COMMENT MARIE LEGZINSKA DEVINT REINE DE FRANCE
aux symptômes déjà constatés quatre ans auparavant, lors de la maladie qui avait jeté Tépou vante dans le royaume ^
Le duc de Bourbon crut Louis XV perdu et se considéra lui-même comme à la veille d*être dépouillé du pouvoir. Son anxiété nous est dépeinte, dans les Mémoires du temps, comme très vive. Il se représentait déjà Louis XV disparaissant à la fleur de l'âge et le duc d'Orléans mettant la main sur la cotironne de France.
Est-il besoin de rappeler la scène qui se passa devant Maresclial, premier chirurgien de Sa Majesté, et que celui-ci conta lui-même à Saint-Simon ? M. le Duc logeait à Versailles assez près des appartements royaux ; un soir, au plus fort de la maladie, il se relève et pénètre seul, en robe de chambre et en bonnet de nuit, une bougie à la main, jusque dans la dernière antichambre de Louis XV. Mareschal entendit alors le duc de Bourbon s'écrier dans une agitation extrême : « Si le roi meurt, quedeviendrai-je? S'il en revient, il faut le marier ».
Quand on se fut arrêté à cette idée, il fallut d'abord
* « Par bonheur, le danger fut promptement conjuré : des saignées au bras et au pied arrêtèrent la fièvre et tirèrent Sa Majesté de Tassoupissoment extraordinaire qui avait provoqué les craintes les plus sérieuses des médecins. Alité le 20 février, Louis XV put se lever le a4 et venir le lendemain au Conseil. » Le Mariage d'un Roi, par P. de Ray>a.l, p. ii5-ii6.
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songer aux conséquences que pouvait provoquer le renvoi de Tlnfante. Pour éviter une brouille avec l'Espagne, il fut convenu qu'on essaierait de gagner le confesseur du roi Philippe V, afin qu'il tît naître dans l'esprit pusillanime de ce souverain, confit en dévotion, des scrupules sur les dangers que pouvait faire courir à la vertu de Louis XV un célibat trop prolongé, L'Infante étant encore trop jeune pour se marier de suite, c'était au Roi de France à fixer son choix ailleurs. Dans une lettre que Louis XV envoyait au Roi d'Espagne, il lui témoignait « la peine qu'il avait de se sépaper de l'Infante ; mais un Roi étant plus à son peuple qu'à soi-même, il n'avait pu se dispenser, depuis sa dernière maladie, de céder aux fortes et vives sollicitations de son peuple pour se marier précipitamment, et prévenir, par un succès* sëur que Dieu voudrait bien lui donner, les troubles et les révolutions qui arriveraient s'il venait à mourir avant que l'Infante fût nubile * ».
C'étaient de trop spécieuses raisons pour que celui à qui on les donnait s'en trouvât satisfait, mais il fallait bien s'y rendre, faute de mieux.
* Marais, t, III, p. 179.
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Le principal ministre de Louis XV, le duc de Bourbon, va employer désormais tout ce qu'il possède d'activité et de zèle à donner promptement satisfaction à son maître. M. le Duc commence par faire établir une première liste de cent princesses, sur lesquelles le choix du jeune prince pouvait plus ou moins convenablement s'arrêter ; il réduira de luimême le chiffre de cette première liste et en donnera une seconde, qui ne comprendra plus que dix-sept noms. Particularité piquante, celle qui sera Reine de France ne figurait pas sur cette seconde liste !
Le Duc passait ensuite en revue chacune des dixsept princesses et énumérait leurs qualités et leurs défauts. Enfin, il arrivait à faire une sélection de quatre noms, entre lesquels Sa Majesté était invitée à choisir.
Voici le très curieux rapport, conservé aux Archives nationales S qui fut adressé, à cette occasion, par le duc de Bourbon, au Roi.
(^) 11 a été publié en partie par Ia Revue rétrospective , de Taschereau (t. XV, p. 17a et suivantes), dont nous empruntons le texte. (Cf. le Journal de Barbier , t. I, p. 465).
