LES TROIS FAVORITES DE LOUIS XIV
LES AMOURS DU GRAND ROI
Les accouchements clandestins de Mlle de La Vallière .
On a souvent conté les circonstances dans lesquelles Louis XIV s’éprit des charmes de Mlle de La Vallière. Le roi qui se trouvait à Fontainebleau, sortant un jour pour une promenade avec Beringhem, le comte de Guiche et Monsieur, voit passer trois jeunes filles attachées aux princesses. Une curiosité frivole le pousse à écouter derrière les charmilles leur conversation : celle-ci, très animée, portait sur les seigneurs de la cour, et les trois jeunes personnes énuméraient ceux qui dansaient avec le plus de grâce. Quand ce fut le tour de M1!e de La Vallière, elle dit, avec la naïveté d’un cœur qui ne sait plus se contraindre, que le roi effaçait tout par son air de no^ blesse, mais que la couronne le gâtait, puisqu’on ne pouvait l’aimer. Une telle parole retentissant aux
1E CABINET SECRET DE iAllSTOIRÉ
oreilles d’un monarque peu habitué aux compliments désintéressés, on s’explique qu’il n’y soit pas resté insensible.
D’autres placent le lieu de la scène soit dans le parc de Versailles, soit dans celui de Vincennes. Le roi s’étant plaint de sa santé, devant Mlle de La Vallière, celle-ci en parut très affligée. Elle le témoigna peut-être avec un accent de tendresse ou une timidité émue, qui put frapper celui que cela intéressait, sans qu’il y eût, de la part de la jeune fille, ni calcul, ni arrière-pensée K
Un écrit satirique du xvne siècle donne une version qui diffère peu de la précédente. Le roi ayant été chez Madame, qui était malade, s’arrêta dans l’antichambre avec Mlle de La Vallière, à laquelle il parla longtemps et dont l’esprit le charma ; il y retourna le jour suivant, et pendant un mois de suite.
Comme le roi cherchait l’occasion de découvrir son amour, parce qu’il en était fort pressé, il la trouva. Il n’eut pas grand’peine à vaincre un cœur déjà blessé. Ce fut à Versailles, dans le parc, qu’il se plaignit que, depuis dix ou douze jours, sa santé n’était pas bonne. Mlle de La Vallière en parut affligée elle lui témoigna1 2. La suite aisément se devine...
1 Cf. Revue de V Histoire de Versailles . et de Seine-et-Oise, août 1904, article de M. Ch. Bonnet.
2 II. Duclos, MUe de La Vallihre et Marie-Thércse d'Autriche , femme de Louis XIV , Paris, 1890.
fcES AMOURS DU GRAND RÔ| ï 7&
Des amours du grand Roi avec Mlle de la Vallière naquirent quatre enfants K
1 Mlle de La Vallière était— elle jolie ? Les avis de ceux qui ont pu la voir de près sont là-dessus très partagés. Les femmes, dont l’opinion en telle matière n’est pas suspecte, se prononcent généralement en sa faveur. « Mn° de La Vallière, écrit Mlle de Montpensier, était bien jolie, fort aimable de sa figure, quoiqu’elle fût un peu boiteuse ; elle dansait bien, était de fort bonne grâce à cheval, l’habit lui en seyait fort bien ; les justaucorps lui cachaient la gorge, et les cravates la faisaient paraître plus grasse ; elle faisait des mines fort spirituelles. »
La Palatine, la grande médisante, en parle aussi favorablement : « Ses regards, dit-elle, avaient un charme inexprimable ; elle avait une taille fine, tout son maintien était modeste, elle boitait légèrement, mais tout cela ne lui allait pas mal. »
Par contre, à en croire Gonrart, Mme Duplessis-Bellière aurait dit en 1 66 1 : « Je ne puis sortir de colère, lorsque je songe que la pe< tite demoiselle de La Vallière a fait la capable avec moi. Pour captiver sa bienveillance, je l’ai assurée sur sa beauté qui nest pourtant pas bien grande ». Mémoires sur Fouquet , par Ciiéruel, t. II, p. iy3iy4. « Cette demoiselle ne me parut point belle, dit à son tour Olivier d’Ormesson, qui venait de voir Mlle de La Vallière à Saint- Germain, le 27 janvier ï666 ; elle a les yeux fort beaux et le teint, mais elle est décharnée, les joues creuses, la bouche et les dents laides (ce que Bussy-Rabutin insinue aussi), le bout du nez gros et le visage fort long. En vérité, je fus surpris de la trouver si peu belle. » Journal d’Olivier d'Ormesson , t. II, p. 442.
Les portraits peints nous renseignent-ils mieux ? Hormis celui de Versailles, le seul qui paraisse être du temps, ils ne nous font guère connaître la physionomie de Mu® de La Vallière. D’après le portrait cité, Melle de La Vallière semble avoir eu les yeux saillants, fendus en amande. Quoiqu’ils passent généralement pour bleus, ses yeux paraissent, sur le portrait, bruns avec des cils et des sourcils blonds. Les cheveux sont blonds et abondants, les sourcils élevés ;
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L’histoire ne nous a conservé le nom que des deux qui survécurent : Mlle de Blois, née le 2 octobre 1666, et le comte de Vermandois, venuau monde, jour pour jour, un an plus tard. Elle est presque muette sur les deux premiers nés, qui avaient, du reste, succombé peu de temps après leur naissance.
En 1663, s’était manifestée la première grossesse de la favorite royale. A la cour, on n’ignorait rien des relations du jeune souverain avec la demoiselle d’honneur de Madame, mais le secret était si bien gardé qu’au dehors il n’avait point transpiré. Louis n’avait mis dans la confidence qu’un homme, « d’une sûreté inébranlable, un homme de confiance, bon valet qui ne songeait qu’à le. servir» S Jean-Baptiste Colbert, qui, pour la circonstance, joua un rôle dont sa dignité ne semble pas s’être offensée 2.
un beau menton, un peu fort ; le nez droit, un peu fort aussi ; h bouche légèrement épaisse. Les traits sont réguliers et un peu mous ; la peau blanche ; la chair un peu molle des tempéraments lymphatiques. (II. Duclos, op. cit.).
1 Mémoires de l’abbé de Choisy , t. I, p. no.
2 Un apologiste de Colbert, M. P. Clément, convient, malgré toute l’admiration qu’il professe pour son héros, que celui-ci avait été obligé, « pour se raffermir au pouvoir, où il s’étonnait sans doute encore lui-même d’être arrivé, de se prêter aux plus intimes confidences du roi, de servir, de favoriser ses amours. » C’est Colbert qui intervenait, comme nous allons le dire, entre le roi et la favorite ; c’est lui qui fut chargé de ramener la duchesse à Versailles, la première fois qu’elle se retira dans un couvent de Chaiilot,
LES AMOURS DU GRAND ROI
En guerre avec le duc de Lorraine, le Roi avait dû partir précipitamment pour Marsal, laissant sa maîtresse dans une position qui ne laissait pas de lui causer du souci ; c’est alors qu’il s’était ouvert à Colbert du service qu’il attendait de sa fidélité.
Il se trouvait précisément que Mme Colbert, bourgeoise de bon renom, était quelque peu compatriote de M1Ie de La Vallière : elle était, en effet, originaire du Blésois, où elle avait pu connaître les La Vallière ou les Saint-Remi. Mais si la préférence du Roi s’était portée sur elle, c’est quelle était « experte en nourriture d’enfants », en ayant élevé pas moins de sept pour son propre compte L Au surplus, ce ne pou-
C’est encore Colbert qui fut plus tard chargé de mettre à la raison M. de Montespan, qui « avait menacé de voir sa femme ».
M. Clément prétend qu’il ne faut pas juger les frasques royales avec les idées du xixe siècle. « Il n’y a pas lieu de s’étonner, dit ce censeur indulgent, de cette condescendance d’un des ministres les plus austères pour les faiblesses du roi, à une époque où Louis XIV se montrait publiquement dans le même carrosse avec Marie-Thérèse, La Vallière et la Montespan, pendant que le peuple disait tout bas, en les voyant passer : Voilà les trois reines ; où il faisait légitimer tous ses bâtards par le Parlement, etc... Il faut, conclut M. Clément, que le roi eût eu jusqu’à un certain point pour complices les idées et les mœurs de son temps ».
Sans être plus rigoriste qu’il ne convient, nous ne pouvons nous empêcher de déplorer le triste rôle que joua, dans cette circonstance, le plus grand ministre du plus grand de nos rois. Heureusement, « ces services d’intérieur » n’ont tenu que peu de place dans la vie de J. -B. Colbert.
1 Lair, Louise de la Valliere et la jeunesse de Louis XIV , p. 122.
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vait être qu’une dame de bon conseil, et nous devons croire qu’on l’estimait généralement fort sensée, car elle était recherchée de tous, voire même de Mazarin, qui avait engagé ses nièces à ne pas se priver de ses bons offices.
11 fut donc entendu que Colbert servirait d’intermédiaire, nous n’osons employer un mot plus brutal, entre le roi et la favorite ; pendant deux mois que dura l’expédition, Colbert fut chargé de recevoir et de transmettre les lettres échangées entre les amoureux.
Revenu à Paris, le Roi s’inquiéta d’assurer à sa maîtresse tous les soins que comportait son état. Ce fut encore à Colbert qu’il eut recours dans cette délicate circonstance ; c’est lui qu’il chargea de lui trouver un asile discret, où il pût abriter sa liaison et le fruit qui allait en résulter. Un seigneur du nom de Brion, que tourmentaient beaucoup plus des besoins d’argent que des scrupules, avait fait construire, dans le jardin du Palais-Royal, du côté où se trouve aujourd’hui la rue Richelieu, à la hauteur de l’ancienne rue des Bouchers, une de ces maisons de plaisance qu’on appela plus tard des Folies . Pour mieux cacher cet accouchement, le Roi donna à Mlle de La Vallière le palais Brion, et « la tira par ce moyen de l’appartement des filles de Madame, du nombre desquelles elle était » h
* Bien qu’elle eût logis au château, M11* de La Vallière ^osséd&U
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Il fallut de suite s’occuper de trouver une fille, <t pour servir de femme de chambre, en qui on pût se confier ». Colbert fixa son choix sur la demoiselle Du Plessis. « Tous les linges et généralement toutes les choses nécessaires pour cela » furent apprêtés, probablement par Mme Colbert, et introduits dans le palais Brion, « sous prétexte de hardes » h appartenant à la Du Plessis. Pour la nourriture de l’enfant, Colbert en avait chargé les nommés Beaucliamp et sa femme, anciens valet et servante de sa famille, qui demeuraient « dans la rue aux Ours, sur le coin de la rue qui tourne derrière Saint-Leu-Saint-Gilles » ; auxquels, — ajoute-t-il dans sa narration — « j’ai déclaré pour secret qu’un de mes frères, ayant fait un enfant à une fille de qualité, pour sauver son honneur, j’étais obligé de prendre soin de l’enfant et de leur en confier la nourriture, ce qu’ils ont accepté avec joie. »
Entre temps, le Roi lui avait écrit divers billets
à Versailles, rue de la Pompe, un petit pavillon, qui subsiste encore. Plus élégant que l’hôtel Brion, il n’en avait pas l’importance. Cette demeure, élevée à .l’amour, subit d’étranges fortunes. À la Révolution, elle servit de tribunal, puis de prison, et même, en 1792, une populace sanguinaire y égorgea un grand nombre de prisonniers royalistes (Lair, op. cit.).
