‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 2)Chapitre 20 sur 37 · I.ES pENTS DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

I.ES pENTS DE LOUIS XIV

et de puissant dans le royaume se pressait à la porte du Roi, avant le grand-chambellan, avant cette foule de ' seigneurs, princes, cardinaux, maréchaux, ministres, qui attendaient respectueusement l'instant du réveil,^ tous les jours une femme entrait dans la chambre du Roi et courait l'embrasser dans son lit. Cette femme, c'était sa nourrice 1 Jamais, dans aucune circonstance, elle ne perdit ce privilège auprès de celui que son sein avait allaité *.

Une tradition qui a cours encore, veut que les enfants nés avec des dents aient, comme les enfants nés coiffés, l'assurance du bonheur et de la fortune, leur vie durant. Pour Louis XIV, qui oserait prétendre que la tradition ne soit pas en défaut?

« Le Louis XIV des médecins, a écrit un de nos précurseurs, n'est plus le brillant héros que l'histoire nous a dépeint, mais bien un jeune homme valétudinaire, atteint successivement de maladies fort graves ; puis un homme toujours souffrant, condamné à un régime sévère, obligé de supporter de grandes opéra-

* Mémoires ip Brieme, cités par Witkowski.

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tions ; ei ehfiii, un vieillard pddagre, continuellement tourmenté par la gràvelle, dont la gangrène vient enfin terminei- Texistehce * ».

Tel est, en eftet, le portrait exact du Louis XÎV dépeint dans le Journal de la santé du Roi.

Ce journal, outre qu'il nous donne une idée des mœurs médicales au xvii* siècle, des travers des médecins de ce teinps, ridiculisés t)ar Molière; ce journal, nous ne saurions trop y insister, est un recueil unique, indispensable à qui veut étudier les mille et une incommodités dont fut affligé Louis XIV, Nous y avons puisé, quand nous avons recherché la nature du mal dont fut atteint le jeune souverain, à la suite d'excès de jeunesse; nous allons le feuilleter à nouveau pour nous renseigner sur les différentes incommodités deiitàires dont fut atteint le roi, durant sa longue existence.

Grâce à iiii des archiâtrës de Lôiiis XlV, D'Aquin, nous sàvdns que, toute sa vie, son royal client eut un système dentaire déplorable ; cependant il h'àùfàit commenté sêriëiisfenlëilt â à'en t)laihdl-e 4u*â râgé de 38 ans, en 1676. C'était àU hidméilt de k caiii{)agrië de t'iahdre. Le ftôi àtait êiè assez biëli pointant, bien que « les fatigues de là guërt-ë iië fussent pas jlëtitë§ et qiië le soniiilëll fût fedilvëfit Ititërrtimtili, jiiàqii^â passer t^lùsiëui-s hultâ SâhS dbMlf- >). Il n*ën rëSUltâ

' Le Roi, Iniroductioh aU Journal dé là sùhiê dé Louis XtV, p. xx.

LÉS DENTS i)Ê LOUIS xiv i5i

néanmoins aucun effet fâcheux sur la santé du Roi, sauf c( des douleurs de dents assez opiniâtres^ * »•

Ayant les dents naturellement fort mauvaises S il était sujet à ces douleurs, qui étaient généralement calmées par une simple application d'essence de girofle du d'essence de thym. Mais comme on redoutait d^emiJldyer des ëlSseticès (jui âvâieht Hhfcohvénient de bfûlét td bbiithe è/ d'etciter tenvié de Voniit on ay ëtit tetbiK-^ ^ùe « dans rdxtréiiiité dé là douleur ».

Deux anà plus tard, en Septeihbre 1678, le i'di, qui allait â là diaësfe par tous les temps, prit froid et il se tiiàHifestà titi abdês dëntàlte. La joue di^ditë, la gehcitë è'ènflêrèrit et ràbcès ayant Supputé iHtérleUretrieht, fiar Tubage d'un cataplasme fait de inie dé pain et de kit, il fui ouvert avec la lancette, d'où il sortit du pus, et là douleur cessa avec là tumeur ' ». C'éiàit évldërilllletit une périoèiité sitppiirée,

i JbUriiat dt k Shriiè du Roi, p, 13S.

< I/abiis titte faissit le Hdi des stierefies êiêïk bèfUïhëtnbtii poUt beaucoup dans le mauvais état de ses dents (Y« le Jourtial, etc^^ p.i45j.

^ Joûl'hàl, de ta é'ahlè dU Hoi, p. i^ô.

