UN PÉCHÉ DE JEUNESSE DE LOUIS XIV ISQ
En sortant des mains de la Beauvaîs, le jeune roi n'avait plus rien à apprendre. Il eût même été, au besoin, capable de donner à son tour des leçons.
Est-ce à dire qu'il ait agi, dès ses premiers pas dans la vie, comme un roué de la débauche? A en croire cette mauvaise langue de Saint-Simon, le fait ne serait pas douteux. « Tout lui était bon, dit le satané cancanier, pourvu que ce fussent des femmes, paysannes, filles de jardiniers, femmes de chambre, dames de qualité, pourvu, qu'elles fissent seulement semblant d'être amoureuses dé lui. »
dans le recueil manuscrit du Chansonnier de Mdarepas, conservé à la Bibliothèque nationale (Mss, Js, ia6i7, p. 489) :
Si la Beau vais b à cent ans,
Pourquoi ces jeunes dames, Pleines de jeunesse et d'appas.
Pourquoi ces jeunes dames Ne b elles pas P
Et la note a de la page suivante donne ce commentaire : « Catherine, veuve de... sieur de Beauvaîs, première femmô de chambre de la mère reine, étoit fort lubrique et pajoit grassement ses amants. Car, comme elle étoit vieille, laide et borgnesse, ses charmes ne les atliroiént pas ; il est certain qu'elle avoit eu néanmoins le pucelage du roi Louis XIV, toute affreuse qu'elle étoit, car ce prince étant fort jeune, elle lui mit un jour la main dans les chausses, l'ayant trouvé seul à l'écart dans le Louvre où, pour ainsi dire, elle le viola [sic), ou du moins le surprit, en telle sorte qu'elle obtint ce qu^elle désiroit, le feu de la jeunesse ayant empcsché le prince de réfléchir sur ce qu'il faisoit. » Cf. Afss./s, 12617, p. 4a5, et rjQiS, p. 349.
|3o LE CABINBT 9BGBIIT DE l'hISTOIBE
Sa première passionnette, — on ne peut vraiment parler de passion à cet âge, — eut pour objet une nièce de Mazarin. Olympe de Mancini * n'était point belle, elle était pire. Louis XIV la regardait « avec ces yeux qui, entre tant de femmes inconsciemment aperçues, semblent pour la première fois découvrir une femme. » Mais, trop jeune elle-même pour être touchée par ce naïf amour, Fltalienne, calculatrice précoce, que ces flatteuses espérances ne contentaient pas tout à fait, préféra à Famourette royale un solide mariage avec le prince Eugène de Savoie, plus connu sous le nom de comte de Soissons •.
L'adolescent enflammé ne réussit pas davantage auprès de M"® de la Motte-Argencourt, bien qu'il se fût montré auprès de cette beauté beaucoup plus pressant. Il avait, à l'époque, dix-neuf ans, et, selon le langage de M*"® de Motteville, « il s'^i^prima comme un homme amoureux, qui riétait plus sage ».
Dans rintei'valle, et depuis son aventure avec la
* La familiarité de Louis XIV avec Olympe de Mancini et les autres jeunes filles de son intimité, écrit M. J. Cousin dans sa très intéressante monographie de VHôtel de Beanmis» était celle d'une franche camaraderie, sans l'ombre d'une arrière-pensée. Il avait déclaré tout net, en dansant avec la princesse d'Ange, qu'il n'aimait pas les petites filles. Quant aux grandes, elles ne lui avaient inspiré jusqu'alors aucune réflexion. Cette indifférence commençait à inquié« ter la reine, qui avait des raisons pour craindre qu'il ne ressemblât trop, sous ce rapport, à son père Louis le Chaste,
* Lair, Louise de La ValUère et la Jeunesse de Louis XIV, p, i4-' i5.