1 Les passages guillemelés sont extraits d’un manuscrit de Colbert, intitulé : Journal fait par chacune semaine de ce qui s est passé qui peut servir à Vhistoire du Roi, du 14 avril 1663 au 7 janvier 1665; reproduit par la Revue rétrospective , de Taschereau, t. IV, p. 25 1 et, suivantes.
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sur cette affaire, « lesquels, dit-il, j’ai presque tous brûlés ; j’en ai gardé entre autres deux, lTm par lequel Sa Majesté me donne avis d’un accident survenu à la dite demoiselle (c’est de La Vallière qu’il s’agit), et l’autre par lequel il m’ordonne que le sieur Boucher 1 se trouve prêt ».
1 Nous n’avons pas trouvé de notice biographique sur Bouclier, autre que celle-ci, extraite de l’ouvrage du D1' Witkowski : Accoucheurs et sages-femmes célébrés ; encore ne répondrions-nous pas que c’est bien du même Bouclier qu’il s’agit, dans les lignes qui suivent :
« François Boucher ou Bouchet, gendre de La Cuisse, fut aussi en réputation. Il se tenait dans une garde-robe à côté de la chambre où Marie-Thércse d’Autriche accouchait, pour la secourir en cas de nécessité ; « et même, dit Dionis, à la naissance de Monseigneur, il examina en quel état étoit l’enfant, sans que la reine s’en aperçut. »
Dans ses Mémoires sur les grands jours d' Auvergne, Fléchier a consacré à cet accoucheur quelques lignes qui ne sont pas dépourvues d’ironie. Boucher avait été appelé par le président de Novion pour les couches de sa fille, Mme de Ribeyre : « Toutes les dames faisaient leur cour en ces occasions et à M. le président et à l’accouchée, et même à M. Boucher qui reçut ici des honneurs extraordinaires. La ville le visita et lui fit des présents, comme on fait aux personnes qu’une grande dignité ou quelque grand emploi rendent considérables aux provinces. Tout le monde le regardoit comme une personne vénérable et la pauvre petite Faculté de médecine et de chirurgie de Clermont lui rendoit ses très humbles hommages. On l’appela par honneur à plusieurs consultations, et M. de Novion le traita toujours avec toute la civilité qu’il croyoit devoir à un homme qui venoit de Paris pour son service, et qui quittoit des pratiques qui pouvoient lui être fort importantes. Il fut défrayé de ses voyages, il eut 1.800 francs ; il remporta plusieurs présents, et tout cela n’empêcha pas qu’il se plaignit un peu de son voyage. Mme de Fleury, sœur de M. Talon, qui était accouchée depuis un
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Le sieur Boucher était l’accoucheur, peut-être désigné par Colbert, mais à coup sûr agréé par le Roi, Le mot sieur , que nous soulignons à dessein, ne laisse aucun doute sur le sexe de Boucher, et c’est pourquoi nous ne nous expliquons guère comment un érudit, d’ailleurs très estimable, s’est risqué à écrire que « ce fut une sage-femme, du nom de Marguerite Boucher, qui accoucha Mlle de la Vallière » 4.
L’erreur ayant été mise au compte de Mlle de Montpensier, nous ne pouvons mieux faire que de citer le fragment des Mémoires auquel il a été fait allusion et qui nous a paru appeler une autre interprétation.
J’ai ouï conter bien des fois, écrit Mlle de Montpensier, que, comme La Vallière était en mal d’enfant, Madame passa au travers de sa chambre pour aller à la messe à la Sainte- Chapelle ; on cacha Boucher qui l’accouchait. Elle dit à Madame: « J’ai la colique que je me meurs! » Et quand Madame fut passée, elle dit à Boucher : « Dépêchezvous, je veux être accouchée devant qu’elle revienne ». C’était un samedi; on joua dans sa chambre jusqu’à minuit. Elle mangea comme les autres à médianoche, avait la tête découverte tout comme si elle n’eût point accouché le matin 2.
Le passage est assez explicite, ce nous semble,
mois, n’eut aucun regret de n’avoir employé qu’une bonne femme, qui passe pour très habile en son métier et qui n’est point du tout difficile à contenter. »
1 Le Dr Mattéi, dans l’ Union médicale , 1861, n° 77, s’en référant à Delacoux, Biographie des sages-Jemmes (Paris, i834), P- 4 L
2 Gité par Witkowski, Les Accouchements à la Cour, p, 188,
mais nous pouvons l’appuyer d’une autre autorité qui, pour cette question d’identité, méritait qu’on l’invoquât. La version de M.d’Ormesson est bien quelque peu romanesque dans les détails, mais, pour le fond de l’histoire elle-même, elle s’accorde tellement avec la réalité des faits, tels que le journal officiel, tenu par Colbert, nous les a déjà révélés, qu’il n’y a pas lieu d’en suspecter la véracité.
Je veux écrire ici une liisloire qui se débile partout et qui peut être de conséquence, narre le grave conseiller d’Ormcsson. Le mardi 18 décembre i663, la marquise de Villeroy, étant près d’accoucher, pria Boucher de ne pas s’engager ailleurs, ou au moins de faire savoir où il serait afin qu’on le pût trouver. L’on dit que Bouclier, le mercredi matin, étant arrivé chez Mme la marquise de Villeroy, après s’être fait chercher toute la nuit, dit que cette nuit-là, étant chez lui, on l’étoit venu quérir dans un carrosse; que y étant entré, on lui avoit bandé les yeux, et que, après un demiquart d’heure de marche fort vite, il étoit entré dans une maison où, ayant monté un escalier les yeux bandés, il avoit été introduit dans une chambre où, ayant eu les yeux débandés, il vit une dame au lit, masquée, ayant dix ou douze personnes auprès d’elle démasquées, le lit et les tapisseries couverts de draps, et qu’ayant heureusement délivré cette dame, l’on lui rebanda les yeux, on le remit dans le carrosse et on le ramena chez lui, après avoir été payé honnêtement 1
Mlle de Montpensier parle ici de la troisième couche de la duchesse ; nous y revenons plus loin*
1 Journal d'Ormcsson , t. II, p. C9 et suiv.
LES AMOURS DU GKAND UOl
Il n’est question de rien de tout cela dans le Journal de Colbert, qui, lui, ne s’embarrasse pas d’une inutile phraséologie et rapporte simplement que « le mercredi 19 décembre 1663, à trois heures et demie du matin, Mllc de La Vallière est accouchée d’un garçon, trois jours après la pleine lune du même mois de décembre qui avait été le quatorzième ».
a Un moment après l'accouchement », poursuit Colbert, Boucher avait fait savoir « que c’était un fils, et l’heure qu’il était né, par un billet de sa main. Le même jour, 19 décembre, à six heures du matin, le dit Boucher a apporté l’entant à travers le jardin du dit Palais-Royal, et l’a remis par mon ordre entre les mains du dit Beauchamp et sa femme, qui ni attendaient au carrefour vis-à-vis l’hôte.1 de Bouillon. »
Pendant ce temps, le Roi était parti pour la chasse, non sans avoir laissé ses instructions à Boucher, qui lui devait mander des nouvelles par Colbert. Le soir même, parvenait ce billet de l’accoucheur à l’intendant : u Nous avons un garçon qui est très fort. La mère et l’enfant se portent bien, Dieu merci. J’attends les ordres » l. Les ordres, on a vu quels ils étaient : enlever au plus vite l’enfant à la mère, et le remettre en lieu sûr.
Le même jour, 19 décembre, le nouveau-né était porté à Saint-Leu et baptisé sous le nom de Charles,
1 Ms. de Colbert, précité.
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« fils de M. de Lincour et de damoiselle Elisabeth du Beux ». L’acte était signé de « Gury Focard,dict de Beauchamp, chez qui est ledit enfant », Clémence Pré, son épouse, et D. Lecouteulx.
Le septième jour de janvier 1665, « le dernier quartier de la lune ayant été le sixième», Mllc de La Vallière accouchait d’un second fils, à midi précis. a Le même ordre a été observé qu’au précédent : pour le secret que le Roi a voulu garder, le sieur Boucher, qui l’avait servie en son premier accouchement, l’a encore servie en celui-ci ; pour cet effet, il est entré dans le Palais-Royal par la porte de derrière du jardin » h
Le soir même, à neuf heures, Colbert attendait qu’on lui remît l’enfant inavoué. Celui-ci arrivait aux bras d’un valet de chambre, passait entre ceux de Boucher et de Colbert, alternativement, et était apporté, par eux, jusqu’à l’hôtel de Bouillon. Là on le confia à un sieur Bernard, mari d’une demoiselle Du Coudray, qui avait été, ainsi que cette dernière, au service de Colbert.
Le 8 janvier, c’est-à-dire le lendemain, l’enfant était porté sur les fonts baptismaux, en l’église Saint-Eustache, et l’acte de baptême était dressé en ces termes :
Du 8 janvier i665, jeudi, fut baptisé Philippe, fils de
x Lair; o/), cit%
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Françoise Derssy, le bourgeois et de Marie Bernard, sa femme demeurant rue Montorgueil. Le parrain, Claude Tessier, pauvre ; la marraine Marguerite Biet, fille de Louis Biet, bourgeois.
Signé L. Biet.
Philippe et Charles, son aîné, ne vécurent pas plus d’un an. Celui des deux qui avait survécu à l’autre mourut, presque subitement, de la frayeur qu’il avait ressentie d’un coup de tonnerre, écrit Mademoiselle dans ses Mémoires, et elle ajoute assez malignement que « cette peur ne convenait pas au üls d’un roi ».
M. d’Ormesson dit, de son côté, que MIIe de La Vallière avait déjà perdu un garçon et une fille. Dans un libelle composé avant 1666, il est également parlé d’une fille de Mlle de La Vallière. Mais le témoignage de Mlle de Montpensier, et surtout celui de Colbert contredisent ces assertions, et ils ont à nos yeux une tout autre valeur que les racontars de M. d’Ormesson et d’un libelliste à gages.
Trois mois ne s’étaient pas écoulés depuis la mort de son second fils, que Mlle de La Vallière était reprise des douleurs de l’enfantement.
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Elle së trouvait alors à Vincennes, où la cour s’était installée dès le 19 août (1666). La maîtresse du Roi occupait une chambre qui servait de passage aux grands appartements. « C’est là qu’il lui fallut s’aliter, appeler le médecin, maîtriser sa douleur pour ne pas laisser éclater sa honte » h
L’enfant venue à bien (c’était une fille, celle qui plus tard devait s’appeler Mlic de Blois), on s’empressa de la ravir, à sa mère. Celle-ci, voulant cacher à la reine l’offense qu'elle lui faisait dans son propre palais 2, commanda de remplir sa chambre de plantes et de fleurs, sans se préoccuper de leurs odeurs meurtrières pour une femme en son état; elle se para, reçut des visites, et donna à dîner. Ce second supplice, pire que le premier, dura douze heures.
Pendant ce temps, le Roi, parti pour Versailles, visitait, chemin faisant, dans la rue Quincampoix, une manufacture de point de France !...
Il était dit que l’infortunée duchesse accoucherait toujours dans la douleur — et dans le mystère.
