‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 4)Chapitre 11 sur 34 · LA STÉRILITÉ DE CATHERINE DB MÉDIC · texte numérisé non relu

LA STÉRILITÉ DE CATHERINE DB MÉDIC

Uanecdote du don de dix mille écus, qu'aurait touché Fernel après chaque couche de Catherine de Médicis, n'est pas plus vraisemblable ; nous pouvons même dire qu'elle est fausse de tous points, ainsi que le prouve le document péremptoire suivant, provenant de la source même où nous avons puisé les éléments de l'argumentation ci-dessus.

Ce que nous allons produire est la copie d'une ordonnance de Henri II en faveur de Fernel, dont l'original existait jadis dans le cabinet de Saint-Martindes-Champs, à Paris (N° 390, 3* liasse) ;

Extrait d'un roole de plusieurs partis et sommes de deniers que le Roi a commandé estre payées par maître Raoul Moreau, thrésorier de son éparyne^ aux personnes pour les causes contenues au dit roole.

Au recto est écrit ce qui suit :

A maître Jehan Fernel, conseiller et médecin ordinaire dudit Seigneur, la somme de deux mille trois cents livres tournois, dont le dit Seigneur lui a fait don, en faveur des bons et agréables services qu'il lui a ci-devant et de long-temps faits en son dit état, fait et continue chacun jour, et espère ledit Seigneur qu'il fera ci-après ; même pour le faire ressentir du soin et vigilance qu'il a eu au traitement de la Royne pendant la maladie qu'elle a eue à sa dernière couche, ayant, durant ledit tempt. esté et demeuré continuellement près de sa personne

et ce outre et par dessus ses gaiges, et les autres dons et bienfaits qu'il a eus d'icelui Seigneur *. ,

Il ressort, sans réplique, de cette pièce, que Fernel reçut pour son intervention (c'était la 9^ couche de la reine ; ce fut aussi la dernière), une somme bien inférieure à celle que l'on a toujours prétendu qu'il avait touchée, somme, du reste, considérable et tout à fait hors de proportion avec le service rendu.

Que ce soit grâce aux conseils de Fernel ou par

tout autre moj^en, Catherine de IMédicis cessa d'être

stérile après neuf ans de mariage.

Elle donna successivement le jour à dix enfants : François II, mort à 16 ans, comme nous l'avons

établi ailleurs % d'une affection tuberculeuse de

l'oreille ';

* La suite, que l'on peut retrouver dans les Mémoires littéraires, etc., pour servir à l'histoire de la médecine, p, 34 1, ne se rapportant pas directement à notre sujet, nous la passons sous silence.

^ V. nos Morts mystérieuses de V histoire.

' « Bel enfant d'apparence, il hérite, en sa personne lymphatique et névrosée, de toutes les humeurs, de toutes les faiblesse» originelles prises aux Médicis, au roi son grand-père, au Dauphin,

LA STÉRILITÉ DB CATHERWE DE MÉDIC18 67

Elisabeth, née le 2 avril 1545, qui épousera Philippe II, roi d'Espagne, dont la descendance (deux filles) sera marquée de la tare névropathique ;

Claude S née comme sa sœur, à Fontainebleau, le 12 novembre 1547, et qui s'unira à Charles II, duc de Lorraine, dont elie eut trois fils et quatre filles (cinq de ces enfants moururent sans postérité) ;

Louis, né le 3 février 1549, mort au berceau ;

Charles-Maximilien ^ le futur Charles IX, né le

son père. De ce qu'il s'est jeté goulûment sur le sein de sa nourrice Claude Gobelin, on le juge parti pour un long voyage, sauf que peut-être Fernel ou Chrétien, médecins de la reine, trouvent à ce nez serré d'en haut, à ces boursouflures du visage, quelque méchant présage. » Bouchot, art. précité. (Cf. La Mort de François II, par le D' Potiqubt).

* Catherine montre beaucoup de sollicitude à l'égard de sa fille Claude. A la suite d'un accident, les médecins lui ont prescrit un corps (un corset baleiné). Catherine envoie aussitôt le tailleur « qui fait les corps des filles de M^'la connestable pour luy en faire ». Elle mande à la gouvernante de lui donner souvent des nouvelles de sa fille (V. le t. I des Lettres de Catherine de Médicis, édition H. de la Ferrière, dans la collection des Documents inédits de l'Histoire de France).

^ Le a5 mai i55r, Catherine écrit à M"* de Humyères de bien •'assurer que la nourrice de son fils Charles-Maximilien soit « bonne nourrice ». Qu'elle soit ce honneste et bien conditionnée », c'est de peu d'importance. La prudence et la sagesse ne donnent pas un meilleur lait. Qu'on la change si l'enfant en soufl're.

Ce sont les mêmes recommandations que le roi fait de son côté à M"' d'Humyères : « Surtout, dit Henri H, qu'elle ait nourri plus d'un enfant et que son lait soit bon et assuré ».

La maltresse royale s'en mêle à son tour : « On dit que le lait

68 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRIÏ

27 juin 1550, halluciné, cruel, demi -aliéné, qui succombe à 24 ans et comme son aîné François II, meurt de tuberculose. Charles IX n'eut qu'une fille, morte en bas âge (nous ne parlons pas des bâtards) ;

Edouard-Alexandre, né le 20 septembre 1551, le futur Henri III, le plus dépravé, mais aussi le plus intelligent des derniers Valois, dont le poignard d'un assassin précipita la mort, à l'âge de 38 ans ; ses excès ne pouvaient le mener bien au-delà de ce terme *. (Nous aurons occasion d'étudier les aberrations sexuelles de ce roi, dans nos Fous de l'Histoire 2.) Henri III n'a pas laissé d'enfants ;

Marguerite, née le 14 mai 1553, qui sera Marguerite DE Valois, incestueuse ', mais à l'esprit très brillant. Morte également sans enfants

François-Hercule, duc d'Alençon, dont la nais-

n'est bon et que cella luy donne des émotions, parquoy il me semble que vous feriès bien d'y adviser ». Catherine, toujours préoccupée de la santé de son fils, envoie son médecin auprès de l'enfant « pour ne bouger de là jusque» à ce que l'on ayt trouvé une nourrisse » ; et dans un post-scriptum, écrit tout entier de sa main, elle fait sonner haut qu'elle se fâchera, si on l'oblige à rappeler encore ce qui leur tient tant à-cœur, à elle, au Roi, et à la favorite! Elle n'est tranquille que quand la nourrice est enfin changée.

* Son médecin Miron disait qu'il mourrait bientôt fou.

• En préparation.

3 Nous reviendrons sur cette question controversée, et la discuterons avec tout le sérieux qu'elle com{)orte.

LA STÉRIMTl'; DE CATHERINE DE MÉDICIS 5g

sancc est du 18 mars 1554. Lâche et perfide, il eut, croit-on, des rapports incestueux avec sa sœur Marguerite et voulut un jour étrangler sa mère. Mort sans alliance, âgé de 30 ans ;

Victoire et Jeanne, nées le 24 juin 1556, à Fontainebleau, mortes en bas âge.

Michelet prétend que c'est la maladie, à laquelle on veut que François I" ait succombé ', qui nous délivra des Valois. Inutile d'aller chercher si loin. Les Valois ont subi cette loi fatale et implacable de la dégénérescence, qui fait l'homme victime de son évolution. Ils ont disparu, accablés sous le poids de leur hérédité, non pas de l'hérédité syphiiilique, mais de l'hérédité nerveuse et psychopathique, grandie et accumulée en eux par tous leurs ancêtres ^.

* Nous avons essayé de démontrer, dans le précédent chapitre, que si François 1" fut atteint de sjpliilis, ce n'est pas, en tout cas, à cette affection qu'il a succomhé.

2 Cf. PsYcholofjie des derniers l'n/ois, par le D'' Dlsolier. Lyon, 1895, Thèse (de docloral en médecine).

HENRI IV

llKMil IV

N'est-ce pas Bayle qui a dit, parlant de Henri IV, qu'il aurait été un héros accompli, s'il eût été réduit au sort d'Origène et d'Abailard?

Il est certain que la passion des femmes ^ posséda

* Au ivni^ siècle, on appelait ainsi les maladies contractées à la suite de rapports galants.

2 Un distique latin, dont nous avons donné ailleurs (Les Curiosités de la médecine, Paris, Maloine, 1900, p. 149) la paraphrase, signifie qu'au nez on juge de la capacité génitale de l'individu. Or, Henri IV était des mieux pourvus sous ce rapport. Les portraitistes officiels, qui flattent toujours leur modèle, ont représenté le roi avec un nez busqué, mais de dimensions honnêtes. En réalité, il l'avait très grand et assez gros ; de plus, il était remarquable par une verrue [cicer) à l'angle inférieur de la narine droite. On peut, à cet égard, comparer les deux portraits que nous reproduisons : l'un de pure convention ou tout au moins considérablement flatté ; l'autre, qui nous semble bien plus conforme à la réalité, celui d'Hendrik. Golt lus, peintre et graveur, né à Mulbracht en i558, mort à Haarlem le 25 décembre i6i6. Ghampfleury l'a donné dans son Histoire de laCaricalurc sous la Réforme, p. i33, et aussi 17maame d'.Ar(, recueil

« notre bon roi » à ce point qu'il n'a pas trouvé grâce même devant un historien qui a d'ordinaire des trésors d'indulgence pour les peccadilles des souverains. «Henri IV.écrit le pèreLoriquetS eut une passion effrénée pour le jeu et pour les femmes. On ne peut excuser la première, parce qu'elle fit naître quantité de brelans ; et encore moins la seconde, parce que les liaisons de Henri IV furent tout à fait publiques et scandaleuses. »

Le mari de la « grosse Margot " » aima en tant de lieux — de mauvais lieux — qu'on l'avait surnommé le chevalier banal de France '. Disons de suite à sa décharge que sa peu vertueuse épouse ne le lui

illustré d'instruction populaire, édité par b. Librairie de l'Art (Cf. la Revue des autographes, de M""" V" Charavay, avril 1901, n° loa).

* Hist. de France, t. II, p. 26.

