D' GUARDIA
2 Ce ne fut qu'en 1619, ainsi que nous l'apprend le capucin Joseph dans la lettre à laquelle nous avons, plus haut, fait allusion, que commença la cohabitation. Louis XIV ne devait naître que prùs de vingt ans plus tard.
* Le Roi chez la Reine, édition citée, p. 300,
LOUIS TIII MÉRITA-T-IL d'ÊTRE APPELÉ (( LE CHASTE »? I07
effet, postérieures à 1630 ; et son inclination pour M"^ de Lafayette ne se manifesta que plus tard.
Quelle était, au juste, la nature de ces relations? Cette question mérite examen, puisqu'elle nous permettra de répondre à cette autre, qui a servi de titre au chapitre d'histoire que nous écrivons : « Louis XIII mérita-t-il d'être nommé le C/jas/e?» Eh bien, ces relations furent toutes platoniques. En ce qui concerne M"*' d'Hautefort, nous rapporterons seulement ce passage des Mémoires de M""" de Molteville.
« La reine, à qui elle fut donnée d'abord pour fille d'honneur, la voyant naître {cette inclination) dans l'âme de ce prince si farouche pour les dames, tâcha de l'allumer plutôt que de l'éteindre, pour gagner ses bonnes grâces par cette complaisance ; mais la dévotion du Roi fit qu'il s'y attacha si peu, que j'ai ouï dire depuis à la même dame d'Hautefort qu'il ne lui parlait que de chiens, d'oiseaux et de chasse; et je l'ai vue avec toute sa sagesse, en me contant celle histoire, se moquer de lui, de ce qu'il n'osait approcher d'elle quand il l'entre lenait. »
Pour M"« de Lafayette, il se montra plus tendre, sans être jamais allé au delà de ce qu'implique ce qu'on a nommé depuis une « amitié amoureuse ».
D'où venait donc cctle aversion inexplicable pour es femmes, eV surtout pour la très jolie femme *■ qu'é-
* f Elle était blonde, et blonde à ravir, à l'excès même », dit
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tait la jeune épouse du Roi ? Par quel phénomène, physique ou moral, ce prince, de constitution plutôt robuste, en tout cas ni débile ni chélif, en arrivait-il à commander à ses sens, plus qu'à ses gens? Il avait été pourtant, dans sa prime jeunesse, plutôt décidé, tant en actes qu'en propos. Nous en avons cité maints exemples, nous en produirons quelques autres, empruntés, comme les précédents, au journal de son médecin.
Le 12 avril 1607, il doit assister à la cérémonie du « lavement des pieds ».
On lui demande, dit Heroard, s'il lavera pas bien les pieds aux pauvres. Ho ! que non, rcpond-t-il, je les laverai aux filles, mais pas aux garçons.
Le 15 juin delà même année, on le mène chez le Roi son père.
lord Herbert, qui la vit un an après son mariage. Elle avait « les mains les plus belles du monde, les plus fines et les mieux faites ». A. Baschet.
« Ses yeux sont grands et beaux, dit M"* do Brcgy, dans le portrait qu'elle a esqviissé d'après ce charmant modèle ; sa bouche peut rervir de modèle ji tous les peintres. Pour ses bras et ses mains, ils fcroient honte à la plus parfaite sculpture. Pour le reste de son corps, il n'est que la seule modestie qui le fait cacher. Tout cela est accompagné d'une fraîcheur et d'une propreté, qui donneroient lieu (le penser que l'ambre et le jasmin soroient entrés dans la composition de son beau corps. » Voj. les Mémoires historiques et critiques et Anecdnles des reines et régentes de France, par Dreux du Radier, édit. de J776, t. \'I, p. 217.
LOUIS XIII MÉI\IT;V-T-IL d'lTUE APPELÉ (( LE CHASTE »? IO9
M"'^ la Duchesse de Rohan lui dit : Monsieur, baisezmoi ! — Je baise point de femmes, je baise que des fdles, répond M. le Dauphin.