En 1667, le vendredi 2 octobre, elle était prise, se
4 Lair, Louise de La Valliei\
2 D'aucuns ont dit que Marie-Thérèse avait pris sa rivale auprès d’elle, c par complaisance pour le Roy », mais que la reine, comme a reine-mère, ne l’avait pas pour cela en plus haute estime. Marie-Thérèse, qui ne savait qu’imparfaitemont notre langue, se servit meme, parlant de la maitresse de son volage époux, d’une expression assez brutale (V. la note G de Y Histoire du Palais-Royal} a ln suite de l 'Histoire amoureuse des Gaules , t. II, p. 3).
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trouvant à Saint-Germain, des tranchées prémonitoires, et comme jadis à Vincennes elle dut étouffer ses cris. Elle accoucha le lendemain d’un fils, qu’on emporta sans lui laisser le temps de le caresser. « Tout le monde soupçonna ses couches; on le sut, et elle vouloit qu’on n’en eût rien appris » L
Cet enfant de l’amour 11e fut reconnu que deux ans plus tard, le 20 février 1669, et légitimé sous le nom de Louis, comte de Vermandois .
Sur la naissance de ce quatrième enfant adultérin, nous 11e possédons pas d’autres détails, que ceux publiés, d’après la France Galante, par le verbeux Touchard-Lafosse, dans ses divertissantes Chroniques de VŒU-de-Bœuf. Nous 11’oserions nous porter garant de la vérité de son conte.
Nous avons à la Cour, écrit Toucliard, du fruit nouveau, mais du fruit défendu, de celui que le malin fit manger à la première femme.
Le roi, plus paré que de coutume, était, il y a trois jours, avec M1 ll° de La Vallière ; Sa Majesté se préparait à Tune de ces douces prises de possession auxquelles, créatures résignées et soumises, nous nous prêtons souvent trop volontiers. Tout à coup, l’efFet d’une semblable cause, exercée il y a neuf mois, s’annonça de telle manière, que le prince dut suspendre sa galante tentative. Les choses allèrent si vite,
1 Mémoires de Mlle de Montpensier , édition de Maëstricht, t. V,
qu’en peu d’instants Louis XIV se trouva dans la plus embarrassante de toutes les positions. Il appela du monde par la croisée, et ordonna de faire venir en hâte Mmc de Montausier, Mrae de Choisi, ou n’importe qui, pourvu que ce fût une femme. On courut en même temps chercher une accoucheuse, car le Roi n’avait pas voulu que sa maîtresse songeât à recevoir les soins d’un homme de l’art, craignant sans doute que l’autel auquel sacrifiait son royal amour ne fût livré à de profanes regards.
Une nuée de dames serviables arriva, mais trop tard pour empêcher qu’une veste, brodée de perles et de pierreries, ne fût inondée des marques de l’événement. On trouva Sa Majesté tout en eau, soutenant de son mieux La Vallière qui, cramponnée au cou de son amant, déchirait, dans ses crispations, un collet de mille écus. Bientôt la jeune mère eut une douleur violente, que suivit un long évanouissement ; on la crut morte. — « Au nom de Dieu, s’écria le Roi fondant en larmes, rendez-la moi et prenez tout ce que j’ai. »
Ce tendre monarque était à genoux au pied du lit, pâle, défait, immobile, et poussant, de temps à autre, des cris lamentables qui arrachaient des pleurs aux dames et aux médecins que Sa Majesté avait, en désespoir de cause, ordonné de faire venir. Enfin, le résultat de ces longues douleurs parut : ce fut un petit garçon qui entra dans la noble famille de Henri IV par la porte bâtarde.
Nous ne savons si les médecins avaient été appelés, en désespoir de cause, comme le certifie avec une si belle assurance Touchard-Lafosse, mais, à nous en tenir au récit de la Grande Mademoiselle, Boucher
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avait été présent à cet accouchement, comme aux trois autres.
Ce qui est moins contestable, c’est qu’à dater de ce moment, le Roi cessa d’être amoureux de la duchesse. La véritable explication du revirement pourrait bien se trouver dans un méchant bruit qu’enregistra la Palatine : on avait fait croire au Roi que l’enfant (le comte de Vermandois) îï était pas de lui , mais de Laiizun.
Le retard qu’avait mis le Roi à le reconnaître, le peu de regret que lui inspira sa mort, donneraient assez créance à cette opinion. Mais, commue dit avec son habituelle franchise la Palatine, « il eût été à désirer que tous les bâtards du Roi eussent été à lui aussi sûrement que celui-là. Mme de La Vallière 11’était pas une maîtresse étourdie et volage..., c’était une personne tout à fait agréable, bonne, douce, tendre. Elle n’avait pas aimé le Roi par ambition, mais elle avait pour lui une passion sincère, et de sa vie elle n’a aimé personne si ce n’est lui. »
Mlle de La Vallière était retirée du monde et avait pris depuis quelques années îe voilé, quand on vint
lui annoncer presque coup sur coup la maladie, puis la mort de son dernier-né. Elle sut, dans une aussi pénible circonstance, maîtriser son émotion. A une amie, qui lui disait que les larmes la soulageraient, elle se contenta de répondre : « 11 faut tout sacrifier, c’est sur moi que je dois pleurer 1 ».
D’autres lui ont prêté cette réponse, qui, tout apprêtée qu’elle paraisse, n’en conserve pas moins un caractère de grandeur : a Lorsque j’aurai pleuré assez sa naissance, je songerai à pleurer sa mort 2 ».
La naissance du comte de Vermandois avait été fatale à sa mère. Depuis cet événement, chaque jour rapprochait la favorite d’une séparation définitive. A la suite de ses dernières couches, son embonpoint avait disparu, l’éclat de ses yeux s’était terni, son visage avait perdu sa fraîcheur ; elle n’avait plus rien de ce qui pouvait retenir un amant qui n’était plus épris.
Déjà boiteuse depuis son enfance, par suite sans doute d’une coxalgie de naissance 3, elle devint et
1 P. Clément, Réflexions sur la miséricorde de Dieu, de Mlle de La Vallière, t. II, p. 176.
2 Celte réponse a subi plusieurs variantes, suivant les auteurs qui Pont rapportée : Voltaire, Mme de Cajlus, le rédacteur du Journal de Verdun, etc.
3 On a beaucoup discuté sur le lieu de naissance de la favorite du Grand Roi. On l’a fait naître dans pas moins de cinq endroits, différents.
Les diverses cités qui la revendiquent invoquent, k l’appui do
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demeura presque percluse de tout un côté. Celte déchéance physique marqua le commencement de sa disgrâce. Une beauté plus altière avait subjugué les sens et le cœur du maître. Et comme tout finit et releur prétention, qui un débris d’hôtel, qui les ruines d’un castel, qui une maison seigneuriale. Le père de la favorite était gouverneur du château d’Amboise : il était naturel qu’Àmboise réclamât la première, mais rien ne vient à l’appui de cette tradition C’est ensuite Vaujours, situé à dix lieues de Tours, à quatre kilomètres de Château La-Vallière, ancien manoir féodal, qui montre avec orgueil aux visiteurs la chambre où serait née la future favorite. Vaujours fut bien la résidence de la duchesse quand le roi lui en eût fait don, mais, auparavant, elle n’y avait jamais séjourné; à plus orte raison, le château de Vaujours n’a pas été son berceau.
De ce qu’il a existé, à Blois, une famille La Vallière, il ne s’ensuit pas que la capitale du Blésois puisse traiter de compatriote la maîtresse du Grand Roi. On a dit encore que de La Vallière
était née dans le village de Reugny, dans le canton de Vouvray, arrondissement de Tours, où se trouvait, prétend-t-on, la demeure seigneuriale de la famille La Vallière ; mais il semble que ce soit plutôt à Tours même que celte famille aurait résidé. Elle habitait, dans cette ville, un magnifique hôtel, l’hôtel de la Crouzille, situé rue du Commerce, n° i, entièrement démembré aujourd’hui, et dont les anoiennes dépendances forment, en partie, la rue Ragueneau, derrière l’Hôtel de Ville.
L’acte de baptême de Mlle de La Vallière est, d’ailleurs, conservé dans le recueil des actes civils de la mairie de Tours. Et, comme dans la formule de l’acte, rien n indique que la cérémonie du baptême ait été ajournée pour un motif quelconque, il nous semble légitime de conclure que, selon toute vraisemblance, MUo de La Vallière est née dans la ville où elle a été baptisée. Si nous errons, au surplus, nous sommes en bonne compagnie, car c’est l’opinion la plus communément acceptée, à l’heure actuelle.
Voici, au surplus,|le texte même de l’extrait baptistaire, auque
commence par des chansons, il courut à cette occa* sion ce couplet frondeur :
On dit que La Vallière S’en va sur son déclin ;
Ce n’est que par manière Que le Roi suit son train.
Monlespan prend sa place,
Il faut que tout y passe Ainsi, de main en main.
nous venons de faire allusion, et qui a été publié jadis par la Revue rétrospective , de Taschereau :
« Le 7e jour d’août 1 644, a été baptisée Françoise-Louise, fille de « messire Laurent de La Baume Leblanc, chevalier, seigneur de La « Valière (sic), capitaine-lieutenant de la mestre-camp de la cavaîe- « rie légère, et de dame Françoise Le Proux, ses père et mère ; fut « parrain Pierre Leblanc, écuyer, sieur de La Roche, conseiller du « Roi et président au siège présidial de cette ville, et la marraine « Dame Louise La Baume Leblanc, veuve de messire Michel Dou- « rard, chevalier, seigneur de Roux, capitaine d’une compagnie de « chevau-légers, » Signé Leblanc; L. de La Baumb Leblanc: « Laurent de La Baume Leblanc et Chauffoüx.
Le premier accoucheur à la Cour de France . Les couches et la mort de Mmo de Montespan •
Avant la fin du xvne siècle, les matrones 1 étaient seules chargées de l’accouchement des reines de France et des princesses de sang royal. Les médecins et chirurgiens de la Cour se tenaient dans une pièce voisine pendant le travail, mais on ne cite pas de cas où ils aient dû intervenir.
Marie de Médicis, femme de Henri IV, avait pris pour accoucheuse Louise Bourgeois. Anne d’Autriche, femme de Louis XIII, avait été assistée par Mme Péronne, et enfin Marie-Thérèse d’Autriche, femme de Louis XIV, se serait, dit-on 2, servie de Marguerite Boucher.
1 Sur les sages-femmes au xvn® siècle, M. le Docteur Le Maguet dorme toutes les informations désirables, dans son excellente thèse de doctorat : Le monde médical parisien sous le Grand Roi. Paris, Maloine, 1899.
2 C’est, du moins, ce que prétend M. Le Roi ; mais n’aurait il pas fait confusion entre la sage-femme Marguerite Bouclier et l’accoucheur de ce nom, François Boucher ?
194 le cabinet secret de l’histoire
La Dauphine, Victoire de Bavière, étant d’une santé particulièrement délicate, les plus grandes précautions lui furent imposées durant sa grossesse.