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En 1685, Tannée de son mariage avec M"* de Maintenon, le roi avait toutes les apparences d'une excellente santé, bien qu'il fût atteint d'une carie du maxillaire et d'une perforation du sinus.

On avait dû arracher toutes les dents de la mâchoire supérieure du côté gauche, tant elles étaient mauvaises et, à la suite de cette avulsion, il était resté un trou dans la mâchoire tel que, toutes les fois que .le roi buvait ou se gargarisait, l'eau allait de la bouche dans le nez, « d'où elle coulait comme d'une fontaine *■ ». Ce trou s'était fait « par l'éclatement de la mâchoire arrachée avec les dents, qui s'était enfin cariée et causait quelquefois ^quelqu'écoulement de sanie de mauvaise odeur, d'autant qu'il était impossible de reboucher ce trou que par l'augmentation de la gencive, et qu'elle ne se pouvait reproduire que sur un bon fonds, c'est-à-dire en guérissant la carie de l'os de la mâchoire quelque profond qu'il pût être ».

Sur l'avis de D'Aquin, appuyé par Félix Tassy, premier chirurgien du Roi, et de Dubois, dentiste

i Journal de la sanié du Roi, p. i6a.

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attaché au service de Sa Majesté, on jugea qu'il n'y avait que « le feu capable de satisfaire à l'action de ce mal ». Le malade y consentant» « l'on fit faire des cautères de grosseur et de longueur convenables, pour remplir et brûler tous les bords aussi profondément que la carie le demandait ».

Le 10 janvier, on appliqua quatorze fois « le bouton de feu ». M. Dubois, qui tenait l'instrument, « paraissait plus las que le roi qui le souffrait ». Après l'application du cautère, les médecins conseillèrent au roi de faire passer trois à quatre fois par jour, de la bouche dans le nez, un liquide ou gargarisme, « composé d'un quart d'esprit de vin, autant d'une eau vulnéraire distillée, et moitié de fleurs d'oranger, pour résister à la pourriture, faciliter la chute des eschares, et avancer la régénération de la gencive »• On dut appliquer par trois fois le caustique r la fistule finit par se fermer. Le roi ne sortit presque pas de ses appartements pendant tout le temps de sa maladie.

Un incident morbide vint se greffer sur la maladie dont le roi relevait à peine : après la fermeture de la fistule, il persista pendant quelque temps une mauvaise odeur nasale, déterminée par la stagnation du pus dans le sinus maxillaire, dont l'inflammation dura encore un certain temps *.

* £n somme, J^ouiç XIV eut une ^inusUe maxillaire , dont ses n^é-

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Ne manqilotîs pas d'observer que certains historiens * ont aitritué k cette affection buccale grave Télat particulier d'esprit où se trouvait Louis XIV et qdi le poussa a signer la Révocation de TÈdit de Nantes (novetiibre 1685).

Ce n'est que on^e ans plus tard (1698) qu'il survint au Roi un nouvel abcès dentaire. Le samedi 12 mai, le Roii ayant beaucoup marché, se sentit « le corps brisé, le visage en feu, des douleurs passagères partout, accompagnées de vapeurs; il n'eut point d'appétit à dîner ; il eut le pouls inégal et un peu de fièvre jusqu'au soir ».

li transpira beaucoup et en parut soulagé. Il se croyait rétabli, quand « une fluxion se jeta sur la joue droite, et l'enfla beaucoup à l'endroit des glandes maxillaires ».

decins nous ont cibnné, danâ le Journal de ta santé du Roi^ Texacie sjfhptôrtiatblogle (Cf. le iteh remarquable article pdrù dàris là (jhrorUqitt mêdimlëi dû i'^* mal 18984 sous la signature du D' HëLmè, 6fe qui est un tableau clinique achevé de cet épisode morbide de la vie du Grand Roi).

* Michelet, entre autres (HisL de France, t, XV, ch, xix, p. 269, éjilioh Màrpdii él Flàiiiihariori, in-8° ; Paris, 1879.J

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Après dîner, le roi ayant travaillé avec M. de Pontchartrain, et encore plus le soir, au retour de la promenade, eut des vapeurs, des lassitudes et de la fièvre; la joue, rouge, était fort enflée. La nuit s'étant passée sans, sommeil, le roi garda le lit le matin dû nlerci'edi. îl dormit depuis midi jusqu'à deiix Iiéiires et demie. Il se réveilla sans fièvre, niais ia tunlèui^ augmenta le soir et là nuit fut agitée.