2 « Après que le roi Charles IX eut fait la Saint-Barthélémy, il disait en riant et en jurant Dieu à sa manière accoutumée, et avec des paroles que la pudeur oblige de taire, que sa grosse Margot, en se mariant, avait pris tous ses rebelles huguenots à la pipée ». Journal de VEstoile. On prétend que Marguerite de Navarre, première femme de Henri IV, commença ses querelles avec son époux, parce qu'elle s'obstinait à coucher masquée. C'était la coutume, en ce temps-là, que les dames portassent des espèces de masques, des «loups», qui les garantissaient des injures de l'air. Diane de Poitiers, dont Brantôme vantait la beauté incomparable, à l'âge de 70 ans, suivait toujours les chasses de la cour avec un loup sur le visage et ne sortait jamais autrement que masquée (Cf. Variétés littéraires, etc., par de Saint-Olite. Lyon, vers 1860, p. 91).

• Mémoires historiques et secrets concernant les amoun des rois de

UîJB GALANTERIE DU VERT-GALANT 63

cédait en rietl sur ce chapitre : sa couche était non moins hospitalière que le lit de son royal époux *.

On a eu la plaisante idée * de dresser la liste des maîtresses de Henri IV ; leur nombre ne s'élève pas à moins de 56, et encore a-t-on négligé les passades : elles étaient trop ! La statistique galante du plus galant de nos rois ne nous tente pas outre mesure ; nous ne voulons ici marquer que quelques traits de la vie de ce monarque, qui n'était pas un héros qu'à la guerre.

S'il est une réputation que Henri IV n'a pas usurpée, c'est celle d'avoir aimé ses sujets, ou plutôt ses sujettes, à quelque rang qu'elles appartinssent : entre femmes du commun et dames de qualité, il ne faisait point de différence. Il les abandonnait, du reste,

France. A. Paris, M. DGG. XXXIX. « On terait un calendrier avec le nom de toutes les saintes que fêta ce dévot de la beauté. » Les Cotillons célèbres, t. I, p. aaS (Paris, Dentu, 1861).

♦ Gf. Ce que vaut le meilleur des rois, par A. Sa5ejouand, p. i4i5, et la notice mise, par M. L. Lalanne, en tête de son édition de» Mémoires de Marguerite de Valois. Paris, Jannet, M.DGGG.LVIII.

* De Lescure, Les amours de Henri IV ; Le Livre, 10 janvier i885 ; A. Sanbjouand, Ce que vaut le meilleur des rois ', Dd la

8^ LE CABINBT SECRET DE l'hISTOIHR

avec la même désinvolture, qu'elles fussent duchesses ou roturières ^ La fille d'un jardinier du château de Nérac, qui portait le doux nom de Fleurette, avait eu l'heur de plaire au roi de Navarre ; la légende * veut que, son caprice satisfait, le roi ait abandonné celle qu'il avait détournée et qui, de désespoir, se sérail noyée '.

Place, Pièces intéressantes, etc., t. V, p. aig et suiv.; Roederer, Conséquences du système de Cour établi sous François /«'", p. 179 et suiv.

1 « Henri IV disoit bien que si l'on pouvoit obtenir une femme par souhait, il voudroit en avoir une qui eût beauté en la personne, pudicité en la vie, complaisance en l'humeur, habileté en l'esprit, fécondité en génération, éminence en extraction, et grands Etats en, possession ; je crois, mon ami (disoit-il à M. de Sully), que cette femme est morte, voire peut-être n'est pas encore née, et n'est pas prête à naître : vous savez qu'il fit ensuite le portrait des princesses de l'Europe, et c'est là où il dit ce plaisant mot de sa nièce de Guise, qui aimoit bien autant les poulets en papier qu'en fricassée, et où il dit tant de mal de la maison de Médicis dont il prit pourtant la fille...» Journal de Mathieu Marais, édition de M. de Lescure, t. III, p. 3a6,

2 Cette légende a rencontré, il est vrai, des contradicteurs. La prétendue abandonnée aurait encore vécu trente-sept ans après son abandon (V. l'opuscule cité à la note suivante).

3 Catherine Duluc, fille d'un médecin d'Agen, après avoir longtemps résisté au Béarnais, avait fini par lui céder. On raconte que, maltraitée par ses parents, honteuse de sa faute et accablée de remords, la pauvre enfant se laissa mourir de faim. Une autre jeane fiUe Anne de Cambefort, qu'Henri avait inutilement poursuivie, se trouvant un jour dans un bal où le prince s'était rendu, dut, pour échapper à ses obsessions, s'élancer par une fenêtre : elle en garda une claudication des plus disgracieuses pour le reste de ses jour».

C'est ensuite la fille d'un président de Calais, la Rebours, que le roi aime sous les yeux de sa femme * — nous allons voir que c'était chez lui passé à l'état d'habitude — . La Rebours toml)e malade et ne peut plus servir avix plaisirs de sou auguste amant ; elle est délaissée sans autre explication.

Une dame Martine, qu'il avait débauchée à la Rochelle, et doni il avait eu un enfant, subit le même sort, n avait, du reste, un grand nombre de bâtards -, mais il n'en voulut reconnaître que fort peu, « la honte, disait-il, d'en avoir trop, l'empêchant de se déclarer le père des autres » ^

Il ne craignit pas de s'attaquer même auxabbesses I On sait que, pendant le siège de Paris, il s'éprit follement de l'abbesse de Montmartre. A son exemple, ceux qui commandaient sous lui « cajolèrent la plupart des religieuses avec tant de scandale — nous citons, sans rien changer au texte emprunté — qu'on nommait l'Abbaye, tantôt le Magazin des Engins de l'Armée, tantôt le Magazin des V.. de l'Armée ». On est allé jusqu'à prétendre qu'au « siège de Pontoise,

(Cf. Un Amour d'Henri IV : Capchlcot, légende et histoire, par Jules Andrieu. Paris et Agen, i885.)

1 V. les Mémoires de Marfjuerile de Valois, éd. Jannet-Daffis (i858), p. io8 et suiv.

* Il en eut un notamment d'une charbonnière, dont il anoblit la descendance (V. la brochure do M. Andribu, précitée, : Un Amour d'Henri ÎV; Capchicoi).

^ Mémoires historiques et secrets, loc. cit.

66 LE CABINET SECRET DE L'iIISTOinE

ses ofiiciers donnèrent le mal de Naples à huit religieuses de Maubuisson, et lui, aussi bien qu'eux, sn exposèrent cinq *. »

Voilà la légende du bon roi Henry légèrement enlamée, mais nous ne sommes pas au bout de notre réquisitoire. S'il n'eut pas son Parc-aux-Cerfs, comme l'eut plus tard Louis XV, on n'en fit pas moins pour son compte la traite des blanches. Ses pourvoyeurs et entremetteuses occupaient les plus hautes dignités, le premier rang même, peut-on dire, s'il est vrai que la reine Catherine de Médicis lui ait prodigué ellemême ses bons offices. Peu après son mariage avec Marguerite de Valois -, Catherine, pour l'agrément du Béarnais, mais surtout dans l'intérêt de sa politique à elle, lui aurait procuré trois de ses demoiselles d'honneur. Cétait montrer plus de compLiisance que certain gentilhomme de notre connaissance, le sire d'Aubigné, l'auteur des hardis Mémoires que l'on sait. En 1576, le roi avait jeté ses vues sur une

* Mcmoircs, etc., p. 126.

2 « Dos les premiers jours de leur union, écrit le plus récent biographe de La Reine Margot, M. Cli. jMeum, il délaissa sa femme, ne craignit jamais de la prendre pour confidente de ses galanteries, Vy mêla bientôt et lui en fit supporter les traverses. Ella in l'aimait pas, dit-on, le trouvait sale, et d'Aubigné lui-même rapporte qu'il était rongé par des maladies vénériennes, pouilleux et pis encore Cf. le passage dans la Confession de Sancy, cap. v, p. 3(3, édlt dî Cologne, et 1 blstoriclte de Henri IV dans TAiLEiiAxi oijs

RÉAUiJ.

demoiselle Tignonville. Il fit appel à l'amitié de (l'Aubigné pour le servir en la circonstance. Celui-ci se refusa énergiquement à lui prêter son aide.

Je ne voulus jamais en cela, écrit-il, complaire à mon maître, quoi qu'il me lit d'infinies caresses et promesses pour m'y cngogcr, jusqu'à se mettre à genoux devant moi, lea mains jointes, afin de m'exciler à avoir cette complaisance pour lui.

Cette tactique ne lui ayant pas réussi, le roi eut recours aux menaces et aux petites persécutions.

Plus je témoignais de répugnance à favoriser les amours du roi de Navarre, poursuit d'Aubignc, plus le prince s'opiniâtrait à vouloir que je le fisse. Enfin, comme c'était le plus rusé et le plus madré prince qu'il y eût au monde, il n'y eut sortes de malices qu'il ne mit en usage pour, en me suscitant de mativaiscs affaires, me forcer à devenir son confident ; jusque-là, qu'il se mit à me retrancher de mes appointements et à prendre plaisir à gâter mes habits pour me mettre en dépenses afin que la nécessité me rendît plu» complaisant.

D'Aubigné se plaint à tort. Il en fut de plus mal partagés que lui, témoin ce duc de Bellegarde, qui s'était avisé de marcher sur les brisées de son maître, après lui avoir le premier ouvert la voie. Le duc avait parlé en termes si éloquents de sa « dame de beauté »,

comme on disait alors, que le roi n'eut pas de cesse qu'il n'eût possédé la duchesse de Beaufort, celle que nous connaissons mieux sous le nom de « belle Gabrielle ». Henri IV « n'en avait pas les gants », selon l'expression de Tallemant, et c'est pour cela qu'il ne fit pas appeler le fils qu'il eut de Gabrielle, M. de Vendôme, Alexandre, de peur qu'on ne dit Alexandre le Grand ~ on appelait M. de Bellegarde, M. le Grand : c'était rappeler un mauvais souvenir au roi, qui gardait rancune à son rival d'avoir cueilli ce fruit savoureux.

« Le roi commanda dix fois qu'on le tuât », nous apprend encore Tallemant. En fait, M. de Bellegarde courut une seule fois * un danger sérieux. Le comte d'Aumont, capitaine des gardes, avait l'ordre de le tuer, ni plus ni moins. Il s'acquitta de sa mission avec beaucoup d'intelligence : il fit tant de bruit à la porte de la chambre où s'était blotti le duc, que celui-ci eut le temps de se sauver»

Tant que les plaisirs du roi ne furent que des outrages à la morale publique, il n'y eut que demi-mal,

* Une autre fois, il eut à peine le temps de s'enfuir dam un ca-

mais ils eurent parfois des conséquences plus graves, et ici la critique historique ne peut se montrer trop sévère.