Le Roi, qui désirait ardemment un petit-lils, dut surtout se préoccuper du moment de l’accouchement. Il est probable que Louis XIV consulta ses médecins sur cet important sujet, et parmi eux, celui qu’il honorait de toute sa confiance, l’illustre Fagon, Fagon, médecin de Mme de Montespan, recommanda au Roi l’accoucheur Clément, dont il vanta les talents à ce point, que Louis XIV 11e voulut pas entendre parler d’un autre médecin pour délivrer la Dauphine.
Julien Clément peut donc être regardé comme le premier accoucheur en titre des princesses de la maison de Bourbon h Non seulement il accoucha
1 II ne serait pas certain que Clément ait été le premier accoucheur en titre des princesses de sang royal, si nous nous en rapportions à ce qu’a écrit le docteur Chereau :
.« Tout ce que je peux assurer, dit notre confrère, car j'ai dans mes cartons les états de maison de toute la famille royale sous Louis XIV, c’est que jamais il n’est question, sous le monarque, de charge en titre .d’accoucheur, charge faisant partie du commiltunus et des officiers domestiques de la maison royale. On trouve un premier médecin, un médecin ordinaire, huit médecins par quartier, une foule de médecins sans quartier, un médecin spagiriste, un premier chirurgien, huit chirurgiens par quartier, quatre apothicaires, quatre aides apothicaires, un apothicaire-distillateur, trois renoueurs, un opérateur-oculiste, deux opérateurs pour la pierre, un dentiste, neuf barbiers ; on chercherait en vain un accoucheur ayant bouche et livrée à la Cour , comme on disait alors. » Union médicale , 18G1, t. XI, p. 36.
de tous ses enfants la Dauphine, belle-fille de Louis XIV, mais il fut l’accoucheur de la duchesse de Bourgogne, de la reine d’Espagne, sœur de la duchesse de Bourgogne, qui mit âu monde trois fois de suite un prince, et de toutes les grandes dames de l’époque.
Après Clément, on ne voit plus que des accoucheurs à la Cour, au lieu et place des sages-femmes.
Sous Louis XV, Levret accouche la Dauphine. Sous Louis XVI, l’accoucheur Vermond délivre Marie- Antoinette. Sous le Premier Empire, dès que Marie- Louise devient grosse, Baudelocque est désigné pour l’assister, et comme il mourut bientôt après sa nomination, Antoine Dubois le remplaça auprès de l’impératrice. Sous Louis-Philippe, Moreau assistera la duchesse d’Orléans. Enfin, Paul Dubois fut nommé accoucheur de la Cour, dès que l’impératrice Eugénie manifesta les premiers symptômes de grossesse.
De ces personnages, les uns ont eu la charge sans le titre, comme Clément, Levret, Antoine Dubois, Moreau ; tandis que, pendant la Régence, sous la République et le Consulat, sous Louis XVIII, Charles X, et pendant les premières années du règne de Louis- Philippe, nommer un accoucheur, c’eût été donner le titre sans la charge : Paul Dubois fut peut-être le s ul oui eut l’un et l’autre-
ig6
LE CABINET SECRET DE l’iIISTOIRB
Cette digression nous a éloigné .de Clément, personnage obscur, mais qui, pour le seul fait d’avoir introduit les accoucheurs à la Cour par la grande porte, mérite qu’on n’ensevelisse pas son nom dans l’oubli. Clément a été, du reste, l’accoucheur le plus en vogue du xvne siècle, et cela vaut qu’on en parle. Il a eu, entre autres clientes de marque, Mme de Montespan, et ce n’est pas son moindre titre de gloire* On a bien aussi prétendu qu’il avait accouché la duchesse de La Vallière des enfants quelle eut de
Louis XIV, mais l’erreur est ici manifeste h
A l’époque du premier accouchement de Mlle de La Vallière, en 1663, Clément n’était pas même âgé de 15 ans (étant né à Arles en 1649), et, à la dernière, il en aurait eu à peine 18 : cela seul suffirait à démontrer qu’il n’a pu prêter son assistance à la favorite.
Ce qui est assez piquant, c’est que, comme nous l’exposons plus loin, il paraît y avcir eu confusion
1 L’erreur, commise par Astruc (Art d’accoucher > Paris, 1766, p. xxxviii), a été réfutée par le Dr Mattéi, dans un feuilleton do Y Union médicale , du 27 juin 1861.
avec Mme de Montespan, car tous les détails donnés par le médecin historien Astruc, et, après lui, par Sue 4, l’aïeul du romancier, sur le rôle joué en la circonstance par Clément, s’appliquent à souhait à la fille des Mortemart 2.
Julien Clément jouissait déjà d’une grande réputation,quand Fagon le désigna à l’attention deLouisXIV. Après avoir fait dans sa ville natale des études d’humanité et son apprentissage de chirurgie, il s’était rendu à Paris, où il était entré, en qualité de serviteur chirurgien, dans la maison du sieur Jacques Lefèvre, un des accoucheurs les plus fameux de son temps. Son zèle et son habileté lui gagnèrent bien vite la sympathie de son maître, qui lui accordait peu après la main de sa fille.
C’est à Barèges, où Fagon avait accompagné le duc du Maine 3, que le premier médecin du roi eut l’oc-
1 Dans ses Essais historiques sur Vart des accouchements, Sue le jeune dit que Clément accoucha la duchesse de La Vallière des enfants qu’elle eut de Louis XIV. « À son premier accouchement, écrit-il, comme elle souhaitait le plus grand secret, on conduisit Clément dans une maison où Mme de La Valière (sic) avait le visage couvert d’une coëfle, et où on prétend que le Roi était enveloppé dans les rideaux du lit qui le couvraient ». Ce n’est là qu’un conte, ainsi que le précédent chapitre l’a démontré,
2 V. l’article du Dr le roi, conservateur de la Bibliothèque de Versailles, paru dans Y Union médicale , du i3 août 1861 (n° 97), lequel reproduit un curieux récit de Bussy-Rahutin, extrait de son Histoire amoureuse des Gaules. Mais Bussy ne doit pas toujours être cru sur parole (Cf. Union médicale, 29 août 1861).
8 Le duc du Ma-ine était né avec un pied-bot. Le premier médecin
I98 LÉ CABINET SECRET DE l’hISTOIRE
casion d’apprécier ]es qualités du jeune maître eu chirurgie. Clément avait, grâce à ses efforts, conquis cette maîtrise qui consacrait ses talents. La Dauphine étant près du terme, Fagon se souvint de son protégé et en parla favorablement au Roi. Le témoignage si formel de Fagon fit un tel effet sur l’esprit du monarque, qu’il ne fut plus parlé de chirurgiens fort accrédités, qui n’oubliaient rien pour obtenir la préférence ; et le Roi s’en tint absolument à la recommandation de Fagon.
Le 30 août 1686, Clément se rencontra, au chevet de la Dauphine, avec un capucin, empirique très recherché, le père Ange, et un certain Caret, de Tournay, qui « arriva sur le soir, sentant si fort, et si parfumé que Mme la Dauphine ne put l’entretenir, le fit baigner et lui donna un habit neuf 1 ».
jugea qu’il fallait l’envoyer aux eaux de Barèges. On chercha une personne de confiance qui voulut bien servir de gardé à l’enfant. Louvois alla secrètement à Paris proposer cette mission à la veuve Scarron, qui l’accepta. Les lettres que celle-ci envoya au Roi dans cette circonstance lui plurent si fort que ce fut le commencement de leurs relations, nous ne disons pas de leur inlimité.
Quelques années auparavant, la veuve Scarron avait sollicité Louis XIV, pour obtenir de lui qu’on reportât sur sa tète les i.5oo livres de pension que touchait son mari de son vivant. Le Roi avait refusé obstinément et ce ne fut que plus tard, sur les instances de Mme de Montespan, qu’il lui accorda non pas i.5oo, mais 2.000 livres de revenu (V. à cet égard, les Mélanges historiques, satiriques. anecdotiques , de M. de B... Jourdain, t. I).
1 Daïngeau, cité par Chereaü ( Union médicale , 6 juillet 1861).
L’accouchement de la Dauphine 1 mit Clément en grande réputation. Dès ce jour, sa fortune fut faite. Les dames de la plus haute qualité, les bourgeoises un peu distinguées, « étant d’ordinaire les singes des dames du plus haut rang, ne voulurent pas, autant qu’il leur fut possible, avoir d’autre accoucheur que celui qui était du goût de la Cour. »
Quelques années après, Clément était appelé par trois fois auprès de la Reine d’Espagne, sœur de la duchesse de Bourgogne. Il reçut à la naissance trois princes de suite, à la grande satisfaction des heureux souverains.
« En l’année 1711, le roi Louis XIV, voulant dignement reconnaître les services que cet habile homme avait rendus à la famille royale, outre les gratifications qu’il avait déjà reçues de Sa Majesté, et, entre autres, la charge de premier valet de chambre de Mmc la duchesse de Bourgogne dont il avait été gratifié, il lui plut encore de lui donner des lettres de noblesse, lui enjoignant en même temps de ne pas laisser pour cela d’exercer sa profession, afin que les princesses de son sang, dont l’heureuse fécondité avait donné tant de princes et princesses à sa royale famille, ne fussent pas privées d’un secours si efficace pour en augmenter le nombre et que les dames les
1 L’accouchement, tant attendu de la Dauphine, eut lieu au mois d’août 1682 (Y. pour les détails le très attachant travail du Dr lb roi. Journal de la sanlé du Roi Louis XIV , p. 38o et suiv).
200 LE CAfeîNET SEfcRÈT DE l’hïSTOÏRE
plus qualifiées, ainsi que celles de tout autre état, en puissent aussi profiter dans l’occasion J. »
Clément continua encore quelque temps d’exercer son art, secourant les riches et les pauvres avec le même empressement, jusqu’au jour où les fatigues de sa profession l’obligèrent à prendre sa retraite. Il mourut le 8 octobre 1728, âgé de 80 ans, et fut inhumé dans l’église Saint-André-des-Arts, ainsi que l’atteste son acte de décès 1 2.
Le samedi neufvième octobre 1728, a été inhumé Mrc Jul. Ant. Jacques Clément, premier vallet de chambre de Mme la Dauphine, décédé du jour précédent en sa maison, rue Christine, âgé de 80 ans environ. Assistèrent Mre Alexandre Julien, conseiller du Roy en sa Cour du Parlement, seigneur de Feuillette, son fils ; Mre Claude-François de la Ville du Portault, Cer du Roy en sa Cour des aides, soussignés :
De la Ville du Portault
Clément de Feillet Clément.
Clément n’avait point eu d’enfant de son premier mariage. De son second étaient nés deux fils : l’aîné, conseiller du Roi en la Cour du Parlement de Paris ;
1 Les passages mis entre guillemets sont empruntés à une biographie de Clément, extraite du supplément de YIndex funereus, reproduit pour la première fois dans Y Union médicale, 1861, t. XI, p. 87 et suivantes.
2 II a été publié par Chereau, dans Y Union médicale , du 6 juillet 1861 (n° 81).
le cadet, revêtu d’une charge de conseiller au grand Conseil.
C’est aux bons offices de Clément que Louis XIV eut recours, quand Mme de Montespan fut grosse de ses œuvres.
M"8 de Montespan n’eut pas moins de sept, d’aucuns disent huit enfants de souche royale.
Le premier-né mourut à l’âge de trois ans, sans avoir été reconnu. Les quatre suivants, qui se succédèrent à de courts intervalles, furent : le duc du Maine, le comte de Vexin, Mlle de Nantes, Mlle de Tours. Puis vinrent le comte de Toulouse et Mlle de Blois, qu’il ne faut pas confondre avec la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière.