« Se prend, contre sa coutume et son naturel, ajoute le brave médecin, à baiser des petites filles, sur toutes la jeune \itry. « J'en vea, disoit-il, à la petite Vitry », et la tiroit à part. Le jour précédent, M. de Verneuil lui avoit dit : Mon maîstre, baisons toutes les filles, il les faut baiser. Et il disoit à Madame : Ma sœur, amène moy la petite Vitry *... »
Comment, après avoir tenu de tels propos, l'enfant, devenu jeune homme, fut-il si subitement réservé? Etait-ce de l'impuissance ou delà iVl^idité ^ ? Ou est-
* Cité dans Le Roi chez la Reins, p. 29^1 .
2 La médecine appelle cet état particulier anaphrocUsie, ou absence de l'appétit vénérien. Des organes affaiblis, une abstinence prolongée, peuvent en être la cause ; mais on peut incriminer aussi l'onanisme, les excès, les goûts socratiques, etc.
Ce pouvait être encore de VinldbiLion génitale, phénomène commun chez les neurasthéniques, et que la suggestion seule peut parvenir à dissiper. Le résultat, en tout cas, était le même que s'il se fit agi d'impuissance réelle (^impolentia coeuadi, bien entendu). Et cet état eut des conséquences que l'histoire a enregistrées. On a écrit (Pierre DvFOUR, Mémoires curieux, etc.) que « l'objectif principal de la cons-^'iration de Ghalais, dans laquelle Anne d'Autriche avait trempé indirectement, consistait dans le divorce et la déposition du roi, qui eût été déclaré impuissant, tandis que son frère, Gaston d'Orléans, aurait régné à sa place, en épousant la reine. Rien ne paraît plus vraisemblable que l'amour du duc d'Orléans pour sa belle-sœur, et cet amour, que la reine avait l'air de partager, fut probablement la cause des révoltes et des prises d'armes de Monsieur, que la jalousie du roi surveillait sans cesse. Au reste, Gaston ne se dissimulait pas oue la stérilité de la reine ne provenait c[ue de la rigidité du roi. »
ce plus particulièrement à la princesse dont l'esprit politique avait dicté le choix, que serait imputable la responsabilité de cette continence insolite ?
Nous avons établi déjà, qu'au moins avant le mariage, le Dauphin ne voyait pas d'un trop mauvais œil la femme qu'on lui destinait. On l'avait, du reste, soigneusement entretenu dans l'idée de celte union et il n'y répugnait pas, bien au contraire, puisqu'il parlait de l'enlever, s'il était nécessaire, même de force. On se souvient de son mot : a Eh ! il la faudra aller prendre! y). Devons-nous en tirer la conséquence qu'il s'était fait dans la personne du prince une « modification d'humeurs », ainsi qu'on disait jadis, telle qu'il soit arrivé à concevoir de l'aversion, non pas seulement pour les femmes, en général, mais pour celle qui, d'après tout ce qu'on aurait pu présumer, était le plus capable de faire parler ses sens ? Ceci ne nous expliquerait pas, au surplus, son éloignement pour n'importe quelle femme.
On a essayé d'attribuer cet éloignement aux habitudes vicieuses, au jeu solitaire, auquel son médecin nous a dit qu'il se livrait, étant enfant. D'autres n'ont pas craint de porter contre Louis XIII l'accusation d'inversion sexuelle *. On a soupçonné surtout ses favoris de Luynes et Cinq- Mars.
* Jacoby, Eludes sur la sélection, p. 4o3.
« Jusqu'ici, écrivait le D"" Guardia en i865 [La Médecine à travers les siècles), aucun document n'autorise un soupçon fondé sur la na-
LOUIS Xlll MliuiTA-T-IL d'être APPELÉ « LE CHASTE )) ? III
Pour de Luynes, il paraît bien avéré que la faveur dont il jouit, il la dut surtout à son talent de fauconnier, à l'art qu'il déployait à dresser des pies-grièchcs, ou à sonner du cor « sans baver dedans ».