Gabrielle d'Estrées étant tombée malade à Fontainebleau, le roi s'était empressé de lui dépêcher son premier médecin, M. d'Alibour. Au retour, l'archiàtre dit à Sa Majesté qu'il n'avait trouvé à la malade « qu'un peu d'émotion », sans plus.

— Eh ! mais, reprit le roi, n'avez-vous pas dessein de la faire purger et saigner ?

— Sire, je n'ai garde ; il faut attendre qu'elle soit à miterme.

— Que voulez-vous dire, bonhomme, répondit le roi avec colère, rêvez-vous ? Comment serait-elle grosse ? Car je sais bien que je ne lui ai riea fait et êtes pour cette fois un très mauvais médecin.

— Je ne sais ce que vous avez fait ou point fait, Sire, répondit le sieur d'Alibour tout en colère, mais je sais bien que votre conscience se trouve plus fausse que moi.

— Impertinent médecin î Et, sur cela, le roi s'en alla, tout despit et mutiné, trouver la belle malade à laquelle il conta tout et lui fit une belle vie ; et il arriva qu'en effet elle accoucha du petit César et que le pauvre d'Alibour, faute de bon appareil, mourut quelques mois après *.

binct attenant à la chambre de la duchesse, quand le roi entra. Il s'échappa, au risque de se rompre le cou, par la fenêtre. L'aventure est Lien connue, d'ailleurs.

1 Mémoires de Sully, t. II, p. 355.

fjO tX CABINET SECRET DE L UISTOIIE

Sully, qui rapporte l'anecdote, n'y ajoute pas foi, mais il la trouve au moins bien contée ; ne serait-ce point qu'elle lui paraissait vraisemblable * ?

Puisqu'il est question de d'Alibour et de Tallemant, rectifions une erreur accréditée par ce dernier ; nous serons ainsi amené à parler d'une « maladie secrète » d'Henri IV, qui a bien pu avoir quelque influence sur certaines de ses décisions politiques. Selon notre habitude, nous livrons le fait aux méditations des historiens, nous confinant volontairement dans notre rôle de médecin.

Tallemant des Réaux ^ parle d'une « gonorrliée » contractée par Henri IV, et qui fut soignée, dit-il, par le premier médecin d'Alibour. Comme l'a fait observer avant nous I\I. Alfred Franklin, c'était là office de chirurgien, non de médecin. Ceux-ci ne voulaient pas s'abaisser jusqu'à soigner les maladies des organes génitaux. Ils ne commencèrent à y prétendre que vers la fin du xviii^ siècle ^ Celui qui avait traité

* Elle était même vraie, si nous en croyons l'Estoile, qui con- ', signe dans son Journal (III, 72) : « Le dimanche 24 juillet, on eut nouvelle à Paris de la mort de M. d'Alibour, premier médecin du roY, auquel on disait qu'une parole libre qu'il avait dite à Sa Majesté touchant son petit César, lui avait cousté la vie, de la part de celle (comme tout le monde tenait) qui »'y était intéressée. »

2 T. I, p. III.

3 Cf. Baron (doyen de la Faculté en 1730) : Question de médecine, l'ans laquelle on examine si c'est aux médecins qu'il appartient de traiter

Henri IV était, en effet, un chiriugien : il s'appelait Loyseau 1

C'est dans un volume dont le titre n'était pourtant pas prometteur *, que nous avons trouvé tout au long rapportée, et avec la verdeur d'expression dont les contemporains de Louis XIII ne songeaient pas à s'émouvoir, la relation de la maladie d'Henri IV. Notons que l'ouvrage est dédié au fils de ce même Henri IV, au vertueux Louis XIII ; ce qui ne manque pas d'un certain piquant !

Au dire de Loyseau, qui n'était pas de Bordeaux pour rien ^, le Roi, ayant appris les guérisons (jue

les maladies vénériennes, 1735, in-4°. — Voy. encore: Mémoire pour les clàrurgiens, oh l'on résout le problème proposé par la Faculté de médecine, savoir : si c'est aux médecins qu'appartient de traiter les maladies vénériennes, et si la sûreté publique exige que ce soit les médecins qae l'on charge de la cure de ces maladies. L'auteur conclut ainsi : «Les médecins sont dans une incapacité totale de traiter ces maux, lorsqu'au contraire on ne peut refuser aux chirurgiens d'avoir toute l'habileté qu'il est possible d'avoir pour en entreprendre la cure avec 8uccès, puisqu'ils ont pour eux l'avantage d'une expérience consommée ». A. Frakxlis, Les Chirurgiens, p. 79, note.

* C'est un petit in-12, qui a pour titre : Observations médicinales et chirurgicales, avec histoires, noms, pays, saisons, et témoignages, par M. G. Lotseau, médecin et chirurgien ordinaire du Roy. A Bourdeaux, 1617. Avec privilège du Roy.

* « Jean-Baptiste Loyseau, maître chirurgien de Bordeaux, dans

ledit chirurgien avait obtenues, de plusieurs seigneurs de sa cour et autres personnages, l'avait fait appeler \ei l'avait nommé un de ses chirurgiens ordinaires, j Pendant un voyage dans la Franche-Comté, Sa Maijeslé se trouvant mal «d'une difficulté d'urine », avait •réclamé les soins de son chirurgien. Celui-ci l'aurait soumis à un traitement, « et moyennant la faveur et assistance de Dieu», aurait réussi aie guérir complètement.

A quelle date se rapi:orte la maladie dont il est ici question ? L'Estoile * et Mézeray se trouvent d'accord pour la

des Observalicns chirurgicales qu'il a laissées par écrit, nous dit qu'il fut appelé pour traiter d'une carnosité le roi Henri FV, qu'il l'en avoit pansé et guéri, et qu'il en i'ul récompensé par une charge de chirurgien de Sa Majcslé que le Roi lui donna. Cette histoire, quoique mémorable, ne prouve point qu'il y ait des carnosités ; elle fait voir que ce ?d. Lo\seau fait le mystérieux, et tient du charlatan en publiant ce qu'il a fait, sans dire ni les moyens, ni lesremèdes dont il s'est servi. S"j! avoit clé vrai que le Roi eût une carnosité, cl qu'il la lui eût consumée, il falloit qu'en écrivant cette histoire il ne fit point un secret ni de la méthode, ni des drogues qu'il avoit employées à une guérison pour laquelle il avoit été si libéralement gratifié ; mais puisqu'il se tait sur 1 essentiel, je la liens apocryphe. » DiOMS, Cours d'opérations de chirurgie, p. 271-273. Les raisons que donne le chirurgien Dionis, pour s'inscrire en faux contre la cura obtenue par son prédécesseur, sont pour le moins contestables.^

' « Le mercredi 20 octobre 1092, on ne parloit plus du duc de Maienne ni du fort, mais qu'on alloit donner bataille, et que le Béarnois estoit malade à la mort. Sur quoi on redoubla, à Paris, les prières et processions, qui eurent telle vertu que le samedi 17 arrivèrent à bon port dans la ville quarante mille escus de l'argcul

HENRI IV

i/). /„, Ort/rSH- .h-cÙ L y'^Éjà0i(..n.u-w'>n,r Ir iOn/JOdim^A

HENRI IV

placer ' dans la première quinzaine du mois d'octobre 1592 ».

d'Iîespagne, qui esloit labataifle qu'on vouloît donner. Le Béarnois aussi ne se mouroit plus, mais estoit malade d'une maladie de bourse, mal ordinaire et fort commun de ce temps.

a M. Rose, quiprcschoit à Saint-Germain le Vieil, où estoientles prières, dit que pendant que ccsie bonne Roine, ccste sainte Roino (entendant la Roine de Navarre) estoit enfermée entre quatre murailles, son mari avoit un haras de femmes et de putains ; mais qu'il en avoit esté bien payé et en avoit ses parties bien escliauirôcs (culendantcc mal aux bourses qu'ils disoient qu'il avoit). » Journal de l'Estoile, t. V, p. 18 [-182. 11 s'agissait, en somme, d'une orchi-épididyniite, très probablement d'origine gonococcienne.

1 « Un peu avant la mi-octobre, le Roi s'en alla à Monceaux, terre qu'il avoit donnée à sa maîtresse ; comme il avoit commencé d'y faire une diète, il tomba malade d'une rétention d'urine, accompagnée d'une grosse fièvre et de fréquentes défaillances de cœur. Ces svmptômcs d'abord firent craindre qu'il ne fut proche de la mort : mais la cause de son mal ayant été habilement coupée, il fut aussitôt soulagé, et se leva deux jours après ». Mézeray, Abrégé chronologique de l'Histoire de France, tome X, p. 97-98.

w Avant cette négociation, le Roi avait été fort mal d'une rétention d'urine, causée, disoit-on, par une excroissance dans le conduit do la V... Le péril avoit été si grand que, croyant mourir, il avoit com mcncé à disposer du Gouvernement dans la minorité de son fils...» Mézerat, op. cit., p. 242.

î Extrait du Journal inédit du rècjne de Henri IV, par Pierre do Lestoile, à la date du 8 octobre 1592 :

« Le jeudy, 8* de ce mois, le roy (Henri IV), estant àMousscaux, se trouva saisi de la fièvre pour s'estre eschauffé à jouer au palemail, et après lui survint une inflammation de la verge, pour laquelle il le fallut saigner du pied en l'eau, ce qui l'allégea ». Cet « allégement » ne fut pas de longue durée ; car, vingt-deux jours après, 1« Béarnais ne pouvait plus uriner, et il fallut toute l'habileté de Ma-

•^4 tE CABINET SECRET DE l'iIISTOIRE

Henri IV aurait contracté l'affection, dont nous allons un peu plus loin préciser la nature, étant de passage dans la bonne ville d'Agen *. D'autre part, si nous nous en référons à Sully 2, les premiers symptômes du mal remonteraient au mois de mai, tandis que, d'après Bassompierre S la maladie aurait éclaté

rescot et de Martin pour le tirer de ce mauvais pas {Ephcmérides de r Union médicale, par le D' A. Cheheau, dans la collection de co journal, de 1860-1873).