Les premières grossesses de Mme de Montespan furent soigneusement dissimulées à tous les regards. Quand elle ne pouvait faire autrement que de se montrer en public, Mme de Montespan revêtait une robe tellement ample et dont les plis étaient si ingénieusement disposés, qu’on était de suite prévenu dé ce qu’elle voulait trop bien cacher. « Quand elle prenoit une robe de ce genre, consigne, avec sa mali-
202 LÉ CABINET SECRET DE l’hiSTOIRÈ
gnilé ordinaire, Madame, duchesse d’Orléans, c’étoit comme si elle avoit écrit sur son front quelle étoit grosse ; chacun disoit à la Cour: Mme de Montespan a mis sa robe volante, elle est donc grosse. »
Ces robes avaient été, par antiphrase, appelées des innocentes.
Une robe de chambre, étalée amplement,
Qui n’a point de ceinture et va nonchalamment.
Pour certain air d’enfant qu’elle donne au visage Est nommée innocente et c’est du bel usage,
écrivait Boursault dans ses Mots à la mode.
Celui qui nous renseigne le mieux sur la grossesse de la Montespan, est encore ce méchant bavard de Bussy-Rabutin, dont il ne faut accueillir les dires qu’avec précaution, mais qui écoutait assez souvent aux portes pour être bien renseigné. Voici comment Bussy 1 conte la naissance du duc du Maine (31 mars 1670) ; on n’est pas obligé de le croire, mais on ne saurait méconnaître que sa chronique est d’une piquante saveur. Nous lui cédons la parole.
Quelque temps après que M. de Montespan fut exilé dans ses terres par ordre du Roi, pour avoir donné un soufflet à Mme de Montespan qui, ayant pris goût aux caresses du roi, ne pouvoit plus souffrir celles de son mari et ne lui vouloit plus rien accorder, Madame sa femme devint grosse; et quoi -
1 Dans la France Galante , publiée à la suite de V Histoire amou reuse des Gaules , de Bussy-Rabutin.
qu’elle s’imaginât bien que tout le monde savoit ce qui se passoit entre le Roi et elle, cela n'cmpccha pas qu’elle n’eût de la confusion qu’on la vît en l’état où elle étoit. Cela fut cause qu’elle inventa une nouvelle mode qui étoit fort avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut de s’habiller comme les hommes, à la réserve d\inc jupe sur laquelle, à l’endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l’on faisoit bouffer le plus qu’on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre.
Cependant, le temps des couches de cette dame approchant, le Roi se retira à Paris où il n’alloit que rarement, espérant qu’elle y pourroit accoucher plus secrètement que s’il demeuroit à Saint-Germain, où il avoit coutume de demeurer.
Le terme venu, une femme de chambre de Mme de Montespan, en qui le Roi et elle se confiaient particulièrement, monta en carrosse, et fut dans la rue Saint-Antoine chez le nommé Clément, fameux accoucheur de femmes, à qui elle demanda s’il vouioit venir avec elle pour en accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps que, s’il vouioit venir, il falloit qu’on lui bandât les yeux, parce qu’on ne désiroit pas qu’il sût où il alloit. Clément, à qui de pareilles choses arrivoient souvent, voyant que celle qui le vcnoit quérir avoit l’air honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien que de bon, dit à cette femme qu’il étoit prêt à faire tout ce qu’elle voudroit ; et s’étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec elle, d’où étant descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris, on le conduisit dans un appartement superbe où on lui ôta son bandeau.
On ne lui donna pas, cependant, le temps de considérer
20l\ LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE
le lieu ; et devant que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la chambre éteignit les bougies ; après quoi le Roi, qui s’étoit caché sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. Clément lui répondit qu’il ne craignoit rien, et, s’étant approché, il tâta la malade: voyant que l’enfant n’étoit pas encore prêt à venir, il demanda au Roi qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils étoient étoit la maison de Dieu, où il n’étoit pas permis de boire ni de manger ; que pour lui, il avoit grande faim, et qu’on lui feroit plaisir de lui donner quelque chose.
Le Roi, sans attendre qu’une des deux femmes qui étoient dans la chambre s’entremit de le servir, s’en fut en même temps lui-même à une armoire, où il prit un pot de confiture qu'il lui apporta ; et, lui étant allé chercher du pain d’un autre côté, il le lui donna de même en lui disant de n’épargner ni l’un ni l’autre, et qu’il y en avoit encore au logis. Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroit point à boire. Le Roi fut quérir lui-même une bouteille de vin dans l’armoire, avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups, l’un après l’autre coup. Comme Clément eut bu le premier, il demanda au Roi s’il ne boirait point bien aussi ; et le Roi lui ayant répondu que non, il lui dit que la malade n’en accoucheroit pourtant pas si bien, et que, s’il avoit envie qu’elle fût délivrée promptement, il falloit qu’il but à sa santé.
Le Roi ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours ; et, ayant pris dans ce temps-là une douleur à Mm0 de Montespan, cela rompit conversation. Cependant elle tenoit les mains du Roi qui l’exhortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque moment à Clément si l’affaire ne seroit
pas bientôt faite. Le travail fut assez rude, quoiqu’il ne fut pas bien long ; et M,ne de Montcspan étant accouchée d’un garçon, le Roi en témoigna beaucoup de joie ; mais il ne voulut pas qu’on le dise sitôt à Mmo de Montespan, de peur que cela fut nuisible à sa santé.
Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le Roi lui versa lui-même à boire ; après quoi, il se remit sous le rideau du lit, parce qu’il falloit allumer de la bougie afin que Clément vit si tout alloit bien avant de s’en aller. Clément ayant assuré que l’accouchée n’avoit rien à craindre, celle qui l’étoit allée quérir lui donna une bourse où il y avoit cent louis d’or. Elle lui rebanda les yeux après cela ; puis, l’ayant fait remonter en carrosse, on le ramena chez lui avec les mêmes cérémonies ; je veux dire après qu’on lui eut fait faire plusieurs tours dans Paris, comme on avoit fait en l’amenant.
A peine le nouveau-né avait-il ouvert les yeux à la lumière qu’on envoyait chercher la veuve Scarron, dont la Montespan avait fait la connaissance chez la maréchale d’Albret. La complaisante veuve emporta l’enfant, le cacha dans son écharpe, se cacha ellemême sous un masque et, prenant un fiacre, revint à Paris avec son précieux fardeau Mme de Caylus, qui nous fait connaître ces menues précautions, ajoute ce trait au tableau : « Combien de
1 Y. sur le rôle joué par Mme de Maintenon, un très attachant opuscule : La Révocation de VEdil de Nantes et Mme de Maintenon , sa vie , son caractère , son influence , par César Pascal (Paris, E. Denlu, i885), principalement aux p. 20 et suivantes.
ao6 le cabinet secret de l’histoire
frayeur n’avait-elle pas que cet enfant ne criât I *
La veuve Scarron aspirait déjà à jouer le premier rôle et ses intrigues lui réussirent assez bien, puisqu’elle arriva plus tard à supplanter son amie, la favorite du jour, et à devenir reine à son tour et non pas reine de la main gauche, mais reine véritable, épouse du Roi devant Dieu.
Le 20 juin 1872, naissait le troisième enfant irrégulier de Louis XIV et de Mme de Montespan. C’est Lauzun, l’homme de toutes les besognes, des plus agréables comme des moins délicates, qui prit le futur comte de Vexin dans son manteau et courut le déposer dans le carrosse de l’obligeante veuve Scarron, qu’on avait osé faire venir jusque dans la chambre de la patiente.
On avait envoyé chercher Clément, en prenant les mêmes précautions qu’au précédent accouchement, mais on lui donna cette fois deux cents louis, tandis qu on ne lui en avait donné que cent la première fois.
h on observa toujours la même chose tant que l’on eut besoin de lui, ayant eu jusqu’à quatre cents louis d’or pour le quatrième enfant dont il accoucha Mme de Montespan. Mais soit que cela parût violent à cette dame, qui naturellement est fort ménagère, ou qu’elle en eût d’autres raisons, le Grand Alcandre (Louis XIV) l’ayant encore laissée grosse quelque temps après, et étant obligé d’aller en campagne, elle envoya marchander avec Clément, pour lui envoyer^un de ses garçons à Maintenon où elle avait résolu d’aller
accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la marquise de Mainlenon, si bien que le garçon qui l’accoucha ne sut pas qu’il avait accouché la maîtresse du Grand Alcandre i.
En réalité, Mme de Mâintenon n’avait qu’un médiocre attachement pour Mme de Montespan, quelle jalousait et quelle aspirait à déposséder; et si elle -prodiguait des caresses aux entants de sa rivale, c’est moins à son amie qu’à Louis XIV quelle prétendait complaire.
En 1675, le crédit de la veuve Scarron avait gagné du terrain et un moment elle put espérer être définitivement en faveur. Soit que le Roi commençât à vieillir, soit que des scrupules religieux l’aient assailli, Louis XIV venait de se séparer de la Montespan. Mais la séparation fut de courte durée et finit par un rapprochement. Mme de Montespan vint à Paris, fit ses Pâques, édifia tout le monde par ses pieuses pratiques.
La réconciliation eut lieu chez Mme de Montespan elle-même. On avait convenu que le salon où de-
1 Bussy Rabutin, op. cil .
vaient se rencontrer les deux amants serait paré « des dames respectables et les plus graves de la Cour ».
A l’heure dite, le Roi fit son entrée. Au bout d’un instant, il entraînait la favorite dans une embrasure de fenêtre. Là, ils s’entretinrent tout bas, versèrent quelques larmes, feintes ou sincères, puis « ils firent une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre; et il en advint (ajoute, en terminant son récit, Mme de Caylus) Mme la duchesse d'Orléans et ensuite , M. le comte de Toulouse ».
La naissance du comte de Toulouse fut pour Mme de Montespan ce que la naissance du comte de Vermandois avait été pour La Vallière : elle sonna le glas des amours du Roi, et fut le signal de la disgrâce de la favorite.
Mme de Maintenon, qui va entrer en scène, se chargera de jeter les dernières pelletées de terre sur les amours défuntes, et ce n’est pas sans une joie secrète qu’elle dut écrire ces lignes cruelles :
Mmc de Montespan n’oubliait rien pour se rétablir et Louis rien pour se dégager. Elle craignit que la naissance du comte de Toulouse ne lui eût laissé quelque incommodité qui inspirât au Roi du dégoût. Elle eut l’imprudence de s’en éclaircir, et le Roi, la cruauté d’en convenir. Il revenoit de la cliasse, il étoit en sueur. Mme de Montespan, encore plus outrée de la froideur avec laquelle on l’insultoit que de l’insulte même, lui répondit avec emportement qu’il pourroil
bien souffrir ses défauts, puisqu’elle avoit si longtemps souffert les siens, et lui en reprocha un que l’amour ambitieux tolère quelquefois, et que l’amour sensuel ne pardonne jamais. Ce trait perça le cœur du roi, et n’en put jamais être arraché. En vain Mme de Montespan, à genoux, embrassa ces pieds dont elle avait révélé les dégoûtantes odeurs : on la releva sans lui montrer ni haine, ni amour, ni pitié l.
