PARIS
DORBON Aîné, Éditeur 53 ter , quai des grandsaugustins
ŸANT-PROPOS
Cédant à de pressantes et amicales instances , nous nous sommes décidé à refaire une édition du Cabinet secret de l’Histoire, depuis longtemps épuisé en librairie et que des spéculations auxquelles nous sommes resté absolument étranger avaient haussé à un prix de beah* coup supérieur à sa valeur commerciale .
Le texte primitif a été complètement remanié : si nous en avons quelque peu retranché , nous y avons beaucoup ajouté .
Comme on s’en rendra compte à la lecture de l’ouvrage et si on veut prendre la peine de le confronter avec l’édition des premiers tirages , nous avons fait de nombreuses additions , tirant parti des travaux parus postérieurement à notre publication , rectifiant des erreurs de date, complétant des indications bibliographiques, augmentant le nombre des notes , etc., etc.
Douze chapitres entièrement nouveaux font comme un nouvel ouvrage de cette édition nouvelle.
L’ordonnance du livre a été , en outre, complètement modifiée ; nous avons adopté l’ordre chronologique ;
AVANt-PROPOS
tout ce qui se rapporte an même personnage se trouvé ainsi groupé , au lieu d'être dispersé dans plusieurs volumes.
Les deux premières séries comprennent les rois et prétendants au trône de France, étudiés au point de vue pathologique , depuis François Ier, jusqu'au comte de Chambord .
La troisième série est consacrée aux maladies de personnages notoires .
La quatrième réunit nos études sur clés médecins qui ont joué un rôle dans l'histoire.
Nous devons ajouter que notre éditeur a donné tous ses soins à la partie typographique, adoptant des caractères neufs pour cette réimpression, qu'il nous a permis d'enrichir de trente gravures ou portraits, choisis avec ie seul souci de nous conformer à la vérité historique* Nous avons été très aimablement secondés, dans ce travail de sélection , par MM. les conservateurs du Département des Estampes de la Bibliothèque nationale * et, plus particulièrement, par M. Henri Bouchot.
Le distingué bibliothécaire de la Sorbonne, notre ami, M. Félix Chambon ; le tout dévoué M. Raoul Bonnet, M. L. Picard, l'éruclit bibliographe, nous ont été particulièrement utiles , pour la révision des épreuves et la confection de notre table analytique. Enfin, nous n'aurions garde de ne point mentionner MM. Noël Charavay, Voisin, Dumont, qui ne se sont pas cor tentés de nous aider de leur expérience et de leurs lumières, mais nous ont communiqué maints documents précieux *
ÀVANT-PR0P08
rit
À tous tes amis obligeants , à tons les savants et èru dits que nous avons cités , tant dans cet Avant-Propos que dans le cours de V ouvrage; à tous ceux dont notre mémoire infidèle ne nous a pas rappelé les noms, nous offrons publiquement ici le tribut de notre gratitude.
PRÉFACE
Quelque élevés qu’ils soient, les grands hommes sont unis au reste des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l’air et séparés de notre société. S’ils sont plus grands que nous, c’est qu’ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils sont tous à même niveau, et s’appuient sur la même terre ; et, par cette extrémité, ils sont aussi abaissés que nous, que les enfants, que les bêtes.
Pascal, Pensées.
Vous voulez du roman ? que ne vous adressez-vous à l’histoire ?
Guizot.
Si les grands hommes ne sont pas des hommes, ils cessent de nous intéresser.
L’histoire ne lâche point son homme. Qui a bu une seule fois à ce vin fort et amer, y boira jusqu’à la mort.
On nous a souvent convié à nous expliquer sur notre méthode de critique scientifique appliquée à l’histoire, qu’on a dit à tort procéder de celle
PRÉFACÉ
qu’a vulgarisée, mais que n’a point inventée, notre historien national, Michelet.
Avant Michelet, Voltaire avait appuyé, sans y mettre la délicatesse qu’on était en droit d’attendre du plus spirituel des Français, sur les infirmités et les mille misères des personnages de notre histoire. Si Michelet a parlé, en termes qu’on devait si amèrement lui repi’ocher, de la fistule du Roi-Soleil, Voltaire, autrement audacieux, n’avait pas ménagé ses expressions, quand il nous a entretenu des hémorrhoides 1 du révérendissime Cardinal de Richelieu.