* « La Satyre M. S. intitulée Articles de Paix entre le Roi E. M. du Maine, porte à l'Art. 28, qu Informations seront faites sc' crctcmcnt contre celles qui ont baillé la F... aux chefs des deux Partis, excepté les Dames de Montmartre E. de Senlis : ce qui suppose à l'égard du Roy, que s'il avoit quelque incommodité vénérienne, co n'étoit pas un m.al invétéré, puisqu'il ne lia ses intrigues avec l'Abbosse du Mont de Mars qu'en iSgo, pendant le siège de Paris : mais ayant passé pour constant que ce Prince avoit une carnosité, qui lo mit un jour en danger de la vie, il y a bien de l'apparence que c'c'.oit là quelque vieux re;te de la maladie, qu'on veut qu'il eût pris à Agen...» Journal de l'Estoile, t. V, p. i84.

* « Pour les instructions générales dont j'ai parlé, le roi remit à les dresser à Fontainebleau, dont il prit le chemin, suivi de toute 8a cour et devant l'être trois jours après par tout son conseil. Il fut contre-mandé, à cause d'une violente maladie qui saisit ce Prince, s'tôt qu'il fut arrivé à Fontainebleau, environ le 20 mai. Ce fut une rétention d'urine si douloureuse, que ses médecins désespérèrent d'abord de sa vie. » Mémoires de Sully, t. IV, p. 353.

3 « Le roi, dit le maréchal de Bassompierre, eut une rétention d'urine la veille de la Pentecôte, qui le mit en peine ; mais il en fut bientôt délivré. Les médecins s'étant assemblés (ce sont les paroles qu'on lit dans le Journal de l'Estoile), leur conclusion fut en ces termes : Abslincat a quavis muliere, eliam reginâ ; sin minus, periculam est [ne, ante très menses elapsos, vitam cum morte commutet, »

UNE GArANTERIE DU VERT-GALANT 7^

la veille de la Pentecôte. Quoi qu'il en soit, le roi se crut si malade qu'il pensa à écrire son testament.

Persuadé que sa dernière heure n'était pas éloignée, et résolu de partager le peu d'instants qu'il croyait avoir à vivre encore entre le soin de son âme et celui de son état, il se tourna avec ferveur vers Dieu, et dicta cette lettre, qui fut envoyée en toute diligence à Sully ;

Mon ami. je me sens si mal, qu'il y a apparence que Dieu veuille disposer de moi. Or, étant obligé, après le soin de mon salut, de penser aux arrangemcns nécessaires pour assurer ma succession à mes enfants, et les faire régner heureusement, à l'avantage de ma femme, de mon état, de mes bons serviteurs et de mes pauvres peuples, que j'aime comme mes chers enfants, je désire conférer avec vous sur toutes ces choses ; venez donc me trouver en diligence, sans en rien dire à personne ; faites seulement semblant de venir auprêche à Ablon, et y ayant secrètement fait trouver des chevaux de poste. rendez-vous ici dès aujourd'hui *.

Au reçu de cette lettre, le grand-maître de l'artillerie partit précipitamment, en proie aux plus vives angoisses. Entrant dans la chambre du roi, il le trouva dans son lit ; la reine, assise à son chevet,

Henri IV n'observa guère cette ordonnance, et il ne s'en trouva p«« plus mal.

» Mémoires de Sully, t. IV, p. 355-356.

mQ LE CABINET SECRET DE l'hISTOIWï

tenait une des mains de son époux entre les deux siennes. Le roi tendit l'autre à Sully et lui dit :

Venez m'embrasser, mon ami ; je suis merveilleusement aise de votre venue. C'est une chose singulière, comment, deux heures après que je vous ai écrit, j'ai commencé à être un peu soulagé de mes grandes douleurs ; elles s'en vont peu à peu, ayant déjà uriné trois fois, et la dernière presqu'à plein canal, et sans forte douleur. Voilà, dit-il ensuite en se tournant vers la reine, celui de mes serviteurs qui a le plus de soin et d'intelligence des affaires du dedans de mon royaume, et qui vous eût le mieux servi et mes enfants aussi, si je vous eusse manqué. Je sais bien qu'il est d'une humeur un peu austère, et quelquefois un peu trop libre pour un esprit fait comme le vôtre, et que force gens lui eussent rendu sur cela de mauvais offices auprès de mes enfants et de vous, afm de l'en éloigner ; mais si jamais cette occasion se présente, et que vous vous serviez de tels et tels (il s'approcha de son oreiUe et les lui nomma), que vous

croyiez absolument leurs conseils, au lieu de suivre ceux de cet homme-là, vous ruinerez les affaires de l'Etat, et peutêtre même le royaume, mes enfants et vous-même. Je i'avois mandé exprès, afin de parer avec vous et lui aux moyens de prévenir ces malheurs ; mais grâce à Dieu, je vois qu'il ne sera point encore besoin de mes précautions.

On dépêcha le lendemain courriers sur courriers, pour dissiper les bruits fâcheux qui s'étaient répandus partout. Sully ne repartit lui-même pour Paris qu'après qu'il eût « vu uriner le roi )). C'est le roi lui-

même qui l'exigea. Il satisfit à ce besoin naturel deux fois, « avec tant de facilité, ajoute Sully, que je compris que tout le danger étoit passé ».

Trois jours après, c'est-à-dire le 24 mai, Sully recevait une autre lettre du roi, par laquelle il lui mandait « qu'il s'étoit si bien trouvé de la saignée, que La Rivière lui avoit fait faire au bras gauche la veille, qu'après avoir reposé toute la nuit, il se sentoit à chaque moment aller de mieux en mieux. »

En raison de son âge et des hautes fonctions qu'il occupait, Sully prit la liberté de donner en cette occasion quelques conseils à son maître. Il l'engagea notamment à modérer son ardeur pour la chasse * : il ne précisait pas la nature du gibier. En manière d'expiation, Henri IV fit remettre « deux cents écus pour chacun des malades des écrouelles, que sa maladie avoit empêché qu'il ne touchât, et qu'il n'avoit pourtant pas voulu qu'on renvoyât ».

C'est probablement un retour de son affection — un rétrécissement uréthral de nature blennorrha-

* c Les médecins de sa Majesté, écrit naïvement Sully, s'unirent lou=i en cette occasion pour lui faire les mêmes représentations que je lui avois faites sur le tort que le trop grand exercice de la chasse eausoit à sa santé. U les crut et s'en trouva bien. »

gique — , qui contraignit plus tard le roi à faire appel aux lumières du chirurgien Loyseau. Celui-ci a publié l'observation du Roy, avec tous les détails qu'elle comportait, dans l'ouvrage cité plus haut et dont nous avons pu prendre connaissance à la Bibliothèque nationale.

Nous allons la reproduire, sans y rien changer, nous contentant de remplacer certains mots par leur première lettre, pour n'avoir pas la peine de les traduire en latin :

Le Roy Henry quatrième était tellement travaillé d'une difficulté d'urine, à cause d'une carnosité longtemps engendrée d'une gonorrhée, qu'en marchant, il me fallait souvent mettre pied à terre pour le faire uriner par le moyen d'une bougie et le plus souvent par une sonde ou canule d'argent, tellement qu'un jour je lui trouvai la v... enflée, froide, mollasse et insensible, dont je fus en crainte d'une mortification, ce qui fut évité par le régime de vivre, légère purgation et fomentation.

En voyant que le Roi s'en fâchait et s'étonnait de quoi il lardait tant à guérir, je lui demandai combien il y avait du commencement de son mal, lequel me dit qu'il y avait sept DU huit ans * ; alors je lui dis que ce n'était pas mal qui ne se put guérir ; sur ce, sa Majesté me demanda si je le pourrais guérir. Je répondis que je le guérirais avec l'aide de Dieu au mois de septembre, pourvu qu'il fût obéissant, qui soudain me promit de faire tout ce que je voudrais et il me

' Ce qui confirme bien ce que nous avons dit : que le roi avait ressenti vers i5g3 les premiers symptômes de son atfection.

commanda me tenir prêt audit temps auquel il me manderait, mais il lui fut impossible tant attendre, car le 20 et 25 de juin 1098 S je reçus deux de ses lettres accompagnées de celles de Monsieur de La Rivière, conseiller du lloi et son premier médecin, par la poste de Bordeaux. La première desquelles était la teneur qui s'ensuit :

« Loyscau, je vous fay ce mot pour vous dire que vous ne laissés fL\utc de vous rendre auprès de moy au, temps <[ue vous mande Monsieur de La Rivière d'autant que j'auray besoin en ce temps-là de votre service, m'asscurant que n'y fairez faulte, prieray Dieu, Loyscau qu'il vous aye en sa garde. »

L'autre était de même sens, et Monsieur de La Rivière par ses lettres accompagna toujours celles du Roy et m'écrivait telles paroles :

« Môsieur Loyseau, ne faictes faute vous rendre icy à la fin de juin, d'autant qu'il est besoin de commancer la cure de la maladie du Roy, lequel a commandé vous escrire exprès

' Voici ce qu'on lit, à la date du 29 octobre 1598, dans un jou:-.:al jusqu'alors inédit du règne de Henri IV, publié par M. E. Halphen (iSlîa, in 8°) :

u La cour estant à Mousseaux, la ville de Paris fut fort troublée des nouvelles qu'on y apporta de l'eitrémité de la maladie du roy, qui csloit une carnositc provenant d'une ch... p..., laquelle, pour avoir càlô négligée, luy causa une rétention d'urine qui luy cuida envoyer en l'autre monde. Accident autant craint des bons comme il estait désiré des méchants. Les médecins de l'arisles plus experts, y furent mandés dès la nuict, entre les autres, Marescot et Martin. Le médecin Martin l'exorta de se mieux garder, et qu'il estoit d'une très bonne disposition pour vivre longtemps s'il vouloit un peu mesnag> :• sa vie, auquel le roy ne respondit que par grosserie, estant d'une humeur toute contraire à cela. »

80 LE CABINET SECIIET DE l'hISTOIRE

de venir n'ayant loisir d'attandre au moys de septembre d'autant que le mal le presse, n'oubliés rien de ce que cognoislrés estre propre pour la carnosilé et songez à luy demander quelque chose car il la vous donnera. »

Je ne fis faute me rendre près de Sa Majesté en même temps que Monsieur de La Rivière m'avait mandé avec une poudre que j'avais composée à Bergerac, ensemble un instrument que j'inventai, fait en forme de canule, pour servir de sonde et pour porter le médicament sur la carnosité, lequel instrument Monsieur de La Rivière approuva grandement et même ma poudre disant qu'il n'y en avait point de plus propre, avec lesquels remèdes je consumai ladite carnosité dans dix ou douze jours, et l'ulcère fut cicatrisé dans trois semaines après, j'avais composé un onguent de ma poudre incorporée avec beurre frais, lequel je portais avec ma canule sur la carnosité le soir à l'entrée du lit, ayant premièrement fait pisser le Roy et le lendemain j'usais d'injections réfrigérantes, faites quelquefois avec les trochisques de gordon *■ et quelquefois avec les trochisques blancs de rhasis -, dissous avec les eaux de plantain, pourpier ou de solanum, selon l'exigence du mal, et pour la fin la tuthie préparée, antimoine préparé, incorporez avec beurre frais ou avec l'onguent pompholigos et album rhasis, portés avec ma canule ou une bougie, le bout de laquelle je munissais d'un emplâtre fait avec ma poudre, laquelle je laissais dedans le soir le Roy étant au lit, ou bien au lieududit onguent, j'ai accoutumé de laisser dans la verge une sonde de plomb ointe dudit onguent, ou bien

• Goudron.