Rapport du Duc de Bourbon au Roi,
Sur le compte que je rendis à Y. M. clans le mois de mai dernier de raffliction où élail son royaume, d'envisager que son mariage avec l'Infante le 'privait encore pour huit ans de la satisfaction de vous voir une postérité, et que cette affliction, outre Tamour et l'attachement que tout le monde a pour votre personne, avait pour motif plusieurs raisons d'Etat, dont je rendis compte à V. M. dans ce temps-là, vous m'ordonnâtes, Sire, d'examiner les moyens dont on pouvait faire usage pour remédier à un inconvénient aussi nuisible à l'Etat et à votre personne que l'est celui de ne vous point voir d'enfants. En exécution de vos ordres, Sire, j'en ai fait depuis ce temps-là ma plus sérieuse occupation et ne voulant pas m'en rapporter à moi-môme sur une matière si délicate et si importante, j'ai consulté les personnes que j'ai crues les plus éclairées et les plus attachées à votre personne et à votre Etat. •
Tous ont été unanimement d'avis que le salut de l'Etat dépendait de vous marier promptement, et leurs raisons sont comprises dans le mémoire dont je vais rendre colnpte à V. M. Je leur ai expliqué les inconvénients du renvoi de rinfante, qui serait vraisemblablement suivi .d'une brouil leric avec l'Espagne. Nous les avons bien pesés et nous croyons tous que, premièrement, le Roi Catholique, ayant autant de religion qu'il en a, se rendra aux raisons incontes
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tables qui auront engagé V. M. de prendre le parti qu'elle aura pris quand elles lui seront bien expliquées ; mais, de plus, nous croyons tous qu'une brouillerie avec l'Espagne serait encore bien moins dangereuse que si V. M. demeurait huit ans hors de portée de donner des successeurs à son royaume, surtout si V. M. était assurée des principales puissances étrangères par de bons traités et de bonnes alliances...
Etant donc certain, suivant notre avis, et suivant celui de tout le royaume, n'y ayant point de jour qu'il n'y ait des gens qui nous en viennent parler, et tout le monde s'en entretenant publiquement ; étant certain, dis-je, que le mariage de V. IVI. est le seul moyen de tranquilliser vos peuples, de rassurer les puissances étrangères, d'éviter les guerres, et de mettre votre personne et votre Etat en sûreté, je me suis appliqué à examiner sur quelle princesse votre choix pouvait et devait tomber.
Pour cela, je me suis fait donner une liste de toutes les princesses de l'Europe qui ne sont pas mariées J'ai pris le plus d'éclaircissements qu'il m'a été possible sur chacune, afin que V. M. fût plus en état de fixer son choix, et c'est ce dont je vais avoir l'honneur de rendre compte à V. M.
Des cent princesses qu'il y a à marier en Europe, en en retranchant quarante-quatre qui sont trop âgées pour être mariées à un jeune prince, vingt-neuf qui sont trop jeunes, dix dont l'alliance ne convient pas * , il ne reste par consé-
' Marie Leczînska était au nombre de ces dix. Voici ce qui la concerne : Marie, fille da Roi Stanislas Leczinski de Pologne ; 21 ans. J^ père et la mère de cette princesse et leur suite viendraient demeurer en France.
ad6 LE cABmrr secret de l'histoire
quent que dix-sept princesses sur lesquelles on puisse jeter les yeux, savoir :
Marie-Barbe- Joseph, fille du roi Portugal . . . i4 ans
Anne, fille du Prince de Galles 1 5 »
Amélie-Sophie-Eléonore. fille du même . . . . i3 »
Charlotte- Amélie, fille du Roi de Danemarck . . i8 »
Marie Petrowka, fille du Czar i6 »
Anne, fille du même i5 »
Frédérîque- Auguste, fille du Roi de Prusse . . . i5 » Anne-Sophie, fille de Tonde paternel du Roi de
Prusse ^. . . i8 »
Sophie-Louise, fille du même i5 »
Elisabeth, fille ainée du duc de Lorraine . . . . i3 »
Henriette, troisième fille du duc de Modène . . . aa »
Charlotte-Guillelmine,fille du duc de Saxe-Eysenach. ai»
Christine-Guillelmine, fille du même i3 »
Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-
Strelitz i4 »
Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse-
Darmstadt i8 »
M"* de Vermandois ai»
Thérèse- Alexandrine, M''* de Sens 19 »
\Total dix-sept.
Il paraît donc convenable de faire quelques réflexions courtes sur chacune de ces dix-sept princesses, en examinant en peu de mots les convenances pour le bien de l'Etat.
Anne, princesse aînée de Galles. — 15 ans.
La religion ne peut jamais faire d'obstacle dans les liai-
■ GOMMENT MAftIE tEGZtNBKA DKVINT REINE DE FRANCE 327
sons dont il serait question avec le toi d'Angleterre. L'on demanderait avant toutes choses que la princesse qui serait choisie fît profession de la religion catholique...
