‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 2)Chapitre 6 sur 37 · FRANÇOIS I" EST-IL MORT DE LA FÉRONNIÈRE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS I" EST-IL MORT DE LA FÉRONNIÈRE

Ceux qui ont appris Thistoire dans Voltaire, ce grand conteur de légendes, doivent avoir leur siège fait ; notre prétention serait vaine de les vouloir convaincre.

François I*', a écrit l'auteur de VEssal sar les Mœurs, mourut, quelques mois après Henri VIII, de cette maladie, alors presque incurable, que la découverte du Nouveau- Monde avait transplantée en Europe. C'est ainsi que les événements sont enchaînés : un pilote génois donne un univers à l'Espagne ; la nature a mis dans les Hcs de ces climats lointains un poison qui infecte les sources de la vie et ilfaat qu'un roi de France en périsse.

Comment Voltaire a-t-il justifié la grave accusation qu'il a portée contre le roi chevalier? Il s'en est référé

fl .LE CABINET ^EGREt DE L HIStOiaE

simplement à la tradition et ne s'est pas entouré d'autres garanties.

C'était une opinion presque généralement admise que François I*" avait contracté la syphilis ; de là à prétendre qu'il avait succombé à cette affection, il n'y avait qu'un étroit fossé à franchir ; après beaucoup d'autres, Voltaire n'a pas hésité à y glisser.

Le problème qu'il s*agit d'élucider est plus com« plexe ; deux questions, en effet, sont à discuter :

Françoisf'P'' a-t-il eu la syphilis ?

Est-il mort de cette maladie ?

Disons de suite que, selon toute apparence» le roi chevalier a été infecté du mal vénérien *• La chronique, l'histoire, le roman, qui n'est si souvent que de l'histoire apprêtée, s'accordent pour donner à Cette Opinion toute la créance désirable.

L'historien Gaillard * parle ainsi de la première ma-^ iadie du roi, survenue en 1538 i

^ D'aucuns ne lui ont pas encore pardoiln4 cette màlechance, et ëes âpres censeurs en ont tiré prétexte pour dresser contre François I" un véritable acte d'accusation.

A entendre ces détracteurs, d'un puritaniëmO exagéré, le souverain était dépourvu de toute lo^rauté ; au lieu d'avoir honoré et encouragé les savants, il en aurait été le persécuteur (Cf. le fougueux réquisitoire écrit par Robdbrer» sous le titre de : Conséquences du systhme de Cour établi sous François I^^; Paris, Hector Bossauge, juin i833). On ne l'en a pas moins nommé « le Père des Lettres » (Mémorial historique de la noblesse, lo* livraison).

* GrA-iLLinu), Hist» de François /•', roi de France, Paris, 1769, 8 vol. in-ia.

FRANÇOIS 1*' EST-IL MORT DB LA. rÉRONNIÈRE ? 3

Le roi fut si dangereusement malade à Gompiègne que» pendant près d'un mois, on désespéra presque de sa vie. Ce fut, dit-on, TcfiFet d'une vengeance bizarre, qu'un mari jaloux prit des infidélités de sa femme, et des galanteries du toi. 11 voulut les punir des outrages qu'il en avait reçus, par PBOsi qu'il espéra d'en recevoir encore. Il alla chercher dans un lieu db débauche la maladie qui, depuis la découverte de l'Amérique, s'était répandue dans l'Europe, et qui, depuis la conquête de N aptes» en i494> avait pénétré jusqu'en Francei cette maladie honteuse el funeste, le plus terrible poison de la volupté, qui n'avait déjà que trop de poisons sans celui-là* Il s'en guérit, en employant à propos les remèdes qu'on pouvait connaître alors. Sa femme en mourut, le roi pensa en mourir. Son rétablissement ne fut qu'imparfait. Il lui resta de tristes symptômes, de fâcheuses dispositions qui altérèrent son humeur et firent dégénérer en une aigreur mélancolique et corrosive la gatté brillante de son caractère. On sul depuis qu'un ulcère secret était la cause de ce changement.

Un peu plus loin, Gaillard écrit :

François P' n'avait jamais été parfaitement guéri de la maladie qu'il avait eue à Gompiègne. Vers le commencement de février i547» une fièvre lente vint annoncer au roi la fin de sa carrière. Etant à Rambouillet, la fièvre augmenta avec fureur, les douleurs de son ulcère devinrent plus aiguës et plus insupportables. 11 succomba le 3i mars i547*

Mézeray \ plus précis» parle, sans artifices de lan-

* MizERAT, Hîst, deFrance,depuisPharamondfeio,V9.m, i643-i65i 3 Vol. m'8\

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gage, d'un « abcès périnéal », dont François I*' était redevable à « la belle Féronnière, Tune de ses maîtresses. » Et, craignant de n'être pas suffisamment explicite, il ajoute : ^

Cet ulcère malin, qui lui estoit venu en iSSg, n^ayant pu être guéri par ses médecins, qui n'osèrent pas le traiter avec la rigoureuse méthode qu'il faut apporter à ces maux-là, s'estoit traîné jusqu'au col de la vessie, et commençoit à le ronger avec des ardeurs insupportables. Tellement que cette douleur et l'acre levain de cette infection, qui estoit espandu par toute l'habitude du corps, lui causoîent une fièvre lente et une morne fascherie, qui le rendoient incapable d'aucune entreprise.

