LE PREMIER ACCOLCUECK A LA COLR DE FRANCE 2 I I
chargé un paysan de porter à Sainl-Menoux la i)arl des restes mortels qui étaient destinés à i'abbave de Bénédictines, et ce paysan, s'étant aperçu que les entrailles entraient en putréfaction, les jeta dans un fossé, où des chiens et un troupeau de porcs les mirent en lambeaux *.
Louis XIV conçut-il au moins quelque chagrin de ' cette lamentable fin? Le roi, après avoir couru le cerf, se promena dans les jardins jusqu'à la nuit S et à l'audition de la nouvelle, il répondit tranquillement que, depuis qu'il avait congédié la favorite, il avait compté ne la revoir jamais et que dès lors elle était morte pour lui ^
Ce fut toute l'oraison funèbre de la femme qui l'avait rendu huit fois père 1
1 L'Ancien Bourbonnais, loc. cit.
' Daxgsau, Joarnal.
' Saint-Simon, Mémoirtt,
On n'avait pas atteudu que Louis XV eut atteint sa majorité pour songer à le marier ; dès 1721, le Régent avait décidé de trancher celte grave question. Le jeune roi, dont on voulait faire cesser le célibat, avait onze ans. L'âge de la nubililé canonique était de 12 ans pour les filles, 14 ans pour les garçons, mais on fiançait les futurs époux bien avant cet âge. On trouve de nombreux exemples de ces mariages précoces chez tous les mémorialistes des deux derniers siècles *. On ne dérogeait donc pas aux traditions en faveur du successeur de Louis XIV.
* « Lorsque M"® d'Arquien fut en âge d'être mariée, c'est-à-dire à 12 ans, on lui fît épouser, etc. ». Mémoires du duc de Luynes.
« Dès que M"° de Mailly eut la ans accomplis, on la maria. » Mémoires de Saint-Simon.
« M'^' de Nantes a aujourd'hui la ans accomplis et M"' de Monlespan est fàciiée que les mesures n'aient pas été prises assez justes pour faire le mariage le lendemain. » Journal de Dangeau. L'union ne fut célébrée que six semaines plus lard. Los époux étant un peu jeunes, on les sépara le jour même, mais moins d'une
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Saint- Si mon a conté, avec le charme et la vigueur de style qu'on lui connaît, ce qui pourrait s'appeler la scène des fiançailles de Louis XV.
Celui-ci venait d'apprendre qu'on lui destinait l'infante d'Espagne ; il en resta un moment interdit. Voici qu'on annonce le maréchal duc de Villeroy; le ,roi donne l'ordre qu'on le fasse entrer. Le maréchal, « secouant sa perruque tout à son ordinaire », dit, s'adressant au jeune prince : « Allons, mon maître, il faut faire la chose de bonne grâce ». A ces mots, Louis XV fond en larmes et ce n'est qu'à grand'peine qu'on le décide à se rendre au Conseil. Là, quand son tour fut venu de donner son acquiescement au projet qu'on avait arrangé pour lui, il répondit par un oui, mais « un oui sec et cmi assez basse note ».
L'infante avait sept ans de moins que le roi, ce qui donna l'occasion au jeune prince de dire à quelqu'un qui venait lui faire part de son mariage : « Je suis plus avancé que vous : j'ai une femme et même un enfant » K II en eut, du reste, vite pris son parti, à la perspective d'une union qu'il savait lointaine.
année après ils étaient réunis, le mari ajant 18 ans et la femme i3.
« Les parents mariaient leurs enfants à un âge où ceux-ci ne pouvaient ni se défendre, ni même en sentir l'intérêt. « On était tellement habitué à caser les filles de bonne heure, que Saint-Simon, pour décider le duc d'Orléans à marier son aînée, lui disait « qu'ayant i4 ans elle devait commencer à lui peser. )> F. Gibaudeac, Les vices dajour et les vertus d'autrefois, p. 73.
* V. Revue des Questions historiques, t. III.
GOMMENT MARIE LGCZINSKA DEVINT REINE DE FRANCE ai5
Ce qu'on aurait peine à c. oire, si on n'en avait de nombreux témoignages, c'est que le roi qui devait donner plus lard l'exemple des plus viles dépravations, eut une enfance chaste, en dépit de toutes les tentations auxquelles il fut en butle. Il ne tolérait pas le vice autour de lui et le repoussait sévèrement, quand il se présentait à ses yeux. On connaît l'aventure du valet de chambre Bontemps, qui avait amené à Versailles sa maîtresse. Le roi, l'apprenant, ordonna qu'on chassât cette femme et que le serviteur ne reparût plus devant lui.