A supposer môme que le motif de religion, ou quelque autre que l'on ne pénètre pas. empêchassent le roi de la Grande-Bretagne d'accepter la proposition du mariage, ce prince serait au moins obligé à une sorte de reconnaissance, dont le moindre effet, joint à l'intérêt qu'il a encore de rester uni avec la France, serait de concourir aux moyens de calmer le ressentiment de TEspagne et d*empôcher les résolutions violentes qu'elle voudrait prendre. Ainsi, quand même on aurait lieu de croire que la proposition ne serait pas acceptée, il y aurait encore un avantage considérable à le faire. Voilà toutes les raisons pour.
Les raisons contre sont : i" que toute la catholicité sera effrayée de Talliance, comptant qu'une princesse qui change de religion à quinze ans ne le fait que par politique et reste toujours au fond de son cœur de celle qu'elle professe depuis qu'elle est au monde ; a° c'est mettre un grand obstacle à la protection qu'il conviendrait peut-être un jour d'accorder au chevalier de Saint-Georges ; 3® c'est indisposer la Cour de Rome dont on a besoin pour faire sentir au Roi d'Espagne que Te mariage du roi était indispensable ; 4^ dans le cas où la Reine aurait le gouvernement ou autorité dans le gouvernement, ce serait une protection en faveur des religionnaires et jansénistes, source inévitable de malheurs, tels que ceux que l'on a vus sous les règnes d'Henri III et d'Henri IV...
Amélie- Sophie, seconde princesse de Galles, — 13 ans.
3q8 le cabinet secret de l'histoire
Il y a les mêmes raisons à Tégard de cette princesse que celles expliquées ci-dessus pour sa sœur aînée...
Marie-Barbe- Joseph f Infante de Portugal. — i^ ans.
Le but en mariant le Roi promptement étant d'assurer au plus vite une postérité à S. M., qui mette le royaume à Tabri des malheurs quasi inévitables qui naîtraient de la mort du Roi sans enfants, la princesse de Portugal paraît peu propre à remplir cette vue, puisque la mauvaise santé qui est répandue dans sa famille et qui a souvent produit des esprits égarés, donne un juste sujet d'appréhender qu'elle n'ait pas d'enfants, ou qu'ils ne viennent que trop tard ; que s'ils viennent, ils ne meurent bientôt après leur naissance, ou enGn que cela n'introduise dans la maison royale les mêmes indispositions qui sont dans la maison de Portugal.....
\jharlotle- Amélie, princesse de Danemarck. — 18 ans.
Cette princesse étant luthérienne et le roi son père très attaché à sa religion, il y a grande apparence qu'il ne consentira pas qu'elle se fasse catholique.
Frédérique-Auguste Sophie, princesse de Prusse. — 15 ans.
Cette princesse, par les derniers traités entre l'Angleterre et la Prusse, est promise au fils aîné du prince de Galles ; ainsi il est inutile d'en parler ici. De plus, elle est calviniste.
Les deux filles du margrave Albrecht, oncle paternel du Roi de Prusse, — U aînée 18 ans, la cadette 15,
Quoique la naissance de ces princesses, filles de l'oncle pa-
COMMENT MAklE LÊCiZINSKA bEVlNT REINE DE FRANGE 2ÛQ
ternel du roi de Prusàe, semble les mettre à portée jie pouvoir s'allier avec un roi, cependant, n'étant pas filles du roi de Prusse, mais seulement ses cousines germaines, il paraît que dans le cas présent elles ne conviennent pas...
Elisabeth, princesse aînée de Lorraine, — i3 ans,
Y ayant déjà eu des princesses de Lorraine qui ont eu l'honneur d'être reines de France, il paraît que par cette raison aussi bien que par quelques autres, on peut jeter les yeux sur la princesse de Lorraine. Cependant il y a d'autres raisons considérables qui s'y opposent ; i® l'exemple même des princesses de Lorraine qui ont été reines de France, et qui ont donné naissance et occasion à des troubles et guerres civiles dans le royaume...
Henriette, troisième princesse de Modène. — 22 ans.
Il ne paraît pas qu'on pût choisir dans cette maison une reine de France. 11 y a eu plusieurs époques qui sont désagréables,
Marie Petrowka, princesse aînée czarienne, — i6 ans.
Le mariage de celte princesse étant arrêté avec le duc de Holstein-Gottorp, il n'est plus question de parler d'elle.
Anne, princesse cadette czarienne. — i5 ans.
