mais le Gouvernement provisoire avait bien dû faire quelque chose pour complaire à Monsieur, qui, selon les propres expressions de M. Despinay, « ne pouvait avoir que du plaisir à ce que cette opération fût censée avoir été faite avant son arrivée ».

Quoique Marie-Louise dût vivre et mourir à Parme comme une petite bourgeoise, elle n'en avait pas moins certains goûts de dépense, seul trait caractéristique qui révélât son origine impériale, et ne calculait pas lorsque son plaisir était en jeu. Elle entretenait une troupe de comédiens; et pendant qu'au

delà de l'Océan l'Empereur agonisait solitaire, elle se faisait donner la comédie tous les soirs. A certaines époques de l'année, la troupe devenait nomade, et faisait des tournées dans les villes d'Italie, où elle était annoncée comme la troupe aux gages de Marie-Louise.

Voici quelques chiffres dû budget personnel de l'ex- Impératrice pendant son court passage sur le trône de France. Il faut réfléchir que l'argent avait à cette époque une plus grande valeur que de nos jours.

M. de Vitrolies constate dans une lettre du 28 avril 1814, qu'il y avait alors 2 800 personnes ayant ensemble six millions d'appointements, attachées, en France seulement, à la maison de Bonaparte.

Budget de 1812.

Traitement des dames d'honneur, d'atours, du palais, et du chevalier d'honneur Fr. 3i6 000

Appointements et frais de bureau des secrétaires des commandements, des dépenses et de la dame d'honneur .... 33 000

Garde-robe, toilette et cassette de Sa Majesté 600 000

Par décret subséquent 80 000

Gages des femmes de chambre , de garde-robe, d'atours, valets de chambre, coiffeur, filles et garçons de garde et habillement 47 6G0

Pour achats de diamants et bijoux destinés à être donnés en présent 660 390

LES DIAMANTS DE LA COURONNE. 20o

Pour achat de dentelles 187 134

Pour le costume du quadrille de S. M.

l'Impératrice (du 11 février 1812). . . . 24 756

La maison du roi de Rome, alors âgé d'un an, était inscrite au budget de la même année, pour les sommes suivantes :

Traitement de la gouvernante. . . . . Fr. 40 000

— de deux sous-gouvernantes 24 000

Secrétaire des commandements ... 6 000

Frais de bureau 6 000

Secrétaire de la gouvernante 3 000

Frais de bureau. 6 000

Médecin 15 000

Chirurgien . . . 12 000

3 femmes de chambre 9 000

Nourrice du Roi 2 400

Habillement et entretien de la nourrice 5 000

Nourrices retenues 2 400

Surveillante des nourrices retenues. . 1500

3 berceuses. . ' 7 200

2 femmes de garde-robe 3 000

3 filles de garde-robe 3 000

2 huissiers 7 600

4 valets de chambre 13 600

Habillement des huissiers et valets de

chambre 4 200

Maître d'hôtel . 3 000

Tranchant 1 800

296 LE CABIiNET NOIR.

2 garçons de garde-robe

Habillement des garçons de garde-robe

Garde de l'Impératrice

Entretien de la garde-robe, toilettes et atours des enfants de France

Maison de retenue des nourrices . . .

Cassette du roi

Dépenses imprévues

Gratification aux nourrices retenues et à la personne chargée de tenir leur maison. 15 000

La maison des pages coûtait 258 000 francs.

Je ne parle pas de tous les frais accessoires, des achats considérables de matériel, etc., etc., qui portaient naturellement les dépenses à un chiffre vraiment impérial et royal. Le chauffage pour 1812, est compté 416 000 francs; et le service des cuisines, offices et caves, qui dépendait du grand-maréchal, était à lui seul d'un million.