Là iiuit suivante tut meilleure, parce qiie l'abcès creva, ce qui « diminua la douleiir et la fluxion ». Mais le roi ayant voulu sortir le vendredi, « pour aller k la messe », la tuméfaction reparut, d'atord dure, puis se ramollissant progressivement, jusqu'à disparaître complètement, le lundi suivant ^

Le malade ne fut débarrassé complètement que quand on lui eut retiré « trois poëlettes de sang ». A la saignée on fit succéder une purgation, parce que le royal patient avait eu un accès de goutte ; et une semaine après environ, il se trouvait en état a de toucher plus de dix-sept cents malades le samedi, veille de la Pentecôte ».

* Jotirrial, de la santé du Roi^ p. adS,

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A mesure que le souverain vieillissait, ses malaises s'aggravaient. La goutte,dont il n'avait eu tout d'abord qu'à de longs intervalles des avertissements, le torturait tous les jours davantage. Le régime alimentaire auquel il se soumettait n'était pas fait, d'ailleurs, pour le rétablir. Les grands repas, la variété des mets, et surtout sa boulimie et son absence de dents, qui lui interdisaient la mastication, auginentaient de plus en plus sa tendance à la dyspepsie et aux congestions. Ce n'est qu'en temps de carême, « à cause de la modération des repas, qui sont ceux d'abstinence pour lui », qu'il avait quelque répit.

Ses dents ne l'eussent pourtant pas trop fait souffrir, s'il n'avait eu la malencontreuse inspiration de tourmenter « le chicot d'une dent d'en bas, dont la pointe l'incommodait, pour tâcher de le tirer. Le soir, il se sentit de la douleur et de la dureté, et le matin, il y parut de la rougeur qui s'augmenta et la tumeur avec elle. Elles gagnèrent ensemble tout le tour de a mâchoire inférieure où se forme le menton, avec une dureté assez considérable. »

La douleur se propagea à la nuque, au cou, à l'épaule gauche, au bras droit, dans l'articulation de

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l'épaule, en même temps qu'il se déclarait un peu de mal de gorge. « Une grande selle, mêlée d'humeurs écumantes * » et une forte suée firent promptement rétrocéder ces fâcheux symptômes : la tumeur s'affaissa, et les souffrances s'éteignirent ».

Le mercredi suivant, 16 du mois, le roi se fit tirer le chicot, qui sortit presque sans douleur, et tous les accidents cessèrent.

En dépit du mauvais état de ses dents, dans les huit années que vécut encore Louis XIV, son extraordinaire appétit ne se démentit pas un instant.; ce n'est guère que dans la dernière semaine de sa vie qu'il cessa de manger moins qu'à son ordinaire.

^ Journal de la saniê du Roi, p. 396.

3 Jusqu'à la fin du Journal, Fagon mentionne, chez son client, u un écoulement de sérosités par le nez ». Le D' Helme, un spécialiste autorisé en ces matières, a étiqueté cette affection un « empyème latent de Tantred'Highmore ». Chronique médicale f 1898, p. !i84.

LA Grande opération

Si la fistule dentaire dont nous venons de napper leâ péripéties * a joué un rôle notable dans la vie de celui qui en fut atteint, l'autre fistule, placée dan» une moins noble région, a tenu dans son existence une place autrement considérable.

Sans attribuer à ces crises morbides toute Pimportance que leur ont donnée certains historiens prétendus physiologistes *, il convient, néanmoins, de ne les point négliger, dans une étude médicale de la vie des souverains, dont elles peuvent contribuer, dans une faible mesure si Ton veut, à éclairer la psychophysiologie.

L'épisode que nous allons conter se rapporte à l'an-

* Nou^ n*ayofis pas voulu entreprendre Tt^istoire complète de <( la yip pathologique du grand Rpi »} apro^ Tétude magistrale de notre cpllaborateur M. Louis Delmas, suf le mjSmé gujet (Chronique médU caUy igpa, pp. 409, 5f7, 53i, 799). Nops pous ^pmnac? contenté 4p choisir, dans cette vie, deux ou \vo\^ épisodes, auxquels nous gYons pu donner ains} de plu9 jgfrands développeni'^n's.

? y. la Chronique médicale, }^q8, pp. 359, 44?» ^9^f ??*.•

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née 1686. Au mois de janvier, le bruit court, à Paris et à Versailles, que le roi vient de s'aliter. Il souffrait, depuis quelques jours déjà, sans trop se plaindre, de vives douleurs dans la région anale ; mais les souffrances étaient devenues à ce point intolérables, qu'il avait dû, sur les conseils.de ses médecins, prendre le lit.

