‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 3)Chapitre 13 sur 18 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

2 « On ne veut point de l’Infante du Portugil parce que le père est un peu fou. On ne veut point de la princesse de Ilesse-Rhinfeld, parce qu’on dit que sa mère accouchoit alternativement d’une fille et d’un lièvre. On ne veut point des princesses de Lorraine parce que leur mère est Orléans et que les Gondé, qui sont les maîtres, ne cherchent qu'à abattre la maison d'Orléans. On ne veut point de? princesses d’Angleterre à cause de la religion ; des princesses autrichiennes, parce qu’elles sont ou trop vieilles ou trop jeunes. Il faudra donc prendre la Polonaise et avoir une reine dont le nom est en ski. » Mathieu Marais, loc. cit.

3 Revue hebdomadaire } 1899, p. "09.

de se produire, quand le roi Stanislas reçut une demande aussi flatteuse qu’imprévue : Mmft la Duchesse de Bourbon sollicitait, pour son fils, la main de la jeune Marie Leczinska.

Le Duc avait alors trente et un ans. Les portraits le représentent comme de haute taille et de belle tournure, avec un visage dur et des traits grossiers. Sa laideur, qu’un de ses contemporains qualifie de sinistre , était rendue plus désagréable encore par la perte d’un œil. Cet accident, dont le duc de Berry avait été la cause involontaire, remontait à plus de dix ans. Le 30 janvier 1712, ils chassaient en battue à Marly ; le duc de Berry, placé loin de son cousin, vint à tirer et un grain de plomb, frappant sur une mare glacée, ricocha et atteignit celui-ci. Depuis ce malheur, qu’il avait d’ailleurs supporté avec beaucoup de patience, les malveillants l’appelaient ironiquement le borgne h

Le duc de Bourbon, qui vivait alors sous la dépendance de sa terrible maîtresse, Mme de Prie, ne pouvait rien faire sans l’agrément de cette dernière ; mais, loin de le distraire de son projet, celle-ci lencourageait. Elle espérait quelle pourrait facilement dominer la jeune princesse Marie et quelle continuerait en même temps à conserver de l’empire sur s du faible amant. Son calcul devait être déçu.

1 P. de Uaynal? Le Mariage c Van Roi, p. 4o-4l#

LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRE

Le roi Stanislas, qu’on entretenait depuis si longtemps d’illusions, avait hâte de savoir à quoi s’en tenir. Il attendait impatiemment que M. le Duc voulut bien se prononcer. Celui-ci s’avisa d’un expédient qui pouvait servir ses intérêts, en même temps que ceux de son souverain. Le moyen qu’il se proposait d’employer consistait à envoyer en Allemagne un homme de confiance, chargé de faire une sorte d’enquête matrimoniale et de prendre, dans un certain nombre de cours de ce pays, des renseignements très complets et très détaillés sur les princesses à marier. « Cette République de maisons souveraines, fait à ce propos remarquer Lemontey, devait offrir, par la beauté des races, et l’illustration du sang, une pépinière de reines. » L’envoyé parviendrait sans doute à trouver dans son voyage une jeune fille remplissant de tous points le programme du premier ministre.

La plupart professaient la religion catholique et, si l’on était définitivement placé dans la nécessité de s’adresser à une famille protestante, on avait le droit d’espérer que celle-ci ne suivrait pas l’exemple du gouvernement anglais, et serait aisément amenée à autoriser une abjuration, pour obtenir l’honneur d’une alliance avec le Roi très Chrétien.

Le duc de Bourbon chargea donc M. de Morville de préparer des instructions, pour « un envoyé allant en Allemagne voir quelles princesses pour*

raient convenir pour devenir l’épouse du roi K »

Le dépôt des Affaires étrangères contient le texte du projet qui fut rédigé pour la circonstance. La liste des cours à visiter y est soigneusement dressée, et le nom de Wissembourg, à côté de celui de la princesse Leczinska, figure au premier rang sur cette liste.

Il commencera son voyage, recommandait M. de Morville à l’envoyé, par Wissembourg en Alsace, où il aura l’occasion de voir la princesse Marie, tille du roi Stanislas, âgée de vingt et un ans.