Cette princesse, fille d'un des plus grands et des plus puissants princes de l'Europe, et d'ailleurs très bien faite et d'une ' figure aimable, paraîtrait, par ces raisons, devoir être préférée aux autres ; cependant on pourra penser autrement lorsqu'on fera réflexion à la bassesse de l'extraction de sa
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mère. De plus, celte princesse est élevée dans de» façons et coutumes éloignées de celles de ce pays...
Charlolte-Guillelmine et ChrUUne Guillelmine^ Jilles du duc de Saxe-Eysenach. — L'aînée 2î ans, la cadette 13 ans.
Marie Sophie^ , fille du duc de Mecklembourg-Strelitz, — i4r ani.
Ces trois princesses, quoique d'un âge convenable et de maisons illustres, ne paraissent cependant point propres à être mises sur le trône de France, parce qu'elles sortent de branches cadettes peu riches, et sont d'ailleurs luthériennes,
Théodore t fille de Philippe y frère ât^ prince de JJesse- Darmstadt, — 18 ans.
Le père de cette princesse est cadet d'une branche cadette ; sa femme est sœur du duc d'Havre, Flamand qui est au service d'Espagne, et son fils afné a épousé une comtesse de Hanau. Elle est totalement dans le même cas que les trois princesses ci-dessus ; elle est luthérienne...
ilf i'« de Vermandois. — 21 ans.
Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter ; ses mœurs ont répondu à son éducation ; sa vocation pour la retraite est un témoignage de sa sagesse et de sa religion. Elle est d'un caractère doux et d^un esprit aimable. Son âge, qui peut être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien constitués, et il pourrait mieux convenir do préférer une'^personne dont on connaît l'esprit et le caractère, à une autre dont on lès ignore et qui les pourrait avoir tels, qu'on aurait
COMMENT MARIE LECZINSKA DEVINT REINE DE FRANCE a3l
lieu par les suites de se repentir du choix qu'on aurait fait ^ Si Ton regarde sa naissance comme un obstacle, on peut répondre que Louis XIV a fait le mariage de M°® la duchesse d'Orléans avec M. le duc d'Orléans, son neveu, et celui de M. le duc de Berry, son petit-fils, avec M"^ d'Orléans...
M"«(/e Sens, — 19 ans.
Il y a quelque chose à dire sur sa taille.
Princesses sar lesquelles se réduit lé choix à faire par S, M.
Anne, fille du Prince de Galles lô ans.
Amélie-Sophie-Eléonore, fille du même. . . . i3 »
M"® de Vermandois ai»
Thérèse- AlexandrinCi M"*' do Sens 19 »
Tandis que le premier ministre dressait ses listes le public s'amusait, lui aussi, à ce jeu de loterie.
Ce ne sont que gageures partout, écrit Mathieu Marais,
* Celle préférence pour M"* de Vermandois 8*accuse mieux encore dans un u Mémoire adressé au duc de Bourbon, premier ministre, mars 1735 », dont le prétendu destinataire pourrait bien avoir été le principal inspirateur. Nous n'en donnerons ici qu'un extrait, renvoyant, pour le surplus, à la Revue rétrospective ^ t. XV, p. 162.
*« Notre royaume, tranquille au dehors comme au dedans, nous permet de choisir ce qui nous paraîtra le meilleur et n'exige que de voir marier le Roi, premièrement avec une princesse qui puisse avoir vraisemblablement des enfants, secondement, qui puisse, par toutes les qualités de l'esprit et du corps, laisser espérer à tous les bons Français qu'elle fera le bonheur de son mari et celui de l'Etat. Toutes ces diflerentes qualités se rassemblent d'un coup d'œil dans la personne de M"« de Vermandois...».
a3a LE câbihst secret de l'histoibe
dans son Joarnal * : l'un parie pour l'Anglaise ; Tautrepoorla Polonaise ; l'autre pour la Piémontaise ; l'autre pour la Portugaise ; l'autre pour la Lorraine, car il y a là des princesses charmantes, bien élevées et de bonne maison. Mais après tout on revient à la Polonaise '• quoiqu'elle dût moins y avoir part... Elle n'est pas belle, mais elle a des manières fort nobles.
La Polonaise, c'était la lille du roi de Pologne, Stanislas, monarque en disponibilité détrôné, qui habitait Wissembourg.
La jeune Marie Leczinska était à peine âgée de 17 ans. On la disait « bien faite et bien élevée », souriante, douce, inépuisablement bonne envers les malheureux, auxquels elle prodiguait ses humbles ressources '.
Malgré la modestie de sa vie retirée, elle avait été demandée en mariage par le petit-fils de Louvois, le marquis de Courtenvaux. La rupture venait à peine