Marie-Louise a-t-elle été seule responsable de son attitude envers l'Empereur malheureux ? A-t-elle eu conscience de sa lâcheté? A-t-elle été trop nulle pour prendre une décision d'elle-même, ou trop faible pour résister à de mauvais conseils? Ce sont des points auxquels la lettre que je donne plus loin, de M. de Bausset, préfet du Palais, adressée au baron Mounier, va répondre. Je la produis d'autant plus volontiers que, si elle n'est pas tout à fait à l'honneur

de Marie-Louise, elle la décharge en partie de la responsabilité de ses actes.

Cette lettre est d'ailleurs intéressante à divers points de vue. Elle donne la mesure des sentiments que Napoléon avait inspirés, — à part quelques dévoués qui le suivirent jusqu'au rocher de Sainte- Hélène, — aux gens de sa maison. Elle prouve également combien il faut se défier de ceux qui écrivent l'histoire, et combien chez eux la manière de penser de l'homme privé est différente de celle de l'homme public.

Le lecteur en jugera lui-même en comparant la lettre de M. de Bausset avec un extrait de ses Mémoires relatif aux mêmes événements.

« Rambouillet, ce jeudi matin 14 avril 1814.

« On m'assure, mon cher baron, que c'est à vous qu'est confié le service du grand-maréchal, et que je puis, en cette qualité, vous adresser mon adhésion aux actes du Gouvernement provisoire.

« Né sous le règne des Bourbons, attaché à leur dynastie par les services de mes ancêtres, comme eux je suis bon Français ; ainsi vous devez regarder mon adhésion comme franche et sincère. Je la dépose entre vos mains avec la promesse d'y être fidèle, quel que soit le résultat de tout ce qui peut m 'être personnel.

« J'ai servi pendant Y interpolation qui vient de disparaître pour jamais, avec un zèle qui s'est soutenu pendant dix années. Ma position actuelle à Rambouillet

est même tine suite de ma fidélité au malheur, et de mon respect pour tout ce que les vertus simples et modestes de l'Impératrice Marie-Louise ont d'attachant et d'attendrissant; mais dans peu d'instants tous ces devoirs vont être remplis, il m'est donc permis de m'occuper un peu de moi.

«Faites-moi l'honneur de me mander si l'on a daigné penser à moi dans les arrangements provisoires de la Maison royale, en quelle qualité, et si heaucoup d officiers de la dernière Maison seront appelés. Parlezmoi à cœur ouvert.

« Il est probable qu'il me sera fait ici quelques propositions d'Outre- Rhin, et je ne veux pas pousser l'oubli de moi-même jusqu'à renoncer à l'espoir d'être employé dans ma propre patrie, où l'immense fortune territoriale de ma femme, indépendamment de mes propres sentiments, doit me retenir à jamais.

« Toutefois j'ai besoin d'un guide en ce moment : mon âme est singulièrement agitée depuis quelque temps, et ce n'est pas d'aujourd'hui que la crainte de l'humiliation et du mépris a fait faire des sottises aux faibles humains.

« Si j'étais conservé dans la Maison royale, je rentrerais donc dans tous mes droits, et dans une position à laquelle ma naissance me donne des prétentions justes et fondées.

«Je vous remets donc mes vœux et mes espérances, avec toute la confiance que je trouve clans mon amitié pour vous et dans celle que vous m'avez témoignée tant de fois. Faites-moi nommer un des maréchaux de

la Cour (car ce ridicule nom de préfet du Palais ne saurait plus subsister) ; j'y ai des droits. Dans la supposition où la santé de M. de Luçay le ferait se retirer, je deviens le plus ancien. J'ai besoin de ne pas déchoir. Ce sera le moyen de me rendre une position forte et convenable au milieu de tous les Français qui, en rentrant avec Louis XVIII, ne manqueraient pas de chercher à nous éloigner.

<( Mais surtout écrivez-moi promptement.

« Nous attendons ici l'empereur d'Autriche ; peu d'officiers de Sa Majesté ont accompagné l'Impératrice Marie-Louise.

« Cette entrevue, je l'espère, rendra pour jamais à sa famille l'Impératrice Louise, et mettra une éternelle barrière entre l'île d'Elbe et les principautés de Parme et de Plaisance.

