GOMMENT MARIE LEGZIM8KA DEVINT REINE DE FBANCE
Conformément à ses instructions, l'envoyé du duc de Bourbon avait commencé son voyage par la petite cour de Wissembourg ; il envoyait, de cette ville, sur la fille du roi Stanislas, le rapport suivant :
Marie-Charlotte-Sophie-Félicité Leczinska, née lo a3 juin 1708.
Cette princesse est petite ; on tient cependant qu'elle est un peu plus grande que la duchesse d'Orléans ; la taille bien plus proportionnée et fine, le port gracieux et point embarrassée dans ses inouvements, marchant bien, la tête bien plantée, les cheveux tirant sur le châtain, les tempes garnies, le front élevé, le sourcil garni et en arc-cn-ciel, l'œil foncé, pas grand, mais vif et fin, les joues assez pleines, naturellement colorées, le nez un peu long, pas gros, ni rouge, ni en perroquet, d'ailleurs assez bien formé ; la bouche ni grande ni petite ; les lèvres bien bordées et vermeilles ; le tour du visage, des yeux en bas, assez beau; le teint beau, coloré, l'eau fraîche et quelquefois l'eau de neige faisant tout son fard, ne mettant certainement ni rouge ni blanc ; un air souriant et gracieux ; la voix douce et agréable ; l'oreille pas grande et bien bordée ; le bras rond, un peu décharné, parce que cette princesse a perdu de son embonpoint, la main ni belle ni laide, l'un et l'autre blancs; elle a l'esprit vif et naturel, bien cultivé ; point fière, beaucoup de douceur, bienfaisante, compatissante, charitable, généreuse, n'admettant personne bien particulièrement dans sa confidence, aimant tous ses domestiques, dont elle est adorée.
Les occupations commencent dès les six à sept heures du matin qu'elle s'éveille. Elle lit dans son lit des livrés de dévotion, d'histoire, généalogie, chronologie, géographie, qu'elle possède bien. Elle est consultée dans la maison pour l'histoire de France, qui est embarrassante pour les changements de noms. Elle se lève dans l'hiver entre huit et neuf heures, se met à sa toilette et est toujours habillée et en corps de jupe dès le matin. Elle se rend ensuite dans Tappartement de la reine sa mère, et toute la famille royale entend la messe et dîne entre onze heures et midi, avec la reine, la mère du roi et la comtesse de Linange, le roi dînant seul. Elles ne sont
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qu^uno iïolîlo dcini-hcuro à lablo. Après lo dtner, oUe lit encore une heure et patM le reste de la journée avec la reine et m grand*inère, qui toutes trois font dos ouvrages à Taiguille, comme tapisserie, ornements d^autels» dont elles font présent aux églises.
Elle ^ beaucoup de religion sans bigoterie, de tendresse pour pore et mère, dont elle est aussi fort aimée. Elle n'a aucune passion dominante en quoi que ce soit. Elle danse proprement, de bon air, jotte duclaveeiii. obAnle quelquefois, a la voix dotife. Le défaut de mattret et d'occasions frk qv'oUa oa le perfectionne pas. Elle parle allemand, fort bien français, sans accent.
Elle est spbre en tout, boit peu, trempe beaucoup soft vin. D^une complexion point délicate, fort saine, point sujette à maladies, ce qui est beaucoup, vu la situation, le peu d'exercice qu'elle fait et ses ennuis, qu'elle supporte avec fermeté et sans murmure. Il lui échappe seulement de dire en riant qu'elle voudrait bien voir le dénouement delà pièce pour ce qui regarde la situation do la famille rojrale. Elle lient beaucoup du roi son père, tant pour la res* semblance que pour l'humeur et l'esprit enjoué. Elle a eu la petite vérole dont elle n'est point marquée. Elle a l'esprit souple, qui prendra la forme et la figure qu'on voudra.
J'ai eu l'honneur de la voir travailler, marcher, danser, de lui parler et de la voir au lit, et j'ai do plus trouvé à son service un domestique qui la sert elle seule depuis neuf ans, que je connais parfaitement et dont la femme est .celle qui est le plus dans sa confia dence.
J'omettais de dire qu'elle a le col bien proportionné, les épaules bien placées, assez de carrure, la poitrine élevée, blanche et de la gorge. Cette princesse, sans être belle, est aimable par sa douceur, son esprit, sa sagesse, sa conduite : c'est un assemblage de toutes les vertus.
La curiosité de l'envoyé avait, on le voit, trouvé moyen de se satisfaire, et il est à supposer que, pour pénétrer jusque dans la chambre de la princesse, le moyen des petits présents, recommandé dan« les
COMMENT MARIE LECZINSKA DEVINT REJfNB DE FRANGE !)3g
instructions du duc de Bourbon, avait été mis largement en pratique. Le rapport s'expliquait sur tous les points : physique, esprit, instruction ; caractère, habitude de vie, rien n'avait été laissé dans l'ombre *.
Alors que tout laissait prévoir que Marie Leczinska ne tarderait pas à être duchesse de Bourbon, on vit le Duc changer brusquement d'avis et prendre une détermination qui ne laissa pas que de surprendre. Le premier ministre s'effaçait définitivement et cédait le pas à son maître.
Je supplie la princesse votre fille, écrivait-il au roi Stanislas, de me regarder comme son sujet le plus fidèle, le plus attaché à sa personne, le plus zélé pour le bien de ses Etats, et incapable de se laisser jamais gouverner par son intérêt personnel, et j'ose vous assurer que dans cette occasion j'en donne la preuve la plus incontestable qui se puisse donner, en conseillant au Roy d'épouser une princesse de la possession de laquelle je comptois que dépendoit le bonheur . de ma vie. J'avouerai môme à V. A. S. que toutes les fois que j'y pense, je ne puis m'empêcher d'y avoir regret, et que je n'ai de moyen de me consoler que de songer que le Roi, m'honora nt de sa confiance et m'ayant chargé du soin de son
* P. DE Raynal, Le Mari(^e d'un Roi,
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Etat, il est de mon devoir de passer par dessus tout ce qui m'intéresse et de n'examiner que ce qui peut contribuer à la satisfaction de Sa Majesté, au bonheur de son peuple et à l'avantage de son Etat *.
L'âge de Marie Leczinska aurait pu être un obstacle, surtout pour l'avenir (elle avait près de six ans et demi de plus que le roi) ; mais on était résolu à ne plus s'arrêter à cette considération. Il semblait donc que tout allait pour le mieux, quand un incident inattendu faillit tout remettre en question.
La lettre suivante du duc de Bourbon au roi Stanislas va de suite nous renseigner.