‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 3)Chapitre 11 sur 18 · LOUIS XIV · texte numérisé non relu

LOUIS XIV

UN PÉCHÉ I)E JEUNESSE DE LOUIS XIV

On a coutume de dire que les grands mangeurs et les gros buveurs sont de tristes champions au jeu d’amour, cela en dépit du proverbe : Sans Bacchas Vénus se refroidit . Comment, dès lors, expliquer que Louis XIV, qui était capable de renouveler à l’occasion les exploits de Gargantua, fût, au contraire de son bonhomme de père, le vertueux Louis XIII, un des plus brillants amoureux de son royaume ?

Il n’avait pas quinze ans que sa robe d’innocence avait déjà reçu son premier accroc 1 2 : une femme de chambre d’Anne d’Autriche, Mme de Beauvais, s’était chargée de déniaiser le jeune prince. La Beauvais, toute vieille et toute borgnesse 2 quelle fut, avait

1 L'aventure peut dater de 1 654. Dès l’année suivante (Voir J. Cousin, Y Hôtel de Beauvais ), la Beauvais se faisait bâtir, dans la plus belle partie de la rue Saint-Antoine, le somptueux hôtel dont M. Cousin a écrit l’histoire.

2 Madame,, duchesse d’Orléans, belle-sœur de Louis XIV, écrit, à

une propreté excessive et surtout un tempérament de feu ; il n’en fallait pas plus pour que l’adolescent royal tombât dans ses filets. N’est-ce pas l’usage que les invalides de la galanterie aient les prémisses des ardeurs juvéniles 2 ?

la date du 16 septembre 1716 : « La Beauvais était borgne ; elle a vécu encore quelques années après mon arrivée en France. Elle est la première qui ait appris au roi comment il faut agir avec les dames; elle était bien au fait de la chose, car elle a mené une vie déréglée. » Correspondance de Madame , p. 4^9*

La reine l'appelait Coteau tout court. La Uruyère a fait allusion, sous le nom d’Ergaste ( Des biens de fortune) au baron de Beauvais, son fils. L’une des Clefs des Caractères contient cette note : « Sa mère étoit de la confidence de la feue reine-mère et le bruit est que ce fut elle qui fut la première à assurer la reine que le roi, qui, dans sa jeunesse, paroissoit fort indifférent sur les dames, étoit très sûrement propre au mariage. Elle s’appeloit Cateau la Bor gnesse. »

1 j\jme ^ Beauvais n’était pas cependant femme à imaginer le moyen, employé plus tard par la dévote maréchale de Luxembourg, moyen que la bonne dame prétendait infaillible, et qui consistait à ne se servir que d’eau bénite pour sa toilette intime, afin de prévenir les tentations. ( Mémoires de Bach.aumont.)

2 Le duc de Saint-Simon, parlant, dans ses Mémoires, de la fortune faite à la Cour par un La Vaugjyon, dit : « Avec ces talents et d’autres plus cachés, mais utiles à la galanterie, il se fourra chez Mme de Beauvais, première femme de chambre de la reine-mère et dans sa plus intime confidence, et à qui tout le monde faisait d’autant plus la cour, qu’elle ne s’était pas mise moins bien avec le roi, dont elle passait pour avoir eu le... (premier amour). » Le jeune prince justifiait l’adage contenu dans le vieux proverbe gaulois : a II n’y a pas de femmes laides pour les écoliers et les moines. » Le fait est qu’il ne fallait pas se montrer trop dégoûté pour se laisser prendre aux charmes de cette mégère, qui est ainsi dépeinte

UN PÉCHÉ DE JEUNESSE DE LOUIS XIV

E11 sortant des mains de la Beauvais, le jeune roi n’avait plus rien à apprendre. Il eût même été, aubesoin, capable de donner à son tour des leçons.

Est-ce à dire qu’il ait agi, dès ses premiers pas dans la vie, comme un roué de la débauche? A en croire cette mauvaise langue de Saint-Simon, le fait ne serait pas douteux. « Tout lui était bon, dit le satané cancanier, pourvu que ce fussent des femmes, paysannes, filles de jardiniers, femmes de chambre, dames de qualité, pourvu quelles fissent seulement semblant d’être amoureuses de lui. »

dans le recueil manuscrit du Chansonnier de Mdurepas, conserve à la Bibliothèque nationale (ilfss. Js , 12617, p. 48q) :

Si la Beauvais b à cent ans,

Pourquoi ccs jeunes dames,

Pleines de jeunesse et d’appas,

Pourquoi ces jeunes dames Ne b elles pas ?

Et la note 2 de la page suivante donne ce commentaire : « Catherine, veuve de... sieur de Beauvais, première femme de chambre de la mère reine, étoit fort lubrique et payoit grassement ses amants. Car, comme elle étoit vieille, laide et borgnesse, ses charmes ne les attiroient pas; il est certain qu’elle avoit eu néanmoins le pucelage du roi Louis XIV, toute affreuse qu’elle étoit, car ce prince étant fort jeune, elle lui mit un jour la main dans les chausses, rayant trouvé seul à l’écart dans le Louvre où, pour ainsi dire, elle le viola (sic), ou du moins le surprit, en telle sorte qu’elle obtint c<? qu’elle désiroit, le feu de la jeunesse ayant empesché le prince da réfléchir sur ce qu’il faisoit. » Cf. Mss.fs , 12617, p. 425, et 1261^

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Sa première passionnette, — on ne peut vraiment parler de passion à cet âge, — eut pour objet une nièce de Mazarin. Olympe de Mancini 1 n’était point belle, elle était pire. Louis XIV la regardait « avec ces yeux qui, entre tant de femmes inconsciemment aperçues, semblent pour la première fois découvrir une femme. » Mais, trop jeune elle-même pour être touchée par ce naïf amour, l’Italienne, calculatrice précoce, que ces flatteuses espérances ne contentaient pas tout à fait, préféra à l’amourette royale un solide mariage avec le prince Eugène de Savoie, plus connu sous le nom de comte de Soissons 2.

L’adolescent enflammé ne réussit pas davantage auprès de Mlie de la Motte-Argencourt, bien qu’il se fût montré auprès de cette beauté beaucoup plus pressant. Il avait, à l’époque, dix-neuf ans, et, selon le langage de Mme de Motteyille, «il s’exprima comme un homme amoureux, qui n était plus sage ».

Dans l’interyalle, et depuis son aventure avec la

1 La familiarité de Louis XIV avec Olympe de Mancini et les autres jeunes filles de son intimité, écrit M. J. Cousin dans sa très intéressante monographie de Y Hôtel de Beauvais , était celle d’une franche camaraderie, sans l’ombre d’une arrière-pensée. Il avait déclaré tout net, en dansant avec la princesse d’Ange, qu’il n’aimait pas les petites filles. Quant aux grandes, elles ne lui avaient inspiré jusqu’alors aucune réflexion. Cette indifférence commençait à inquiéter la reine, qui avait des raisons pour craindre qu’il ne ressemblât trop, sous ce rapport, à son père Louis le Chaste.

