‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

qu a vulgarisée, mais que n'a point inventée, notre historien national, Michelet.

Avant Michelet, Voltaire avait appuyé, sans y mettre la délicatesse qu'on était en droit d'attendre du plus spirituel des Français, sur les infirmités et les mille misères des personnages de notre histoire. Si Michelet a parlé, en termes qu'on devait si amèrement lui reprocher, de la fistule du Roi-Soleil, Voltaire, autrement audacieux, n'avait pas métiagé ses expressions, quand il nous a entretenu des héinorrhoides * du révérendissime Cardinal de Richelieu.

Michelet aurait pu, du reste, s'il Teût voulu, se défendre d'avoir introduit la Pathologie dans l'Histoire ; d'avoir, comme on la dit ', fait passer rois et reines au conseil de revision. Ce n'est pas lui, en effet, qui, le premier, troqua « le stylet de la muse contre le scalpel et le spéculum du méde^ cîh » ; ce n'est pas lui qui imagina d'exposer en public « l'arrière-faix » de l'histoire. Le coupable serait resté longtemps dans l'ombre de son obscurité", s'il ne s'était trouvé un chercheur avisé ^ et heureux dans ses investigations, pour le produire au grand jour.

« La prodigieuse, prestigieuse, et légèrement infectieuse invention de la fistule, dominant et tranchant le grand règne du Grand Roi, n'appartient

• V. Chronique médicale, 1898, p. 44 1.

• De Concourt, Idées et sensations; Journal, t. I.

• G. Le Se!«<»e, VEvénemeM, 1898.

pas à Michelet. Jamais titre de gloire n'a été moins mérité, car jamais emprunt n'a été plus complet ou démarquage plus ingénu. Cette fameuse division du règne de Louis XIV {Auant et Après la fistule), Michelet Ta prise... à Lemonteyl ». Voilà donc quelle serait la grande découverte, la suprême originalité * de Michelet !

D'après les panégyristes de l'historien, de ceux qui s'efforcent à le louer en méconnaissant ce qui rimpose à notre admiration, Michelet aurait a substitué révolutionnairement là science aux manifestations empiriques du surnaturel. Là où, depuis deux siècles> on voyait obstinément l'action occulte du doigt de la Providence, il montra la main évidente du chirurgien... Le premier, il chercha l'origine des événements dans la constitution morbide des personnages, les causes des comédies politiques dans la santé de leurs ac^ leurs... et il apporta dans ce travail la perspica^ cité d'un histologiste avec la divination d'un poète ^.. »

Poète, sans aucun doute ; histologiste, non pas.

Il en est de Thistoire comme de la science : il y a les vulgarisateurs et il y a les savants. Michelet a pu faire illusion aux gens du monde ; il n'en a pas imposé à ceux qui prennent moins souci delà

* Ce sont les expressions mcmc de M. Henry Céard {Chronique médicale, i5 juillet 1898)/

• Céard, loc. cit.

PRËFAGË

recherche des formules saisissantes, que de la vérité dépouillée des artifices qui l'altèrent ou la dénaturent.

Nous aurions beau jeu à rechercher par quel mobile a été poussé Thomme qui a écrit l'Amour, ce livre dont chaque page est un philtre, à se complaire à la divulgation de secrets intimes que, seuls, des professionnels, habitués à manier la lan- " gue technique, peuvent révéler aux initiés. Nous pourrions nous enquérir comment est venue à l'historien cette hantise du détail erotique, cette curiosité qui ressemble par endroits à de l'aberration sénile, cette obsession de tout ce qui touche à la sexualité. Qu'on ne s'y méprenne pas : si on veut que Michelet ait eu le mérite de montrer le bénéfice que THistoire peut tirer des notions physiologiques, il aurait ouvert une voie dangereuse, parce « qu'il n'a pas fourni une méthode sûre pour avancer dans cette voie, ou montré avec précision le but auquel on devait tendre * ». Son style a été le manteau qui lui a servi à couvrir les assertions les plus hasardées, les paradoxes les plus spécieux.