« Depuis quelques jours, je suis occupé à fortifier ces espérances dans le cœur de l'Impératrice, et à combattre le retour d'une niaiserie sentimentale. Une conversation de quelques heures, que j'ai eue lundi dernier à Fontainebleau, m'a donné de puissantes armes pour délier ces nœuds d'une conjugalité que je regarde comme expirée.

« J'ai même contribué à venir ici sans attendre les ordres ou le consentement de Fontainebleau. Au reste, cette conversation que j'ai eue avec l'Empereur Napoléon m'a donné la plus forte preuve d'une insouciance cachée sous le nom de philosophie, et d'une confiance curieuse dans la Fatalité qui règle tout, et à laquelle personne ne veut se soustraire. Triste chute, et

peu digne de Uexorde. Cet homme a eu un moment tout le bonheur de Mahomet, ainsi que son audace et son charlatanisme.

«Adieu, mon cher baron, tout ce que je vous dis est donc pour vous dire que tout ce qui m'intéresse se trouvera réglé par votre réponse, que je vous prie en grâce de hâter pour mon instruction particulière. J'en conserverai une reconnaissance éternelle, quel que soit le résultat. Ce sera vous qui réglerez toutes mes démarches.

« Mon premier acte d'adhésion est de reprendre l'ancien titre de la branche aînée de ma famille, dont je me trouve être le chef. Je signe donc avec toute l'amitié que je vous ai vouée,

« Le marquis de BAUSSET.

« Ancien préfet de Palais. »

Si la lettre de M. de Bausset, qui de baron de l'Empire redevenait tout à coup marquis.de l'ancien régime, — constate chez l'Impératrice ce qu'il qualifie de niaiserie sentimentale ; si elle intéresse en faveur de la femme que l'on voit moralement abandonnée, elle ne saurait toutefois excuser la rapidité de ses amours ni expliquer comment, neuf jours après, — le 23 avril, — elle était entre les bras de Niepperg.

Il ne faut pas non plus oublier que cette lettre est adressée par un ancien préfet du Palais à un ancien secrétaire de l'Empereur. Nous l'avons déjà dit, le caractère violent, irascible, volontaire, parfois cruel

de celui-ci, malgré ses grandes qualités indiscutables, explique le peu d'affection qu'il avait inspiré à la majorité de ceux dont le service les rapprochait de sa personne.

L'Empereur s'oubliait souvent au point de se laisser entraîner à des voies de fait, et il était reconnu parmi les gens de sa maison qu'il n'y avait qu'un seul de ses secrétaires auquel il n'eût pas donné des coups de pied... quelque part.

Voici maintenant, copié textuellement dans les Mémoires de M. de Bausset, le passage relatif à la conversation qu'il eut avec l'Empereur le lundi 11 avril, et auquel sa lettre fait allusion.

Dans cette lettre particulière, il qualifie Napoléon d'audacieux charlatan; dans ses Mémoires, il déclare qu'il a été impressionné par son attitude, qu'il ne Va jamais vu si grand.

«... Le 11 avril, je partis pour Fontainebleau à deux heures du matin, et je ne fus point obligé d'exhiber mon passeport, car personne ne demanda à le voir. Je vis sur la route une infinité de personnes qui se rendaient en grande hâte à Paris. Celle que je rencontrai la dernière fut le général Hullin. Il était neuf heures quand j'arrivai au Palais.

« Je fus introduit sans délai auprès de l'Empereur, auquel je présentai la lettre de l'Impératrice.

« — Bonne Louise! dit-il après l'avoir lue.

« Il me fit ensuite beaucoup de questions sur sa santé

et sur celle de son lils. Je le priai de m'honorer d'une réponse, en lui exprimant le désir que j'avais d'emporter avec moi cette consolation, dont le cœur de l'Impératrice avait besoin.