Les soupçons seraient peut-être plus fondés à l'égard de Cinq-^Mars, que Louis XIII fit souvent coucher auprès de lui ', ce qui ne l'empêcha point de le laisser décapiter. Cependant, même à l'égard de Cinq-Mars, s'il y a des présomptions, il n'y a pas de certitude. Observons toutefois, avec le D»" Guardia, qui s'est efforcé, lui aussi, de débrouiller la psychologie de l'énigmatique Louis XIII, que Tallemant des Réaux a dit expressément, parlant des amours de ce roi, que c'étaient « d'étranges amours » ; et que ce piètre monarque était un piètre sire, quand il se trouvait en présence du sexe qui ne nous pardonne rien aussi aisément que l'offensive.
Si l'on a été jusqu'à émettre l'hypothèse de l'existence d'une aberration gcnésique chez Louis XIII, c'est que, généralement, les instincts contre nature étouffent ou excluent les instincts naturels ; et que
turc des relations qui formaient comme un lien indestructible entre le favori et le prince. Mais je ne serais pas étonné que l'histoire, qui est une enquête perpétuelle, nous fît quelques révélations d'un nouveau genre, et nous pourrions bien avoir im jour le vrai secret de cette faveur aussi extraordinaire par son origine que par sa durée «.
* Cf. Uranisme et unisexualilé, par Marc-André Rapfalovitch, (1896), p. 100.
lia LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE
« c'est l'aberration qui constitue le vice, plutôt que l'exercice excessif d'une fonction physiologique ou légitime ». Il en est, il est vrai, chez qui l'instinct vicieux coexiste avec l'instinct naturel.
Pour Louis XIII, force nous a été d'explorer le domaine de la pathologie, car son « cas » en relève à bien des points de vue.
Est-il normal, est-il physiologique, qu'il soit resté pendant quatre ans sans consommer son mariage ?
On a fait remarquer, très judicieusement selon nous, que l'idée d'un rapprochement pouvait bien paralyser le jeune prince *, surtout si les premières tentatives n'avaient pas été couronnées du succès qu'il
* Le jour de son mariage, il était si peu confiant en ses moyens, que « M. de Grammont et quelques jeunes seigneurs lui faisoient des contes gras pour l'assurer \ il avoit de la honte et une haute crainte ». Nous avons souligné les mots qui importent, dans le texte d'Héroard (II, i86.)
Une fois « assuré », il « prend sa robe et va à la chambre de la Reine à huit heures, où il fut mis au lit auprès de la Reine sa femme, en présence de la Reine sa mère ; à dix heures un quart, il revient après avoir dormi environ une heure et fait deux fois, à ce qu'il nous dit ; il y paroissoit, le gl... rouge. » Héroaro, loc. cit.
LOUIS XIII MÉniTA-T-IL d'ÊTRE APPELÉ « LE CHASTE »? Il3
espérait ou du plaisir qu'il avait rêvé *. Peut-être ne fuyait-il le combat que parce qu'il ne se sentait pas assuré de la victoire. Selon le mot d'un homme d'esprit, ce mari ajournait indéfiniment le règlement de ses comptes, comme un débiteur insolvable.
En présence de cette froideur, à laquelle ils ne comprenaient goutte, les courtisans s'avisèrent d'un expédient qui témoignait d'une certaine ingéniosité. Mais ici le sujet étant de plus en plus délicat, nous paissons la plume... au nonce du pape !