? L\ir, Louise de La Vallière et la Jeunesse de Louis XIV , p. i4-

UN PÉ.CHÉ DB JJSUNESSfi I>E LQUJS XIV î 3 1

Beauv^js, jetait plissé pq pvçqpfjjpqj: qn\, à travers [es réticences 0e cetnj qui fa rapporté, n’apparaît pas sous qn jour Ujpp lupameux. Vpipi en quels termes La Porte, yplet cle dminlne c|u prince, cpnle l’anecdote :

Le jour de la Saint-Jean de la môme armée 1 6 5 2 , le roî ayant dîné chez Son Eminence et étant demeuré avec lui jusque vers les 7 heures du soir, il m’envoya dire qu’il se voulait baigner; son bain étant prêt, il arriva tout triste, et j’en connus le sujet sans qu’il fut nécessaire qu'il me le dit; la chose était si terrible qu’elle me mit dans la plus grande peine où j’aie jamais été, et je demeurai cinq jours à balancer ; mais considérant qu’il y allait de mou bonheur et de ma conscience de pe pas prévenir, par un avertissement, de semblables accidents, je la Ipi dis cpfin, cq dont elle fut d’abord satisfaite, et me dit que je ne lui avais jamais rendu un si grand service; rnais comme jp ne lui nommai pas fauteur de la chose, n’en ayant pas de certitude, cela fut cause dp rua perte? comme je le dirai en son lieu L

De quel attentat peut-il bien s’agir? Les commentaires dont Vpjtaire a accompagné le récit de La Porte, dans son Siècle de Louis XIV , ne sont pas pour beaucoup nous éclairer. La Porte parle d 'attentat manuel, et ajoute : « La Reine avait dit que j étais coupable du crime dont je l’avais averti. »

1 Mémoires de La Porte ; Paris, Genève, 1755 et 1 766, p. di 3 et suiv.

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A la suite du manuscrit des Mémoires du valet de chambre, manuscrit que possède M. le vicomte Bégouen \ se trouvent des brouillons de lettres à la Reine sur ce sujet, lesquels diffèrent peu du texte publié dans les Mémoires. Cependant l’épithète « manuel )) n’est pas jointe au mot « attentat » et, quoi qu’il ne l’en accuse pas formellement, on voit que pour La Porte, Mazarin 1 2 serait l’auteur de cet « attentat ». Dans ses lettres, comme dans la protestation contre sa démission, remise aux notaires sous forme de testament, il soutient énergiquement qu’il est innocent du crime dont on l’accuse.

Quoi qu’il en soit, et sans qu’il y ait, en l’espèce, une relation de cause à effet, le roi eut, au mois de janvier suivant, une. « tumeur squirreuse au sein droit et des dartres par tout le corps ». Il en fut guéri à l’aide d’un emplâtre, que Vallot avait inventé en faveur des religieuses de Sainte-Marie, très sujettes aux loupes des genoux , à cause de Vaustérité de leur vie et de la nudité de leurs pieds.

1 V. Chronique médicale , i5 avril 1902, p. 271-273.

2 ]qmc d’IIautefort ayant fait observer à Anne d’Autriche, en 1 643, que le cardinal de Mazarin était encore bien jeune, pour qu’il ne se fît point de mauvais discours d’elle et de lui : « Laissez donc, lui répondit la Reine, il n’aime pas les femmes ; il est d’un pays à avoir des inclinations d’une autre nature (Mémoires de La Porte , p. i65), cité par Raspaii ( Revue complémentaire des sciences appliquées , Ier mai i856, p. 3i3).

UN PÉCHÉ DE JEUNESSE DE LOUIS XIV

Deux années plus tard, le roi était atteint d’une maladie qui causa de tout autres inquiétudes à ses médecins. 11 faut lire, dans le Journal de la santé de Louis XIV , le récit, agrémenté de circonlocutions et d’éloges adulatoires, de cet épisode de la vie du monarque, pour se rendre compte des alarmes que dut causer aux Purgons et aux Diafoirus qui l’entouraient un mal qui leur parut singulièrement étrange par sa nouveauté.

On sait ce qu’est le journal intime où les trois premiers médecins du roi ont pris, chacun à leur tour, la plume, pour consigner, jour par jour, les moindres indispositions de leur auguste client, noter ses coliques ou ses éructations, tenir registre de ses déjections, le tout entremêlé de panégyriques outrés, arrosés de clystères et de saignées.

En 1655, Vallot fait fonction d’historiographe. On va voir en quels termes amphigouriques il rédige les bulletins de santé du souverain dont il a la garde.

Comme les plus grands roîs ne sont point exempts des atteintes des maladies et des infirmités qui arrivent aux

LÉ caBineî stxnfcî vb l’tnsfoinÊ

hommes, Sa Majesté dans le plus beau de ses jours et dans une jeunesse si tendre ef si florissante, s est ressenti d’un mal si grand et si extraordinaire, que je me suis vu dans la dernière confusion et dans un tel accablement, que je ne crois pas qu'aucun de tous les premiers médecins qui m’ont précédé ait eu jamais plus d’inquiétude que moi, ni remarqué un accident plus étrange, ni plus considérable que celui qui est arrivé au roi à 1 âge de dix-sept ans.

C’est un débit! qui promet, et notre malin confrère sait ménager ses eilcls. Voyons la suite.

Les quatre prëthlërâ mois de l’année sè sdrit heureusement écoulés &üis la itioitidie incomiiiijdilé du monde. Àü commencement du mois de mai, ma joie a été troübléé; apfês avoir reconnu lès marques d’un mal auquel je ne m’attendais pas et qui m'a semblé le plus étrange du monde, n'ayant jamais rien vu de semblable* ni dans les livres, ni dans les expériences de tant de maladies que j’ai traversées en si grand nombre depuis vingt-huit ans ; et, après avoir consulté les plus habiles médecins de l’Europe sous des noms empruntés, je nié suis trouvé aussi peu instruit que la première journée. Enfin, après un étonnement ou plutôt une interdiction extraordinaire, je me suis si fort appliqué à rechérchef la causé dë fcëtté iiialadië nouvelle et inconnue, et eux moyens de la pbüvdlr guérir, ijüc Diëu m’a fait là grâce de rendre un service si considérable au roi et à son Etat, que j’ai sujet de reconnaître les bontés que Dieu a eues pour le roi et pour ma conduite, dont il s’ëst voulu servir pour le délivrer d’une incommodité dë CëttD riâiuie, qui lë menaçait

UN i>ECilÉ DE jeùnëssë dè tbüis xiv 1 35

île ne pouvoir j a niais avoir d’enfauls et d être dans une infirmité le reste de ses jours.

Quelle était donc la nature de cette maladie, qui mettait dans un si grand embarras le médecin Vallot? La suite du récit va nous l’apprendre.

Au commencement du mois de mai de l’année 1 655, un peu auparavant que d’aller à la guerre, l’on me donna avis que les chemises du roi étaient gâtées d’une matière qui donna soupçon de quelque mal, à quoi il était besoin de prendre garde. Les personnes qui me donnèrent les premiers avis n’étaient pas bien informées de la nature et de la qualité du mal, croyant d’abord que c’était ou quelque pollution ou quelque maladie vénérienne; mais, après avoir examine toutes choses, je tombai dans d’autres sentiments et me persuadai que cet accidènt ’ était de plus gfândë importance... je n’àvdis pour lors de doute de la pureté de sa vie, non plus que de sa chasteté...

Braye et candide docteur, comment pouvait-il avoir une telle assurance? Au moins avàit-il pris ses informations à bonne source? Il s’était simplement contenté de l’aveu du jeune prince qui avait, naturellement, protesté de son innocence, et qui, d’ailleurs, ne s’était jamais plaint de « cette décharge qui lui arrivait presque à tout moment sans douleur et sans plaisir », ignorant si elle était a une chose ordinaire

ou non ».

LG CABINEÎ SECRET t>E L’iUSTOIRfi

Y avait-il lieu cependant de se méprendre sur la nature du mal, quand on lit ces lignes:

La matière qui découlait sans douleur et sans aucun chatouillement, comme j’ai dit ci-dessus, était d’une consistance entre celle d’un blanc d’œuf et du pus, et s’attachait si fort à la chemise que l’on ne pouvait ôter les marques qu’avec la lessive ou bien avec le savon. La couleur était d’ordinaire fort jaune, mêlée de vert ; elle s’écoulait insensiblement en plus grande abondance la nuit que le jour...

Valiot va-t-il diagnostiquer, d’après ces symptômes, un écoulement blennorrhagique ? Ce serait mal le connaître. Si ce lut son sentiment intime, il se serait gardé d’en rien laisser paraître. « Ces circonstances m’étonnèrent tort, dit-il sentencieusement, et me tirent avoir la pensée qu’un mal si extraordinaire ne pouvait survenir que de la faiblesse des prostates et des vaisseaux spermatiques. »

Restait à expliquer au souverain les causes de son mal. Mais Valiot est, quand il le veut, un esprit inventif. « Vous faites, dit-il au roi, trop d’équitation et de voltige. Vous éprouvez une faiblesse des parties qui servent à la génération; vous avez besoin de grands ménagements. Cessez d’abord de monter à cheval. Quant au traitement, je vais m’en inquiéter ; il demande de mûres réflexions; songez que c’est la première fois que la science enregistre un cas semblable. »

ÜN PÉCHÉ DE JEUNESSE DE LOUIS XIV

La patience n’est pas toujours la vertu des rois, et de Louis XIV moins que de tout autre ; il avait hâte de partir en campagne, sans refuser toutefois de se conformer docilement aux prescriptions de la Faculté. Le traitement serait intermittent, mais il s’y soumettrait de si bonne grâce qu’on ne pourrait raisonnablement exiger plus.