• Oxyde de zinc.

frollée d'argent vif cru et purlfiû. Et dans cinq semaines le feu Roi fut entièrement guéri par la grâce de Dieu.

Combien que durant ce temps-là mes ennemis ou envieux me voulurent calomnier, à cause de quelque accident qui lui survint non pas à cause de sa carnosité, ni des remèdes, mais à cause de quelque excès que Sa ^lajesté avait fait, tellement que sans un vomissement qui lui survint promptement par deux fois il eût été fort mal, de quoi il eut la fièvre trois ou quatre jours et lors mes envieux faisaient courir le bruit (jusque dans Paris) que j'étais cause du mal du Roi par mes remèdes et instruments, mais le Roi assuré de ma fidélité et reconnaissant bien que cela venait d'ailleurs me fit la faveur de parler pour moi et me j ustifia en la présence de Monsieur le duc de Bouillon et plusieurs autres et nomma les principaux de mes envieux qui étaient jaloux, de quoi sa Majesté ne voulait permettre qu'ils fussent présents lorsque je le traitai, même depuis sa Majesté étant à Saint-Germain fit un graad affront à l'un deux lui disant : vous êtes bien marri que je sois guéri par autre main que la vôtre, mais je sais blende qui je me fie. Et dans quelques jours après je m'en revins à ma maison, avec la bonne grâce du Roi, £t moi aussi bien content.

En somme, il s'agissait en l'espèce — comme nous l'avons dit plus haut — d'un rétrécissement blennor-

rhagiqne.

Les termes : « de longtemps engendrée d'une gonorrhée » ; plus loin: « il me fallait souvent mettre pied à terre pour le (le roi) faire uriner par le moyen d'une bougie et souvent par une sonde » ; et enfia :

3a W CABINET SECRET DE L IITSTOIRB

« j'ai accoutumé de laisser dans la verge une sonde de plomb oincte dudit onguent », n'est-ce pas, en quelques mots, l'étiologie, les symptômes et le traitement d'un rétrécissement d'une nature spéciale — ou plutôt spécifique?

N'est-ce pas à peu près suivant la même méthode thérapeutique que l'on traite aujourd'hui les rétrécis, et les Béniqué d'étain, en usage à l'heure actuelle, ne ressemblent-ils pas, avec quelques perfectionnements en plus, à la sonde * de plomb du vieux chirurgien de Henri IV?

* A propos de sondes, sait-on % qui est due l'invention des sondes molles, pour cathétériser les malades atteints de rétention d'urine ? M. Le Maître (a) nous apprend que nous en sommes redevables à un lithotomiste bordelais, du nom de Jean de Mingelousaux, père du traducteur de la Chirurgie de Guy de Chauliac. Jusqu'à lui, on se servait d'algalies, instruments métalliques rigides, dont une extrémité s'enflait en forme d'entonnoir et dont l'autre présentait un œil placé latéralement pour l'écoulement de l'urine. Ces appareils, outre qu'ils étaient très encombrants, ne se modelaient pas du tout aux courbures de l'urèthre ; leur passage était extrêmement douloureux et souvent ils causaient des éraillures, et il s'ensuivait des complications d'une gravité redoutable.

La réputation des sondes de Mingelousaux date du jour où co praticien eut la bonne fortune de s'en servir pour un personnage de marque qu'il réussit à sotdager : le cardinal de Richelieu. (V. Chronique médicale, i"" février igoS).

(a) Lb Mmtre, Recherches sut les procédés chimrgîcattx de V Ecole bordela' se, des ori^fines à la Révolution. Bordeaux, igoS,

VNC GALANTnr.TH DU VEnT-GALANT 83

Jusqu'à l'époque de sa mort, qui survint de la façon tragique que l'on sait, il ne semble pas que Henri IV ait souffert d'autre chose que d'indispositions; cependant, au mois de janvier 1609, il eut une attaque de goutte, qui l'obligea à garder le lit *.

En 1596, il avait été affligé de la fièvre quarte ; contre l'avis de tous ses médecins ^ il se guérit en mangeant force huîtres à l'écaillé, et en buvant de l'hypocras. En 1603, il tomba malade d'un grand dévoiement jusqu'au sang ^que les médecins dirent pro-

* Henri IV et la princesse de Condé, par Paul Hbnrard, p. ig. Il en avait déjà eu une attaque, en dôccaibre i6o3, à la suite d'une nuit passée, à Saint-Germain, chez .M"' de Verneuil (Zellbr, op. cit., p. 187.)

' Dès l'année 1699, Henri IV n'avait pas moins de 65 commensaux, chargés de veiller sur sa précieuse santé. Durant un règne relativement court, il n'eut pas moins de cinq premiers médecins : Daillbboust, plus connu sous le nom de d'Alibour ; Ribbitz do la Rivière, André du Laurexs, Antoine Petit et Pierre Milo:» (V. sur ce dernier, l'Union médicale, i864, p- 181, les Comptes-rendus des travaux de la Société du Berry, à Paris, i ''63-1 864, p. à'i et suiv.).

Pour les archiâtres d'Henri IV, cf. VUnion médicale, iSôi.n" lai, ia4 et 135, et i864, n°' 49. 5o et 53, articles du D"" Ghereau.

* n fut saisi, à la fin du mois de mai de cette année i6o3, de violentes coliques, à la suite d'un bain, après lequel il s'était promené au frais dans les jardins de Fontainebleau. La rétention à laquelle il était sujet, prit, en outre, un caractère des plus alarmants {Henri IV

84 tB CABINET SECRET DE l'iIISTOIRE

venir de la quantité d'huîtres qu'il avait dégustées *.

En août 1607, il eut a un cours de ventre », pour avoir mangé trop de melon. Un docteur de Sorboiine fit en ce temps le procès du melon, à cause du mal qu'il avait fait au Roi '.

Dans son « Pourtraict de la santé », un des médecins de Henri IV, Joseph du Chesne, recommande à son royal client de se présenter à la garde-robe dès qu'il sera levé et « d'entretenir ordinairement son ventre lâche ». Que s'il advient qu'il l'ait resserré, comme il y a beaucoup de tels tempéraments (à cause qu'ils ont un foie trop chaud et bouillant), il laudra donner ordre qu'on le lui entretienne lâche, plutôt avec du jus de pruneaux doux ou des bouillons qu'on lui fera prendre le matin, lesdits bouillons faits avec de l'oseille, bourrache, pourpier, laitues, etc.

Henri IV n'avait que faire de ces conseils : il avait les entrailles trop sensibles pour ne pas dédaigner de pareils adjuvants. Il était très sujet à ce genre d'indis-

et Marie de Médicis, d'après des documents nouveaux, par Berthold Zeller, Paris, Didier, 1877, p. 180 de l'édit. in-8°).

' Dans le Dictionnaire des substances alimentaires, indirjenes et exotiques, par Aulagmer, on donne comme historique ce détail, qMe Henri IV avait, non seulement pour les huîtres, mais encore pour ics sardines une prédilection particulière et que, depuis son abjuration, il en faisait son déjeuner ordinaire, les jours d'abstinence.

- Recjiiirc-Jo'.Liiai de Henri IV, édit. Michaud et Poujoukt, t. I, 2' ^ irtie, p. 434.

posilîon *, si nous en croyons l'indiscrète mention du legislre c'e la Chambre des Comptes de Pau, qui poiie deux achats : l'un d'échelles pour monter à l'assaut, l'autre iVéloupes pour les besoins du Roi ^.

Un jour, il lui suffit de « rire un peu trop avec sa maîtresse, alors M™^ De Beaufoii, et Bellcgarde, de vers satiriques, pour être pris d'un grand dévoiement et être sept heures en grand danger». Henri savait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur son tempérament, et il ne parlait jamais en campagne sans certains bagages, pour lui de première nécessité '. Il était le premier à rire de son infirmité.

Tallemant des Réaux nous a laissé là-dessus une anecdote savoureuse, comme la plupart de celles qu'il s'est plu à conter. Quand on venait dire au roi : Voilà l'ennemi! il lui prenait tout aussitôt « une espèce de dévoiement », mais «tournant cela en raillerie», le brave guerrier se contentait de dire : a Js vais faire bon pour eux ! ».

La gaillardise du mot efïarouchera moins, venant d'un prince gaillard entre tous.

* Et aussi aux maux de dents (MisTiEiLLF, thèse citée plus bas), donnant raison au proverbe populaire : mal de dents, mal d'amour.

- V. dans nos Morts mystérieuses, au chapitre Henri IV, l'Appendice sur les médecins de ce roi et dans la Revue des Documents historiques, 187g, p. 178, une quittance de son premier médecin

* La médecine au temps d'Henri IV, par le D' Minvieille, thtse de Paris (ioo3), p. 166 et suiv.

LOUIS XHI MÉRITA-T-IL d'ÊTRE APPKLÉ «LE CHASTE»

Louis Xllï appartient corps et kme à la pathologie. Bègue, malade, impuissant, usé sani avoir vécu, il n'était pas plus sain sous le rapport phvsique. Malveillant, méchant, mais sans énergie même pour faire le mal, défiant, mélancolique, ennuyé, sans affeclion ni attachement pour qui que ce soit, pliant sous toutes les influences, il est le spécimen le plus complet de la dégénérescence.

(^Eludes sur la Sélection dans ses rapports avec rhérédlié chex Vhomme, par le D"" Paul Jacobt).

