LE PREMIER ACCOUCHEUR A LA COUR DE FRANCE
qu'elle s'imaginât bien que tout le monde savoit ce qui se passoît entre le Roi et elle, cela n'empêcha pas qu'elle n'eût de la confusion qu'on la vît en l'état où elle étoit. Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode qui étoit fort avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut de s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe sur laquelle, à l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre.
Cependant, le temps des couches de cette dame approchant, le Roi se retira à Paris où il n'alloit que rarement, espérant qu'elle y pourroit accoucher plus secrètement que s'il demeuroit à Saint-Germain, où il avoit coutume de de- - meurer.
Le terme venu, une femme de chambre de M™* de Montespan, en qui le Roi et eîle se confiaient particulièrement, monta en carrosse, et fut dans la rue Saint-Antoine chez le nommé Clément, fameux accoucheur de femmes, à qui elle demanda s'il vouîoit venir avec elle pour en accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps que, s'il vouloit venir, il falloit qu'on lui bandât les yeux, parce qu'on ne désiroit pas qu'il sût où il alloit. Clément, à qui de pareilles choses arri voient souvent, voyant que celle qui le vcnoit quérir avoit l'air honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien que de bon, dit à cette femme qu'il étoit prêt à faire tout ce qu'elle voudroit ; et s'étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec elle, d'où étant descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris, on le conduisit tlans un appartement superbe où on lui ôta son bandeau.
Qn ne lui donna pas, cependant, le temps de considérer
le lieu ; et devant que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la cliambre éteignit les bougies ; après quoi le Roi, qui s'étoit caché sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. Clément lui répondit qu'il ne craignoit rien, et, s'étant approché, il lâta la malade ; voyant que l'enfant n'étoit pas encore prêt à venir, il demanda au Roi qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils étoient étoit la maison de Dieu, où il n'étoit pas permis de boire ni de manger ; que pour lui, il avoit grande faim, et qu'on lui feroit plaisir de lui donner quelque chose.
Le Roi, sans attendre qu'une des deux fenimes qui étoient dans la chambre s'entremit de le servir, s'en fut en même temps lui-môme à une armoire, où il prit un pot de confiture qu'il lui apporta ; et, lui étant allé chercher du pain d'un autre côté, il le lui donna de même en lui disant de n'épargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore au logis. Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroit point à boire. Le Roi fut. quérir lui-même une bouteille de vin dans l'armoire, avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups, l'un après l'autre coup. Commç Clément eut bu le premier, il demanda au Roi s'il ne boirait point hien aussi ; et le Roi lui ayant répondu que non, ii lui dit que la malade n'en accoucheroit pourtant pas si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle fût délivrée promptement, il falloit qu'il but à sa santé.
Le Roi ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours ; et, ayant pris dans ce temps-là une douleur à M"* de Montespan, cela rompit conversation. Cependant elle tenoit les mains du Roi qui l'exhortoit à prendre courage, et il depiandoit à chaque monaent à Clément si l'affaire ne seroit
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pas bientôt faite. Le travail fut assez rude, quoiqu'il ne fut pas bien long ; et M"' de Montespan étant accouchée d'un garçon, le Roi en témoigna beaucoup de joie ; mais îl ne voulut pas qu'on le dise sitôt à M'"" de Montespan, de peur que cela fût nuisible à sa santé.
Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier» le Roi lui versa lui-même à boire ; après quoi, il se remit sous le rideau du lit, parce qu'il falloit allumer de la bougie afin que Clément vit si tout alloit bien avant de s*cn aller. Clément ayant assuré que l'accouchée n'avoit rien à craindre, celle qui l'étoit allée quérir lui donna une bourse où il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les yeux après cela ; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le ramena chez lui avec les mêmes cérémonies ; je veux dire après qu'on lui eut fait faire plusieurs tours dans Paris, comme on avoit fait en l'amenant.
A peine le nouveau-né avait-il ouvert les yeux à la lumière qu'on envoyait chercher la veuve Scarron, dont la Montespan avait fait la connaissance chez la maréchale d'Albret. La complaisante veuve emporta l'enfant, le cacha dans son écharpe, se cacha ellemême sous un masque et, prenant un fiacre, revint à Paris avec son précieux fardeau '. M"*^ de Caylus, qui nous fait connaître ces menues précautions, ajoute ce trait au tableau : « Combien de
* V. sur le rôle joué par M™* de IVfaintenon, un très attachant opuscule : La Révocation de VEdit de Nantes ht M^* de Maintenons sa vie, son caractère, son influence, par César Pascal (Paris, E. Dentu, i885), principalement aux p. 20 et suivantes.