« — Restez ici aujourd'hui, ce soir je vous remettrai ma lettre.

a Je trouvai Napoléon calme, tranquille et décidé. Son âme était trempée fortement, jamais, peut-être, il ne me parut plus grand. Je lui parlai de l'île d'Elbe. Il savait d'avance que cette petite souveraineté lui serait donnée. Il me fit même remarquer sur la table un livre de géographie et de statistique qui renfermait sur cette résidence toutes les connaissances et tous les détails qu'il voulait acquérir.

« — L'air y est sain, me dit-il, et les habitants excellents. Je n'y serai pas trop mal et j'espère que Marie- Louise ne s'y trouvera pas mal non plus.

« Il n'ignorait pas les obstacles que l'on venait de mettre à leur réunion au palais de Fontainebleau ; mais il se flattait qu'une fois en possession du duché de Parme, il serait permis à l'Impératrice de venir avec son fils s'établir auprès de lui à l'île d'Elbe... Il se flattait ! il ne devait plus revoir ces objets de la plus tendre affection.

« Je me retirais lorsque le prince de Neufchâtel entra dans le cabinet de l'Empereur *.

I. Berthier venait d'envoyer son adhésion au nouveau gouvernement; il demande la permission de se rendre à Paris pour des affaires particulières : il promet de revenir le lendemain : « Il ne reviendra pas, dit froidement Napoléon au duc de Bassano. —

«Vers deux heures après midi, l'Empereur se promenait seul sur la terrasse adossée à la galerie de François Ier; il me fit demander et me fit de nouvelles questions sur les événements dont j'avais pu être témoin. Il était loin d'approuver le parti que l'on avait pris, de faire quitter Paris à V Impératrice. Je lui parlai de la lettre qu'il avait écrite à son frère Joseph...

« — Les circonstances n'étaient plus les mêmes, me dit-il, il fallait se décider conformément aux nouvelles circonstances. La seule présence de Louise à Paris aurait suffi pour prévenir et empêcher la trahison et la défection de quelques-unes de mes troupes. Je serais encore à la tête d'une armée redoutable, avec laquelle j'aurais forcé les ennemis à quitter Paris, et à signer une paix honorable.

«Je crus pouvoir lui dire qu'il était bien à regretter qu'il n*eût pas voulu signer cette paix à Châtillon.

« — Je n'ai jamais cru à la bonne foi de nos ennemis... Chaque jour c'étaient de nouvelles exigences, de nouvelles conditions... Ils ne voulaient point la paix... et puis... j'avais dit à la France que je n'accéderais à aucune condition que je croirais humiliante, quand même l'ennemi serait sur les hauteurs de Montmartre...

« Je me permis de lui faire observer que la France,

Quoi, Sire, scraient-ce là les adieux de Berthier? reprend le ministre loyal et fidèle. — Oui, vous dis-je, il ne reviendra pas! » Dans la nuit du 19 au 20, Napoléon éprouve une dernière défection, deux personnes qui l'avaient constamment suivi l'abandonnent à jamais.

toute restreinte qu'elle aurait été, n'en aurait pas moins été un des plus beaux royaumes du monde.

a — J'abdique et ne cède pas.

« Telle fut la réponse qu'il me fit avec une sérénité remarquable. Pendant cette audience qui dura plus de deux heures, il me fit connaître son opinion sur quelques-uns de ses lieutenants, et s'exprima avec énergie sur l'un d'eux... Mais en parlant du duc de Tarente, il ajouta ces mots au juste éloge qu'il en fit :

« — Macdonald est un brave et loyal guerrier. Ce n'est que dans ces dernières circonstances que j'ai pu apprécier toute la noblesse de son caractère ; ses liaisons avec Moreau m'avaient donné des préventions contre lui... mais je lui faisais injure, et je regrette bien de ne l'avoir pas mieux connu.