UN péCQÉ DB JpUNSSilS UM I^OVfll 3(1 V |3l
Beauvais, s'était passé un événement qui, à travers les réticences de celui qui Ta rapporté, n'apparaît pas sous un jour bien lumineux. Voici en quels ternies La Pgrte, valet de chambre du prince, conte Tanecdote :
Le jour de la Saint-Jean de la niênie année i65îî, h roi ayant dîné chez Son EminencQ et étant demeuré avec lui jusque vers les 7 heures du soir, il m'envoya dire qu'il se voulait baigner; son bain étant prêt, il arriva tout triste, et j'en connus le sujet sans qu'il fût nécessaire qu'il me le dît ; la chose était si terrible qu'elle me mit dans la plus grande peirie où j'aie jamais été, et je demeurai cinq jours à balancer ; mais considérant qu'il y allait de mon bonheur et de ma conscience de ne pas prévenir, par un avertissement, de aen^blablesi accidents, je la lui dis enfin, ce dont elle fut d'abord satisfaite, et me dit que je ne lui avais jamais rendu un si grand service'; mais comme je ne lui nomn^ai pas Tauteur de la chose, n'en ayant pas dç certitude, cela fut cause de ma perte, comme je le dirai en son lieu S
De quel attentat peut-il bien s'agir? Les commentaires dont Voltaire a accompagné le récit de La Porte, dans son Siècle de Louis XIV, ne sont pas pour beaucoup nous éclairer. La Porte parle d'attentat manuel, et ajoute ; « La Reine avait dit que j'étais cou* pable du crime dont je l'avais averti. »
* Mémoires de La Porte ; Paris, Genève, 1765 et 1766, p. 3i3 et suiv.
l3a LB CABINET SECRET DE l'hISTOIRE
A la suite du manuscrit des Mémoires du valet de chambre, manuscrit que possède M. le vicomte Bégouen *, se trouvent des brouillons de lettres à la Reine sur ce sujet, lesquels diffèrent peu du texte publié dans les Mémoires. Cependant l'épithète <( manuel » n'est pas jointe au mot « attentat » et, quoi qu'il ne l'en accuse pas formellement, on voit que pour La Porte, Mazarin * serait l'auteur de cet « attentat ». Dans ses lettres, comme dans là protestation contre sa démission, remise aux notaires sous forme de testament, il soutient énergiquement qu'il est innocent du crime dont on l'accuse.
Quoi qu'il en soit, et sans qu'il y ait, en Tespèce, une relation de cause à effet, le roi eut, au mois de janvier suivant, une « tumeur squirreuse au sein droit et des dartres par tout le corps ». Il en fut guéri à l'aide d'un emplâtre, que Vallot avait inventé en faveur des religieuses de Sainte-Marie, très sujettes aux loupes des genoux, à cause de Vaustérité de leur vie et de la nudité de leurs pieds.
* V. Chronique médicale, i5 avril 1902, p, 271-272. - « lyime d'Hautefort ayant fait observer à Anne d'Autriche, en i643, que le cardinal de Mazarin était encore bien jeune, pour qu'il ne se fît point de mauvais discours d'elle et de lui : (c Laissez donc, lui répondit la Reine, il n'aime pas les femmes ; il est d'un pays à avoir dos inclinations d'une autre nature (Mémoires de La Porte, p. i65)^ cité par Raspail {Revue complémentaire des sciences appliquées, V^ mai i856, p. 3i3),
UN PÛCaè DB JEUNESSE DE LOUIS XIV l33
Deux années plus tard, le roi était atteint d'une maladie qui causa de tout autres inquiétudes à ses médecins. 11 faut lire, dans le Journal de la santé de Louis XIV, le récit, agrémenté de circonlocutions et d*éloges adulatoires, de cet épisode de la vie du monarque, pour se rendre compte des alarmes que dut causer aux Purgons et aux Diafoirus qui l'entouraient un mal qui leur parut singulièrement étrange par sa nouveauté.
On sait ce qu'est le journal intime où les trois premiers médecins du roi ont pris, chacun à leur tour, la plume, pour consigner, jour par jour, les moindres indispositions de leur auguste client, noter ses co- Jiques ou ses éructations, tenir registre de ses déjections, le tout entremêlé de panégyriques outrés, arrosés de clystères et de saignées.
En 1655, Vallot fait fonction d'historiographe. On va voir en quels termes amphigouriques il rédige les bulletins de santé du souverain dont il a la garde.
