‹ Le cabinet noirChapitre 7 sur 58 · MARCO DE SAINT-HILAIRE · texte numérisé non relu

MARCO DE SAINT-HILAIRE

Versailles, le 17 décembre 1: 31.

LES JNAUEiXDORFF. 15

A. S. A. R. Madame, duchesse d'Angoulême.

Madame,

Depuis Vannée 1795, je n'ai cessé d'entendre dire que le malheureux dauphin, fils de Louis XVI, avait été sauvé du Temple, et qu'un autre enfant y fut introduit à sa place. Cet espoir qui était nourri dans le cœur de tout bon Français était devenu une croyance religieuse; elle fut entretenue pour moi à une époque où je fus placée auprès de Joséphine, femme de Bonaparte. J'acquis alors la certitude que sa bonté, son respect et son attachement à la famille royale des Bourbons, l'avaient portée, de convention avec le ministre Fouché, à soustraire le malheureux reste du sang de nos rois, des cruelles mains de son époux qui avait prononcé sa perte.

Je pense, Madame, que ces bruits seront arrivés jusqu'à Votre Altesse Royale. Mais la Providence ayant permis que depuis quinze ans il se présentât plusieurs faussaires, suscités par une police trop coupable, la vérité n'était pas encore parvenue jusqu'à vous, malgré tous les renseignements que Votre Altesse Royale a cherché à obtenir.

Si je prends, Madame, la très respectueuse liberté de vous adresser aujourd'hui cette lettre, c'est que j'ai la conviction d'avoir retrouvé ce prince si regretté des Français. La Providence a permis que je me trouvasse en rapport avec lui ; et pour tous ceux qui ont eu l'honneur de connaître le Roi votre auguste père et la Reine votre trop malheureuse mère, il est impossible de méconnaître Louis XVII à la ressemblance frappante que ses traits offrent avec ceux des augustes auteurs de sa vie.

Votre Altesse Royale, qui jusqu'à présent n'a point été à portée de trouver la vérité, peut être assurée que Dieu a permis, qu'après tant d'années de recherches, nous soyons enfin parvenus à la trouver.

C'est aux pieds de Votre Altesse Repaie que je la supplie, avec tout le respect que je lui dois, de me pardonner la lettre que je prends la liberté de lui adresser; mais Dieu, ma conscience et le salut de mon âme m'imposent l'obligation de la prévenir que son malheureux frère existe, et qu'il est avec nous. J'ose assurer Votre Altesse Royale que je crois à l'identité de ce malheureux prince, comme je crois en Dieu et à son divin Fils Sauveur du monde.

Je suis bien peu de chose, Madame, mais le feu sacré de mon amour et de ma reconnaissance pour votre auguste et trop malheureuse famille, n'a jamais cessé de brûler dans mon cœur. Malgré tous les malheurs qui m'ont été personnels, je suis encore disposée à sacrifier le reste de ma triste existence, si elle peut être utile au fils de votre auguste père, que Dieu, dans sa sainte miséricorde, semble m'avoir fait retrouver, pour me dédommager à la fin de ma vie de toutes les douleurs que j'ai ressenties par la perte cruelle de mes augustes maîtres.

Je suis, Madame, avec le plus profond respect,

de Votre Altesse Royale, la plus soumise, la plus obéissante et la plus humble servante,

MARCO DE SAINT-HILAIRE née BESSON.

Anciennement attachée à Madame Victoire de France,

tante du roi.

Versailles, le 9 septembre 1833.

Déclaration de Madame Veuve de Rambaud, attachée au service du dauphin, duc de Normandie, depuis le jour de sa naissance jusqu au 10 août 1792.