La saignée fut naturellement le premier remède que l’on appliqua, mais une saignée en règle, c’est-à-dire précédée d’un lavement et suivie d’un purgatif. On répéta les mêmes opérations à quelques jours de distance ; après quoi « on usa des balsamiques et des émulsions ». Le traitement subit une interruption, les affaires obligeant le roi de partir pour Soissons, « où les remèdes furent continués avec l’usage de l’eau de pimprenelle ».

Survient la campagne de Flandre, pendant laquelle Sa Majesté monte tous les jours à cheval et se fatigue beaucoup. Vallot en est tout désolé, et laisse percer ses inquiétudes. Enfin, le calme renaît et le premier médecin en profite pour droguer d’importance son client. « Je commençai, dit-il, par l’usage de mes tablettes martiales, composées avec mon sel de Mars, mon spécifique stomachique, les pierres d’écrevisses préparées, les perles et les coraux. » Tous les matins, le roi prenait ces tablettes dans son lit, à l’insu de l’entourage. Entre temps, et pour n’en point perdre l’habitude, on lui administrait quelques clystères ra-

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fraîchissants* sans préjudice de l’eau de pimprenelle. Mais tout cela ne suffît point.

Le 7 septembre 1655, Vàllôt va trouver résolument le roi, et l’adjure de ne pas différer davantage à se traiter sérieusement. Il lui représente les terribles conséquences qui peuvent résulter de son indifférence, lui détaille par le menu toutes les infirmités qui l’attendent, exige enfin Un témoignage indéniable de confiance. Le roi* vivement ému, s’en remet à son médecin de tout ce qu’il pbüfra décider, et accepte, pour commencer ia cure, de prendre les eaux de Forges que lui conseille Vallot.

Peu de tenipS après, Louis XIV part de Paris pour Fontainebleau, où l’on fait apporter tous les jours, « par des officiers du gobelet à cheval », dès eaux de Forges ; des relais d’hommes à pied en apportaient, en outre, toute la matinée, une flottée, dont le roi usait à la manière ordinaire, non sans avoir été préparé par la saignée, après la purgation L Commencé le 18 septembre, le traitement prenait fin le dimanche 30 octobre. Un accès de fièvre tierce força les médecins à le suspendre.

1 V. Chronique médicale , 190s, pp. 52 i, 676 et 723.

UN PÉCHÉ HE JEUjNÈSSË DE LOUIS XIV

Nous sera-t-il maintenant permis de nous demander quel était « ce flux continuel d’une matière séminale corrompue et infectée » ; ce mal « qu’il fallait tenir caché » ? Gui Patin J a beau dire que le roi est « sobre, continent, sain de tout son corps » ; ou encore qu’il est « un prince bien fait.., qui lie boit presque pas de vin, qui n’est point débauché, qui n’a nulle partie gâtée, ni intéressée», Vallot peut ajouter, en renchérissant, que « le mal ne provient d’aucun venin que les jeunes gens débauchés contractent d’ordinaire avec des femmes impudiques, parce que le roi n’avait pour lors couché avec aucune fille ou femme » ; et ailleurs, que « ce mal n’a point été produit par des pollutions sales et déshonnêtes, puisque le roi vivait en une chasteté pure et sans exemple », nous avons notre conviction faite, après la lecture des Mémoires circonstanciés de Saint-Simon , de la Correspondance de Madame , etc.

D’ailleurs, même sous son règne, les libellistes

* « Personne, écrit Gui Patin, ne sait ici la qualité du mal du roi. uuénaut même n’en fut pas d’accord avec Vallot. Inde iræ et la crymx. » Gui Patin, Lettre 445 à Falconet ,

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ne se gênaient en aucune façon pour faire une allusion peu voilée aux nombreuses « passades » du Roi-Soleil. En 1655, l’année de la maladie dont nous recherchons les causes, Benserade ne craignait pas de représenter le monarque sous les traits d’un débauché. Dans le Ballet des Plaisirs , dansé par Sa Majesté, le quatrième jour de février 1655, il adressait à Louis XIV les vers suivants :

Quel spectacle pour nous Et d’où peut procéder en nous Le changement qu’on y remarque?

Sur quelle herbe avons-nous marché?

Quoy, faut-il qu’un si grand monarquo Devienne un si grand débauché ?

C’est l’ordre que vos jeunes am S’attachent aux sujets plaisants Et qu’ils ne demandent qu'à rire ;

Mais ne soyez point emporté,

Esvitcz la desbauche, sire.

Passe pour la fragilité.

11 n’est ny censeur, ny régent,

Qui ne soit assez indulgent Aux vœux d’une jeunesse extresmo*

Et pour embellir vostre cour,

Qui ne trouve excusable mesme Que vous ayez un peu d’amour.

UN PÉCHÉ DE JEUNESSE DE LOUIS XIV l4 1

Mais d’en user comme cela Et de courir par ci par là,

Sans vous arrcstcr à quelqu’une ;

Que tout vous soit bon, tout égal,

La blonde autant que la brune,

Ha ! Sire, c’est un fort grand mal t

Ce dernier couplet est significatif.

S’il restait quelque doute, après cette lecture, la thérapeutique, toute bizarre quelle fût, mise en œuvre par Vallot, serait en faveur de l’hypothèse d’une maladie vénérienne.

Au début, le premier médecin administre des antiphlogistiques (la saignée) et des purgatifs. Plus tard, il soumet son malade, pendant trois semaines, à un traitement topique.

Sa Majesté buvait pour breuvage habituel de la décoction de raclures de corne de cerf et d’ivoire, dans laquelle j’ai fait quelquefois dissoudre deux ou trois grains de sel de Mars.

Puis il varie avec d’autres tablettes, constituées avec « son or diaphorétique, ses perles préparées et son specificnm slomachicum ».

On s’explique moins « les lavements sur les parties et la poitrine avec l’essence de fourmis \ l’esprit d ’é-

1 On voit que ce n’est pas d’hier que date l’utilisation thérapj i * tique de cet insecte.

c "cvisses préparé selon ma recette et le baume du Pérou ».

Le reste est plus rationnel.

J’ai pareillement préparé des fomentations de même nature ; mais, entre autres remèdes, les injections faites avec l’eau sucrée, le sel carabe fort adouci avec un peu de baume de Saturne, ont fort heureusement réussi ; ce à quoi j’ai ajouté un peu de teinture de miel rosat. L’opiat de rose de Provins vitriolé, avec les perles et le magistère de pierres d’écrevisses, a aussi beaucoup réussi.

De l’opiat astringent, des injections d’acétate basique de plomb (extrait de Saturne), tout ne semblet-il pas indiquer une blennorrhagie, plutôt que de$ pollutions nocturnes? Pourquoi, après tout, cet altier mais peu vertueux monarque aurait-il été affranchi des humaines misères? Comme l’avait pressenti Malherbe :

La garde qui veille aux barrières du Louvfa N’en défend point les rois.

* Acide suçci nique.

LES DENTS DE LOUIS XIV

On cria au miracle quand Anne d’Autriche, après vingt années de stérilité mit au monde un dau-

1 Anne d’Autriche, depuis vingt-deux ans qu’elle était unie à Louis XIII, avait le plus vif désir d’être mcre., et mêlait ce vœu à toutes ses prières, lorsqu’en 1687, doutant d’elle-même, elle eut recours à des eaux dont la vertu fécondante était renommée. Après quelques dévotions particulières au tombeau de saint Fiacre, près Meaux, la reine apprit, pendant un de ses séjours au château de Fontainebleau, que dans le voisinage, a Féricy, une fontaine était fréquentée parles femmes stériles ; elle but des eaux de cette source, comme elle avait fait à Forges quelques mois auparavant, puis en fit venir à Fontainebleau pour s’y baigner.