Gomme les plus grands roîs ne sont point exempts des atteintes des maladies et des infirmités qui arrivent aux
tâ4 Le CAbîNÈÏ SBCftÈt bE t*itîSTomrf
hommes, Sa Majesté, dans le plus beau de ses jours et dans une jeunesse si tendre et si florissante, s'est ressenti d'un mal si grand et si extraordinaire, que je me suis vu dans la dernière confusion et dans un tel accablement, que je ne crois pas qu*aucun de tous les premiers médecins qui m'ont précédé ait eu jamais plus d'inquiétude que moi, ni remarqué un accident plus étrange, ni plus considérable que celui qui est arrivé au roi à l'âge de dix-sept ans.
C'est un début qui promet, et nôtre malin confrère sait ménager ses effets. Voyons la suite.
Les quatre ptemiers mois de Tannée se sont heureusement écoulés sans la moindre iticommodité dti monde. AU commencement du mois de mai, ma joie a été troublée, après ayoir reconnu les marques d'un mal auquel je nd m'attendais pas et qui m'a semblé le plus étrange du monde, n'ayant jamais rien vu de semblable, ni dans les livres, ni dans les expériences de tant de maladies que j*ai traversées en si grand nombre depuis vingt- huit ans ; et, après avoir consulté les plus habiles médecins de l'Europe sous des noms empruntés, je me suis trouvé aussi peu instruit que la première journée. Enfin, après un étonnemenl Ou plutôt une interdiction extraordinaire, je md suis si fort appliqué à rechercher la causé de cette maladie nouvelle et inconnue, et aux moyens He là pouvoir guérir, que Dieu m'a fait la grâce de rendre un service si considérable au roi et à son Etat, que j'ai sujet de reconnaître les bontés que Dieu a eues pour le toi et pour ma conduite, dont il s'est voulu servit* pour le délivrer d'une incommodité de cette nature, qui le menaçait
UN PÉCHÉ DE JEUNESBB 0S LOUIS XIV t35
de ne pouvoir jamaig avoir d'enfants et d*être dans une infirmité I# reste de ses jours.
Quelle était donc la nature de cette maladie, qui mettait dans un si grand embarras le médecin Vallot ? La suite du récit va nous l'apprendre.
Au commencement du mois de mai de Tannée i655, un peu auparavant que d'aller a la guerre, Ton me donna avis que les chemises du roî étaient gâtées d*une matière qui donna soupçon de quelque mal, à quoi il était besoin de prendre garde. Les personnes qui me donnèrent les pre-^ miers avis n'étaient pas bien informées de la nature et de la qualité du mal, croyant d*abord que c'était ou quelque pollution ou quelque maladie vénérienne; mais, après avoir examiné toutes choses, je tombai dans d'autreâ sentiments et me persuadai que cet accident était de plus grande importance... je n'avais pour lors de doute de la pureté de sa vie, non plus que de sa chasteté...
Brave et candide docteur, comment pouvait-il avoir une telle assurance? Au moins avait-il pris ses informations à bonne source? Il s'était simplement contenté de l'aveu du jeune prince qui avait, naturellement, protesté de son innocence, et qui, d'ailleurs, ne s'était jamais plaint de « cette décharge qui lui arrivait presque à tout moment sans douleur et sans plaisir », ignorant si elle était « une chose ordinaire ou non ».
l36 LB CABINET SECRET DE L*HI8TOIRE
Y avait-il lieu cependant de se méprendre sur la nature du mal, quand on lit ces lignes:
La matière qui découlait sans douleur et sans aucun chatouillement, comme j'ai dit ci-dessus, était d'une consistance entre celle d'un blanc d'œuf et du pus, et s'attachait si fort à la chemise que l'on ne pouvait ôter les marques qu'avec la lessive ou bien avec le savon. La couleur était d'ordinaire fort jaune, mêlée de vert ; elle s'écoulait insensiblement en plus grande abondance la nuit que le jour...