Il y avait une autre raison à cette froideur du roi : Mme de Montespan approchait de la soixantaine et les seuls liens qui la rattachaient encore au roi étaient ses enfants.
La maîtresse déchue traîna quelques années encore son existence de délaissée, jusqu’au jour où la mort, une mort de l’Ecriture, vint la délivrer de ses remords et de ses maux 2.
Les obsèques de la Montespan furent un scandale. « Le corps, dit Saint-Simon, demeura longtemps sur
1 Mémoires de Afme de Maintenons passage cité par le docteur Witkowski, dans ses Accouchements à la Cour.
2 fy[mc de Montespan mourut à Bourbon f Archambault, stalioil thermale illustrée avant elle par le séjour de Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, de Boileau, du maréchal de la Meilleraye, etc. Mme de Montespan y vint k plusieurs reprises, pour réparer les fa« tigues de scs couches demi-royales.
la porte de la maison, tandis que les chanoines de la Sainte- Chapelle de Bourbon et les prêtres de la paroisse disputaient de leur rang jusqu’à plus de l’indécence ».
L’église resta presque déserte. La messe finie, le corps fut déposé dans un caveau commun ; ce n’est que plus tard que le duc d’Antin 1 * * 4, l’unique fils légitime, le fit transporter dans le tombeau de famille, à Poitiers.
Encore le cadavre n’arriva-t-il pas intact à sa dernière destination. « Ce corps autrefois si parfait, c’est toujours Saint-Simon qui parle, fut la proie de l’apprentissage d’un chirurgien sous-intendant de je ne sais où, qui se trouva à Bourbon et qui voulut l’ouvrir, sans savoir comment s’y prendre ».
Une tradition rapporte que la duchesse avait légué, avant de mourir, son cœur au couvent de la Flèche, son corps à l’abbaye de Saint-Germain, ses entrailles à l’abbajœ de Saint-Menoux. La Flèche et Saint-Germain reçurent leur legs funéraire ; mais on avait
1 Le duc d’Antin, averti de l’état désespéré de sa mère, arriva en
poste à Bourbon, et, sans descendre de sa voiture, sans demander
des nouvelles de la moribonde, exigea qu’on lui remît la cassette de Mme de Montespan. On lui dit que celle-ci portait toujours la clé sur elle. Il monte alors dans l'appartement de la duchesse agonisante, fouille dans son sein, s’empare de la clé, vide la cassette, et part avec les lettres et les bijoux qu’il y trouve, sans témoigner ni cha-
grin, ni tristesse, ni regret. Quelques instants après, Mme de Montespan expirait (Allier et Dufour, L’Ancien Bourbonnais, p. 207),
LÉ PREMIER ACCOUCHEUR A LA COUR HE FRANCE âîî
chargé un paysan de porter à Saint-Menoux la part des restes mortels qui étaient destinés à l’abbaye de Bénédictines, et ce paysan, s’étant aperçu que les entrailles entraient en putréfaction, les jeta dans un fossé, où des chiens et un troupeau de porcs les mirent en lambeaux l.
Louis XIV conçut-il au moins quelque chagrin de cette lamentable fin? Le roi, après avoir couru le cerf, se promena dans les jardins jusqu’à la nuit 2, et à l’audition de la nouvelle, il répondit tranquillement que, depuis qu’il avait congédié la favorite, il avait compté ne la revoir jamais et que dès lors elle était morte pour lui 3.
Ce fut toute l’oraison funèbre de la femme qui l’avait rendu huit fois père !
1 L’Ancien Bourbonnais, loc. cit.
s D ange au, Journal .
8 Saint-Simon, Mémoires .
On n’avait pas attendu que Louis XV eut atteint sa majorité pour songer à le marier ; dès 1721, le Régent avait décidé de trancher cette grave question. Lejeune roi, dont on voulait faire cesser le célibat, avait onze ans. L’âge de la nubilité canonique était de 12 ans pour les filles, 14 ans pour les garçons, mais on fiançait les futurs époux bien avant cet âge. On trouve de nombreux exemples de ces mariages précoces chez tous les mémorialistes des deux derniers siècles L On ne dérogeait donc pas aux traditions en faveur du successeur de Louis XIV.
1 « Lorsque Mlle d’Arquien fut en âge d’être mariée, c’est-à-dire à 12 ans, on lui fit épouser, etc. ». Mémoires du duc de Luynes.
« Dès que Mlle de Mailly eut 12 ans accomplis, on la maria. » Mémoires de Saint-Simon.
« Mlle de Nantes a aujourd’hui 12 ans accomplis et Mme de Montespan est fâchée que les mesures n’aient pas été prises assez justes pour faire le mariage le lendemain. » Journal de Dangeau . L'union ne fut célébrée que six semaines plus tard. Les époux étant un peu jeunes, on les sépara le jour même, mais moins d’unp
LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRE
Saint-Simon a conté, avec le cliarme et la vigueur de style qu’on lui connaît, ce qui pourrait s’appeler la scène des fiançailles de Louis XV.
Celui-ci venait d’apprendre qu’on lui destinait l’infante d’Espagne ; il en resta un moment interdit. Voici qu’on annonce le maréchal duc de Villeroy ; le roi donne l’ordre qu’on le fasse entrer. Le maréchal, « secouant sa perruque tout à son ordinaire », dit, s’adressant au jeune prince : « Allons, mon maître, il faut faire la chose de bonne grâce ». A ces mots, Louis XV fond en larmes et ce n’est qu’à grand’peine qu’on le décide à se rendre au Conseil. Là, quand son tour fut venu de donner son acquiescement au projet qu’on avait arrangé pour lui, il répondit par un oui, mais a un oui sec et en assez basse note ».
L’infante avait sept ans de moins que le roi, ce qui donna l’occasion au jeune prince de dire à quelqu’un qui venait lui faire part de son mariage: « Je suis plus avancé que vous : j’ai une femme et même un enfant » \ Il en eut, du reste, vite pris son parti, à la perspective d’une union qu’il savait lointaine.
année après ils étaient réunis, le mari ayant 18 ans et la femme i3.
« Les parents mariaient leurs enfants à un âge où ceux-ci ne pouvaient ni se défendre, ni même en sentir l’intérêt. « On était tellement habitué à caser les filles de bonne heure, que Saint-Simon, pour décider le duc d’Orléans à marier son aînée, lui disait « qu’ayant i4 ans elle devait commencer a lui peser. » F. GiRALDEAuf Les vices du jour et les vertus d'autrefois , p. 78.
1 Y. fie vue des Qnestiojis h:s{orwues t. II!.
COMMENT MARIE LECZINSKA DEVINT REINE DE FRANCE 3l5
Ce qu’on aurait peine à croire, si on n’en avait de nombreux témoignages, c’est que le roi qui devait donner plus tard l’exemple des plus viles dépravations, eut une enfance chaste, en dépit de toutes les tentations auxquelles il fut en butte. Il ne tolérait pas le vice autour de lui et le repoussait sévèrement, quand il se présentait à ses yeux. On connaît l’aventure du valet de chambre Bontemps, qui avait amené à Versailles sa maîtresse. Le roi, l’apprenant, ordonna qu’on chassât cette femme et que le serviteur ne re~ parût plus devant lui.
Le bruit courut un moment que des jeunes seigneurs, qu’on avait donnés au jeune roi pour compagnons, avaient essayé de le corrompre. On alla jusqu’à dire qu’ils avaient, non sans succès, cherché à jouer le rôle que jadis avaient rempli les « mignons » auprès de Henri III h On a même porté contre l’un
1 « Il y a débauche aussi des jeunes seigneurs entre eux et ils ne s’en cachent point. Le jeune duc de Boufïlcrs, le marquis de Rambure et le marquis d’Alincourt, étant allés dans un bosquet, le duc de Boufïlers voulut violer Rambure et n’en put venir à bout. D Àlincourt dit qu’il voulait prendre la revanche de son beau-frère Boufïlers. Rambure ne s’en défendit point et en passa doucement par là. Voilà les abominations que le voyage de Versailles a produites. » Journal et Mémoires de M. Marais, t. II, p. 3ig-32o ; Journal de Barbier, t. I, p. 227-8 et 425-6 ; Correspondance de la Palatine; Recueil Maurepcis ; Mémoires de Maurepas ; Mélanges de Boisjourdain ; Mémoires du régiment de la Calotte (1726) ; Mémoires du Maréchal de Richelieu, t. III, p. 3i7-32o et Y, p. /,Q-5o ; Journal de Jean Buvat. II, pp. 4io et 4()8-5o3,
2l6 le cabinet secret de l’histoire
d’eux une accusation formelle ; voici ce qu’écrit Mathieu Marais, dans son Journal :
Le propre jour que le maréchal de Villeroy est venu à Versailles, on a découvert que le jeune duc de la Trémouille, premier gentilhomme de la Chambre du Roi, lui servoit plus que de gentilhomme, et avoit fait de son maître son Ganymède. Ce secret amour est bientôt devenu public, et l’on a envoyé le duc à l’Académie avec son gouverneur pour apprendre à régler ses mœurs... Voilà donc le tour des mignons et l’usage de la cour de Henri III L
Les daines le suivent, nous apprend le même informateur, mais il ne les aime ni ne les regarde.
On organise une réunion à Chantilly au mois de juin 1724 1 2. Toutes les dames de la cour se sont mises en frais 3 pour plaire au jeune monarque.
1 Journal et Mémoires de Mathieu Marais , t. III, p. 1 1 4 . « Dès son enfance, il (Louis XV) était bizarre, nerveux et adonné aux amours infâmes. » Dr Jacoby, Etudes sur la sélection , Jrc édition, p. 407.
2 « On croit dans Paris, écrit Barbier, qu’on va faire de grandes affaires à Chantilly, mais le sujet du voyage du Roi est très crouslilleux : on veut tâcher de donner au Roi du goût pour les femmes
et de lui faire perdre son p On espère que cela le rendroit
plus traitable et plus poli. C’est Mme de la Vrillière qui est chargée
de la commission ou de le faire La petite duchesse d’Epernon,
tqui est très jolie et très jeune, etc...» Journal de Barbier , t. I, p. 36a.
Mathieu Marais écrit de son côté : « Il y a bien des choses préparées sans celles que l’on n’attend point. »
3 La Duchesse de Retz, petite-fille du maréchal de Ahïieroy, avait voulu un jour séduire le Roi. a Elle avait porté ses mains sur lui et dans des endroits très cachés. Sur quoi le maréchal, entrant en
COMMENT MARIE LECZINSKA DEVINT REINE DE FRANCE 2x7
« Elles ont fait une prodigieuse dépense en habits. » M. le duc (le duc de Bourbon) en a désigné dix-sept d’entre elles, choisies parmi les moins farouches et les plus séduisantes, qui sont chargées d’attenter à la vertu de ce prince, dont on commence à trouver le calme désespérant. Mais « les nymphes en furent pour leurs frais : rien ne put triompher de la sauvagerie d’Hippolyte, qui, de tous les plaisirs offerts, ne voulut prendre que celui de la chasse 1 ».