Louis XIII. surnommé le Jus'e, aurait été plus heureusement nommé le Chaste ; car je suis persuadé que si. comme Louis le Débonnaire, il avait été forcé de se retirer dans ua couvent, non seulement il ne lui aurait jamais repris (anlaisie de relroquer son capuchon contre une couronne, mais qu'il aurait pu jurer, en toute sûreté de conscience, qu'il ne

88 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIEB

ne rendrait jamais coupable d'une infraction même vénielle à ses vœux de chasteté. Louis XIII est mort avec son innocence virginale : le plus faible de nos rois a eu cela de commun avec les deux plus forts des génies modernes, avec Pascal et Newton,

Celui qui a écrit ces lignes est un homme dont on a beaucoup médit, parce qu'il ne ménagea la vérité à personne, surtout aux grands, mais en qui on respecta toujours la loj'auté des convictions, qu'on savait établies sur celte base solide, indestructible, qu'est l'étude approfondie de notre histoire, émondée des ronces de la légende.

Raspail, car c'est de lui que nous voulons parler, a abordé bien des problèmes médico-historiques ; il a apporté à leur examen peut-être plus de passion qu'il ne convenait, mais s'il ne fit pas toujours preuve de modération, on ne peut dire qu'il pécha par mauvaise foi. Donc, d'après Raspail (et nous le citons, parce qu'il n'est pas un historien officiel, et qu'en outre il est un savant dégagé de préjugés, en quoi son opinion est doublement estimable), Louis XIII n'aurait pas usurpé l'épithète dont le gratifia son peuple. Voyons jusqu'à quel point est justifiée l'opinion de l'homme dont nous venons de reproduire le jugement sommaire.

Si nous nous en rapportons à ce que nous apprennent tous les biographes de Louis XIII, ce roi, par un

LOUIS XIII MÉRITA-T-IL d'ÊTRE APPELÉ « LE CHASTB )) ? 89

côté au moins, ne fut pas le fils de Henri IV ^ : en amour comme en tout le reste, « il eut quelquefois des intentions, il n'eut jamais de résolutions ^ ».

Ce n'est pas qu'il eut de l'indifférence pour le sexe : il avait plutôt de l'appréhension à son endroit ; sa réserve était surtout de la timidité.

Les détails qui vont suivre, quelque intimes qu'ils soient, sont nécessaires, car ils éclairent singulièrement la psychologie de ce caractère indécis, resté une énigme pour la plupart des historiens '.

Louis XIII était venu au monde parfaitement constitué, « grand de corps, gros d'ossements, fort musculeux... et vigoureux tout autant que l'on peut penser pour cette petite âge * ». Il était moins bien pourvu par ailleurs. Le lendemain de sa naissance, sa nourrice ayant remarqué qu'il avait de la peine à téter, on lui regarda la bouche et on constata qu'il

* Lorsque la folle de la Reine, Mathurine, dit à Louis XIII enfant : « Viens ça ; seras-tu aussi ribaud que ton père ? », il répond froidement, y ayant songé : « Non ». (9 juin i6o4, Journal de Jean Héroard sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1628), publié par ^IM. Eud. Soulié et Ed. de Barthélémy : t. I(i6oi-i6io); t. II (1610-1628).

* A. Baschbt, Le Roi chez la Reine, Préface de l'édition de i866.

' Depuis rue ces lignes ont été écrites, on a suivi la piste nw^ nous avions indiquée et M. Batiffol, notamment, a largement puisé dans le Journal d'Héroard, pour écrire ses articles de la Revue du Paris (1901, V, p. 5o4-5a6), qu'il a plus tard réunis en volume, sous le titre de Louis XIII enfant.

* Journal de Jean Héroard, année 1601.

OO LE CABINET SECItET DE L HISTOIRE

avait encore le filet. « Sur les cinq heures du soir, il lui fut coupé à trois fois par M. Guillemeau, chirurgien du Roi. »

L'opération fut-elle mal faite ou l'enfant avait-il une conformation particulière de la langue, toujours estil que lorsqu'il commença à prononcer quelques mots, on s'aperçut qu'il bégayait *. C'est surtout lorsqu'il se mettait en colère que le bégaiement était plus accentué *. Il était très fâché d'avoir cette infirmité, et tant préoccupé que, la veille du jour où il doit se rendre au Parlement, « pour se déclarer majeur », il fait un vœu à Notre-Dame des Vertus, « s'il peut, le lendemain, au Palais, prononcer, sans

* Son précepteur, Lefèvre, disait que son élève « avait un grand dédain des lettres^ parce qu'il reconnaissait la difficulté naturelle d'y profiter, ne pouvant lire ni prononcer qu'avec grandissime peine ; jusques-là qu'un jour ne pouvant bien sortir à son gré de je ne sais quel mot, il s'empoignait le visage avec une de ses mains, à demi en furie, de dépit de ne pouvoir prononcer comme les autres ; de sorte qu'on eut de la peine de l'empêcher de se nuire, et de lui faire comprendre que Dieu voulait montrer que les rois étaient, comme les autres hommes, sujets à des infirmités... » Détails sur la jeunesse de Louis XIÎI (Revue rélrospective, II, 4ia).

2 Louis XIII enfant avait, à en croire certains de ceux qui l'approchèrent de très près, le nez et le pharynx fort engorgés de « phlcgme épais et de mucosité mal conditionnée... Il n'avait pas la parole fort libre naturellement, et avoit la langue si longue et si épaisse, que qt-.and elle était sortie de sa bouche, ayant peine à la retirer, il était obligé de la repousser avec le doigt ». Cf. Revue critique^ n° i3, 28 mars 1898 et Chronique médicaief i»' janvier 1899.

LOUIS XIII MiRITA-T'IL d'ÊTRE APPELÉ «LE CHASTE )) ? 9I

faire faute, ses paroles pour sa majorité ». Soit coïncidence, soit auto-suggestion, il réussit à prononcer son discours, « hautement, fermement et sans bégayer ». Pour ceux qui savent l'influence de cette infirmité sur le moral de celui qui en est afiecté, ce menu détail n'est pas indifférent.

Ce qu'il importe davantage de mettre en relief, c'est la fâcheuse éducation * qu'avait reçue le roi, dès ses premières années. C'était à qui encouragerait le mieux ses instincts vicieux. Heureusement — peut-on dire heureusement? — il profita peu des leçons qu'il avait reçues.

Il n'avait pas tout à fait deux ans, qu'il prenait plaisir et criait w à pleins poumons », quand sa remueuse «c lui branloit du bout du doigt sa guillery » » (nous

' ISicolas Vauquelin, sieur des "Yveleaux, qui avait élé placé par Henri IV lui-même auprès de son fils, fut congédié peu de temps après la mort de ce roi ; mais il était trop tard pour que le nouveau précepteur, Lefèvre, pût corriger les mauvaises habitudes, déjà trop enracinées chez le jeune prince, qu'on semblait avoir perverti, de bonne heure, dans un coupable but d'ambition. {Mémoires curieux sur l'Histoire des mœurs et de la prostitution en France, par Pierre DtFOiR (P. Lacroix); Bruxelles, i855, p. a64.)

• Quand oa avait constaté le sexe du petit prince (le premier

M lE CABINET SECRET DE l'iIISTOIUE

prévenons une fois pour toutes que nous empruntons un texte déjà publié par des érudits qualifiés \ et que nous nous ferions scrupule de rien y modifier).

Un autre jour, le page de M. de Longueville vient pour prendre des nouvelles du dauphin. Quand il

dauphin, fils de Marie-Antoinette), il donnait les promesses de virilité, qui avaient été remarquées déjà chez Louis XIII. Cette turgescence, fréquente chez les enfants, est déterminée par la plénitude de la vessie, mais les poissardes, ne sachant pa» cela, célébrèrent à leur façon ce petit incident.

Notre charmante Antoinette Vient de faire un petit bout Et j'avons vu la broquette De not' dauphin à tretous.

Elle levoit

Elle dressoit Ça vous promet un maitre clou.

La Correspondance secrète, d'oii nous extrayons ce qu'on vient de lire, ajoute (t. XII, p. i38) :

« Cette polissonnerie a fait rire toute la cour, l'a fait rire aux larmes. Quelques femmes ont baissé les veux et vouloient rougir ; mais dans une joie aussi grande, av.sM universelle, on doit naturellement passer bien des choses. Le roi a applaudi et a ordonné aux poissardes un bis qui los a toutes mises hors d'elles de plaisir. Elles ont recommencé avec des figures, des mines, des contorsions dans leur genre, plus plaisantes les unes que les autres,

« Sa Majesté leur a promis une fête lorquc la Reine seroit levée de couches ». Fra>xun, La Vie privée d'autrefois : L'EnJant, p.

2 MM. Eud. Soulié et E. de Barthélcmy, les éditeurs lu Joarnal de Héroard.

LOUIS Xni MlifllTA-T-IL d'ÉTRE APPELÉ « Lfi CHASTE )) ? qS

s'en retourne, il s'entend appeler par l'enfant, a qui se retrousse, lui montrant sa guillery ». Il renouvelle le même geste devant M. d'Elbène, le comte de Visé, ambassadeur du duc de Savoie, le comte de Hems, ambassadeur d'Ecosse, le sieur de Bonnières, et sa toute jeune fille; c'est surtout à celle-ci qu'il en avait. Il se trémoussait, était secoué par tout le corps d'un fou rire ; il y mettait eniin une telle ardeur « qu'il en était tout hors de soi ' ». Il se couchait même à la renverse, pour qu'elle ne perdît rien du spectacle !

N'allez pas croire qu'on l'empêchât de se livrer à ce jeu malpropre, on l'y aurait plutôt encouragé, témoin ce fragment de dialogue :

— Où est le mignon de papa? lui demande-t-on certain jour.