Vallot va-t-il diagnostiquer, d'après ces symptômes, un écoulement blennorrhagique ? Ce serait mal le connaître. Si ce fut son sentiment intime, il se serait gardé d'en rien laisser paraître. « Ces circonstances m'étonnèrent fort, dit-il sentencieusement, et me firent avoir la pensée qu'un mal si extraordinaire ne pouvait survenir que de la faiblesse des prostates et des vaisseaux spermatiques. » . Restait à expliquer au souverain les causes de son mal. Mais Vallot est, quand il le veut, un esprit inventif. « Vous faites, dit-il au roi, trop d'équitation et de voltige. Vous éprouvez une faiblesse des parties qui servent à la génération ; vous avez besoin de grands ménagements. Cessez d'abord de monter à cheval. Quant au traitement, je vais m'en inquiéter ; il demande de mûres réflexions ; songez que c'est la première fois que la science enregistre un cas semblable. »
UN PÉCHÉ 1>E JEUNESSE DE LOUIS XIV îS'J
La patience n'est pas toujours la vertu des rois, et de Louis XIV moins que de tout autre ; il avait hâte de partir en campagne, sans refuser toutefois de se conformer docilement aux prescriptions de la Faculté. Le traitement serait intermittent, mais il s'y soumettrait de si bonne grâce qu'on ne pourrait raisonnablement exiger plus.
La saignée fut naturellement le premier remède que l'on appliqua, mais une saignée en règle, c'est-à-dire précédée d'un lavement et suivie d'un purgatif. On répéta les mêmes opérations à quelques jours de distance ; après quoi « on usa des balsamiques et des émulsions ». Le traitement subit une interruption, les affaires obligeant le roi de partir pour Soissons, « où les remèdes furent continués avec l'usage de Peau de pimprenelle ». -
Survient la campagne de Flandre, pendant laquelle Sa Majesté monte tous les jours à cheval et se fatigue beaucoup. Vallot en est tout désolé, et laisse percer ses inquiétudes. Enfin, le calme renaît et le premier médecin en profite pour droguer d'importance son client. « Je commençai, dit-il, par l'usage de mes tablettes martiales, composées avec mon sel de Mars, mon spécifique stomachique, les pierres d'écrevisses préparées, les perles et les coraux. » Tous les matins, le roi prenait ces tablettes dans son lit, à l'insu de l'entourage. Entre temps, et pour n'en point perdre l'habitude, on lui administrait quelques clystères ra-
l38 LE GABINBT SECRET DE l'hISTOIRE
fraîchissants, sans préjudice de Teau de pimprenelle. Mais tout cela ne suffit point.
Le 7 septembre 1655, Vallot va trouver résolument le roi, et Tadjure de ne pas différer davantage à se traiter sérieusement. Il lui représente les terribles conséquences qui peuvent résulter de son indifférence, lui détaille par le menu toutes les infirmités qui l'attendent, exige enfin un témoignage indéniable de con* fiancé. Le roi, vivement ému, s'en remet à son médecin de tout ce qu'il pourra décider, et accepte, pour commencer la cure, de prendre les eaux de Forges que lui conseille Vallot i
Peu de temps après, Louis XIV part de Paris pour Fontainebleau, où l'on fait apporter tous les jours, « par des officiers du gobelet à cheval », des eaux de Forges ; des relais d'hommes à pied en apportaient, en outre, toute la matinée, une flottée, dont le roi usait à la manière ordinaire, non sans avoir été préparé par la saignée, après la purgation ^ Commencé le 18 septembre, le traitement prenait fin le dimanche 30 octobre. Un accès de fièvi'e tierce força les médecins à le suspendrCê
1 V. Chronique médicale^ Î902, pp, 53 1, 57Ô et 738.
tJN vÈaiiû De jeunesse de louis xiv f3$
Nous sera-t-il maintenant permis de nous demander quel était « ce flux continuel d'une matière séminale corrompue et infectée » ; ce mal « qu il fallait tenir caché » ? Gui Patin * a beau dire que le roi est (( sobre, continent, sain de tout son corps » ; ou encore qu'il est « un prince bien fait.., qui ne boit presque pas de vin, qui n'est point débauché, qui n'a nulle partie gâtée, ni intéressée », Vallot peut ajouter, en renchérissant, que « le mal ne provient d'aucun venin que les jeunes gens débauchés contractent d^ordinaire avec des femmes impudiques, parce que le roi n'avait pour lors couché avec aucune fille ou femme » ; et ailleurs, que « ce mal n'a point été produit par des pollutions sales et déshonnêtes, puisque le roi vivait en une chasteté pure et sans exemple », nous avons notre conviction faite, après la lecture des Mémoires circonstanciés de Saint-Simon, de la Correspondance de Madame, etc.