Le certificat suivant, cité déjà par M. Valent dans ses Souvenirs des Résidences royales ( Fontainebleau ), atteste qu’e 1 même temps, Sa Majesté faisait adresser au ciel des prières pour obtenir un fils ;

« L’an 1 G3 7, le a5 novembre, Mtnc l’abbesse de Poissy (dame en partie de Féricy) a fait et accompli le vœu de Ja reine, suivant l’ordre de Sa Majesté et aco Knpagnée de M. Bouvet, chanoine de Sainte-Osmane, religieux uc Saint-Denis et prieur de Kérial, qui a célébré la messe pendant neuf jours, ils ont fait la neuvaine avec solennité. Après la cérémonie religieuse, les dames ont signé.

« Monday, cure de Féricy-en-Brie. »

Bientôt après, — ajoute l’auteur des Souvenirs des Résidences

phin. Le seul miracle, si c’en était un, c’est que l’enfant avait deux dents en naissant.

Les anciens prédisaient de grandes destinées aux enfants mâles qui naissaient avec des dents et les noms illustres que nous allons citer semblent donner quelque créance à ce préjugé. Par contre, la même anomalie était regardée comme un mauvais présage pour le sexe féminin b Ce qu’il y a de certain, c’est que cette anomalie n’est pas très commune. On cite bien quelques personnages historiques qui ont présenté cette particularité : Curius Dentatus, Robert le Diable, Richard VI d’Angleterre, Mazarin, Mirabeau, et, de nos jours, le docteur Broca 2, mais la liste s’ar-

royales , — un orage vint en aide à la puissance des eaux de Féricy, et le dimanche 5 septembre 1 638 naissait Louis XIV (La nourrice de Louis XIV et le pore nourricier de Louis XVI, opuscule de M. Th. Lhuillter).

1 Ainsi Valeria, fille de Dioclétien, femme de l’empereur Valère Maximin, étant née avec des dents, les aruspices annoncèrent qu’elle causerait la ruine de la ville où on la transporterait, et cette prédiction, raconte Pline, s’accomplit. Mais on a négligé de nous dire quelle est la ville qui eut cette malechance. Cependant la fin tragique de cette impératrice, qui fut décapitée à Thessalonique par les ordres de son propre fils, vérifia en partie le pronostic fâcheux des augures.

2 Encore, pour Broca, le fait est-il controuvé ? Un ancien élève du maître, M. le professeur Jagot (d’Angers), nous a fait l’honneur de nous adresser, à ce sujet, la lettre suivante :

« Dans un de vos si intéressants ouvrages, vous dites que Broca père est né avec des dents. Permeltez-moi de démentir ce petit fait. En 1879, j’avab l’honneur d’ètre externe du célèbre anthropologiste

LES DENIS DE LOUIS XIV 1

rète là, ce qui prouve assez la rareté de celte bizarrerie de la nature.

« Il y a des enfants voraces, écrit un médecin contemporain du Grand Roi \ qui, ne trouvant pas suffisamment de lait pour les rassasier, sucent le mamelon avec tant de violence, qu’il y vient des fentes et des crevasses à la base, où il semble se vouloir séparer de la mamelle. Ce malheur est arrivé à plusieu s nourrices du Roi ; à celles qui n’avoient pas assez e lait pour contenter sa faim, il leur mordoit les bouts jusqu’au sang. » C’est pour cette raison qu’on fut obligé de changer plusieurs fois le nourrisson de nourrice 2.

La première nourrice de Louis XIV fut Elisabeth Ancel 3, femme de Jean Longuet, Sr de la Giraudière,

à Necker. Je l’ai entendu nier ce fait qu’il avait lu dans un journal du temps. 11 ajoutait même qu’il avait demandé à sa mère ce qu’il y avait devrai dans ce racontar et Mme Broca mère lui avait affirmé qu’il n’avait eu des dents qu’à l’époque à laquelle les autres enfants en poussent. »

1 Cours d'opérations de chirurgie, etc., par M. Dionis. Paris, MDCCXL, p 446.

2 De même. Don Carlos, fils de Philippe II, vint au monde avec des dents, dont il déchira le sein de sa nourrice, jusqu’à l’âge de trois ans (Gachard, Don Carlos et Philippe II ; Bruxelles, 2 vol. in- 8°).

* Ce nom est différemment or lliographié. Dionis parle d’une nourrice du roi, nommée Àncelin, qui pourrait bien être notre dame Ancel. Mais, d’après lui, Mlllc Àncelin ou plutôt d’Ancelin, « native de Montesson », aurait été « la seule qui ait pu satisfaire au grand ôppélit de ce Prince. Elle l'a nourri pendant seize mois, et jusqu’à

i 46 tfe cabinet Secret de Phistoirë

procureur du Roi au bureau des finances d’Orléans* Elisabeth Ancel n’allaita le jeune prince que trois mois ; malgré cela, par arrêt du 4 mai 1639, elle continua à jouir de la pension accordée aux nourrices des enfants de France l.

Perrette ou Pierrette Dufour remplaça Elisabeth. C’est surtout Pierrette Dufour qui eut à souffrir des coups de dents du jeune lionceau 2. A la suite de morte qu’il ait été en état d’être sevré ; ainsi c’est elle qui a donné lô fondement à cette forte santé qu'il a presque toujours eue. »

Le Dr Witkowski (Tetoniana, p. 72) prétend — mais ce n’est qu’une assertion sans preuves — que « la nourrice du roi se nommait dame Amelin ; elle était première femme de chambre de la reine Marie- Thérèse d’Autriche, et partageait cet emploi avec la signora doua Maria Molina ». Notre confrère ajoute que cette nourrice était, d’ailleurs, une excellente femme car, pendant la campagne de 1657, la reine-mère ayant fait établir à Stenay un hôpital pour les soldats blessés au siège de Montmédy, Anne d’Autriche y envoya la nourrice du roi, pour y avoir Vœil et faire que rien ne manquât », D'après les Mémoires de Montglat , t. III, p. 32.

1 Vieilles archives de la Guerre , vol. 56, p. 107; cités par Jal, Dict. critique , v° Ancel .

2 D'après certains auteurs, M. Lhuillier entre autres, Perrette Dufour ne serait autre que la femme d’Etienne Ancelin, dont il vient d’être question. Louis XIV accorda des lettres de noblesse aux deux époux. Les lettres patentes, datées du mois de décembre 1 653, étendent cet honneur « a leurs enfants, tant mâles que femelles, nés et à naître en légal mariage de leur postérité. »

Lorsque Perrette Dufour songea à s’éloigner du bruit de la Cour, le roi fit édifier pour elle une habitation très confortable à Gournay -sur-Marne, châtellenie royale, voisine de Paris (aujourd’hui h

LÈS DENTS t)E LOUIS XIV

sures répétées, il lui survint « des duretés dans les mamelles », qui l’obligèrent à interrompre au moins pendant quelques jours l'allaitement* C’est sans doute à cette sage précaution que la nourrice dut la guérison de son sein, car les « duretés » se dissipèrent assez rapidement 4.

la limite de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne). Elle se retira vers 1 665 dans ce petit château.

Louis Ancelin fils, frère de lait de sa Majesté, se qualifiait d’écuyer ; il devint conseiller du roi, contrôleur de la maison de la reine, et en 1702, il fit confirmer ses prérogatives nobiliaires. Les nouvelles lettres, datées de Màrlÿ au mois de juillet 1702, sont données tant en sa faveur que pour ses frères et sœurs.