Toute la cour est en émoi. On attend anxieusement les courriers pour avoir des nouvelles. Quel est donc ce mal mystérieux dont on a presque honte de s'entretenir?

On chuchote que le roi est atteint d'hémorrhoïdes, affection vulgaire et assez répandue à l'époque, que les uns attribuent « à la plume dont on se servait dans les chaises, les carrosses et les autres choses qui servaient à la commodité, au lieu du crin dont on se servait autrefois », tandis que d'autres en voient les causes dans « la grande quantité de ragoûts » que l'on consommait sur les tables royales. En réalité, le roi était incommodé par un abcès de la marge de l'anus *.

' V. Dans Tannée 1686, le i5 janvier (écrit Dionis, Cours d'opéra^' iions de chirurgie, p. 4i9) édition de 1740)» il survint au roi une petite tumeur proche Tanus, en tirant du côté du périnée ; elle n^étoit ni enflammée ni beaucoup douloureuse. Elle grossit peu à peu, et, après avoir meuri, elle se perça d'elle-même, parce que le roi ne Voulut pas souffrir que M. Félix, son premier chirurgien, en fit Touverture. comme il le proposoit. Ce petit abcès eut la suite ordinaire dô ceux où on ne fait pas d'ouverture suffisante pour . porter

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Un seul traitement s'imposait : il fallait, sans différer, pratiquer une incision libératrice. Mais, ainsi que l'observe Dionis, chirurgien d'esprit judicieux, « on ne trouve pas toujours dans les grands cette déférence nécessaire pour la guérison ».

Une dame de la Cour ayant réussi à faire accepter un emplâtre de sa composition *, il est décidé que l'inventeur du remède assistera elle-même à la pose de son emplâtre, dont l'effet ne peut se produire sans cette précaution. Cinq jours après l'application du topique, le roi demande à ce qu'on lui retire l'emplâtre, qui n'a fait qu'exaspérer ses souffrances.

Plus de vingt jours après l'apparition de la tumeur, on se décide enfin à donner issue au pus. Au lieu d'ouvrir l'abcès au bistouri» on se contente d'appliquer la pierre à cautère.

Ce matin, à dix heures, écrit Dangeau, dans son Journal, Oîi appliqua au roi la pierre à cautère sur la tumeur ; on Vy laissa une heure et demie, et puis, on ouvrit la peau avec le ciseau, mais on ne toucha point au vif.

On avait, en somme, fendu l'eschare, et quand

les remèdes dans le fond de la cavité ; il ne se fit qu'un petit trou à la peau par où la matière 8*écouIa, il continua à suppurer et enfin il devint fistuleux. »

* C'était un emplâtre composé de cire jaune, térébenthine, baume de liquidambar et résine élémi^ cuits dans de Teau de plantain. {Chronique médicale, 1902, p. 791, n.). On pouvait substituer au liquidambar du baume du Pérou {Journal de la santé du Roi^ édifc. Le Roi, p« 167).

lèi LB CABi^ICt IBCRBT PB L^HlSTOlaB

celle-ci tombât il se forma un petit trou par où la matière s*écoula, et qui continua à suppurer. La tumeur avait diminué sensiblement, à la suite de cette excrétion purulente, mais un accès de goutte» qui attaqua le pied droit, avec son cortège habituel de « rougeur, tumeur et chaleur », provoqua de nouvelles alarmes. Le roi se plaignit de « lassitude par tout le corps, et de quelques maux de tète, mais sans aucune fièvre ni émotion ». La cicatrice de l'ulcération se rétrécissait de plus en plus, et il ne s*en ecpu« lait plus qu'une u sérosité crue, rougeàtre et sangui-* nolente ». Il fut décidé qu'on appliquerait à nouveau les pierres à cautère, et qu'on élargirait Tpriflce, produit par le caustique, avec le bistouri*

Même pansement que les jours précédants, avec lé feuppuratif et l'emplâtre de Mai\u$ Deù Par^dessus le pansement furent appliquées des compresse^ « trempées dans une décoction à*absinthe, de roses de Provins, d'écorces de grenades, de feuilles de myrrhe bouillies danis du vin rouge »•

L'ulcère avait toujours tendance à se fermer, malgré les injections d'eau vulnéraire, malgré le précipité rouge, malgré le baume vert* Avec l'huile de myrrhe et rhuile d'œufs on n'obtint pas un meilleur résultat.