Louis XV avait subi les influences de ses précepteurs, plus particulièrement celle de l’abbé Fleury, qui s’était attaché à lui donner une éducation presque monastique. Le jeune roi avait une piété sincère et profonde : ne l’avait- on pas vu faire arrêter son carrosse, pour se mettre à genoux devant le Saint-Sacrement? La duchesse d’Orléans, — comme plus tard Mme de Mailly et Mme de Pompadour — se moquaient en vain des terreurs de l’enfant, au sujet de l’Enfer et de son horreur pour le Jansénisme. On avait tenté d’arracher Louis XV à l’influence de Fleury, et de
fureur contre la duchesse, l’avait sur-le-champ fait sortir de la Cour, alors réunie à Versailles, et renvoyée à Paris. » Journal et Mémoires de M. Marais, t. II, loc. cit.
1 H. Druon, Histoire de V Education des Princes , t. II, pp. 248 et 255. A propos de la passion du jeune roi pour la chasse. Barbier consignait dans son Journal (t. I, pr 365) :
11 ne paraît pas qu’on ait réussi dans le dessein du voyage. Le roi ne songe qu’à chasser... J’avoue en mon particulier que c’est dommage, car il est bien fait et beau prince, mais qu’y faire?...».
3l8 LE CABINET SECRET DE L'HISTOIRE
s’attaquer à cette innocence qui se défendait avec tant d’énergie ; mais, à part l’opinion isolée que nous avons rapportée et qui est discutable, il semble que Louis XV soit resté pur, au milieu des entraînements et des séductions. Jusqu’à son mariage, jusqu’au moment où il eut une femme et non plus un enfant , il resta le prince qui faisait chasser la maîtresse d’un de ses valets, et fuyait avec une égale répulsion le monde et les femmes. Il était dans ces sentiments, quand on lui présenta pour la première fois celle qu’on lui destinait pour femme.
Le 2 mars 1722, l’Infante d’Espagne avait fait son entrée solennelle à Paris l. Le roi s’était rendu au-
devant d elle, à quelques kilomètres de la capitale, à Berny.
En dépit de toute sa grâce et sa joliesse 2, la petite princesse de trois ans ne parut point faire une impression agréable sur Louis XV; il rougit en la voyant, comme un enfant honteux et contrarié, et
1 Cf Journal et Mémoires de Mathieu Marais, t. II, p. Journal de Barbier , t. I, p. 195-197.
2 L’Infante m’a paru très jolie, très vive et pleine de petites grâces ». Journal et Mémoires de Mathieu Marais , t. IJI, p. 271
se borna à la saluer de ces mots banals : « Madame, je suis charmé que vous soyez arrivée ici en bonne santé )). Le lendemain, il lui fit présent d’une poupée de vingt mille livres et se tint ensuite fort à l’écart. « Tout le monde, ajoute l’avocat Barbier, trouve ce mariage-là original » *. II l’était tellement, qu’il ne devait jamais avoir lieu.
Trois ans exactement après son arrivée en France, le bruit se répandait que l’Infante allait être renvoyée en Espagne et l’on parlait de marier le roi à une autre princesse à peu près de son âge, afin qu’il put bientôt « donner des successeurs à la couronne 1 2. »
La petite Espagnole, disait-on, est« trop jeune pour le roi » (elle avait sept ans et le roi en avait quinze)... Elle est petite et n’a pas crû d’une ligne en un an... Elle est nouée dans les reins et n’est pas propre à avoir des enfants, et toutes les grâces de son esprit ne servent de rien pour cet ouvrage -là 3.
Le public, qui veut toujours deviner, marie le roi tantôt à une princesse d’Angleterre, qui se ferait catholique pour être reine de France, tantôt à Mlln de Vermandois ou de bens, sœurs de M. le Duc (de Bourbon). Un autre jour, il se chuchote que la princesse destinée au roi est une Allemande, sœur de la prin-
1 Journal historique et anecdotique du régné de Louis XV, par Barbier ; Paris, Renouard, éditeur, t. I, p. i32,
2 Journal de Marais, t. III, p. i58,
3 Journal de Marais , t. III, p. i5û.
cesse de Piémont : elle est à Annecy dans un couvent, et, entre toutes les belles, elle est des plus belles ; blonde, assez grande, et seulement âgée de quatorze ans. Elle est, pour tout dire, charmante, mais elle ne prononce pas un mot de français A.
Un roi ne se marie pas comme un vilain, et quelques précautions, fort sages, d’ailleurs, devaient être observées. On n’exigeait pas seulement de la future reine de France qu’elle fût pourvue d’agréments physiques, mais on la souhaitait surtout apte à perpétuer la race. C’était au premier ministre qu’était échue la mission, qui entraînait une si rude responsabilité, de chercher une femme au jeune monarque. Ce haut personnage s’en préoccupa activement, surtout du jour où il vit la santé du roi menacée.
Louis XV venait de tomber gravement malade. Il avait, malgré plusieurs indispositions qui auraient dû lui servir d’avertissement, continué à abuser du plaisir de la chasse à courre. Au milieu du mois de février, Sa Majesté ressentit de violents maux de tête, avec fièvre ardente et abattement, malaises analogues
1 Marais, op. cit t. III,
aux symptômes déjà constatés quatre ans auparavant, lors de la maladie qui avait jeté répouvante dans le royaume L
Le duc de Bourbon crut Louis XV perdu et se considéra lui-même comme à la veille d’être dépouillé du pouvoir. Son anxiété nous est dépeinte, dans les Mémoires du temps, comme très vive. Il se représentait déjà Louis XV disparaissant à la fleur de l’âge et le duc d’Orléans mettant la main sur la couronne de France.
Est-il besoin de rappeler la scène qui se passa devant Mareschal, premier chirurgien de Sa Majesté, et que celui-ci conta lui-même à Saint-Simon ? M. le Duc logeait à Versailles assez près des appartements royaux ; un soir, au plus fort de la maladie, il se relève et pénètre seul, enrobe de chambre et en bonnet de nuit, une bougie à la main, jusque dans la dernière antichambre de Louis XV. Mareschal entendit alors le duc de Bourbon s’écrier dans une agitation extrême : « Si le roi meurt, que deviendrai-je? S’il en revient, il faut le marier ».
Quand on se fut arrêté à cette idée, il fallut d’abord
1 « Par bonheur, le danger fut promptement conjuré : des saignées au bras et au pied arrêtèrent la fièvre et tirèrent Sa Majesté de l’assoupissement extraordinaire qui avait provoqué les craintes les plus sérieuses des médecins. Mité le 20 février, Louis XV put se lever le 24 et venir le lendemain au Conseil. » Le Mariage d'un Roi, par P. de Raynal, p. 1 i5-i iO.
223 tfi CA61NET SECRET CE l’iiISTOIRE
songer aux conséquences que pouvait provoquer le renvoi (le l’Infante. Pour éviter une brouille avec l’Espagne, il fut convenu qu’on essaierait de gagner le confesseur du roi Philippe V, afin qu’il fît naître dans l’esprit pusillanime de ce souverain, confit en dévotion, des scrupules sur les dangers que pouvait faire courir à la vertu de Louis XV un célibat trop prolongé. L’Infante étant encore trop jeune pour se marier de suite, c’était au Roi de France à fixer son choix ailleurs. Dans une lettre que Louis XV envoyait au Roi d’Espagne, il lui témoignait « la peine qu’il avait de se séparer de l’Infante ; mais un Roi étant plus à son peuple qu’à soi-même, il n’avait pu se dispenser, depuis sa dernière maladie, de céder aux fortes et vives sollicitations de son peuple pour se marier précipitamment, et prévenir, par un successeur que Dieu voudrait bien lui donner, les troubles et les révolutions qui arriveraient s’il venait à mourir avant que l’Infante fût nubile 1 ».
C’étaient de trop spécieuses raisons pour que celui à qui on les donnait s’en trouvât satisfait, mais il fallait bien s’y rendre, faute de mieux.
1 Marais, t, III, p. 179.
Le principal ministre de Louis XV, le duc de Bourbon, va "employer désormais tout ce qu’il possède d’activité et de zèle à donner promptement satisfaction à son maître. M. le Duc commence par faire établir une première liste de cent princesses, sur lesquelles le choix du jeune prince pouvait plus ou moins convenablement s’arrêter ; il réduira de luimême le chiffre de cette première liste et en donnera une seconde, qui ne comprendra plus que dix-sept noms. Particularité piquante, celle qui sera Reine de France ne figurait pas sur cette seconde liste !
Le Duc passait ensuite en revue chacune des dixsept princesses et énumérait leurs qualités et leurs défauts. Enfin, il arrivait à faire une sélection de quatre noms, entre lesquels Sa Majesté était invitée à choisir.
Voici le très curieux rapport, conservé aux Archives nationales 4, qui fut adressé, à cette occasion, par le duc de Bourbon, au Roi.
(l) Il a été publié en partie par la Revue rétrospective , de Taschereau (t. XV, p. 172 et suivantes), dont nous empruntons le texte, (Gf. le Journal de Barbier} t. I, p. 465),
LE CABINET SECRET DE i/hISTOIR*
âa4
Rapport du Duc de Bourbon au Roi .
Sur I«3 compte que je rendis à Y. M. dans le mois de mai dernier de l’affliction où était son royaume, d’envisager que son mariage avec l’Infante le privait encore pour huit ans de la satisfaction de vous voir une postérité, et que cette affliction, outre l’amour et rattachement que tout le monde i pour votre personne, avait pour motif plusieurs raisons d’Etat, dont je rendis compte à Y: M. dans ce temps-là, vous m’ordonnâtes, Sire, d’examiner les moyens dont. on pouvait faire usage pour remédier à un inconvénient aussi nuisible à l’Etat et à votre personne que l’est celui de ne vous point voir d’enfants. En exécution de vos ordres, Sire, j’en ai fait depuis ce temps-là ma plus sérieuse occupation et ne voulant pas m’en rapporter à moi-même sur une matière si délicate et si importante, j’ai consulté les personnes que j’ai crues les plus éclairées et les plus attachées à votre personne et à votre Etat.
Tous ont été unanimement d’avis que le salut de l’Etat dépendait de vous marier promptement, et leurs raisons sont comprises dans le mémoire dont je vais rendre compte à V. M. Je leur ai expliqué les inconvénients du renvoi de l’Infante, qui serait vraisemblablement suivi d’une brouii lerie avec l’Espagne. Nous les avons bien pesés et nous croyons tous que, premièrement, le Roi Catholique, ayant autant de religion qu’il en a, se rendra aux raisons incontes-
tables qui auront engagé Y, M. de prendre le paiti qu’elle aura pris quand elles lui seront bien expliquées ; mais, de plus, nous croyons tous qu’une brouillerie avec l’Espagne serait encore bien moins dangereuse que si Y. M. demeurait huit ans hors de portée de donner des successeurs à son royaume, surtout si Y. M. était assurée des principales puissances étrangères par de bons traités et de bonnes alliances...
Etant donc certain, suivant notre avis, et suivant celui de tout le royaume, n’y ayant point de jour qu’il n’y ait des gens qui nous en viennent parler, et tout le monde s’en entretenant publiquement ; étant certain, dis-je, que le mariage de V. M. est le seul moyen de tranquilliser vos peuples, de rassurer les puissances étrangères, d’éviter les guerres, et de mettre votre personne et votre Etat en sûreté, je me suis appliqué à examiner sur quelle princesse votre choix pouvait et devait tomber.