Il se montre, frappant sur son estomac,

A son tour, le brave Héroard le questionne :

— Où est le mignon de l'Infante ^ ? // met sa main

i m Le 29 juin, dimanche. — En tétant il gratte sa marchandise, droite et dure comme du bois. 11 se plaisait ordinairement fort à 1.; mauicr et à y jouer du bout des doigts ». Journal de Jean Héroard, t. I, p. 5o. Un autre jour, il lui prenait fantaisie de faire « baiser h chacun sa guillery. » Héroard, I, 34.

s « Le (5 août 160U) jeudi à Saint-Germain. — A huit heures et demie, dévêtu, M"» de Vendôme lui demande : « Monsieur, cou che.ii-je avec vous? » Il répond brusquement : HolUoI vous nélcs pas l'Infante. Mis au lit, M"» de... lui en demande autant : « Mon- •ieur, vous plaît-il que je couche Ui avec von:- ? » îl rV -ir ! r ;*oiu-

a/| IK CADI.NET SECRET DE L HISTOIRE

sur sa guillery... N'est-ce pas délicieux? Comme tous les enfants de son âge, ce qu'il voyait faire, il s'eQorçait de l'imiter. Il voit M. de Montglat donner la fessée à M"^ Mercier ; il lui prend envie d'en essayer. « 11 s'efforce de la fouetter sur les fesses avec un brin de verges. »

M'i" Bélier lui demande : « Monsieur, comment est-ce que M. de Montglat a fait à Mercier ? Il se prend soudain à claquer de ses mains l'une contre l'autre avec un doux sourire et s'échauffe de telle sorte qu'il était transporté d'aise, ayant été un bon demi-quart d'heure riant et claquant de ses mains, et se jetant à corps perdu sur elle, comme une personne qui eût entendu la raillerie d.

En avril 1603 — il avait un peu plus de deux ans ! — j^me (jg Verneuil,la maîtresse de son père, étant venue le voir, il joue avec elle, « lui met la main dans son sein S puis baise le bout de son doigt ; elle le couvre

ment : Etes-voas l'Infante? « Oui, Monsieur », dit-elle. II répond : Non, vous n'êtes pas l'Infante ».

1 C'était un de ses gestes familiers {Héroard, I, 3a6 ; 32 mars i6o8). Plus tard, ses goûts devaient changer. Blot, le chansonnier de la Fronde, a laissé, sous le titre de Rêveries, un recueil dans lequel la répulsion de Louis XUI pour les seins est caractérisée en ces termes :

« On savoit, disait-il entre autres choses, que le roi Louis XIII rogardoit les tétons comme damnation et leur faisolt même des avanies, ce qui faisoit que le P. Joseph et Vincent de Paul ne tarissoient pas en invectives sur cette partie, l'ornement des belles ». Consulter, pour plus de détails, les Stromates de Jamet, t. II, p. ioi4 (les Stro-

LOUIS XIII MÉRITA-T-IL d'ÊTRE APPELÉ tt lE CHASTE » ? qS

de son mouchoir, et le découvre comme auparavant ». La marquise, de son côté, « lui mettait souvent la main sous la cotte » *.

Cette peu farouche dame n'avait, du reste, pas la moindre vergogne. Un jour qu'elle allait rendre visite au dauphin, n'alla-t-elle pas jusqu'à lui présenter sa main, puis son bout de sein à baiser? L'enfant refusa fièrement l'un et l'autre, mais sa gouvernante lui en ayant donné l'ordre, force lui fut de s'exécuter.

Jusqu'au grave Héroard, son vieux médecin, qui encourageait ses mauvais penchants ^ I Ah ! si le dauphin n'eut pas conscience de sa virilité, de bonne heure, ce ne fut certes pas la faute de ses conseillers I

En novembre 1604, M'"= de Guise, l'ayant mené

mates sont conservés au département des manuscrits, à la Bibliothèque nationale) ; i'Eloge du iein des Jemmes, de .Mercier (de Compiègne), Paris, Barraud, 1S73 ; les Ckroni'iues de VOEU de Bœuf, de Touchard-Lafosse. Dans ces deux derniers ouvrages, qu'on ne doit conbulter qu'avec précaution, se trouve le récit, auquel on a fait tant de fois allusion, de la gorgôcî de vin que Louis XIII aurait lancée sur les appâts d'une belle.

Quanta l'anecdote du billet, quo le prince pudibond aurait été chercher avec des pincettes dans le corsage de M"" de Hautefort on n'a 1] l'à lire, pour s'édifier, l'article de Tamisey de Larroque, paru dans V Intermédiaire, 1866, p. 36, qui remet la légende au point.

* Héroard, I, 45.

^ « Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery » ; il répond : Hé l le velà-ti-pas, gaiement, la soulevant du doigt. Mis au lit, il s'assied sur son chevet et se joue à sa guillery. » Journal, p. 8i.

A la date de i6o5, on lit dans Héroard : « La reine, mettant la main & sa guillery, dit : Mon fil», j'ai pris votre bec. » I, 187.

g6 LB CABINET SECRET DE l'hISTOIRB

dans la chambre de la reine, lui montre son lit et lui tlit : « Monsieur, voilà où vous avez été fait » ; il répond : Avec maman.

Son propre père, Henri IV lui-même, lui inculquait de fâcheux principes. Lorsqu'il rentrait fatigué de la chasse, le roi se couchait dans le premier lit venu, faisait déshabiller l'enfant et le mettait tout nu auprès de lui. Tant que l'enfant n'a pas deux ans (août 1603), c'est un jeu sans conséquence. Mais quand on voit cette habitude se continuer * jusqu'aux derniersjours de la vie d'Henri IV (26 janvier 1610), alors que son fils est dans sa neuvième année, on reste confondu d'une telle inconscience.

En 1605 — Louis XIII n'avait pas quatre ans — le dauphin est mené un jour par son père dans la chambre de la Reine. Il se prend tout à coup à considérer une tapisserie, représentant des enfants qui jouaient. Le roi lui dit : « Mon fils, je veux que vous fassiez un petit enfant à l'Infante ». — Ho ! ho ! non, oapa... — « Je veux que vous lui fassiez un petit lauphin comme vous. » — « Non pas, s'il vous plaît, ')apa, dit-il, en mettant sa main au chapeau et en aisant une révérence. » On le préparait de bon

• Le 26 juin 1606, « le roi se met dans le lit, y fait mettre en îlienùse M. le Dauphin qui se y joue [sic) fort privément ». La uême année, on l'emmène à la saillie d'une jument : il en est fort i diverti ». Idem, I, 218.

LOUIS XIIT MKUITA-T-IL d'iOTHE APPELÉ « LK CHASTE )) ? 07

heure, comme on voit, à prendre en afieclion sa lulure femme, mais on n'y réussit guère.

— Monsieur, aimez-vous bien l'Infante? lui demande un jour M. de Venlelet. — Non. — Monsieur, pourquoi? — Parce qu'elle est Espagnole, je n'en veux point. — Monsieur, elle vous fera roi d'Espagne et vous la ferez reine de France. 11 répond en souriant, « comme de chose où il eut pris plaisir » : Elle couchera donc avec moi et je lui ferai an petit enfant,

— Monsieur, comment le ferez-vous? — Avec ma guillery, dit-il, bas et avec honte — Monsieur, la baiserez-vous bien ?

— Oui, comme cela, dit-il, en se jetant à corps perdu la face contre le traversin.

Une autre fois, comme on l'engage à boire à la santé de l'Infante, il répond : Je m'en vas boire à ma maîtresse !.. Ce n'est pas tout.

Eveillé à deux heures et demie après minuit, en sursaut, il se lève hors du lit, debout, disant : a Oà me faut-il aller » ? Sa nourrice le prend, le recouche et il se rendort jusqu'à six heures et demie. Il se fait metti'e au lit de sa nourrice et se jouant à elle : Bonjour, ma garce, baise-moi, ma garce, hé ! ma folle, baise-moi ! — Monsieur, lui demanda sa nourrice, pourquoi m'appclcz-vous ainsi ? — Parce que vous êtes couchée avec moi.

M"'= Lecœur, sa femme de chambre, lui demande :

— Monsieur, vous savez donc bien ce que c'est que des

garces ?

g8 LE CABINET SECRET DE l'uISTOIRI

— Oui.

— Et qui, Monsieur 1>

— Celles qui couchent avec les hommes (sic).

Sa nourrice étant enceinte, Héroard demande à l'enfant :

— Monsieur, par où est-il entré ?

— Par ioreille.

— Par où sortira-t-il ?

— Par l'oreille.

La naïveté de l'enfant reparaît par intervalles, à moins que ce ne soit de la malice dissimulée. A cinq ans, il devient amoureux de la nourrice ' de la petite Madame. « Il lui fait les doux yeux... fait le honteux... retourne sa face. » Survient une femme, une revendeuse de Paris, qui se prend à danser devant le dauphin, « à découvrir ses cuisses bien haut, tantôt l'une et puis l'autre ». Il regarde tout cela « avec un extrême plaisir, et court après celte femme pour lui soulever la cotte ».

On ne peut que sourire de ces enfantillages, et cependant, en raison de l'extraordinaire précocité du dauphin, on se prend à douter de sa complète inno-

' « Il va en la chambre de la petite Madame, en baise la nourrice à la bouche, aux jeux, au front, au nez, aux tétons, avec transport, disant : Je vous baiserai toujours. Il en était amoureux par iaclinalion. » Héroard, op. cit.

tOUIS XIII MÉtllTA-T-IL d'ÉTRE APPELÉ l( LB CHASTE»? 99

cence. Ecoutez, par exemple, ce que répond cet enfant terrible, quand on lui apprend que la comtesse de Moret vient d'accoucher du fils qu'elle avait eu d'Henri IV, et qui devait être légitimé plus tard :

— Monsieur, dit-on au daupkin, vous avez encore un autre féfé ?

— Qui? qui est-il? demande- t-il comme ébahi.

— Monsieur, c'est M"' la comtesse de Moret qui est accouchée d'un fils.

— Ho ! ho ! il n'est pas à papa !

— Monsieur, à qui est-il donc ?

— // est à sa mère.

— On ne lui tira rien autre, et il en resta a tout fâché, comme s'il eût voulu pleurer *.

Si l'on doutait qu'il ne sut pas ce que parler veut dire, le trait suivant dissiperait les doutes.

Héroard lui apprend que M""^ de Guise venait d'accoucher ; il répond : « Y avait-il bien neuf mois ? ». Il n'avait pas tout à fait onze ans, quand il tenait ce propos !

En 1610, — cinq ans avant l'union qu'il devait contracter, — se trouvant dans le cabinet de la Reine, où était un tableau représentant le portrait en pied de

* « Le 2 (mai i6o8), vendredi. — Le Roi le mène promener au jardin, où, lui montrant M°" la comtesse de Moret : « Mon fils, j ai fait un enfant à cette belle dame, i Isera votre frère » ; il se retourna Lonleux, disant : C'est pas mon Jrere »,

lOO LB CABINKT SECRET DE I'hISTOTRE

l'Infante, le Dauphin dit aux enfants qui l'entouraient : Voilà ma femme ! M. de Souvray, son précepteur, lui dit que peut-être les Espagnols ne la lui voudraient pas donner. Il répondit aussitôt : « Eh 1 il la faudra aller prendre I ^ »

A l'entendre ainsi parler, qui n'eût assuré qu'il aurait la vaillance de son père le Béarnais, lequel prenait d'assaut les filles comme les villes ?