Ils sont guides autrement sûrs, ces probes écrivains qui ont nom Augustin et Amédée Thierry ^ Mais nous revendiquons surtout, comme précurseurs, le subtil et profond analyste qui a consumé

i G, MoNOD, Renan, Taîne, Michelet. * Chronique médicale, loc. cit., p. 546.

t>IlÉFAGB Xlll

sa vie dans rédificalioa d'une œuvre impérissable, l'auteur des Causeries du Lundi, Sainte-Beuve ; le mieux informé, enfin, des historiens physiologistes, un modèle qui eût approché de la perfection s'il avait apporté plus de sérénité dans ses jugements, le révélateur des Origines de la France contemporaine, Hippolyte Taine.

Taine n'est pas, comme Michelet, un visionnaire, qu'égarent trop souvent ses facultés divinatoires. L'œuvre de Taine, comme on l'a clairement vu *, est une œuvre positive et sévère, essentiellement objective, bien différente de celle, tout imaginaire et purement subjective, de Michelet. Taine, comme Littré,dont nous nous réclamons aussi, avait reçu, du reste, une forte culture scientifique, et si tous deux ne pratiquèrent pas, ils étaient au moins préparés, par leurs études antérieures, à devenir les médecins des esprits, comme ils auraient été, s'il leur eût convenu, les médecins du corps.

Il faut avoir, nous ne craignons pas de le déclarer, plus qu'une teinture des sciences biologiques pour aborder les questions si complexes que soulèvent les multiples problèmes de l'Histoire. L'érudition, si vaste soit-elle, ne suffit pas pour accomplir cette tâche entre toutes difficultueuse. Nous dirions presque qu'il est indispensable de posséder ce que nous nommerions volontiers le sens médical, c'est-à-dire la faculté d'observation

» V. article du D' Calla.ma>'d (Chronique médicale, loc* cit.)j

XlV iPRÉFACte

aiguë, le don de la notation brève et précise, la recherche du trait pictural, qui ne tire pas seulement son effet du rayonnement qu'il projette.

Mais iTous réclamons un autre droit que celui d'exprimer sans ambages notre pensée, de ne pas Tenvelopper de conventionnelles et hypocrites précautions de langage ; nous prétendons apporter quelque clarté dans Télude de certains faits, de la psychologie de certains personnages, qui s'éclaire véritablement à la lumière de la science médicale.

Si l'on considère non plus isolément, selon la méthode habituellement suivie, le type soumis au creuset de l'analyse, mais qu'on le relie à la chaîne dont il n'est qu'un anneau; si on étudie l'ascendance et la descendance, on arrive à donner une explication scientifique de la dégénérescence d'une race, au lieu de la rattacher à la fatalité morbide, Viiltima ratio des Anciens.

Sans admettre dans toute sa rigueur la théorie de l'École lombrosienne, il est certain qu'il existe, dans l'Histoire comme dans la Littérature, des cri^ minels-nés et Ton se hâte trop parfois de juger avec sévérité tels prétendus coupables, qui ne sont que des malades ou des déments.

Quel sujet de graves méditations pour le médecin philosophe ! De quel frisson d'effroi n'est- on pas saisi, à la pensée que tout un peuple, une collectivité de plusieurs milliers d'êtres pensants, sont à la merci d'un seul homme, sujet aux accidents de notre misérable humanité ; que cet

î»iiÉPACË \y

homme, qui a le redoutable privilège d'exercer un pouvoir sans frein et sans contrôle, s'il a une prédisposition névropathique, peut être saisi de ce délire particulier que notre éminent ami, le Professeur Lacassagne, a si bien nommé la Césarite ?...

On des plus illustres philosophes anglais * Ta dît avant nous : « La volonté du monarque esl la règle et Tunique critérium du bien et du mal. L'EgHse anglicane posait de même en principe Tobéissance absolue au prince, quel qu'il fût. Qu'en est- il résulté? Une série de crimes, d'horreurs sans nom, qui ont abouti à la chute irrémédiable d'une race roj^ale. »

Ce n'est donc pas faire œuvre de dénigrement, que de dépouiller les monarques de leur auréole légendaire ; ce n'est pas, comme on Ta dit, manifester un sentiment, qui ne serait que mesquin, de les rapetisser à nôtre taille.

Des dilettânli peuvent discuter s'il est préférable d'entretenir les légendes que d'en émonder l'histoire: ce sont là discussions académiques auxquelles le savant ne doit prendre aucune part. Le culte de la vérité^ voilà ce qui doit être sa principale, son unique préoccupation.

* HôBBES.

LE

(PRBMIËRB SÉRIE)

Page 1