Michelet aurait pu, du reste, s’il l’eût voulu, se défendre d’avoir introduit la Pathologie dans 1 Histoire ; d’avoir, comme on l’a dit 2, fait passer rois et reines au conseil de révision. Ce n’est pas lui, en effet, qui, le premier, troqua « le stylet de ia muse contre le scalpel et le spéculum du médecin » ; ce n’est pas lui qui imagina d’exposer en public « l’arrière-faix » de l’histoire. Le coupable serait resté longtemps dans l’ombre de son obscurité, s’il ne s’était trouvé un chercheur avisé 3 et heureux dans ses investigations, pour le produire au grand jour.
« La prodigieuse, prestigieuse, et légèrement infectieuse invention de la fistule, dominant et tranchant le grand règne du Grand Roi, n’appartient
* V. Chronique médicale , 1898, p. 44 1.
* De Goncourt , Idées et sensations ; Journal, t. I»
* G. Le Senne, U Evénement, 1898.
PUtfFACE
Xï
pas à Michelet, Jamais litre de gloire n’a été moins mérité, car jamais emprunt n’a été plus complet ou démarquage plus ingénu. Cette fameuse division du règne de Louis X1Y (Avant et Après la fistule), Michelet l’a prise... à Lemonleyl «.Voilà donc quelle serait la grande découverte, la suprême originalité 1 de Michelet !
D’après les panégyristes de l’historien, de ceux qui s'efforcent à le louer en méconnaissant ce qui l’impose à notre admiration, Michelet aurait « substitué révolutionnairement la science aux manifestations empiriques du surnaturel. Là où, depuis deux siècles, on voyait obstinément l’action occulte du doigt de la Providence, il montra la main évidente du chirurgien... Le premier, il chercha l’origine des événements dans la constitution morbide des personnages, les causes des comédies politiques dans la santé de leurs acteurs... et il apporta dans ce travail la perspicacité d’un histologiste avec la' divination d'un poète 2... »
Poète, sans aucun doute ; histologiste, non pas.
Il en est de l’histoire comme de la science : il y a les vulgarisateurs et il y a les savants. Michelet a pu faire illusion aux gens du monde; il n’en a pas imposé à ceux qui prennent moins souci de la
1 Ce sont les expressions aime de M. Henry Céard ( Chronique médicale, i5 juillet 1898).
1 Céakd, loc. cit.
PRÉFACE
recherche des formules saisissantes, que de la vé • rité dépouillée des artifices qui l’altèrent ou la dénaturent.
Nous aurions beau jeu à rechercher par quel mobile a été poussé l’homme qui a écrit l’Amour, ce livre dont chaque page est un philtre, à se complaire à la divulgation de secrets- intimes que, seuls, des professionnels, habitués à manier la langue technique, peuvent révéler aux initiés. Nous pourrions nous enquérir comment est venue à l’historien cette hantise du détail érotique, cette curiosité qui ressemble par endroits à de l’aberration sénile, cette obsession de tout ce qui touche à la sexualité. Qu’on, ne s’y méprenne pas : si on veut que Michelet ait eu le mérite de montrer le bénéfice que l'Histoire peut tirer des notions physiologiques, il aurait ouvert une voie dangereuse, parce « qu'il n’a pas fourni une méthode sûre pour avancer dans cette voie, ou montré avec précision le but auquel on devait tendre 1 * ». Son style a été le manteau qui lui a servi à couvrir les assertions les plus hasardées, les paradoxes les plus spécieux.
Ils sont guides autrement sûrs, ces probes écrivains qui ont nom Augustin et Amédée Thierry8. Mais nous revendiquons surtout, comme précurseurs, le subtil et profond analyste quia consumé
1 G. Monois Renan , Taine , Michelet .
* Chronique médicale ; loc. cit., p. 546.