Peut-être le premier ministre projetait-il déjà d’offrir à Sa Majesté la main de la princesse à laquelle il songeait pour lui-même, et voulait-il, avant de formuler cette proposition, réunir des renseignements plus circonstanciés sur un parti qu’il avait d’abord considéré comme ne pouvant à aucun égard êtie proposé pour le Roi ; peut-être aussi désirait-il profiter, dans son propre intérêt, en s’éclairant d’une manière plus complète sur la famille Leczinska, du moyen d’information imaginé pour Louis XV.

L’envoyé du duc de Bourbon devait, après un court séjour à Wissembourg, passer le Rhin et se rendre successivement à Darmstadt, Francfort, Meiningen, Culembach, Bayreuth, Eisenach, Wèissenfels, Berlin, puis à la cour du duc de Mecklemhourg-Strelitz, et enfin à Hambourg.

1 Le Mariage d'un Roi , Auct ci j). i GS çt suivantes*

Les recommandations les plus minutieuses lui

étaient faites.

Il devra garder, porte le texte des instructions, un profond secret. Deux choses pourront lui ouvrir les moyens d’acquérir les connaissances qui sont les motifs de son voyage : jouer sans profusion, mais noblement ; porter dans ce voyage de quoi faire de petits présents, depuis quatre pistoles jusqu’à vingt tout au plus, mais dont le goût tasse le mérite, afin qu’il ne paraisse rien dans ses dépenses qui soit affecté ni qui excède les facultés d’un gentilhomme accommodé ; se lier avec le médecin ou quelques autres personnes instruites de la santé des princesses, des agréments et des défauts dans le caractère, de leurs sentiments, de leur manière de vivre, sous le prétexte des connaissances que l’on suppose qu’il doit avoir des sciences et des belles -lettres ; examiner avec le même soin toutes les princesses des cours où son Altesse Sérénissime lui ordonne de se rendre, depuis l’àge de quinze ans jusqu’à celui de vingt-cinq ans environ.

A s’en tenir à la lettre de ces instructions, on ne saurait dire si le duc de Bourbon négociait pour le Roi ou pour son propre compte. Ce qui nous confirmerait pourtant dans cette seconde hypothèse, c’est que, dans le même temps, Mme de Prie, qui veillait sur les intérêts de M. le Duc comme sur les siens, envoyait à Wissembourg un artiste, chargé de peintre le portrait de Marie Leczinska. Stanislas se prêta d’autant mieux à la fantaisie de la favorite, qu’il savait le portrait destiné au futur époux de sa lille.

Conformément à ses instructions, l’envoyé du duc de Bourbon avait commencé son voyage par la petite cour de Wissembourg; il envoyait, de cette ville, sur la fille du roi Stanislas, le rapport suivant :

Marie-Charlotte-Sophie-Félicité Leczinska, née le 23 juin 1708.

Cette princesse est petite ; on tient cependant qu’elle est un peu plus grande que la duchesse d’Orléans ; la taille bien plus proportionnée et fine, le port gracieux et point embarrassée dans ses mouvements, marchant bien, la tête bien plantée, les cheveux tirant sur le châtain, les tempes garnies, le front élevé, le sourcil garni et en arc-en-ciel, l’œil foncé, pas grand, mais vif et fin, les joues assez pleines, naturellement colorées, le nez un peu long, pas gros, ni ronge, ni en perroquet, d’ailleurs assez bien formé ; la bouche ni grande ni petite ; les lèvres bien bordées et vermeilles ; le tour du visage, des yeux en bas, assez beau ; le teint beau, coloré, l’eau fraîche et quelquefois l’eau de neige faisant tout son fard, ne mettant certainement ni rouge ni blanc ; un air souriant et gracieux ; la voix douce et agréable ; l’oreille pas grande et bien bordée ; le bras rond, un peu décharné, parce que cette princesse a perdu de son embonpoint, la main ni belle ni laide, l’un et l’autre blancs; elle a l’esprit vif et naturel, bien cultivé ; point fière, beaucoup de douceur, bienfaisante, compatissante, charitable, généreuse, n’admettant personne bien particulièrement dans sa confidence, aimant tous «es domestiques, dont elle est adorée.