D'ailleurs, même sous son règne, les libellistes
i « Personne, écrit Gui Patin, ne sait ici la qualité du mal du roi. Guénaut même n'en fut pas d'accord avec Vallot. Inde irœ et laerymœ, » Gui Patin, Lettre 445 à Falconet,
l40 LE CABINET SECRET DE L*HI8T0tRE
ne se gênaient en aucune façon pour faire une allusion peu voilée aux nombreuses « passades » du Roi-Soleil. En 1655, Tannée de la maladie dont nous recherchons les causes, Benserade ne craignait pas de représenter le monarque sous les traits d'un débauché. Dans le Ballet des Plaisirs, dansé par Sa Majesté, le quatrième jour de février 1655, il adressait à Louis XIV les vers suivants :
Quel spectacle pour nous
Et d*oii peut procéder en nous
Le changement qu*on y remarque?
Sur quelle herbe avons-nous marché?
Quoj, faut-îl qu'un si grand monarque
Devienne un si grand débauché ?
C'est l'ordre que vos jeunes ans S*attachent aux sujets plaisants Et qu'ils ne demandent qu'à rire ; Mais ne sojrez point emporté, Esvitez la desbauche, sire, Passe pour la fragilité.
Il n'est ny censeur, ny régent, Qui ne soit assez indulgent Aux vœux d'une jeunesse extresme, Et pour embellir vostre cour, Qui ne trouve excusable mesme Que vous ayee un peu d'amour.
UN PÉCHÉ DE JEUNESSE DE LOUIS XIY l4l
Mais d*en user comme cela
Et de courir par ci par là.
Sans vous arrester à quelqu'une ; ^ '
Que tout vous soit bon, tout égal,
La blonde autant que la brune,
Ha ! Sire, c'est un fort grand mal 1
Ce dernier couplet est significatif.
S'il restait quelque doute, après cette lecture, la thérapeutique, toute bizarre qu'elle fût, mise en œuvre par Vallot, serait en faveur de l'hypothèse d'une maladie vénérienne.
Au début, le premier médecin administre des antiphlogistiques (la saignée) et des purgatifs. Plus tard, il soumet son malade, pendant trois semaines, à un traitement topique.
Sa Majesté buvait pour breuvage habituel de la décoction de raclures de corne de cerf et d'ivoire, dans laquelle j'ai fait quelquefois dissoudre deux ou trois grains de sel de Mars.
Puis il varie avec d'autres tablettes, constituées avec «* son or diaphorétique, ses perles préparées et son specificum stomachicum ».
On s'explique moins « les lavements sur les parties et la poitrine avec l'essence de fourmis », l'esprit d'é-
} On voit que ce n'est pas d'hier que date l'utilisation thérapeutique de cet insecte.
l4a LB CABINBT SBGRBT DB l'hISTOIRB
crevisses préparé selon ma recette et le baume du Pérou ».
Le reste est plus rationnel.
J'ai pareillement préparé des fomentations de même nature ; mais, entre autres remèdes, les injections faites avec Teau sucrée, le sel carabe *, fort adouci avec un peu de baume de Saturne, ont fort heureusement réussi ; ce à quoi j'ai ajouté un peu de teinture de miel rosat. L*opiat de rose de Provins vitriolé, avec les perles et le magistère de pierres d'écrevîsses, a aussi beaucoup réussi.
De Topiat astringent, des injections d*acétate basique de plomb (extrait de Saturne), tout ne sembtet-il pas indiquer une blennorrhagie, plutôt que des pollutions nocturnes ? Pourquoi, après tout, cet altier mais peu vertueux monarque aurait-il été affranchi des humaines misères? Comme l'avait pressenti Malherbe :
La -garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend point les rois.
* Acide succinique.
On cria au miracle quand Anne d'Autriche, après vingt années de stérilité S mit .au monde un dau-
1 Anne d'Autriche , depuis vingt-deux ans qu'elle était unie à Louii XIII, avait le plus vif désir d'être mère, et mêlait ce vœu h toutes ses prières, lorsqu'en 1637, doutant d'elle-même, elle eut recours à des eaux dont la vertu fécondante était renommée. Après quelques dévotions particulières au tombeau de saint Fiacre, près Meaux, la reine apprit, pendant un de ses séjours au château de Fontainebleau, que dans le voisinage, à Féricy, une fontaine était fréquentée par les femmes stériles ; elle but des eaux de cette source, comme elle avait fait à Forges quelques mois auparavant, puis en fit venir à Fontainebleau pour s'y baigner.