Le bruit courut un moment que des jeunes seigneurs, qu'on avait donnés au jeune roi pour compagnons, avaient essayé de le corrompre. On alla jusqu'à dire qu'ils avaient, non sans succès, cherché à jouer le rôle que jadis avaient rempli les « mignons » auprès de Henri III '. On a même porté contre l'un
' « Il y a débauche aussi des jeunes seigneurs entre eux et i]s no s'en cachent point. Le jeune duc de Boufflers, le marquis de Rambure et le marquis d'Alincourt, étant allés dans un bosquet, le duc de Boufflers voulut violer Rambure et n'en put venir à bout. D'Alincourt dit qu'il voulait prendre la revanche de son beau-frère Boufflers. Rambure ne s'en défendit point et en passa doucement par là. Voilà les abominations que le voyage de Versailles a produites. » Journal et Mémoires de M. Marais, t IT, p. Sig-Sso ; Journal (le Barbier, t. I, p. 227-8 et 435-6 ; Correspondance de la Palatine ; ncaieil Maurepas ; Mémoires de Maurepas ; Mélanges de Bolsjourdain ; Mémoires du régiment de la Calolle (1725) ; Mémoires du Maréchal de liirhelieu, t. III, p. 317-320 et Y, p. 49-00 ; Journal de Jean Buvat, :. II, pp. 4io et 49'S-5o2.
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d'eux une accusation formelle ; voici ce qu'écrit Mathieu Marais, dans son Journal :
Le propre jour que le maréchal de Villeroy est venu à Versailles, on a découvert que le jeune duc de la Trémouille, premier gentilhomme de la Chambre du Roi, lui servoit plu» que de gentilhomme, et avoitfail de son maître son Ganymède. Ce secret amour est bientôt devenu public, et l'on a envoyé le duc à l'Académie avec son gouverneur pour apprendre à régler ses mœurs... Voilà donc le tour des mignons et l'usage de la cour de Henri 111 ',
Les dames le suivent, nous apprend le même informateur, mais il ne les aime ni ne les regarde.
On organise une réunion à Chantilly au mois de juin 1724 -. Toutes les dames de la cour se sort mises en frais ^ pour plaire au jeune monarque.
' Journal et Mémoires de Mathieu Marais, t. III, p. n4. « Dès son enfance, il (Louis XV) était bizarre, nerveux et adonné aux amours infâmes. » D' Jacoby, Etudes sur la sélection, i" édition, p. ^07.
" « On croit dans Paris, écrit Barbier, qu'on va faire de grandes pifaires à Chantilly, mais le sujet du voyage du Roi est très crousti'lcux : on veut tâcher de donner au Roi du goût pour les femmes
et de lui faire perdre son p On espère que cela le rendroit
plus traitable et plus poli. C'est M™^ de la Vrillière qui est chargée
de la commission ou de le faire La petite duchesse d'Epernon,
I pjI est très jolie et très jeune, etc..» Journal de Barbier, t. I, p. 862.
Mathieu Marais écrit de son côté : « Il y a bien des choses j réparées sans celles que l'on n'attend point. «
' La Duchesse de Retz, petite-fille du maréchal de Vilicroy, avait \ Gulu un jour séduire le Roi. « Elle avait porté ses mains sur lui cl dans des endroits très cachés. Sur quoi le maréchal, entrant en
« Elles ont fait une prodigieuse dépense en habits. » M. le duc (le duc de Bourbon) en a désigné dix-sept d'entre elles, choisies parmi les moins farouches et les plus séduisantes, qui sont chargées d'attenter à la vertu de ce prince, dont on commence à trouver le calme désespérant. Mais « les nymphes en furent pour leurs frais : rien ne put triompher de la sauvagerie d'Hippolyte, qui, de tous les plaisirs offerts, ne voulut prendre que celui de la chasse ' ».
Louis XV avait subi les influences de ses précepteurs, plus particulièrement celle de l'abbé Fleury, qui s'était attaché à lui donner une éducation presque monastique. Le jeune roi avait une piété sincère et profonde : ne l'avait-on pas vu faire arrêter son carrosse, pour se mettre à genoux devant le Saint-Sacrement ? La duchesse d'Orléans, — comme plus tard M™^ de Mailly et ^1'"= de Pompadour — se moquaient en vain des terreurs de l'enfant, au sujet de l'Enfer et de son horreur pour le Jansénisme. On avait tenté d'arracher Louis XV à l'influence de Fleurj-, et de
fureur contre la duchesse, l'avait sur-le-champ fait sortir de la Cour, alors réunie à Versailles, et renvoyée à Paris. » Journal et Mémoiret de M. Marais, t. II, loc. cit.