« Passant ensuite à d'autres idées :

« — Voyez, me dit-il, ce que c'est que la destinée ! Au combat d'Arcis-sur-Aube, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour trouver une mort glorieuse en disputant pied à pied le sol de la patrie. Je me suis exposé sans ménagements. Les balles pleuvaient autour de moi, mes habits en ont été criblés, et aucune n'a pu m'atteindre, dit-il en soupirant. Une mort que je ne devrais qu'à un acte de mon désespoir serait une lâcheté. Le suicide ne convient ni à mes principes ni au rang que j'ai occupé sur la scène du monde... Je suis un homme condamné à vivre... dit-il en soupirant encore.

« Nous fîmes plusieurs tours de la terrasse, dans un silence profond et triste. « Entre nous, dit l'Empereur

avec un sourire plein d'amertume, on dit qu'un goujat vivant vaut mieux qu'un empereur mort. »

« L'air dont il prononça ce peu de mots me fit penser que l'équivalent de ce vieil adage pouvait bien être celui-ci : « II n'y a que les morts qui ne reviennent pas. »

Enfin, je lui parlai des différentes personnes que j'avais rencontrées sur la route en venant de Paris. Le dernier nom que je prononçai fut celui du général Hullin.

« — Oh! pour celui-là, il arrivera toujours trop tard pour faire sa paix avec les Bourbons.

« En disant ces mots, que je rapporte fidèlement et sans commentaire, il rentra dans ses appartements. Je ne l'ai plus revu depuis... »

Qui pourrait admettre, sans en avoir la preuve sous les yeux, que le même homme, en face des mêmes faits, pût avoir deux manières de juger si opposées? Il faut en conclure qu'on ne saurait être assez en garde contre les Mémoires de ceux qui, trop souvent, ne sont guidés dans leurs appréciations que par leurs intérêts du moment.

L'agonie de Napoléon a duré cinq années. Ses dernières pensées, ses dernières paroles ont été pour Marie-Louise et son fils. On eût dit qu'après les événements extraordinaires qui s'étaient entassés pendant la vie relativement courte de cet homme, existence phénoménale à tous égards, comme les vingt siècles à venir n'en verront sans doute pas surgir une semblable, — on eût dit que la fatigue, la désillusion, le

dégoût avaient tout atrophié chez ce grand fataliste, ne laissant de vivace dans son cœur que l'image de sa bonne Louise et de son fils chéri.

Quand la nouvelle de sa mort parvint h Parme, Marie-Louise ne montra ni trouble ni chagrin; et il faut voir, dans les Archives de Parme, jusqu'où fut poussée la mesquinerie et la crainte lorsqu'il fut question de célébrer un service pour le repos de l'âme de Napoléon, acte de convenance auquel on no pouvait décemment se soustraire.

Metternich et Niepperg donnèrent des ordres pour que le nom de Napoléon et son titre d'empereur ne fussent môme pas prononcés : le service eut lieu pour le mari de Sa Majesté Madame la duchesse de Parme.

Cependant toutes les fautes qu'avait commises ou laissé commettre Louis XVIII avaient fait renaître l'espérance dans le cœur d'un grand nombre de partisans de Napoléon. La police surveillait activement leurs manœuvres, et cette police était d'autant mieux servie qu'elle avait à ses gages plusieurs officiers supérieurs de la Grande Armée, qui affectaient avec leurs amis un bonapartisme à outrance, et une fois maîtres de leurs secrets, de leurs espérances, s'empressaient de les trahir. Quelques-uns touchaient 2 000 francs par mois pour cette jolie besogne.

Napoléon captif à Sainte-Hélène, gardé de manière que toute tentative d'évasion semblait impossible, les yeux de ses fidèles se tournaient naturellement du côté de la duchesse de Parme.

Les Sociétés secrètes qui couvraient l'Europe étaient alors dans toute leur vigueur, et tout naturellement il s'en créa une en France dans le but de ramener Marie-Louise et son fils.

Cette association avait des affiliés en Allemagne, en Angleterre, en Italie, etc.; elle avait aussi des ennemis puissants; je crois intéressant d'établir, grâce aux Rapports de la police, quels étaient à cette époque les différents buts des Sociétés dont les partisans de Marie-Louise recherchaient l'appui ou pouvaient craindre l'antagonisme.

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