Le certificat suivant, cité déjà par M. Vatoutdans ses Souvenirs des Résidences royales (Fontainebleau) y atteste qu'en même temps, Sa Majesté faisait adresser au ciel des prières pour obtenir un fils :
c L'an 16.37, le 25 novembre. M"* Tabbesse de Poissy (dame en partie de Féricy) a fait et accompli le vœu de la reine, suivant l'ordre de Sa Majesté et accompagnée de M. Bouvet, chanoine de Sainte -Osmane, religieux de Saint-Denis et prieur de Kérial, qui a célébré la messe pendant neuf jours, ils ont fait la neuvaine avec solennité. Après la cérémonie religieuse, les dames ont signé. « MoNDAY, curé de Férîcv-en-Brie, »
Bientôt après, — ajoute l'auteur des Souvenirs des Résidences
1^4 ^^ CABIIIET SECRET DE l'hISTOIRE
phîn. Le seul miracle, si c'en était un, c'est que Tenfant avait deux dents en naissant.
Les anciens prédisaient de grandes destinées aux enfants mâles qui naissaient avec des dents et les noms illustres que nous allons citer semblent donner quelque créance à ce préjugé. Par contre, la même anomalie était regardée comme un mauvais présage pour le sexe féminin '. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette anomalie n'est pas très commune. On cite bien quelques personnages historiques qui ont présenté cette particularité : Curius Dentatus, Robert le Diable, Richard VI d'Angleterre, Mazarin, Mirabeau, et, de nos jours, le docteur Broca •, mais la liste s'arrosa f es, — un orage vint en aide à la puissance des eaux de Féricj, et le dimanche 5 septembre 1 638 naissait Louis XIV (La nourrice de Louis XIV et le phre nourricier de Louis XVI ^ opuscule de M. Th. Lhuillier).
^ Ainsi Valeria« fille de Dioclétîen, femme de Tempereur Valère Maximin, étant née avec des dent8« les anispices annoncèrent qu'elle causerait la ruine de la ville où on la transporterait, et cette prédiction, raconte Pline, s'accomplit. Mais on a négligé de nous dire quelle est la ville qui eut cette malecKànce. Cependant la fin tragique de cette impératrice, qui fut décapitée à Thessalonique par les ordres de son propre fils, vérifia en partie le pronostic fâcheux des augures.
8 Encore, pour Broca, le fait est-il controuvé ? Un ancien élève du maître, M. le professeur Jagot (d'Angers), nous a fait l'honneur de nous adresser^ à ce sujet, la lettre suivante :
u Dans un de vos si intéressants ouvrages, vous dites que BroCa père est né avec des dents. Permettez-moi de démentir ce petit fait.* En 1879, j'avais l'honneur d'être externe du célèbre anthropologisto
LES DENTS DE LOUIS XIV t45
rête là, ce qui prouve assez la rareté de cette bizarrerie de la nature.
« Il y a des enfants voraces, écrit un médecin contemporain du Grand Roi S qui, ne trouvant pas suffisamment de lait pour les rassasier, sucent le mamelon avec tant de violence, qu'il y vient des fentes et des crevasses à la base, où il semble se vouloir séparer de la mamelle. Ce malheur est arrivé à plusieurs nourrices du Roi ; à celles qui n'avoient pas assez de lait pour contenter sa faim, il leur mordoit les bouts jusqu'au sang. » C'est pour cette raison qu'on fut obligé de changer plusieurs fois le nourrisson de nourrice *•
La première nourrice de Louis XIV fut Elisabeth Ancel S femme de Jean Longuet, S^ de la Giraudière,
& Necker. Je Faî entendu nier ce fait qu'il avait lu dans un journal du temps. Il ajoutait même quUl avait demandé à sa mère ce qu'il y avait de vrai dans ce racontar et M"** Broca mère lui avait affirmé qu'il n'avait eu des deints qu'à l'époque à laquelle les autres enfants en poussent. »
* Cours d^ opérations de chirurgie, etc., par M. Dionis. Paris, . MDGGXL, p. 446.