Dans les premiers jours d'avril seulement, -^ la ma* jadie remontait au IS janvier précédent — le malade était autorisé h faire une promenade en carrosae. Dans la deuxième quinaaine de mai> on commença

U GRANDS OP^RATioK |é3

à soupçonner l'existence d'une fistule. Pour assurer leur diagnostic, les arcbiâtres firent préparer » une décoction de millepertuis fort rouge, laquelle passa dans l'intestin, et le roi, s'étant mis sur la chaise, la rendit entière dans le bassin »•

A partir de ce moment, le roi passe par des alternatives d'amélioration passagère et de poussées fé* briles * ; la fistule reste béante*

Quand on sut le roi atteint d'une fistule, ce fut à qui proposerait son remède pour le guérir. A la Cour, on montrait une foi aveugle dans toutes les recettes prétendues infaillibles»

On dît au roi que les eaux de Barèges sont excellentes pour sa maladie : vite on cherche quatre personnes qui aient le même mal et on les expédie à Barèges. M. Gervaîs, chirurgien ordinaire de Sa Majesté, fait des injections de ces eaux dans leur fistule pendant quelques jourSi puis il ramène ses malades à Paris, sans avoir obtenu la moindre amélioration.

' Oa peut suivre ces phaiei dàni U récit de D'Aquin {Journal d» la saHté da Roi, p. i66 et suiv.).

lB^ LE CABINET SECRET bfi L*HlàTOIRE

Une femme étant venue dire qu'elle s'était bien trouvée, en pareille circonstance, des eaux de Bourbon, on envoie quatre autres fistuleux à ces eaux, et ils en reviennent dans le même état qu'à leur départ *. Un religieux jacobin écrit directement à Louvois et lui fait part d'une eau merveilleuse contre les fistules. Un autre propose un onguent ; un troisième, puis un quatrième, adressent leurs requêtes au ministre. Louvois, qui a ne voulait rien ménager pour une santé aussi précieuse que celle du Roy, — ce sont les expressions même de Dionis — fit meubler plusieurs chambres à la surintendance, où on mit des malades qui avaient des fistules, et on les fit traiter, en présence de M. Félix (le premier chirurgien), par ceux qui se vantaient de les pouvoir guérir. Une année s-écoula pendant toutes ces différentes épreuves, sans qu'il y en eût un seul de guéri ».

On se décide alors à faire venir le chirurgien Bessières, un des praticiens les plus en renom de là capitale, et on s'en rapporte d'avance à sa décision.

« Tous les remèdes du monde, prononce le chirurgien, n'y feront rien, sans l'opération *. » L'arrêt

^ Le D'^ Delmas, qui a repris le sujet après nous, a donné sur ces divers voyages des détails circonstanciés (V, Chronique médicale, i5 décembre 1902).

• Tous les médecins firent chorus avec le roi, quand celui-ci se fut prononcé en faveur de l'opération; mais, jusqu'alors, ils avaient tous conseillé un régime palliatif, absolument inefficace en l'espèce (Cf. Journal de la santé du Roi, p. 2i3-2i5).

LA GRANDE OPÉRATION l65

était formel ; il ne restait qu'à l'exécuter. Les avis ne différaient que sur le mode d'exécution.

On avait, le plus généralement, recours à la ligature, mais un certain Lemoyne, opérateur très répandu et réputé comme spécialiste pour la guérison des fistules, préconisait la cautérisation ^ Félix était plutôt partisan de l'incision.

Le roi avait la plus grande confiance dans son premier chirurgien et était tout décidé à accepter l'incision. Mais auparavant il voulait qu'on discutât en sa présence les divers procédés et qu'on justifiât la préférence qu'on accordait à telle méthode plutôt qu'à telle autre. Félix dut expliquer que la ligature ne coupait les chairs qu'au bout d'un long temps, qu'il fallait la serrer tous les jours, ce qui ne se faisait pas sans douleur ; que le caustique n'exerçait son action qu'après plusieurs semaines, et qu'il provo-

1 « La méthode, dit Dionis, consistait dans Pusage du caustique, c'est-à-dire qu'avec un onguent corrosif dont il couvrait une petite tente qu'il fourrait dans l'ouverture de l'ulcère, il en consumait peu à peu la circonférence, Ayant soin de grossir tous les jours la tente, de manière qu'à force d'agrandir la fistule^ il en découvrait le fond. S'il y avait de la callosité,, il la rongeait avec son onguent, qui lui servait aussi à ruiner les clapiers, et enfin, avec de la patience, il en guérissait beaucoup. Cet homme est mort vieux et riche parce qu'il se faisait bien payer, en quoi il avait raison, car le phblic n'estime les choses qu'autant qu'elles coûtent. Ceux à qui le ciseau faisait horreur &e mettaient entre ses mains ; et, comme le nombre des poltrons est fort grand, il ne manquait point de pratiques. » Cité par Le Roi, Journal de la santé du Roi, p. SgS et suiv.