* H, Druo\, Histoire de l'Education des Princes, t. II, pp. 2^8 et 205. A propos de la passion du jeune roi pour la chasse. Barbier consignait dans son Journal (t. I, p. 365) :
11 ne paraît pas qu'on ait réussi dans le dessein du voyage. Le roi ne songe qu'à chasser... J'avoue en mon particulier que c'est dommage, car il est bien fait et beau prince, mais qu'^r faire P...».
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S'attaquer à cette innocence qui se défendait avec tant d'énergie ; mais, à part l'opinion isolée que nous avons rapportée et qui est discutable, il semble que Louis XV soit resté pur, au milieu des entraînements et des séductions. Jusqu'à son mariage, jusqu'au moment où il eut une femme et non plus un enfanU il resta le prince qui faisait chasser la maîtresse d'un de ses valets, et fuyait avec une égale répulsion le monde et les femmes. Il était dans ces sentiments, quand on lui présenta pour la première fois celle qu'on lui destinait pour femme.
Le 2 mars 1722, l'Infante d'Espagne avait fait son entrée solennelle à Paris K Le roi s'était rendu audevant d'elle, à quelques kilomètres de la capitale, à Berny.
En dépit de toute sa grâce et sa joliesse *, la petite princesse de trois ans ne parut point faire une impression agréable sur Louis XV; il rougit en la voyant, comme un enfant honteux et contrarié, et
' Cf. Journal et Mémoires de Mathieu Marais, i. II, p. 249 ; Journal de Barbier, t. I, p. 195-197.
2 L'Infante m'a paru très jolie, très vive et pleine de petites grâces ». Journal et Mémoires de Mathieu Marais, t. III, p. 271.
COMMENT MARIE LECZINSKA DEVINT REINE DE FRANCE aiQ
se borna à la saluer de ces mots banals : « Madame, je suis charmé que vous soyez arrivée ici en bonne santé ». Le lendemain, il lui fit présent d'une poupée de vingt mille livres et se tint ensuite fort à l'écart. « Tout le monde, ajoute l'avocat Barbier, trouve ce mariage-là original » '. Il l'était tellement, qu'il ne devait jamais avoir lieu.
Trois ans exactement après son arrivée en France, le bruit se répandait que l'Infante allait être renvoj'ée en Espagne et l'on parlait de marier le roi à une autre princesse à peu près de son âge, afin qu'il put bientôt « donner des successeurs à la couronne ^. »
La petite Espagnole, disait-on, esta trop jeune pour le roi » (elle avait sept ans et le roi en avait quinze)... Elle est petite et n'a pas crû d'une ligne en un an... Elle est nouée dans les reins et n'est pas propre à avoir des enfants, et toutes les grâces de son esprit ne servent de rien pour cet ouvrage-là '.
Le public, qui veut toujours deviner, marie le roi tantôt à une princesse d'Angleterre, qui se ferait catholique pour être reine de France, tantôt à M"' de Vermandois ou de àens, sœurs de M. le Duc (de Bourbon). Un autre jour, il se chuchote que la princesse destinée au roi est une Allemande, sœur de la prin-
* Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV, par Barbier ; Paris, Rcnouard, éditeur, t. I, p. i3a. - Journal de Marais, t. III, p. l58.
^ Journal de Marais, t. III, p. 169.
cesse de Piémont : elle est à Annecy dans un couvent, et, entre toutes les belles, elle est des plus belles ; blonde, assez grande, et seulement âgée de quatorze ans. Elle est, pour tout dire, charmante, mais elle ne prononce pas un mot de français *.
Un roi ne se marie pas comme un vilain, et quelques précautions, fort sages, d'ailleurs, devaient être observées. On n'exigeait pas seulement de la future reine de France qu'elle fût pourvue d'agréments physiques, mais on la souhaitait surtout apte à perpétuer la race. C'était au premier ministre qu'était échue la mission, qui entraînait une si rude responsabilité, de chercher une femme au jeune monarque. Ce haut personnage s'en préoccupa activement, surtout du jour où il vit la santé du roi menacée.
Louis XV venait de tomber gravement malade. Il avait, malgré plusieurs indispositions qui auraient dû lui servir d'avertissement, continué à abuser du plaisir de la chasse à courre. Au milieu du mois de février. Sa Majesté ressentit de violents maux de tête, avec fièvre ardente et abattement, malaises analogues
* Marais, op. cit., t. III.
aux symptômes déjà constatés quatre ans auparavant, lors de la maladie qui avait jeté l'épouvante dans le royaume ^
Le duc de Bourbon crut Louis XV perdu et se considéra lui-même comme à la veille d'être dépouillé du pouvoir. Son anxiété nous est dépeinte, dans les Mémoires du temps, comme très vive. Il se représentait déjà Louis XV disparaissant à la fleur de l'âge et le duc d'Orléans mettant la main sur la couronne de France.