Sismondi * ne fait que répéter, en termes peu différents, la même version.

Varillas a dédaigné d'admettre ce qu'il ne serait

^ Sismondi, dans son Histoire de France ^ ne ménage f>as ses ex* pressions : « Le roi, écrit-il, fut dangereusement malade à Cornpiègne. Bientôt on sut que sa maladie, honteu«e dans son origine, dégoûtante dans ses symptômes, était encore considérée comme non moins contagieuse que la peste. Mais un abcès redoutable, dont Taccroissement faisait craindre pour ses jours, ayant crevé, l'avait soulagé en partie.

« On racontait, pour expliquer la cause de cette maladie, que le roi avait séduit une femme, connue sous le nom de la belle Ferons nihre, et que son mari, tourmenté de jalousie, s'était infecté à dessein d'une maladie qu'il lui avait communiquée, pour qu'à ton tour, sans le savoir, elle la donnât au roi. »

FRANÇOIS l'^' EST-a MORT DE LA f£rONNIÈRbP 6

pas loin d'appeler « la fable » de la belle Féronnîère. Bayle l'a» au contraire, acceptée, sans essayer d'en contester l'exactitude ou même la vraisemblance.

On place généralement l'aventure de François P' avec la belle Féronnîère vers 1539. Les uns ont dit que Jean Ferron, le mari de la belle, était un vieux et austère bourgeois, logé à Paris dans la rue Barbette, en face de cet hôtel Notre-Dame, d'où étaient sortis jadis les assassins de Louis d'Orléans.

D'autres ont prétendu que Ferron n'était qu'un « ferronnier », c'est-à-dire un marchand de fer, fabricant ou marchand de gros ouvrages faits avec ce métal. L'opinion la plus répandue, c'est que Ferron ou Le Féron était avocat.

Quant à sa femme, c'était, au dire d'un contemporain S qui assure l'avoir connue, une femme « très belle et de bonne grâce ». Le roi s'en serait engoué ; le mari ayant eu vent de la chose, n'aurait eu de cesse

^ Cf. Nouvelle Biographie Didot. La Nouvelle Biographie n*a fait que i^eproduire l'article de la comtesse de Bradî, paru d'abord dans VEneyeîopédie de$ gens du monde.

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qu'il n'eût contracté la syphilis \ en fréquentant dans les endroits mal famés. La femme, contaminée par son époux, aurait à son tour communiqué le mal à son royal amant, qui n'en guérit jamais complètement.

Louis Guyon, sieur de la Nauche, médecin d'Uzerche en Limousin, affirme avoir vu la belle Féronnière, mais se refuse à entrer dans plus de détails sur la famille de celle-ci, parce qu' « elle a laissé des enfants, gens de bonne renommée et pourvus de hauts emplois. Elle mourut jeune et fut ensevelie dans le

^ Sait-on que Lpuis XIV n'échappa que par miracle au mâme accident? Un passage de Saint-Simon nous fixe sur ce point :

« S'il y a lieu d'estre surpris de voir M"« de Montausier en la place de M"* de Navailles ; il y eut grande matière depuis de s'estonner davantage, ou plutôt d'estre fasclio do s'estre si étrangement trompé. Le Roy, après avoir entretenu d'autres amours, fît enfin de M"* de Montespan la sultane favorite. L'éclat fut prodigieux ; une femme mariée ravie à son mari, et tous do la qualité dont ils étaient, et ravie publiquement, par autorité suprême. L'Europe n'était pas accoutumée à ce qui serait une étrange nouveauté en Asie, où il n'y a que des sérails et des esclaves ; mais le scandale yaincu par l^efTroi et par Tambition mit bientôt tout aux pieds de cette maîtresse. M. de Montespan, d'autant plus enragé qu'il ne pouvait dissimuler qu'un si profond malheur venait de sa part et d'autant moins mattre de lui qu'il était plus amoureux de sa femme, fit tant des siennes qu'elle ne se crut pas en sûreté à Saint-Germain et que, pour Ty mettre, le Roi la donna à garder à M"* de Montausier chez qui elle logea. M. de Montespan devint plus furieux, s'appliqua à gagner du mal avec le même soin que d'ordinaire on V évite. Son pro^

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