Pour cela, je me suis fait donner une liste de toutes les princesses de l’Europe qui ne sont pas mariées. J’ai pris le plus d’éclaircissements qu’il m’a été possible sur chacune, afin que V. M. fût plus en état de fixer son choix, et c’est ce dont je vais avoir l’honneur de rendre compte à Y. M.
Des cent princesses qu’il y a à marier en Europe, en en retranchant quarante quatre qui sont trop âgées pour être mariées à un jeune prince, vingt-neuf qui sont trop jeunes, dix dont l’alliance ne convient pas \ il ne reste par consé-
Marie Leczinska était au nombre de ces dix. Voici ce qui U concerne: Marie , fille du Roi Stanislas Leczinski de Pologne ; 21 ans. Le pere et la mere de cette princesse et leur suite viendraient d- a mearer en France .
â2() LE CA.BINET SËCRET DE LHISTOIUË
quent que dix-sept princesses sur lesquelles on -puisse jeter les yeux, savoir :
Marie-Barbe- Joseph, fille du roi Portugal .
Anne, fille du Prince de Galles
Amélie-Sophie -Eléonore, fille du meme .
Charlotte-Amélie, fille du Roi de Danemarck « .
Marie Petrowka, fille du Czar
Anne, fille du meme
Frédérique-Auguste, fille du Roi de Prusse Anne-Sophie, fille de l’oncle paternel du Roi de
Prusse *
Sophie-Louise, fille du meme
Elisabeth, fille ainée du duc de Lorraine . Henriette, troisième fille du duc de Modène . Gharlotte-Guillelmine, fille du duc de Saxe-Eyscnach.
Christine-Guillclmine, fille du meme
Marie-Sophie, fille du duc de Mecklembourg-
Strelitz
Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse'
Darmstadt
Mlle de Ycrmandois
Thérèse-Alexandrine, Mlle de Sens ... • . #
i4 ans
Total dix-sept.
Il paraît donc convenable de faire quelques réflexions courtes sur chacune de ces dix-sept princesses, en examinant en peu de mots les convenances pour le bien de l’Etat.
Anne , princesse aînée de Galles . — 15 ans.
La religion ne peut jamais faire d’obstacle dans les liai-
CÔMMENT MAUIÈ LECZIN3RA DEVINT HEINE DE FRANCE
sons dont il serait question avec le roi d’Angleterre. L’on demanderait avant toutes choses que la princesse qui serait choisie fit profession de la religion catholique...
A supposer meme que le motif de religion, ou quelque autre que l’on ne pénètre pas, empêchassent le roi de la Grande-Bretagne d’accepter la proposition du mariage, ce prince serait au moins obligé à une sorte de reconnaissance, dont le moindre effet, joint à l’intérêt qu’il a encore de rester uni avec la France, serait de concourir aux moyens de calmer le ressentiment de l’Espagne et d’empêcher les résolutions violentes qu’elle voudrait prendre. Ainsi, quand même on aurait lieu de croire que la proposition ne serait pas acceptée, il y aurait encore un avantage considérable à le faire. Voilà toutes les raisons pour.
Les raisons contre sont : i° que toute la catholicité sera effrayée de l’alliance, comptant qu’une princesse qui change de religion à quinze ans ne le fait que par politique et reste toujours au fond de son cœur de celle qu’elle professe depuis qu’elle est au monde ; 2° c’est mettre un grand obstacle à la protection qu’il conviendrait peut-être un jour d’accorder au chevalier de Saint-Georges ; 3° c’est indisposer la Cour de Rome dont on a besoin pour faire sentir au Roi d’Espagne que le mariage du roi était indispensable ; 4° dans le cas où la Reine aurait le gouvernement ou autorité dans h gouvernement, ce serait une protection en faveur des reli* gionnaires et jansénistes, source inévitable de malheurs9 tels que ceux que l’on a vus sous les règnes d’Henri III et d’Henri IV...
Amélie-Sophie y seconde princcne de Galles, — 13 ans ♦
2 28 LË CABINET SECRET DE î/hISTOIRS
Il y a les mêmes raisons à l’égard de cette princesse que celles expliquées ci-dessus pour sa sœur aînée...
Marie-Barbe- Joseph, Infante de Portugal. — lh ans.
Le but en mariant le Roi promptement étant d’assurer au plus vite une postérité à S. M., qui mette le royaume à l’abri des malheurs quasi inévitables qui naîtraient de la mort du Roi sans enfants, la princesse de Portugal parait peu propre à remplir cette vue, puisque la mauvaise santé qui est répandue dans sa famille et qui a souvent produit des esprits égarés, donne un juste sujet d’appréhender qu’elle n’ait pas d’enfants, ou qu’ils ne viennent que trop tard ; que s’ils viennent, ils ne meurent bientôt après leur naissance, ou enfin que cela n’introduise dans la maison royale les mêmes indispositions qui sont dans la maison de Portugal
Charlotte-Amélie , princesse de Danemarck. — 18 ans.
Cette princesse étant luthérienne et le roi son père très attaché à sa religion, il y a grande apparence qu’il ne consentira pas qu’elle se fasse catholique.
Frédérique-Auguste Sophie , princesse de Prusse. — 15 ans.
Cette princesse, par les derniers traités entre l’Angleterre et la Prusse, est promise au fils aîné du prince de Galles ; ainsi il est inutile d’en parler ici. De plus, elle est calviniste.
Les deix filles du margrave Albrecht , oncle paternel du Roi de Prusse. — Uaînée 18 ans , la cadette 15.
Quoique la naissance de ces princesses, filles de l’oncle pa-
tçrnel du roi de Prusse, semble les mettre à portée de pouvoir s’allier avec un roi, cependant, n’étant pas filles du roi de Prusse, mais seulement ses cousines germaines, il paraît que dans le cas présent elles ne conviennent pas...
Elisabeth , princesse aînée de Lorraine. — 13 ans.
Y ayant déjà eu des princesses de Lorraine qui ont eu l’honneur d’être reines de France, il paraît que par cette raison aussi bien que par quelques autres, on peut jeter les yeux sur la princesse de Lorraine. Cependant il y a d’autres raisons considérables qui s’y opposent ; i° l’exemple même des princesses de Lorraine qui ont été reines de France, et qui ont donné naissance et occasion à des troubles et guerres civiles dans le royaume...
Henriette , troisième princesse de Modène. — 22 ans .
Il ne paraît pas qu’on pût choisir dans cette maison une reine d^ France. Il y a eu plusieurs époques qui sont désagréables.
Marie Petrowka, princesse aînée czarienne . — 16 ans ,
Le mariage de cette princesse étant arrêté avec le duc ed IIolstein-Gottorp, il n’est plus question de parler d’elle.
Anne , princesse cadette czarienne . — 15 ans.
Cette princesse, fille d’un des plus grands et des plus puissants princes de l’Europe, et d’ailleurs très bien faite et d’une figure aimable, paraîtrait, par ces raisons, devoir être préférée aux autres ; cependant on pourra penser autrement lorsqu’on fera réflexion à la bassesse de l’extraction de sa
LE CABINET SECRET DE l’ïIISTOIRE
mcre. De plus, cette princesse est élevée dans des façons et coutumes éloignées de celles de ce pays...
Charlolte-Guillelmine et Christine Guillclmine , filles du duc de Saxe-Eysenach. — L'aînée 21 ans , la cadette 13 ans .
Marie Sophie , fille du duc de Mecklembourg- Strelitz. — 14 ans .
Ces trois princesses, quoique d’un âge convenable et de maisons illustres, ne paraissent cependant point propres à être mises sur le trône de France, parce qu’elles sortent de branches cadettes peu riches, et sont d’ailleurs luthériennes.
Théodore , fille de Philippe, frère du prince de Hesse- Darmstadt. — 18 ans.
Le père de cette princesse est cadet d’une branche cadette ; sa femme est sœur du duc d’Havre, Flamand qui est au service d’Espagne, et son fils aîné a épousé une comtesse de Hanau. Elle est totalement dans le meme cas que les trois princesses ci-dessus ; elle est luthérienne...
M{lcde Vermandois. — 21 ans.
Sa figure est telle qu’on la peut souhaiter ; ses mœurs ont répondu à son éducation ; ^a vocation pour la retraite est un témoignage de sa sagesse et de sa religion. Elle est d’un caractère doux et d\m esprit aimable. Son âge, qui peut être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien constitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne dont on connaît l’esprit et le caractère, à une autre dont on les ignore et qui les pourrait avoir tels, qu’on aurait
COMMENT MARIE LECZINSKA DEVINT REINE DE FRANCE 2 3l
lîcu par les suites de se repentir du choix qu’on aurait fait l.
Si l’on regarde sa naissance comme un obstacle, on peut répondre que Louis XIV a fait le mariage de Mme la duchesse d’Orléans avec M. le duc d’Orléans, son neveu, et celui de M. le duc de Berry, son pclit-fils, avec Mlle d Orléans.,.
Mllù de Sens. — 19 ans.
Il y a quelque chose à dire sur sa taille.
Princesses sur lesquelles se réduit le choix à faire par S. M .
Anne, fille du Prince de Galles i5 ans.
Amélie-Sophie-Eléonore, tille du même.. . . . i3 »
MIle de Vermandois , » 21 »
Thérèse- Alexandrine, Mlle de Sens, .... 19 »
Tandis que le premier ministre dressait ses listes le public s’amusait, lui aussi, à ce jeu de loterie.
Ce ne sont que gageures partout, écrit Mathieu Marais,
1 Cette préférence pour M le de Vermandois s’accuse mieux encore dans un u Mémoire adressé au duc de Bourbon, premier ministre, mars 1725 », dont le prétendu destinataire pourrait bien avoir été le principal inspirateur. Nous n’en donnerons ici qu’un extrait, renvoyant, pour le surplus, à la Revue rétrospective , t. XV, p. 1G2.
« Notre royaume, tranquille au dehors comme au dedans, nous permet de choisir ce qui nous paraîtra le meilleur et n’exige que de voir marier le Roi, premièrement avec une princesse qui puisse avoir vraisemblablement des enfants, secondement, qui puisse, par toutes les qualités de l’esprit et du corps, laisser espérer à tous les bons Français qu’elle fera le bonheur de son mari et celui de 1 Etat. Toutes ces différentes qualités se rassemblent d’un coup d’ccil dans la perfcppnc de Mlle de Vermandohs,..»,
232 LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRE
dans son Journal 1 : l’un parie pour l’Anglaise ; l’autre pour la Polonaise ; l’autre pour la Piémontaise ; l’autre pour la Portugaise ; l’autre pour la Lorraine, car il y a là des princesses charmantes, bien élevées et de bonne maison. Mais après vJut on revient à la Polonaise 2, quoiqu’elle dût moins y avoir part... Elle n'est pas belle, mais elle a des manières fort nobles.
La Polonaise, c’était la fille du roi de Pologne, Stanislas, monarque en disponibilité détrôné, qui habitait Wissembourg.
La jeune Marie Leczinska était à peine âgée de 17 ans. On la disait « bien faite et bien élevée », souriante, douce, inépuisablement bonne envers les malheureux, auxquels elle prodiguait ses humbles ressources 3.
Malgré la modestie de sa vie retirée, elle avait été demandée en mariage par le petit-fils de Louvois, le marquis de Courtenvaux. La rupture venait à peine