1 La Reine, très superstitieuse, ne manqua pas d’attribuet* la guérison a une intervention surnaturelle, ainsi que l’atteste cette Curieuse pièce, reproduite par Jal, dans son excellent Dictionnaire critique :

« Sa Majesté (la reine mère de Louis XIV) pour faire paroisîre la crédule vénération avec laquelle elle révère la sainte relique que V. E. (le grand-maîlre de Malte) lui a envoyée, me raconta comment par miracle la nourrice de Monseigneur le Dauphin (Louis, né le 5 septembre i638, à Saint-Germain-en Laye), nommée Pierrette, femme d’un charretier de Poissy, ayant eu des duretés dans les mamelles, ulcérées des dents de S. À. R , elle avait recommandé sa guérison à sainte Anne (patronne de la Reine) et meme qu’avec dévotion on fit toucher la relique aux. parties incommodées, ce qui ne fust pas plus tost faist que par miracle, — ainsi l’appela la Reine — les douleurs estant cessées, ces duretés se dissipèrent et l’intempérie de chaleur qui causait des douleurs au bout et environ du teston se modérant, la consolée nourrice continua de donner le laità S. A R. » Donné par Jal comme extrait de la Relation clé l’ainbassade, voyage et séjour à la cour de M. le Bailly de Forbin , ambassadeur extraordinaire de Son Eminence et de Vordre de Saint-Jean de Jérusalem, envoyé pour Jéliciter le Roi et la Reine de l’heureuse naissance de Mgr le Dauphin (B* N., Mss. suppl. fr., n° 175).

LE CABINET SECRET DE l’hïSTOIRE

Après ou avant Perrette Dufour, se place une autre nourrice, qui dut jouer un rôle assez effacé, Marie de Segneville Thierry, dont on voit le nom inscrit dans les comptes royaux. Un compte de l’an 1667 mentionne, en outre, Jeanne Potteri, Anne Perrier, Marguerite Garnier et Marie Mesnil, avec le titre de nourrices du Roi 1 ; mais ce devaient être plutôt des berceuses ou remueuses , car elles ne recevaient que 30 livres par an d’appointements.

Louis XIV eut une véritable affection pour sa dernière nourrice. Quand tout ce qu’il y avait d’illustre

1 C’était toute une affaire que le choix d’une nourrice pour un prince. Les conditions exigées de V « aspirante » étaient les sui» vantes :

Elle devait être âgée de 22 à 3o ans, — • avoir un lait de trois mois, — avoir déjà fait une nourriture étrangère, — être d’un tempérament sanguin, — avoir les cheveux noirs ou d’un châtain brun, — avoir une constitution forte et robuste, — être assez grasse, — avoir bon appétit, — n’ôtre délicate ni sur le boire ni sur le manger, — être gaie et de bonne humeur, — avoir toujours le mot pour rire, — n’ètre sujette à aucune incommodité, — ne sentir mauvais ni de la bouche, ni des oreilles, ni des pieds, — n’avoir point de dents gâtées et les avoir toutes, — avoir la peau blanche et nette, enfin, avoir tous les signes d’une bonne santé. Il fallait, de plus, qu’elle fût assez jolie, — gracieuse dans son parler, — bien faite dans sa taille, — ni trop grande, ni trop petite, ni bossue, ni boiteuse et qu’elle n’eût aucun accent prononcé. Mais ce qu’on exigeait surtout, c’était que la gorge fût bien faite et contînt suffisamment de lait. Quand une nourrice réunissait toutes ces qualités, on exigeait encore d’elle et par dessus tout, qu’elle fût de bonne vie et mœurs (Cf. la note 4 des Pièces justificatives du Journal de la saniè du Roi Louis XIV , par J. A. Le Roi. Paris, 1862].

LES DENTS DE LOUIS XIV

et de puissant dans le royaume se pressait à la porte du Roi, avant le grand-chambellan, avant cette foule de seigneurs, princes, cardinaux, maréchaux, ministres, qui attendaient respectueusement l’instant du réveil, tous les jours une lemme entrait dans la chambre du Roi et courait l’embrasser dans son lit. Cette femme, c’était sa nourrice ! Jamais, dans aucune circonstance, elle ne perdit ce privilège auprès de celui que son sein avait allaité

Une tradition qui a cours encore, veut que les enfants nés avec des dents aient, comme les enfants nés coiffés, l’assurance du bonheur et de la fortune, leur vie durant. Pour Louis XIV, qui oserait prétendre que la tradition ne soit pas en défaut ?

« Le Louis XIV des médecins, a écrit un de nos précurseurs, n’est plus le brillant héros que l’histoire nous a dépeint, mais bien un jeune homme valétudinaire, atteint successivement de maladies fort graves ; puis un homme toujours souffrant, condamné à un régime sévère, obligé de supporter de grandes opéra-

1 Mémoires de Brienne, cités par Witkowski,

lions ; et enfin, un vieillard podagre, continuellement tourmenté par la gravelle, dont la gangrène vient enfin terminer l’existence 1 ».

Tel est, en effet, le portrait exact du Louis XIV dépeint dans le Journal de la santé du Roi.

Ce journal, outre qu’il nous donne une idée des mœurs médicales au xvne siècle, des travers des médecins de ce temps, ridiculisés par Molière ; ce journal, nous ne saurions trop y insister, est un recueil unique, indispensable à qui veut étudier les mille et une incommodités dont fut affligé Louis XIV. Nous y avons puisé, quand nous avons recherché la nature du mal dont fut atteint le jeune souverain, à la suite d’excès de jeunesse; nous allons le feuilleter à nouveau pour nous renseigner sur les différentes incommodités dentaires dont fut atteint le roi, durant sa longue existence.

Grâce à un des archiâtres de Louis XIV, D’Aquin, nous savons que, toute sa vie, son royal client eut un système dentaire déplorable ; cependant il n’aurait commencé sérieusement à s’en plaindre qu’à l’âge de 38 ans, en 1676. C’était au moment de la campagne de Flandre. Le Roi avait été assez bien portant, bien que « les fatigues de la guerre ne fussent pas petites et que le sommeil fût souvent interrompu, jusqu’à passeï plusieurs nuits sans dormir ». Il n’en résulta

1 Le Roi, Introduction au Journal de la santé de Louis XIV } p. îx.

LES DENTS DE LOUIS XIV

néanmoins aucun effet fâcheux sur la santé du Roi, sauf « des douleurs de dents assez opiniâtres 1 ».

Ayant les dents naturellement fort mauvaises 2, il était sujet à ces douleurs, qui étaient généralement calmées par une simple application d’essence de girofle ou d’essence de thym. Mais comme on redoutait d’employer des essences qui avaient l’inconvénient de brûler la bouche et d’exciter Venvie de vomir on n’y eut recours que « dans l’extrémité de la dç>u~ leur »•

Deux ans plus tard, en septembre 1678, le roi, qui allait à la chasse par tous les temps, prit froid et il se manifesta un abcès dentaire. La joue droite, la gencive s’enflèrent et l’abcès ayant suppuré, intérieurement, par l’usage d’un cataplasme fait de mie de pain et de lait, il fut ouvert avec la lancette, d’où il sortit du pus, et la douleur cessa avec la tumeur 3 », C’était évidemment une périostite suppurée ,

i Journal de la santé du Roi , p. i35.

* L’abus que faisait le Roi des sucreries était certainement pour beaucoup dans le mauvais état de ses dents (V. le Journal , etc.,

3 Journal, de la santé du Roi, p. i4o.

l53 LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRB

En 1685, l’année de son mariage avec Mme de Maintenon, le roi avait toutes les apparences d’une excellente santé, bien qu’il fût atteint d’une carie du maxillaire et d’une perforation du sinus.

On avait dû arracher toutes les dents de la mâchoire supérieure du côté gauche, tant elles étaient mauvaises et, à la suite de cette avulsion, il était resté un trou dans la mâchoire tel que, toutes les fois que le roi buvait ou se gargarisait, l’eau allait de la bouche dans le nez, « d’oû elle coulait comme d’une fontaine 1 ». Ce trou s’était fait «par l’éclatement de la mâchoire arrachée avec les dents, qui s’était enfin cariée et causait quelquefois quelqu’écoulement de sanie de mauvaise odeur, d’autant qu’il était impossible de reboucher ce trou que par l’augmentation de la gencive, et qu’elle ne se pouvait reproduire que sur un bon fonds, c’est-à-dire en guérissant la carie de l’os de la mâchoire quelque profond qu’il pût être ».

Sur l’avis de D’Aquin, appuyé par Félix Tassy, premier chirurgien du Roi, et de Dubois, dentiste

* Journal de la sanié da Roî , p. i6at

LES DENTS DE LOUIS XIV

attaché au service de Sa Majesté, on jugea qu’il n’y avait que « le feu capable de satisfaire à l’action de ce mal ». Le malade y consentant, « l’on fit faire des cautères de grosseur et de longueur convenables, pour remplir et brûler tous les bords aussi profondément que la carie le demandait ».