^ De même. Don Carlos, fils de Philippe II, vint au monde avec des dents, dont il déchira le sein de sa nourrice, jusqu'à l'âge de trois ans (Gachahd, Don Carlos et Philippe II ; Bruxelles, 2 vol. in-S»).
* Ce nom est différemment orthographié. Dionis parle d'ude nourrice du roi, nommée Ancelin, qui pourrait hien être notre dame Âncel. Mais, d'après lui, M"* Ancelin ou plutôt d'Ancelin, c native de Montesson », aurait été « la seule qui ait pu satisfaire.au grand appétit de ce Prince. EUe Ta nourri pendant seize mois, et jusqu'à
|A6 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE
procureur du Roi au bureau des finances d'Oçléans. Elisabetli Ancel n'allaita le jeune princp qije trois TBQJ5 ; Hat^lgré ce}^, p^r arfêt du 4 ipai 1639, plie continua ^ jouir de Ifi pension acpqrdée ^^^^ noi^r-
ricp§ 4ps pqfauts dp Fr^npe S
PprrettpPH Pierrette Dufpwr reippl^ça PJi^^betU- G' est surtQHt Pierrette PHfow qui ?Ptl SRufïrir des cpHps 4p dentç d\ï JeRpe lip^cpsu ^ A |g sHlfe de mor-
cc qu'il ait été en état d'être sevré ; ainsi c'est elle qui a donné le fondement à cette forte lanté qu'il § pcesque toujoura eue. »
Lp P' Witkpurski (feipr^qnq, p. 9») pF<(tend — miit c« n'e^l qu'une assertion sans preuves — que a la nourrice du roi se i^oipm^it d^me Amelbi ; elle était première femmfs de chambre de la reine Marie- Thérèse d'Autriche, et partageait cet emploi avec la signera doua Mari» MoUn» ». IVotre Ispnfrjkfâ ajoute que cetlk nourrice était, rraiUeurs, une excellente femme car, pendant la campagne de 1657^ la reiue-mirP ajraut fait étal^Ur à Stenay un hApital pour les soldats bleçfés tu liège de Montmédy» i-nne d'Autriche y enypya la nourrice idu FQi) ppvr y avfliV I'obH çt fair« quû rm ne manquât n. Daprès les Mimirsê 4f Mmghi, >. HI, p. 8a-
* Vieilles archives de la Guerre ^ vol, 56, p. 107 ; cités pap Jkh, fl/p^ cri^q^^f y^ A^cel
' D'après certains auteurs, M. Lhuillier entcfl autres, Perrette P^fpur ne serait autr^ que la femmp d-PUenne Ancelin, dont il yienl ^'ôtre quf^s^iqp. ï^ouip ÎIV accorda des lettres de noblesse aux depqt époux. Lpslp^ppf patentes, datées du ippis de décembre i653, étendent cet honneur « à leurs enfants, tant mâles que femelles, nés pf à n^îtpie) en Jégal mUFiage dp Ippr pqs^ériM. I
I^orsque Perrette Pufoufr «ppgea ^ ft'élpjgn^F du bruit dp la Cour, }e rpi fit édifief pour p\]q une (li^^itatipu tri» poufortable à Gourfjaj.§u|r-Min:ije, p^^^Hp^ie FPyilp, ymm dfi Parif (aujourd'hui fc
LES t)ENTS DE LOUIS XIV ti'J
Sures répétées, il lui survint « des duretés dan$ les m^melleç », qui Tobligèrent à interrompre au moins pendant quelques jours Tallaiteraent. Çest sans doute à cettjB sage précaution (jue la nourrice dut la guérisoi} de son sein, car le^ « duretés » se dissipèrent asspz rapidement *.
1^ Umitp 4i8 SgW-^-Qis^ fi* i9 Seioô-et-ICai'oe). Bile se retira vers ij665 d^ns pe petif ph4t.Qau.