TRÉFACB
sa vie dans l'édification d’une œuvre impérissable, l’auteur des Causeries du Lundi, Sainte-Beuve ; le mieux informé, enfin, des historiens physiologistes, un modèle qui eût approché de la perfection s’il avait apporté plus de sérénité dans ses jugements, le révélateur des Origines de la France contemporaine, Hippolyte Taine.
Taine h’est pas, comme Michelet, un visionnaire, qu'égarent trop souvent ses facultés divinatoires. L’œuvre de Taine, comme on l’a clairement vu *, est une œuvre positive et sévère, essentiellement objective, bien différente de celle, tout imaginaire et purement subjective, de Michelet. Taine, comme Littré, dont nous nous réclamons aussi, avait reçu, du reste, une forte culture scientifique, et si tous deux ne pratiquèrent pas, ils étaient au moins préparés, par leurs études antérieures, à devenir les médecins des esprits, comme ils auraient été, s’il leur eût convenu, les médecins dû corps.
Il faut avoir, nous ne craignons pas de le déclarer, plus qu’une teinture des sciences biologiques pour aborder les questions si complexes que soulèvent les multiples problèmes de l'Histoire. L’érudition, si vaste soit-elle, ne suffit pas pour accomplir cette tâche entre toutes difficultueuse. Nous dirions presque qu’il est indispensable de posséder ce que nous nommerions volontiers le sens médical, c'est-à-dire la faculté d’observation
* V. article du Dr Gallamand ( Chronique médicale, Ioc. cit ).
PRÉFACE
aiguë, le don de la notation brève et précise, la recherche du trait pictural, qui ne tire pas seulement son effet du rayonnement qu’il projette.
Mais nous réclamons un autre droit que celui d'exprimer sans ambages notre pensée, de ne pas l’envelopper de conventionnelles et hypocrites précautions de langage.; nous prétendons apporter quelque clarté dans l’étude de certains faits, de la psychologie de certains personnages, qui s’éclaire véritablement à la lumière de la science médicale.
Si l’on considère non plus isolément, selon la méthode habituellement suivie, le type soumis au creuset de l’analyse, mais qu’on le relie à la chaîne dont il n’est qu’un anneau ; si on étudie l’ascendance et la descendance, on arrive à donner une explication scientifique de la dégénérescence d’une race, au lieu de la rattacher à la fatalité morbide, Yultima ratio des Anciens.
Sans admettre dans toute sa rigueur la théorie de l’École lombrosienne, il est certain qu’il existe, dans l’Histoire comme dans la Littérature, des criminels-nés et l’on se bâte trop parfois de juger avec sévérité tels prétendus coupables, qui ne sont que des malades ou des déments.
Quel sujet de graves méditations pour le médecin philosophe ! De quel frisson d’effroi n’est- on pas saisi, à la pensée que tout un peuple, une collectivité de plusieurs milliers d’êtres pensants, sont à la merci d’un seul homme, sujet aux accidents de notre misérable humanité; que cet
PRÉFACE
homme, quia le redoutable privilège d’exercer un pouvoir sans frein et sans contrôle, s’il a une prédisposition névropathique, peut être saisi de ce délire particulier que notre éminent ami, le Professeur Lacassagne, a si bien nommé la Césarite ?...
Un des plus illustres philosophes anglais 1 l’a dit avant nous : « La volonté du monarque est la règle et l’unique critérium du bien et du mal. L’Eglise anglicane posait de même en principe l’obéissance absolue au prince, quel qu’il fût. Qu’en est il résulté? Une série de crimes, d'horreurs sans nom, qui ont abouti à la chute irrémédiable d’une race royale. »
Ce n’est donc pas faire œuvre de dénigrement, que de dépouiller les monarques de leur auréole légendaire; ce n’est pas, comme on l’a dit, manifester un sentiment, qui ne serait que mesquin, de les rapetisser à notre taille.
Des dilettanti peuvent discuter s’il est préférable d’entretenir les légendes que d'en émonder l’histoire: ce sont là discussions académiques auxquelles le savant ne doit prendre aucune part. Le culte de la vérité, voilà ce qui doit être sa principale, son unique préoccupation.
* Hobbs*.
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