Voici comment s'exprimait le fin diplomate qu'était k- lOîice Bentivoglio
Oa croyaic très fort que cette fois, à Saint-Germain, le roi se GJ-.lJerdit à coucher avec la rolnc et à jouer jusqu'au bout son rôle d'époux ; mais il n'a soufflé mot à ce sujet, soit que la honte le retienne, ou que son ôncrgic ne soit pas encore suffisante. Il en est qui lui conseillèrent de s'essayer préalablement avec une femme mariée ou ayant déjà quelque expérience, et de ne point faire ses première» preuves avec une vierge, mais son confesseur le détourne de commettre un tel péché, et jusqu'ici ce bon avis l 'emporte et remportera, on l'cspcre, jusqu'au moment attendu, lequel finalement ne
1 D'ilne dépêche du nonce Bentivoglio, postérieure à la consommation du mariage, nous extrayons ce passage conGrmatif :
« En somme, le retard ne provenait que de la froideur du roi. Il craignait aussi de rencontrer dans cet acte des difficultés au-dessus ae ses forces, frappé surtout comme il l'était du souvenir de son primo congresso à Bordeaux, qui non seulement était demeuré sans effet, mais même ne lui avait laissé qu'une impression désagréable. >>
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pourra longtemps se faire attendre. Ces Espagnols, si ardents, se désespèrent, et disent que le roi n'est bon à rien. Son père aussi commença tard *,
Le monsignor exagère, ou plutôt ce qu'il écrit n'est pas l'expression exacte de sa pensée. Louis XIII ne commença pas tard, puisque jamais, à vrai dire, il n'eut une réelle inclination pour une femme. Etait-ce mauvaise volonté? Il assurait, au contraire, son confesseur, qui le chapitra longtemps là-dessus, de son brûlant désir de rendre ses 'hommages à la reine ; mais il ne voulait pas, ajoutait-il aussitôt, commencer de trop bonne heure, afin de se ménager pour l'avenir 2.
Pendant ce temps, la jeune reine se désespérait. Elle soupirait sans cesse après le jour — ou la nuit — qui lui donnerait un époux « en chair et en os ». C'est le nonce lui-même qui nous en instruit et on peut le croire sur parole :
Eli est, écrit-il, toujours dans l'attente de cette bien-
* Dépêche du 17 janvier 16 18, publiée par Armand Baschet et traduite par le D"" Guardia (op. cit., p. 325).
* « Comme on lui reprochoit de ne pas aller voir la Reine (4 juin 1617), ^ répondit que cela l'échauffoit. » Héroard, II, ai3.
« Le roi couchoit fort rarement avec elle, dit Tallemant des Réaux. On appeloit cela meltre le chevet, car la reine n'en mettoit point, pour 1 ordinaire. Il dit, quand on lui vint annoncer que la reine étoit grosse : « Il faut donc que ce soit d'un tel iemps ». Pour une pauvre fois, il prenoit quelque rafraîcliisseraent et on le saignoi t souvent : cela ne servoit pas à sa santé. »
LOUIS XIII MÉniTA-T-IL d'ÉTRE APPELÉ U LE CUASTE »? II 5
heureuse nuit que le roi devra passer avec elle et qui ne finit point d'arriver *.
Elle devait arriver pourtant ; mais il fallut, pour décider le frigide souverain, un stimulant particulier, un aphrodisiaque de haut ragoût.
Le 20 janvier 1619, eut lieu la cérémonie du mariage du duc d'Elbœuf avec M"* de Vendôme. La nuit arrivée, le roi se fit introduire dans la chambre nuptiale ; bien mieux, « il voulut être présent sur le propre lit des deux époux, afin de voir se consommer le mariage, acte qui fut réitéré plus d'une fois, au grand applaudissement et au goût particulier de Sa Ma- ) esté... » On affirme que M"® de Vendôme, — fille de Henri IV, ne l'oublions pas, — aurait même dit à cette occasion : « Sire, faites, vous aussi, la même chose avec la reine, et bien vous ferez ". » Cinq jours après, se souvenant encore de la leçon que lui avait donnée sa sœur — de la main gauche, il s'exécuta, mais ce ne fut pas sans bien des façons. Son ami de Luynes dut intervenir pour vaincre ses dernières hésitations.
A onze heures, M. de Luynes entre dans la chambre du roi, et il l'engage à se lever pour se rendre chez la reine. Lo roi battait froid. Le favori le persuade, il le prie, il le sup-
< Dépêche du 19 décembre 161 8, loc. cit,
s Dépêche de l'ambassadeur do Venise, loc. eit.
plie, le roi résiste, puis il cède, et Sa Majesté est ainsi conduite, presque portée, aux appartements de la Reine, d'où Luynes revient aussitôt, et où le roi reste. Ainsi fut introduit le roi chez la reine par M. de Luynes, premier connétable '.