Le 10 janvier, on appliqua quatorze fois « le bouton de feu ». M. Dubois, qui tenait l’instrument, « paraissait plus las que le roi qui le souffrait ». Après l’application du cautère, les médecins conseillèrent au roi de faire passer trois à quatre fois par jour, de la bouche dans le nez, un liquide ou gargarisme, « composé d’un quart d’esprit de vin, autant d’une eau vulnéraire distillée, et moitié de fleurs d’oranger, pour résister à la pourriture, faciliter la chute des eschares, et avancer la régénération de la gencive ». On dut appliquer par trois fois le caustique ; la fistule finit par se fermer. Le roi ne sortit presque pas de ses appartements pendant tout le temps de sa maladie.

Un incident morbide vint se greffer sur la maladie dont le roi relevait à peine : après la fermeture de la fistule, il persista pendant quelque temps une mauvaise odeur nasale, déterminée par la stagnation du pus dans le sinus maxillaire, dont l’inflammation dura encore un certain temps

* Eu somme, Louis XIV eut une sinusite maxillaire, dont ses me-

LE CABINET SECRET DE l’iIISTOIRE

Ne manquons pas d’observer que certains historiens 1 ont attribué à cette affection buccale grave l’état particulier d’esprit où se trouvait Louis XIV et qui le poussa à signer la Révocation de l’Edit de Nantes (novembre 1685),

Ce n’est que onze ans plus tard (1698) qu’il survint au Roi un nouvel abcès dentaire. Le samedi 12 mai, le Roi, ayant beaucoup marché, se sentit « le corps brisé, le visage en feu, des douleurs passagères partout, accompagnées de vapeurs; il n’eut point d’appétit à dîner ; il eut le pouls inégal et un peu de fièvre jusqu’au soir ».

Il transpira beaucoup et en parut soulagé. Il se croyait rétabli, quand « une fluxion se jeta sur la joue droite, et l’enfla beaucoup à l’endroit des glandes maxillaires ».

decins nous ont donné, dans le Journal de la santé du Roi , l’exacte symptomatologie (Cf. le très remarquable article paru dans la Chronique médicale , du Ier mai 1898, sous la signature du DY Helme, et qui est un tableau clinique achevé de cet épisode morbide de la vie du Grand Roi).

1 Michelet, entre autres (Hisl, de France, t. XV, ch. xix, p. a5g, éçhtion Marjpon et Flammarion, in-8° j Paris, 1879.)

LES DENTS DE LOUIS XIV

Après dîner, le roi ayant travaillé avec M. de Pontchartrain, et encore plus le soir, au retour de la promenade, eut des vapeurs, des lassitudes et de la fièvre ; la joue, rouge, était fort enflée. La nuit s’étant passée sans sommeil, le roi garda le lit le matin du mercredi, Il dormit depuis midi jusqu’à deux heures et demie. Il se réveilla sans fièvre, mais la tumeur augmenta le soir et la nuit fut agitée.

La nuit suivante fut meilleure, parce que l’abcès creva, ce qui « diminua la douleur et la fluxion ». Mais le roi ayant voulu sortir le vendredi, « pour aller à la messe », la tuméfaction reparut, d’abord dure, puis se ramollissant progressivement, jusqu’à disparaître complètement, le lundi suivant b

Le malade ne fut débarrassé complètement que quand on lui eut retiré « trois poëlettes de sang ». A la saignée on fit succéder une purgation, parce que le royal patient avait eu un accès de goutte ; et une semaine après environ, il se trouvait en état « de toucher plus de dix-sept cents malades le samedi, veille de la Pentecôte ».

1 Journal , de la santé da Roi , p. 223*

LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRE

A mesure que le souverain vieillissait, ses malaises s’aggravaient. La goutte, dont il n’avait eu tout d’abord qu’à de longs intervalles des avertissements, le torturait tous les jours davantage. Le régime alimentaire auquel il se soumettait n’était pas fait, d’ailleurs, pour le rétablir. Les grands repas, la variété des mets, et surtout sa boulimie et son absence de dents, qui lui interdisaient la mastication, augmentaient de plus en plus sa tendance à la dyspepsie et aux congestions. Ce n’est qu’en temps de carême, « à cause de la modération des repas, qui sont ceux d’abstinence pour lui », qu’il avait quelque répit.

Ses dents ne l’eussent pourtant pas trop fait souffrir, s’il n’avait eu la malencontreuse inspiration de tourmenter « le chicot d’une dent d’en bas, dont la pointe l’incommodait, pour tâcher de le tirer. Le soir, il se sentit de la douleur et de la dureté, et le matin, il y parut de la rougeur qui s’augmenta et la tumeur avec elle. Elles gagnèrent ensemble tout le tour de a mâchoire inférieure où se forme le menton, avec une dureté assez considérable. »

La douleur se propagea à la nuque, au cou, à l’épaule gauche, au bras droit, dans l’articulation de

LES DENTS DE LOUIS XIV

l’épaule, en même temps qu’il se déclarait un peu cle mal de gorge. « Une grande selle, mêlée d’humeurs écumantes 1 » et une forte suée firent promptement rétrocéder ces fâcheux symptômes : la tumeur s’affaissa, et les souffrances s’éteignirent 2.

Le mercredi suivant, 16 du mois, le roi se fit tirer le chicot, qui sortit presque sans douleur, et tous les accidents cessèrent.

En dépit du mauvais état de ses dents, dans les huit années que vécut encore Louis XIV, son extraordinaire appétit ne se démentit pas un instant ; ce n’est guère que dans la dernière semaine de sa vie qu’il cessa de manger moins qu’à son ordinaire.

* Journal de la santé du Roi , p. 295.

2 Jusqu’à la fin du Journal, Fagon mentionne, chez son client, « un écoulement de sérosités par le nez ». Le Dr Helme, un spécialiste autorisé en ces matières, a étiqueté celte affection un « emp^ème latent de l’antre d’Iiighmore ». Chronique médicale , 1898,

LA GRANDE OPÉRATION

Si la fistule dentaire dont nous venons de narrer les péripéties 1 a joué un rôle notable dans la vie de celui qui en fut atteint, l’autre fistule, placée dans une moins noble région, a tenu dans son existence une place autrement considérable.

Sans attribuer à ces crises morbides toute l’importance que leur ont donnée certains historiens prétendus physiologistes 2, il convient, néanmoins, de ne les point négliger, dans une étude médicale de la vie des souverains, dont elles peuvent contribuer, dans une faible mesure si l’on veut, à éclairer la psychophysiologie.

L’épisode que nous allons conter se rapporte à l’an-

* Nous n’avons pas voulu entreprendre Fhistoire complète de « la vie pathologique du grand Roi », après Pétude magistrale de notre collaborateur M. Louis Delmas, sur le mêmè sujet .( Chronique médicale, 1902, pp. 409, 5 r 7, 5 81, 790). Nous nous sommes contenté de choisir, dans cette vie, deux ou trois épisodes, auxquels nous avons pu donner ainsi de plus grands développemenls.

* V. la Chronique médicale, 1898, pp 359, 44 1, 5q3, 6s 2,

l6o LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRÉ

née 1686. Au mois de janvier, le bruit court, à Paris et à Versailles, que le roi vient de s’aliter. Il souffrait, depuis quelques jours déjà, sans trop se plaindre, de vives douleurs dans la région anale ; mais les souffrances étaient devenues à ce point intolérables, qu’il avait dû, sur les conseils de ses médecins, prendre le lit.

Toute la cour est en émoi. On attend anxieusement les courriers pour avoir des nouvelles. Quel est donc ce mal mystérieux dont on a presque honte de s’entretenir ?