Dans le cas où je viendrais à mourir avant la reconnaissance du prince, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, je crois devoir affirmer ici par serment, devant Dieu et de-

vaut les hommes, que j'ai retrouvé, le 17 août 1833, Mouseigneur, duc de Normandie, auquel j'eus l'honneur d'être attachée depuis le jour de sa naissance jusqu'au 10 août 1792; et comme il était de mon devoir d'en donner connaissance à S. A. R. Madame la duchesse d'Angoulême, je lui écrivis dans le courant de la même année. Je joins ici la copie de ma lettre.

Les remarques que j'avais faites dans son enfance sur sa personne ne pouvaient me laisser aucun doute sur son identité partout où je l'eusse retrouvé.

Le prince avait dans son enfance le col court et ridé d'une manière extraordinaire. J'avais toujours dit que si jamais je le retrouvais ce serait un indice irrécusable pour moi. D'après son embonpoint, son col ayant pris une forte dimension est resté tel qu'il était, aussi flexible.

Sa tête était forte, son front large et découvert, ses yeux bleus, ses sourcils arqués, ses cheveux d'un blond cendré, bouclant naturellement. Il avait la même bouche que la reine et portait une petite fossette au menton. Sa poitrine était élevée ; j'y ai reconnu plusieurs signes alors très peu saillants, et un particulièrement au sein droit. La taille d'alors était très cambrée et sa démarche remarquable.

C'est enfin identiquement le même personnage que j'ai revu, à l'âge près.

Le prince fut inoculé au château de Saint-Cloud, à l'âge de deux ans et quatre mois, en présence de la reine, par Je docteur Joubertou, inoculateur des Enfants de France, et de la Faculté, les docteurs Brunier et Loustonneau. L'inoculation eut lieu pendant son sommeil, entre dix et onze heures du soir, pour prévenir une irritation qui aurait pu donner a l'enfant des convulsions, ce qu'on craignait toujours. Témoin do celte inoculation, j'affirme aujourd'hui que ce sont les mêmes marques que j'ai retrouvées, auxquelles on donna la forme d'un croissant.

Enfin j'avais conservé, comme une chose d'un grand prix pour moi, un habit bleu que le prince n'avait porté qu'une

fois. Je le lui présentai en lui disant, pour voir s'il se tromperait, qu'il l'avait porté à Paris. — « Non, Madame, je ne l'ai porté qu'à Versailles, à telle époque. »

Nous avons fait ensemble des échanges de souvenirs qui, seuls, auraient été pour moi une preuve irrécusable que le prince actuel est véritablement ce qu'il dit être : l'orphelin du Temple.

V^e DE RAMBAUD.

Attachée au service du Dauphin, duc de Normandie, depuis le jour de sa naissance jusqu'au 10 août 1792.

Lettre de Madame Veuve de Rambaud à Son Altesse Royale Madame, duchesse oVAngoulème.

Madame,

Celle qui aurait donné sa vie pour vos illustres parents prend aujourd'hui, par devoir de conscience, la respectueuse liberté de vous écrire pour vous assurer de l'existence de votre auguste frère. Mes yeux l'ont vu, reconnu ; des heures passées avec lui m'en ont donné la plus entière conviction. Une si précieuse conservation vient de la toutepuissance de Dieu ; c'est à genoux que je lui en rends grâces, en me disant sans cesse que s'il a bien voulu le conserver par sa volonté même, c'est pour en faire un être de pacification générale et de bonheur pour tous : cette conviction, comme l'espérance, vient de lui seul. Ses longs malheurs, sa résignation aux volontés de la Providence, et sa bonté sont au delà de tout.

Celle de Votre Altesse Royale ne m'est pas moins nécessaire pour m'assurer que je n'ai point trop osé, en exprimant ce que mon cœur sent si bien pour ses souverains si légiti-

mement aimés de tous ceux qui ont conservé un cœur fidèle.

C'est avec respect que je suis,

De Votre Altesse Royale

La très humble et très obéissante servante, \>e DE RAMBAUD.

P. S. — Madame sait que j'ai eu l'honneur d'être attachée au berceau de son auguste frère, depuis le jour de sa naissance jusqu'au iO août 1792.

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