La consommation du mariage ' eut lieu le 25 janvier (1619) ; mais la lune de miel ne devait pas longtemps se prolonger ^. Le roi allait vivre de longues années avec la reine, « comme s'il eût été séparé d'elle ».
La stérilité d'Anne d'Autriche ne cessa qu'en 1637 : on n'ignore plus dans quelles circonstances *. Depuis quelques mois, la reine faisait dire des prières pour que le Ciel ^ la rendît mère. Elle envoyait des ex-voto
* Le Roi chez la Reine, par A. Baschet,
* Nous renvoyons, pour les détails, à l'excellent ouvrage de M. Baschet ; nous ne trouvons rien k y ajouter sur ce point.
3 Le i8 mars de celte même année, à lo heures et demie du soir — Héroard est toujours précis — « vêtu en robe, il va chez la Reine cum volaptate » (II, aSa). Le aS septembre 1620 (on voit que les visites du jeune roi au lit conjugal étaient assez espacées — et le vieux médecin ne néglige pas de nous aviser chaque fois que le fait se produit) — le roi couche de nouveau avec la reine, « de 10 h. 1/2 à I h. 3/4> — Le 7 décembre, couche pendant un heure. » uéroard, t. II.
* Cf. Lettre du Pire Catxssion à M"' de La Fayette ; V. Cousi!», M"*^ de Haulefort ; Journal de Mathieu Marais ; Mémoires de M"«" dé Motteville, etc., etc.
^ Dans le temps que la reine Anne d'Autriche était grosse do Louis XIV, après une stérilité de vingt années, le curé de Saint- Germain-l'Auxerrois, qui était un assez bon homme, annonça celte bonne nouvelle dans un de ses prônes. « Si la reine, dit-il, nous
LOt:iS XIII MÉR1T\-T-1L d'ÉTHE APPELÉ (( LE ClUSTE )) ? II 7
à l'église de saint Isidore, patron de Madrid, qui jouissait de la réputation que les païens attribuaient à JunonLucine. Le père Bachelier fut même dépêché par elle auprès du roi d'Espagne, pour obtenir ce son frère un bras de la sainte relique, afin de subir de plus près la sainte influence quelle sollicitais, iunuence qui, chacun le sait, diminue comme le carré de la distance ^
Au commencement de décembre, le comte de Brienne, ayant trouvé la reine « plus rêveuse qu elle n'avait coutume de l'être et les yeux fort chargés », prit la liberté de lui rapporter les espérances que concevaient ses amis. Elle rougit et changea aussitôt de discours. « Le bruit, ajoute Brienne, devint général, avant que l'on eût des indices infaillibles de cette heureuse grossesse '. »
La plupart des auteurs contemporains » et, d'après eux, les historiens de nos jours, ont émis des doutes sur la légitimité de Louis XIV. Il est certain que ♦outes les apparences sont pour confirmer ces doutes. Anne d'Autriche elle-même était si peu sûre d'en faire accroire sur ce sujet, « qu'à peine eut-elle fait sa
donne une princesse, nous n'en serons pas plus avancés à cause de la salique. Ainsi prions Dieu qu'elle ait un prince dans ses entrailles. Au reste, il y a ce qu'il y a ».
» Raspail, Reme Complémentaire des Sciences appliquées à la Mém decine et pharmacie, i" septembre 1857, p. 61.
« Mémoires, édit. Michaud, lll' série, t. III, p. 69.
» V. les pamphlets de la Fronde, les Lettres do Gui Patin, etc
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déclaration de grossesse, elle se réfugia dans le Valde- Grâce, comme dans un fort, à l'abri et des yeux des argus et des soupçons de son maître, qu'elle n'approcha plus ' ». Elle sentait si bien qu'une justification était nécessaire, que l'on peut regarder ^comme un plaidoyer ja/o domo le fragment des Mémoires de sa confidente intime, M™« de Motteville, ,qui se rapporte à l'épisode.
' Voici ce que nous conte cette bonne dame.
M"^ de la Fayette s'était retirée du monde. Le roi Fallait voir au couvent où elle s'était retirée.