Les occupations commencent dès les six à sept heures du matin qu’elle s’éveille. Elle lit dans son lit des livres de dévotion, d’histoire, généalogie, chronologie, géographie, qu’elle possède bien. Elle est consultée dans la maison pour l'histoire de France, qui est embarrassante pour les changements de noms. Elle se lève dans l’hiver entre huit et neuf heures, se met à sa toilette et est toujours habillée et en corps de jupe dès le matin. Elle se rend ensuite dans l’appartement de la reine sa mère, et toute la famille royale entend la messe et dîne entre onze heures et midi, avec la reine, la mère du roi et la comtesse de Linange, le roi dînant seul. Elles ne sont

â3S LË CABINET SECUET DE i/lIISTOIRË

qu’une petite demi-heure à table. Après le dîner, elle lit encore ui. ft heure et passe le reste de la journée avec la reine et sa grand’mère, qui toutes trois font des ouvrages à l’aiguille, comme tapisserie, ornements d’autels, dont elles font présent aux églises.

ille a beaucoup de religion sans bigoterie, de tendresse pour père et mère, dont elle est aussi fort aimée. Elle n’a aucune passion dominante en quoi que ce soit. Elle danse proprement, de bon air, joue du clavecin, chante quelquefois, a la voix douce. Le défaut de maîtres, et d’occasions fait qu’elle, ne se perfectionne pas. Elle parle allemand, fort bien français, sans accent.

Elle est sobre en tout, boit peu, trempe beaucoup son vin. D’une complexion point délicate, fort saine, point sujette à maladies, ce qui est beaucoup, vu la situation, le peu d’exercice qu'elle fait et ses ennuis, qu’elle supporte avec fermeté et sans murmure. 11 lui échappe seulement de dire en riant qu’elle voudrait bien voir le dénouement delà pièce pour ce qui regarde la situation de la famille royale. Elle tient beaucoup du roi son père, tant pour la ressemblance que pour l’humeur et l’esprit enjoué. Elle a eu la petite vérole dont elle n’est point marquée. Elle a l’esprit souple, qui prendra la forme et la figure qu’on voudra.

J’ai eu l’honneur de la voir travailler, marcher, danser, de lui parler et de la voir au lit, et j’ai de plus trouvé à son service un domestique qui la sert elle seule depuis neuf ans, que je connais parfaitement et dont la femme est celle qui est le plus dans sa confidence.

J’omettais de dire qu’elle a le col bien proportionné, .les épaules bien placées, assez de carrure, la poitrine élevée, blanche et de la gorge. Cette princesse, sans être belle, est aimable par sa douceur, son esprit, sa sagesse, sa conduite : c’est un assemblage de toutes les vertus.

La curiosité de l’envoyé avait, on le voit, trouvé moyen de se satisfaire, et il est à supposer que, pour pénétrer jusque dans la chambre de la princesse, le moyen des petits présents, recommandé dans les

Instructions du duc de Bourbon, avait été mis largement en pratique. Le rapport s’expliquait sur tous les points : physique, esprit, instruction ; caractère, habitude de vie, rien n’avait été laissé dans t’ombre *•

Alors que tout laissait prévoir que Marie Leczinska ne tarderait pas à être duchesse de Bourbon, on vit le Duc changer brusquement d’avis et prendre une détermination qui ne laissa pas que de surprendre. Le premier ministre s’effaçait définitivement et cédait le pas à son maître.

Je supplie la princesse votre fille, écrivait-il au roi Stanislas, de me regarder comme son sujet le plus fidèle, le plus attaché à sa personne, le plus zélé pour le bien de scs Etats, et incapable de se laisser jamais gouverner par son intérêt personnel, et j’ose vous assurer que dans cette occasion j’en donne la preuve la plus incontestable qui se puisse donner, en conseillant au Roy d’épouser une princesse de la possession de laquelle je comptois que dépendoit le bonheur de ma vie. J’avouerai même à V. A. S. que toutes les fois que j’y pense, je ne puis m’empêcher d’y avoir regret, et que je n’ai de moyen de me consoler que de songer que le Roi, m’honorant de sa confiance et m’ayant chargé du soin de son

4 P. de Rayn.il, Le Mariage d'an Roi .

il io LË CABINET SECRET DÉ l’hISTOIRE

Etat, il est de mon devoir de passer par dessus tout ce qui m’intéresse et de n’examiner que ce qui peut contribuer à la satisfaction de Sa Majesté, au bonheur de son peuple et à l’avantage de son Etat *.

L’âge de Marie Leczinska aurait pu être un obstacle, surtout pour l’avenir (elle avait près de six ans et demi de plus que le roi) ; mais on était résolu à ne plus s’arrêter à cette considération. Il semblait donc que tout allait pour le mieux, quand un incident inattendu faillit tout remettre en question.

La lettre suivante du duc de Bourbon au roi Stanislas va de suite nous renseigner.

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