On chuchote que le roi est atteint d’hémorrhoïdes, affection vulgaire et assez répandue à l’époque, que les uns attribuent « à la plume dont on se servait dans les chaises, les carrosses et les autres choses qui servaient à la commodité, au lieu du crin dont on se servait autrefois », tandis que d’autres en voient les causes dans « la grande quantité de ragoûts » que l’on consommait sur les tables royales. En réalité, le roi était incommodé par un abcès de la marge de l’anus h

1 a Dans l’année 1686, le 1 5 janvier (écrit Dionis, Cours d'opéra~ tions de chirurgie , p. 4 19, édition de 1740), il survint au roi une petite tumeur proche l’anus, en tirant du côté du périnée ; elle n’etoit ni enflammée ni beaucoup douloureuse. Elle grossit peu à peu, et, après avoir meuri, elle se perça d’elle-même, parce que le roi 110 voulut pas souffrir que M. Félix, son premier chirurgien, en fit l’ouverture comme il le proposoit. Ce petit abcès eut la suite ordinaire de ceux où on ne fait pas d’ouverture suffisante pour porter

LA GRANDE OPÉRATION

Un seul traitement s’imposait : il fallait, sans différer, pratiquer une incision libératrice. Mais, ainsi que l’observe Dionis, chirurgien d’esprit judicieux,

« on ne trouve pas toujours dans les grands cette déférence nécessaire pour la guérison ».

Une dame de la Cour ayant réussi à faire accepter * un emplâtre de sa composition \ il est décidé que l’inventeur du remède assistera elle-même à la pose de son emplâtre, dont l’effet ne peut se produire sans cette précaution. Cinq jours après l’application du topique, le roi demande à ce qu’on lui retire l’emplâtre, qui n’a fait qu’exaspérer ses souffrances.

Plus de vingt jours après l’apparition de la tumeur, on se décide enfin à donner issue au pus. Au lieu d’ouvrir l’abcès au bistouri, on se contente d’appliquer la pierre à cautère.

Ce matin, à dix heures, écrit Dangeau, dans son Journal on appliqua au roi la pierre à cautère sur la tumeur ; on l’y laissa une heure et demie, et puis, on ouvrit la peau avec le ciseau, mais on ne toucha point au vif.

On avait, en somme, fendu l’eschare, et quand

les remèdes dans le fond de la cavité ; il ne se fit qu’un petit trou à la peau par où la matière s’écoula, il continua à suppurer et enfin il devint fistuleux. »

1 C’était un emplâtre composé de cire jaune, térébenthine, baume de liquidambar et résine élémi, cuits dans de l'eau de plantain.

( Chronique médicale , 1902, p. 791, n.). On pouvait substituer au liquidambar du baume du Pérou (Journal de la santé du Roi, édit.

Le lî :>i, p. 167).

celle-ci tomba, il se forma un petit trou par où la matière s’écoula, et qui continua à suppurer. La tumeur avait diminué sensiblement, à la suite de cette excrétion purulente, mais un accès de goutte, qui attaqua le pied droit, avec son cortège habituel de « rougeur, tumeur et chaleur », provoqua de nouvelles alarmes. Le roi se plaignit de « lassitude par tout le corps, et de quelques maux de tête, mais sans aucune fièvre ni émotion ». La cicatrice de l’ulcération se rétrécissait de plus en plus, et il ne s’en écoulait plus qu’une « sérosité crue, rougeâtre et sanguinolente ». Il fut décidé qu’on appliquerait à nouveau les pierres à cautère, et qu’on élargirait l’orifice, produit par le caustique, avec le bistouri.

Même pansement que les jours précédents, avec le suppuratif et l’emplâtre de Manus Dei. Par-dessus le pansement furent appliquées des compresses « trempées dans une décoction d’absinthe, de roses de Provins, d’écorces de grenades, de feuilles de myrrhe bouillies dans du vin rouge »,

L’ulcère avait toujours tendance à se fermer, malgré les injections d’eau vulnéraire, malgré le précipité rouge, malgré le baume vert. Avec l’huile de myrrhe et l’huile d’œufs on n’obtint pas un meilleur résultat.

Dans les premiers jours d’avril seulement, — la maladie remontait au 15 janvier précédent — le malade était autorisé à faire une promenade en carrosse. Dans la deuxième quinzaine de mai, on commença

LA GRANDE OPÉRATION

à soupçonner l’existence d’une fistule. Pour assurer leur diagnostic, les archiâtres firent préparer « une décoction de millepertuis fort rouge, laquelle passa dans l’intestin, et le roi, s’étant mis sur la chaise, la rendit entière dans le bassin ».

A partir de ce moment, le roi passe par des alternatives d’amélioration passagère et de poussées fébriles 1 ; la fistule reste béante.

Quand on sut le roi atteint d’une fistule, ce fut à qui proposerait son remède pour le guérir. A la Cour, on montrait une foi aveugle dans toutes les recettes prétendues infaillibles.

On dit au roi que les eaux de Barèges sont excellentes pour sa maladie : vite on cherche quatre personnes qui aient le même mal et on les expédie à Barèges. M. Gervais, chirurgien ordinaire de Sa Majesté, fait des injections de ces eaux dans leur fistule pendant quelques jours, puis il ramène ses malades à Paris, sans avoir obtenu la moindre amélioration.

1 On peut suivre ces phases dans îe récit de IV Aquin (Journal de la santé du Roi , p. 1 66 et suiv.).

l64 LE cabinet secret de l’histoire

Une femme étant venue dire qu’elle s’était bien trouvée, en pareille circonstance, des eaux de Bourbon, on envoie quatre autres fistuleux à ces eaux, et ils en reviennent dans le même état qu’à leur départ L Un religieux jacobin écrit directement à Louvois et lui fait part d’une eau merveilleuse contre les fistules. Un autre propose un onguent ; un troisième, puis un quatrième, adressent leurs requêtes au ministre. Louvois, qui « ne voulait rien ménager pour une santé aussi précieuse que celle du Roy, — ce sont les expressions même de Dionis — fit meubler plusieurs chambres à la surintendance, où on mit des malades qui avaient des fistules, et on les fit traiter, en présence de M. Félix (le premier chirurgien), par ceux qui se vantaient de les pouvoir guérir. Une année s’écoula pendant toutes ces différentes épreuves, sans qu’il y en eût un seul de guéri ».

On se décide alors à faire venir le chirurgien Bessières, un des praticiens les plus en renom de la capitale, et on s’en rapporte d’avance à sa décision.

« Tous les rèmèdes du monde, prononce le chirurgien, n’y feront rien, sans l’opération 2, » L’arrêt

1 Le Dr Delmas, qui a repris le sujet après nous, a donné sur ces divers voyages des détails circonstanciés (Y. Chronique médicale , i5 décembre 1902).

2 Tous les médecins firent chorus avec le roi, quand celui-ci se fut prononcé en faveur de l’opération; mais, jusqu’alors, ils avaient tous conseillé un régime palliatif, absolument inefficace en l’espèce (Cf. Journal de la santé du Roi , p. 2i3-2i5J.

LA GRANDE OPÉRATION lC5

était formel ; il ne restait qu’à l’exécuter. Les avis ne différaient que sur le mode d’exécution.

On avait, le plus généralement, recours à la liga^ ture, mais un certain Lemoyne, opérateur très répandu et réputé comme spécialiste pour la guérison des fistules, préconisait la cautérisation l. Félhç était plutôt partisan de l’incision.

Le roi avait la plus grande confiance dans son pre* mier chirurgien et était tout décidé à accepter l’incision. Mais auparavant il voulait qu’on discutât en sa présence les divers procédés et qu’on justifiât la préférence qu’on accordait à telle méthode plutôt qu’à telle autre. Félix dut expliquer que la ligature ne coupait les chairs qu’au bout d’un long temps, qu’il* fallait la serrer tous les jours, ce qui ne se faisait pas sans douleur ; que le caustique n’exerçait son action qu’après plusieurs semaines, et qu’il provo

i « La méthode, dit Dionis, consistait dans Pusage du caustique^ c’est-à-dire qu’avec un onguent corrosif dont il couvrait une petite tente qu’il fourrait dans l’ouverture de l’ulcère, il en consumait peu à peu la circonférence, ayant soin de grossir tous les jours la tente,! de manière qu’à force d’agrandir la fistule, il en découvrait le fond.! S’il y avait de la callosité, il la rongeait avec son onguent, qui lui servait aussi à ruiner les clapiers, et enfin, avec de la patience, il en guérissait beaucoup. Cet homme est mort vieux et riche parce qu’il se faisait bien payer, en quoi il avait raison, car le public n’estiira les choses qu’autant qu’elles coûtent. Ceux à qui le ciseau faisait^ horreur se mettaient entre ses mains; et, comme le nombre des poltrons est fort grand, il ne manquait point de pratiques. » Cité' par Le Roi, Journal dç la santé du Roi, p. 395 et suiv®

LS CABINET SECRET DE l’iïISTOIRE

quait des souffrances très vives; que l’incision était également très douloureuse, mais qu’elle avait cet avantage d’amener une guérison complète et dans un délai prompt. Le roi, désormais convaincu, accepta le traitement le plus sûr et le plus rapide, c’est-à-dire l’opération par 1 instrument tranchant.