On crut même que ce fut un jour qu'étant demeuré tard à ce couvent, il fit un si mauvais temps qu'il fut obligé de demeurer au Louvre, où il n'y avait point d'autre lit que celai de la reine. Quoi qu'il en soit (sic), ce fut alors (le 5 septembre i638) que Dieu donna à la France le roi régnant aujourd'hui, cet auguste prince Louis XIV, qui fut nommé du peuple Dieudonné * .'
Celui qui a reproduit avant nous ce passage a fait ressortir les inconséquences et les invraisemblances qu'il renferme. Nous nous bornerons à reproduire, en nous y associant, les réflexions qu'il lui a suggérées.
Et d'abord, M"'^ de Motteville est la seule à parler de ces circonstances, dont la portée était pourtant si
* Raspail, loc. cit.
' Mén^cires de Jlf"" de MolUvil.e, t. î, p. So.
LOUIS XIII MÉniTA-T-lL d'ÊTRE APPELÉ (( LK CHASTE»? IIQ
grande. Elle en parle comme d'un on- dit, elle qui pouvait se renseigner à la source.
... A qui fera-t-on croire que ce roi si pudique et qui éprouvait une telle répugnance du côlé de la chair, lui qui n'aurait pu supporter le frôlement de la robe d'une femme amie sans rougir, comme un coupable rougit d'une action honteuse ; que ce roi se soit montré tout à coup entreprenant envers la femme qu'il détestait, lui dont l'âme chaste aimait ailleurs, et aimait une personne si digne de l'être, et dont le souvenir seul commandait la pudeur et le respect? Comment concevoir qu'à cette époque le Louvre ne renfcrmiit qu'un seul lit, comrtie après une prise d'assaut et la dévastation d'une forteresse, et comme si le Louvre se fût trouvé alors dans un désert ? Où couchèrent donc ses gens, car le roi ne voyageait pas sans escorte? Aussi M"* de Motteville s'empresse-t-elle de (aire justice de celte hypothèse par un quoi qu'il en soit qui la met à néant et la LilTe comme à la plume.
Mais le rapprochement des dates de certains faits va nous démontrer encore mieux l'impossibilité d'une cohabitation entre Louis XIII et Anne d'Autriche.
Louis XIV étant né le 5 septembre i638, il est évident que la rencontre fortuite et nocturne aurait dû avoir lieu vers la fin de 1687 ; on dit, d'un autre côté, que le rapprochement de ces époux ennemis se serait opéré dans un appartement du Louvre. Or, c'est en l'année 1687, d'après de Bassouipierre, que, sur les ordres du roi, une visite domiciliaire se serait effectuée au Val-de-Grâce, qu'habitait alors Anne d'Autriche. Ainsi, la reine était réfugiée au Val-de-Grûce, et la
légende nous la montre habitant une modeste chambre à un seul lit au Louvre, comme si le palais du Louvre eut été une ruine abandonnée 1
La reine était en suspicion de haute trahison auprès de son époux de nom, si soupçonneux de sa nature et si peu susceptible de revenir d'une fâcheuse impression ! Et la légende suppose qu'en un instant la réconciliation se fit, comme un armistice, pour quelques heures, et que la haine reprit son cours le lendemain comme auparavant ; et qu'enfin, un sentiment asssoupi pendant vingt ans, encore plus dans l'impuissance que dans la répugnance, se serait réveillé et puis éteint de nouveau, en l'espace de quelques heures. Cela se voit dans les contes des fées ; mais cela est de toute impossibilité dans la logique des passions humaines et surtout dans les lois de la physiologie ; un enfant de quarante ans ne devient pas ainsi nubile en un instant, pour retomber ensuite dans l'enfance de sa constitution avortée ',
Tout le monde est donc à peu près d'accord sur la bâtardise du grand Roi; on diffère seulement sur le nom du père putatif. Les uns désignent le marquis d'Ancre ; de là ce couplet, tiré d'une chanson de l'époque :
Si la reine allait avoir Un enfant dans le ventre, D serait bien noir, Car il serait d'encre.
D'autres ont nommé le duc de Buckingham ; d'autres
* V. iîeuue complémentaire, juillet 1857, t. III, p. 37S,