l66 LE CABINET SECRET DE L*HI8T0IRE

quait des souffrances très vives ; que Tincîsîon était également très douloureuse, mais qu*elle avait cet avantage d'amener une guérison complète et dans un délai prompt. Le roi, désormais convaincu, accepta le traitement le plus sûr et le plus rapide, c'est-à-dire l'opération par l'instrument tranchant.

Félix, qui n'avait Jamais pratiqué cette opération, mats qui^ connaissait tout ce que les auteurs anciens avaient écrit sur la matière, demanda, pour se faire la main, qu'on lui adressât tous les flstuleux qui se pourraient trouver dans les hôpitaux. Il daigna opérer lui-même, ce qui fît l'admiration de tous. « Les jeunes chirurgiens, dit l'abbé de Choisy *, avaient redoublé leur application, en voyant leur chef travailler de la main comme un autre. »

Pour faire l'incision de la fistule, Galien avait inventé un instrument d'une forme particulière, auquel il avait donné le nom de sgringotome, du nom même de la fistule (syrinx, flûte). C'était un bistouri, en forme de croissant, à manche contourné, et dont la pointe était terminée par un stylet long, pointu et flexible. Félix fit subir à l'instrument de Oalien un notable changement : il fit faire un simple bistouri courbe, à lame très étroite, terminée, comme le syringotome, par un stylet, mais en argent recuit, et long de plusieurs pouces. Le tranchant de la lame était

* Mémoires, édition Michàud, t. XXX, p. 620.

LA GRANDE OPÊftATtÔN 167

recouvert d'une chape d'argent, faite exprès pour être introduite dans la fistule sans blesser les parties *. L'instrument, dont Félix se servit pour le roi, reçut le nom de bistouri à la royale,

Louis XIV était à Fontainebleau, quand l'opération fut décidée. Le 15 novembre J686, il arrivait à Versailles. Lç dimanche 17, il niQntmt h Qhçval, allait visiter ses Jardins, ses réservoirs, soupait le «oir avec la famille royale çt parut tout h temps fort tranquille et fort gai ^

Le lendemain, 18 novembre, au lever du jouri tout se préparait dans le cabinet des Bassans pour la grande opération ^ Le cabinet des Bassans, ainsi nommé parce que c'était un cabinet orné des tableaux du Bassan, faisait partie du salon dit de Y Œil-' de-Bœuf, Le salon de TCEil-de-Bœuf était alors coupé en deux : la pièce la plus rapprochée de la chambre à coucher (où le roi devait s'installer quelques années plus tard en 1701) était la chambre du roi, l'autre pièce était le cabinet des Bassans.

( Li Rdty G^rioiHii hiitartqaei .$ur Uouiê KÎU, Lmii XîV et

* Journal de Dangeau,

^ On n*a pas toujours été d'accord sur ce qu*on entendait, au itli' siècle, {mr la grande opération (Cf. Ohrenique médieah^ igoS,

p» 1^1 ; mil p* 579)-

ÏII

Tout est enfin disposé pour l'opération ; pour ne pas éveiller les soupçons, il a été convenu que chacun de ceux qui doivent y assister ou y participer, entreront, séparément et par des portes différentes, au palais.

Vers 5 heures, les apothicaires font leur entrée chez le roi et se mettent en mesure de lui administrer Iç lavement préparatoire.

Un peu avant 7 heures, Louvois est allé prendre chez elle .M"*« de Maintenon. Les deux personnages arrivent ensemble et trouvent chez le roi le Père La Chaise, son confesseur, D'Aquin, son premier médecin, Félix, premier chirurgien, Fagon, Bessières et Laraye, un élève de Félix, qu*on appelait alors son garçon.

Après s'être' fait expliquer par Félix le maniement des instruments, le roi se déclare prêt. On place le malade sur le bord du lit, un traversin sous le ventre, les cuisses écartées et maintenues par deux des apothicaires. Quand Félix eut achevé l'opération, on fit un pansement à l'aide de charpie recouverte d'un liniment, composé d'huile et d'un jaune d'œuf, puis on

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