Le jeune roi était, de plus, heau cavalier, dansait à ravir, jouait à la paume et à l'arbalète, faisait des armes — toutes qualités qui font les bons maris. Mais avait-il l'âge requis, quand on songea à l'unir à cette Infante d'Espagne, dont il faisait si grand cas avant de l'avoir vue ? Et ne trouverons-nous pas là l'explication de cette froideur, pour ne pas employer un terme plus brutal, qu'il devait lui témoigner? Il ne faut pas oublier que Louis XIII n'avait pas plus de quatorze ans lors de son mariage, et que la petite reine qu'on lui destinait avait tout juste huit jours de plus que son futur époux,

* Œuvres de Malherbe, édition L. Lalanne, t. III, p. i3o.

tOUIS XIII MÉRITA-T-IL d'ÊTRE APPELÉ « LB CHASTE )) ? TOI

Les écrivains du temps ne tarissent pas d'éloges sur la beauté de l'Infante, sur sa grâce, sur ses gentilles manières. A la fin de 1613, elle avait eu pourtant une maladie qui aurait pu altérer ses charmes, si elle eût laissé des traces : elle avait été atteinte de la petite vérole. Elle eut la chance de n'en point garder de marques '.

Nous passons sur les cérémonies qui eurent lieu en Espagne et qui furent comme le prélude de celles qu'on devait célébrer à Bordeaux, où le roi s'était rendu au devant de l'Infanle. Bien qu'il fût à la veille de son mariage, Louis XllI n'avait rien changé à ses habitudes : il continuait à jouer comme un enfant qu'il était. Dans le palais de rarchevêché de Bordeaux, qui est sa résidence, Louis XIII se divertit et s'amuse conime dans le Palais du Louvre, à Paris ; il y a ses oiseaux du cabinet, ses petites arquebuses, ses gentilshommes ordinaires, en un mot, ses choses et sa maison ^.

Il joue aux échecs, va à la chasse, assiste à la comédie, et les loisirs qui lui restent, il les occupe à chanter des hymnes religieux, à dresser des escadrons et des bataillons avec ses petits soldats d'argent, à convertir « de petites armoires en volière» — et à dérober des pots de conliture au Cardinal de Sourdis !..

* Le Roi chez la Heine, par A. Baschet, p. i43 et suivantes.

• Baschet, op. *it., p. 181-182.

lOa t» CABINET SECRET DE L HISTOIRB

On apprend bientôt que la petite Reine, se rapprochant de plus en plus du but désiré, est arrivée à Castres. Quelque temps après, le Roi l'a rejointe sur la grand'route. Il a fait arrêter son carrosse « au droict du sien et marchant doucement » la considère, puis se met à lui dire gaiement, en se montrant du doigt et à voix haute : lo son incognito, lo son incognito ; puis il remonte à cheval et repart pour Bordeaux, où il arrive une heure avant l'Infante.

Tandis que la jeune reine se reposait des fatigues du voyage, et qu'on terminait les derniers préparatifs, le roi était allé aux canaux faire voler un de ses plus beaux oiseaux * 1

Nous passons sur les détails bien connus de la cérémonie, sur le luxe qui s'y déploya, sur l'efïet produit par les deux époux, présentant, de l'avis unanime, le couple le plus charmant qui se put rêver. Nous avons hâte de narrer comment se comporta l'enfant royal, que ni son tempérament ni ses façons d'être habituelles ne semblaient avoir préparé au rôle qu'il était appelé à jouer. Voyons d'abcrd le récit

* Bàschbt, loc. cit.

lOUIS Xni MÉaiTA-T-lL d'être appelé « tE CHASTE »? Io3

officiel, celui qui, apparemment, fut rédigé sous l'inspiration de la Reine mère, pour qui la raison d'Etat parlait plus haut que le cœur. Nous exprimerons ensuite les réserves qu'il convient de faire sur la véracité de son contenu.

La pièce que nous publions ci-après a paru, pour la première fois, dans un recueil hislori(]ue ', où nous aurons encore occasion de puiser ; elle porte pour titre ;

Détail singulier de ce qui se passa le jour de la consommation du mariage de Louis XIII.

(a5 décembre i6i5}.

Apres la cérémonie achevée, environ sur les 7 heures du soir, et que leurs Majestés eurent un peu devisé ensemble, le Roi et la petite Reine s'en retournèrent avec autant d'ordre que l'heure le peut permettre, et prirent le plus court chemin de l'Archevêché, pendant que la Reine-mère y retourna aussi par k petite porte ; et étant là, donna ordre à faire faire la bénédiclion du lit nnplial, sans aucune cérémonie, par un des aumôniers ou chapelains qui se trouva le premier sur les lieux.

Incontinent après que le roi eut soupe, il se coucha en sa chambre et en son lit ordinaire selon sa coutume, où la Reine sa mère, qui jusqu'alors élait demeurée en la chambre de la

1 Revue rétrospective, i'* série, t. II, p. aSo. V. dans la même Revue {i" série, t. II, i834, p. a53), la lettre du « r>cre Joseph, Jo Paris, Capucin indigne ».

I04 lE CABINET SECRET DE l'iIISTOIRE

petite reine et l'avait fait aussi coucher dans le lit de sa première chambre, le vint trouver, environ sur les huit licures du soir, passant au travers de la salle d'où elle avait fall sortir tous les gardes et tout le monde ; et trouvant le Roi dans ^on lit, lui dit ces mêmes paroles :

, (( Mon fds, ce n'est pas tout d'être marié, il faut que vous veniez voir la Reine votre femme qui vous attend. »

le Roi répondit : « Madame, je n'attendais que votre com-

'mandement; je m'en vas, s'il vous plaît, la trouver avec vous. »

Au môme temps on lui bailla sa robe de chambre et ses bollines fourrées, et ainsi s'en alla avec la Reine, sa mère, par ladite salle, en la chambre de la petite Reine dans laquelle entrèrent avec leurs Majestés les deux nourrices, messieurs de Souvray, gouverneur, Ilérouart, premier médecin, marquis de Rambouillet, messieurs de la garde-robe portant l'épée du roi, et Béringhem, premier valet de chambre portant le bougeoir. Comme la Reine approcha du lit, elle dit à la petite reine :

« Ma fille, voici le Roi, votre mari, que je vous amène; rccevcz-le auprès de vous, et l'aimez bien, je vous prie. »

A quoi elle répondit en espagnol qu'elle n'avait aucune intcnlion que de leur obéir et complaire à l'un et à l'autre ; et ce disant, le Roi se mit dans le lit par le côté de la porte de la chambre, la petite Reine étant du côté de la ruelle où avait passé la reine-mère, laquelle les voyant couchés, leur dit à tous deux ensemble quelque chose si bas que personne du inonde ne le put entendre qu'eux; puis sortant de la dite ruelle, dit : « Allons, sortons tous d'ici », et commanda aux rî. 'N nourrices du Roi et de la Reine de demeurer seules en

LOUIS XIII MÉRITA-T-IL d'ÈTHE APPELÉ (( LE CHASTE »? Io5

ladite chambre et les laisser ensemble une heure et demie ou deux heures au plus ; et ainsi se relira la dite dame Reine et tous ceux qui étaient entres avec elle en ladite clianibrc, pour laisser consommer ledit mariage. Ce que le Roi fit par deux l'ois ainsi que lui-même l'a avoué, et les dites nourrices l'ont véritablement rapporte. Et après, s'étant un peu endormi et demeure un peu davantage à cause dudit sommeil, il se réveilla de lui-même et appela sa nourrice qui lui rebailla ses bollines et sa robe, et puis le reconduisit à la porte de la chambre au-dessous de laquelle, dans la salle, l'attendaient les sieurs de Souvray, Hérouart, Béringhem et autres pour le reconduire en sa chambre, où, après avoir demandé à boire et avoir bu, témoignant un grand conlenlcmcnt de la perfection de son mariage, il se mit en son lit ordinaire et reposa fort bien tout le reste de la nuit, étant pour lors environ onze heures et demie. La petite Reine de son côté se releva au même temps que le Roi fut parti d'auprès d'elle, et rentra dans sa petite chambre et se remit en son petit lit ordinaire qu'elle avait apporté d'Espagne.

C'est là véritablement ce qui se passa pour la consommation du dit mariage.

Ce document avait été à dessein distribué aux membres du corps diplomatique, qui, à en croire le texte des dépêches envoyées par eux à leur gouvernement, n'y ajoutèrent qu'une foi médiocre. Ainsi l'Envoyé de Mantoue mandait à son maître : « La nuit passée, les époux ont dormi ensemble, et, s'il faut croire ce que l'on dit, — formule bien dubitative

I06 LE CABINET SECRET DE l'iIISTOIUE

comme on voit, — le Roi s'est comporté en bon et brave cavalier. »

Le bruit qu'entretenait la Reine-mère était un bruit controuvé. « Bien que le Roi en ait dit, et malgré la prétendue assurance des nourrices, il est manifeste que cette réunion des époux n'avait eu rien que de fictif ... Si le Roi avait réellement consommé son mariage ce même soir, où serait la raison qui l'eût ensuite décidé à ne partager une seconde fois le lit de la Reine que quatre ans après ' — sans que, pour cela, on connût personne, à la Cour ou ailleurs, qui eût capté non pas seulement ses sens, mais même ses sentiments ^ ? »

Les relations du Roi avec M"^ d'Hautefort sont, en

• « La consommation était purement illusoire et le roi avoua plus tard qu'il n'avait conservé que de douloureux souvenirs de celta nuit de noce... Ce mariage d'enfants n'était qu'un simulacre d'union matrimoniale... A cet âge, le jeune homme était peut-être tout à fait ignorant de l'œuvre de la chair. Peut-être aussi que les deux tentatives constatées par la relation officielle ne produisirent que douleur et fatigue, et que le premier essai de virilité, qui avait étonné et effrayé l'adolescent, découragea ou dégoûta par la suite le jeune homme. Il se pourrait aussi que la leçon du procès-verbal ne fût pas la véritable. » La Médecine à travers les siècles, par lo

Page 1