Louis Ancelin fils, frère de lait de 9a Majesté, se qualifiait d'éôuyer ; il devint conseiller du roi, contrôleur de la maison de la l'eine, et en 1703, il fit confirmer ses prérogatives nobiliaires. Les nouveUfts kftres, cjatéps dç Maply j^n mois de juillet 1702, sont données tant en sa faveur que pour ses frères et sœurs.
* La Reine^ très superstitieuse, nç manqifqi pas d^attribuer la guérison à ui^e interyention surnaturefle, ain^f que Tj^tteste cette curieuse pièce, reproduite par Jal, dans son excellent Dictionnaire critiqae :
« Sa Majçsté (la reine mère àe Loi^is XIV) pour faire paroistre la crédule ypnératiorï avec laquelle elle révère }a sainte relique que V. E. (le gr^nd- maître de Malte) lui a «envoyée, me faconta comment par miracle la nourrice dp Monseigaeijr |e Dauphi» (Louis, né le 5 septembre ip38, à Saint-Gcrfpjiip-ep-paye), nommée Pierrette, femme d*pn chafretier de Poissy, .^yapf .eu ^es durpjLés dans les mamelles, ulcérées dej dents de S. A. R., p||Q avaij; recommandé sa guérison à sainte Anne (patronne de la Reine) çt mêmQ qi^'avec dévotion on Çt touchçr la relique ^ux parties incommodées, pe qui ne fust pas plus tost faist que par miraclp, — afnsi l'appefa la Reipe — les douleurs çstant cessées, ces duretés se dispipèrent ef Tiplempérie de chaleur qui causait des douleufs çu bput qJ environ ,du teston se modérant, la consolée nourrice continua jde donner le hût^ S. A R. » Donné par Jal comqae çxt|:ait de h^ Refat^pif de l'ambassade^ voyage et séjour a la tour de M' l^ Bailly de Forhiriy ambassadeur extr<iordinaire de Son Eminence et de Vordre de Saint-Jfean de Jér^sqlem, envoyé pour féliciter le Roi et la Reine de Vheurcuse naissqjice de J^fgr le Dauphii} (B. N., Mss. suppi. fr., n° f 7$).
l48 LE CABlNBt SBCRKT DE L^HISTOIRE
Après OU avant Perrelle Dufour, se place une autre nourrice, qui dut jouer un rôle assez effacé, Marie de Segneville Thierry, dont on voit le nom inscrit dans les comptes royaux. Un compte de Tan 1667 mentionne, en outre, Jeanne Potteri, Anne Perrier, Marguerite Garnier et Marie Mesnil, avec le titre de nourrices du Roi * ; mais ce devaient être plutôt des berceuses ou remueuses, car elles ne recevaient que 30 livres par an d'appointements.
Louis XIV eut une véritable affection pour sa dernière nourrice. Quand tout ce qu'il y avait d'illustre
* C'était toute une affaire que le choix d'une nourrice pour un prince. Les conditions exigées de 1' « aspirante » étaient les suivantes :
Elle devait être Âgée de aa à 3o ans, -^ avoir un lait de trois mois, — avoir déjà fait une nourriture étrangère, — être d*un tempérament sanguin, — avoir les cheveux noirs ou d*Un châtain brun, — avoir une constitution forte et robuste, — être assez grasse, -^ avoir bon appétit, — n'être délicate ni sur le boire ni sur le manger, — être gaie et de bonne humeur, — avoir toujours le mot pour rire, — n'être sujette à aucune incommodité, -^ ne sentir mauvais ni de la bouche, ni des oreilles, ni des pieds, — n'avoir point de dents gâtées et les avoir toutes, — avoir la peau blanche et nette, enfin, avoir tous les signes d'une bonne santé. Il fallait, de plus, qu'elle fût assez jolie, — gracieuse dans son parler, — bien faite dans sa taille, — ni trop grande, ni trop petite, ni bossue, ni boîteuse et qu'elle n'eût aucun accent prononcé. Mais ce qu'on exigeait surtout, c'était que la gorge fût bien faite et contînt suffisamment de lait. Quand une nourrice réunissait toutes ces qualités, on exigeait encore d'elle et par dessus tout, qu'elle fût de bonne vie et mœurs (Cf. la note 4 àes Pièces justificatives du Journal de la santé da Roi Louis XIV, par J. A. Le Roi. Paris, 1862)*