Félix, qui n’avait jamais pratiqué cette opération, mais qui connaissait tout ce que les auteurs anciens avaient écrit sur la matière, demanda, pour se faire la main, qu’on lui adressât tous les fistuleux qui se pourraient trouver dans les hôpitaux. Il daigna opérer lui-même, ce qui fit l’admiration de tous. « Les jeunes chirurgiens, dit l’abbé de Choisy \ avaient redoublé leur application, en voyant leur chef travailler de la main comme un autre. »

Pour faire l’incision de la fistule, Galien avait inventé un instrument d’une forme particulière, auquel il avait donné le nom de syringotome, du nom même de la fistule ( syrinx , flûte). C’était un bistouri, en forme de croissant, à manche contourné, et dont la pointe était terminée par > un stylet long, pointu et flexible. Félix fit subir à l’instrument de Galien un notable changement : il fit faire un simple bistouri courbe, à lame très étroite, terminée, comme le syringotome, par un stylet, mais en argent recuit, et long de plusieurs pouces. Le tranchant de la lame était

1 Mémoires, édition Michaud, t. XXX, p. 630#

IA GRANDE OPÉRATION

recouvert d’une chape d’argent, faite exprès pour être introduite dans la fistule sans blesser les parties l. L’instrument, dont Félix se servit pour le roi, reçut le nom de bistouri à la royale .

Louis XIV était à Fontainebleau, quand l’opération fut décidée. Le 15 novembre 1686, il arrivait à Versailles. Le dimanche 17, il montait à cheval, allait visiter ses jardins, ses réservoirs, soupait le soir avec la famille royale et parut tout le temps fort tranquille et fort gai 2.

Le lendemain, 18 novembre, au lever du jour, tout se préparait dans le cabinet des Bassans pour la grande opération 3. Le cabinet des Bassans, ainsi nommé parce que c’était un cabinet orné des tableaux du Ëassan, faisait partie du salon dit de Y Œilde-Bœnf. Le salon de l’Œil-de-Bœuf était alors coupé en deux : la pièce la plus rapprochée de la chambre à coucher (où le roi devait s’installer quelques années plus tard en 1701) était la chambre du roi, l’autre pièce était le cabinet des Bassans.

1 Le Roi, Curiosités historiques sur Louis XIII , Louis XIV et Louis XV, p. 64.

2 Journal de Dangeau.

3 On n’a pas toujours été d’accord sur ce qu’on entendait, au xviie siècle, par la grande opération (Cf. Chronique médicale , igo3,

Tout est enfin disposé pour l’opération ; pour ne pas éveiller les soupçons, il a été convenu que chacun de ceux qui doivent y assister ou y participer, entreront, séparément et par des portes différentes, au palais.

Vers 5 heures, les apothicaires font leur entrée chez le roi et se mettent en mesure de lui administrer le lavement préparatoire.

Un peu avant 7 heures, Louvois est allé prendre chez elle Mme de Maintenon. Les deux personnages arrivent ensemble et trouvent chez le roi le Père La Chaise, son confesseur, D’Aquin, son premier médecin, Félix, premier chirurgien, Fagon, Bessières et Laraye, un élève de Félix, qu’on appelait alors son garçon .

Après s’être fait expliquer par Félix le maniement des instruments, le roi se déclare prêt. On place le malade sur le bord du lit, un traversin sous le ventre, les cuisses écartées et maintenues par deux des apothicaires. Quand Félix eut achevé l’opération, on fit un pansement à l’aide de charpie recouverte d’un liniment, composé d’huile et d’un jaune d’œuf, puis on

LA GRANDE OPÉRATION I 69

appliqua les compresses et le bandage, comme on le fait aujourd’hui.

Le pansement terminé, on replaça le roi dans son lit, et aussitôt « la porte lut ouverte à ce qu’on appelle la première entrée, c’est-à-dire aux personnes qui ont le droit d’entrer les premières au lever. Les autres n’entrèrent pas parce qu’il n’y eut pas de lever 1 ».

Dès qu’on connut l’heureuse issue de l’opération, ce fut une joie générale. On n’en revenait pas de la fermeté et de l’héroïsme du roi. Monseigneur et Madame, qui étaient à Paris, M. le Prince et M. le Duc, qui séjournaient à Fontainebleau, avaient été prévenus. Tous les courtisans étaient accourus. Chacun se flattait d’avoir sa fistule ; et ceux qui en étaient véritablement atteints demandaient aux chirurgiens de leur connaissance de leur faire Y opération du Roi.

« Il y a même eu des courtisans qui ont choisi Versailles pour se soumettre à cette opération, écrivait Dionis, parce que le roy s’informait de toutes les circonstances de cette maladie. Ceux qui avaient quelque petit suintement ou de simples hémorrhoïdes ne différaient pas à présenter leur derrière au chirurgien, pour y faire des incisions. J’en ay vu plus de trente qui voulaient qu’on leur fît l’opération et dont la folie était si grande qu’ils paraissaient faschez lors-

* Mercure galant, 1686, p. 329-33o„

LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRE

qu’011 les assurait qu’il n’y avait point nécessité de la faire l. »

Les premiers jours qui suivirent l’opération, tout alla bien. Les pansements étaient faits régulièrement, le malade ne souffrait pas, et la guérison s’annonçait prochaine. Mais soit que l’on se fût trop pressé de diminuer la grosseur de la mèche, soit pour tout autre motif, l’on s’aperçut, le quinzième jour, qu’une partie des bords s’était cicatrisée avant le fond, et que la fistule menaçait de reparaître de nouveau.

Le 6 décembre, on chercha à détruire, par quelques légers coups de ciseaux, cette cicatrisation trop rapide, mais sans obtenir le résultat désiré. Enfin, le lundi 7 décembre, c’est-à-dire vingt et un jours après la première opération, l’on fut obligé de débrider la nouvelle cicatrice, à l’aide de plusieurs incisions, et de mettre à nu le fond de la fistule 2. Ces débrideiiients furent très douloureux, mais le roi les supporta sans proférer une plainte. La cicatrisation fut rapide et, le 11 janvier 1687, soit cinquante-quatre jours après l’opération, l’auguste convalescent put effectuer sa première promenade dans l’orangerie de Versailles.

Louis XIV témoigna sa reconnaissance à ceux qui l’avaient opéré, avec cette largesse dont les tnonar-

1 Dionis, cité par Franklin, Les Chirurgiens (Paris, i8q3), p. i^f.

8 Le Roi. op. cit p. 71-72.

LA GRANDE OPÉRATION

ques font montre si voloritieis, quand l’argent sort de la poche de leurs sujets.

Le premier chirurgien fut le plus favorisé. Outre une gratification de 300.000 livres et le don de la terre des Moulineaux, il fut anobli quatre ans après et autorisé à s’appeler, au lieu de Félix Tassy, Félix tout court. Il fut, de plus, gratifié du titre d’écuyer. D’Aquin reçut 100.000 livres; Fagon, 80.000; Bessières, 40.000, et chacun des apothicaires, au nombre de quatre, 12.000 livres l.

Si nous nous sommes attardé à conter l’opération faite à Louis XIV, c’est qu’elle marque une date dans l’histoire de la chirurgie. Le procédé opératoire, mis pour la première fois en usage, n’a subi, jusqu’à nos jours, que de très légères modifications. Il a été un des premiers triomphes sur les doctrines rétrogrades des anciens.

Désormais on peut dire que s’ouvre une ère nouvelle : les barbiers vont faire place aux chirurgiens .

1 Laraye, le garçon de Félix, reçut, pour sa part, 4oo pisloles.

Mlic DE LA VALU ÈRE

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