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frayeur n'avait-elle pas que cet enfant ne criât t » La veuve Scarron aspirait déjà à jouer le premier rôle et ses intrigues lui réussirent assez bien, puisqu'elle arriva plus tard à supplanter son amie, la favorite du jour, et à devenir reine à son tour et non pas reine de la main gauche, mais reine véritable, épouse du Roi devant Dieu.
Le 20 juin 1672, naissait le troisième enfant irrégulier de Louis XIV et de M"* de Montespan. C'est Lauzun, l'homme de toutes les besognes» des plus agréables comme des moins délicates, qui prit le iutur comte de Vexin dans son manteau et courut le déposer dans le carrosse de l'obligeante veuve Scarron, qu'on avait osé faire venir jusque dans la chambre de la patiente.
On avait envoyé chercher Clément, en prenant les mêmes précautions qu'au précédent accouchement, mais on lui donna cette fois deux cents louis, tandis qu'on ne lui en avait donné que cent la première fois*
L'on observa toujours la même chose tant que Ton eut besoin de lui, ayant eu jusqu'à quatre cents louis d'or pour le quatrième enfant dont il accoucha M"" de Montespan. Mais soit que cela parût violent à cette dame, qui naturellement est fort ménagère, ou qu'elle en eût d'autres raisons, le Grand Alcandre (Louis XIV) l'ayant encore laissée grosse quelque temps après, et étant obligé d*aller en campagne, elle envoya marchander avec Clément, pour lui envoyer un de ses garçons à Maintenon où elle avait résolu d'aller
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accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la marquise de Maîntenon, si bien que le garçon qui Taccoucha ne sut pas qu'il avait accouché la maîtresse du Grand Alcandre *.
En réalité, M"^« de Maintenon n'avait qu'un médiocre attachement pour M"*® de Montespan, qu'elle jalousait et qu'elle aspirait à déposséder; et si elle prodiguait des caresses aux enfants de sa rivale, c'est moins à son amie qu'à Louis XIV qu'elle prétendait ComplairCi
En 1675, le crédit de la veuve Scarron avait gagné du terrain et un moment elle put espérer être définitivement en faveur. Soit que le Roi commençât à vieillir, soit que des scrupules religieux l'aient assailli, Louis XIV venait de se séparer de la Montespan. Mais la séparation fut de courte durée et finit par un rapprochement. M"'^ de Montespan vint à Paris, fit ses Pâques, édifia tout le monde par ses pieuses pratiques»
La réconciliation eut lieu chez M"*® de Montespan elle-même. On avait convenu que le salon où de-
* Busst-Rabutin, op, cit.
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valent se rencontrer les deux amants serait paré « des dames respectables et les plus graves de la Cour ».
A l'heure dite, le Roi fit son entrée. Au bout d'un instant, il entraînait la favorite dans une embrasure de fenêtre. Là, ils s'entretinrent tout bas, versèrent quelques larmes, feintes ou sincères, puis « ils firent une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre; et il en advint (ajoute, en terminant son récit. M"'* de Caylus) M*"*^ la duchesse d'Orléans et ensuite. M, le comte de Toulouse ».
La naissance du comte de Toulouse fut pour M"'® de Montespan ce que la naissance du comte de Vermandois a^^it été pour La Vallière : elle sonna le glas >des amours du Roi, et fut le signal de la disgrâce de la favorite.
M"*« de Maintenon, qui va entrer en scène, se chargera de jeter les dernières pelletées de terré stir les amours défuntes, et ce n'est pas sans une joie secrète qu'elle dut écrire ces lignes cruelles :
M"* de Montespan n'oubliait rien pour ^e rétablir et Louis rien pour se dégager. Elle craignit que la naissance du comte de Toulouse ne lui eût laissé quelque incommodité qui inspirât au Roi du dégoût. Elle eut Timprudence de s'en éclaircir, et le Roi, la cruauté d'en convenir. Il revcnoit de la chasse, il étoit en sueur. M"** de Montespan, encore plus outrée de la froideur avec laquelle on l'insultoit que de l'insulte même, lui répondit avec emportement qu'il pourroit