Est-il besoin de rappeler la scène qui se passa devant Mareschal, premier chirurgien de Sa Majesté, et que celui-ci conta lui-même à Saint-Simon ? M. le Duc logeait à Versailles assez près des appartements royaux ; un soir, au plus fort de la maladie, il se relève et pénètre seul, en robe de chambre et en bonnet de nuit, une bougie à la main, jusque dans la dernière antichambre de Louis XV. Mareschal entendit alors le duc de Bourbon s'écrier dans une agitation extrême : « Si le roi meurt, quedeviendrai-je? S'il en revient, il faut le marier ».
Quand on se fut arrêté à cette idée, il fallut d'abord
1 « Par bonheur, le danger fut pronaptement conjuré : des saignées au bras et au pied arrêtèrent la fièvre et tirèrent Sa Majesté de l'assoupissement extraordinaire qui avait provoqué les craintes les plus sérii'uses des médecins. Vlité le 20 février, Louis XV put se lever le ai et venir le lendemain au Conseil. » Le Mariage dCvn Roi, par P. de Katnai., p. ii5-ii6.
aaa LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE
songer aux conséquences que pouvait provoquer le renvoi de l'Infante. Pour éviter une brouille avec l'Espagne, il fut convenu qu'on essaierait de gagner le confesseur du roi Philippe V, afin qu'il fît naître dans l'esprit pusillanime de ce souverain, confit en dévotion, des scrupules sur les dangers que pouvait faire courir à la vertu de Louis XV un célibat trop prolongé. L'Infante étant encore trop jeune pour se marier de suite, c'était au Roi de France à fixer son choix ailleurs. Dans une lettre que Louis XV envoyait au Roi d'Espagne, il lui témoignait « la peine qu'il avait de se séparer de l'Infante ; mais un Roi étant plus à son peuple qu'à soi-même, il n'avait pu se dispenser, depuis sa dernière maladie, de céder aux fortes et vives sollicitations de son peuple pour se marier précipitamment, et prévenir, par un successeur que Dieu voudrait bien lui donner, les troubles et les révolutions qui arriveraient s'il venait à mourir avant que l'Infante fût nubile * ».
C'étaient de trop spécieuses raisons pour que celui à qui on les donnait s'en trouvât satisfait, mais il fallait bien s'y rendre, faute de mieux.
* Marau, t, m, p. 179.
Le principal ministre de Louis XV, le duc de Bourbon, va employer désormais tout ce qu'il possède d'activité et de zèle à donner promptement satisfaction à son maître. M. le Duc commence par faire établir une première liste de cent princesses, sur lesquelles le choix du jeune prince pouvait plus ou moins convenablement s'arrêter ; il réduira de luimême le chiffre de cette première liste et en donnera une seconde, qui ne comprendra plus que dix-sept noms. Particularité piquante, celle qui sera Reine de France ne figurait pas sur cette seconde liste !
Le Duc passait ensuite en revue chacune des dixsept princesses et énumérait leurs qualités et leurs défauts. Enfin, il arrivait à faire une sélection de quatre noms, entre lesquels Sa Majesté était invitée à choisir.
Voici le très curieux rapport, conservé aux Archives nationales S qui fut adressé, à cette occasion, par le duc de Bourbon, au Roi.
(') n a été publié en partie par lai^evo^ rétrotpectioe, de Taschereaii (t. XY, p. 17a et suivantes), dont nous empruntons le texte. (Ci. le Journal d» Barbitr^ 1. 1| p. 465).
Sa4 U CABINET SECRET DE i/hISTOIRB
Rapport du Duc de Bourbon au Roi,
Sur le compte que je rendis à V. M. dans le mois de mai dernier de l'affliction où était son royaume, d'envisager que son mariage avec l'Iniante le privait encore pour huit ans de la satisfaction de vous voir une postérité, et que celte affliction, outre l'amour et l'attachement que tout le monde a pour votre personne, avait pour motif plusieurs raisons d'Etat, dont je rendis compte à V. M. dans ce temps-là, vous m'ordonnâtes, Sire, d'examiner les moyens dont on pouvait faire usage pour remédier à un inconvénient aussi nuisible à l'Etat et à votre personne que l'est celui de ne vous point voir d'enfants. En exécution de vos ordres. Sire, j'en ai fait depuis ce temps-là ma plus sérieuse occupation et ne voulant pas m'en rapporter à moi-même sur une matière si délicate et si importante, j'ai consulté les personnes que j'ai crues les plus éclairées et les plus attachées à votre personne et à votre Etat.
Tous ont été unanimement d'avis que le salut de l'Etat dépendait de vous marier promptement, et leurs raisons sont comprises dans le mémoire dont je vais rendre compte à V. M. Je leur ai expliqué les inconvénients du renvoi de l'Infante, qui serait vraisemblablement suivi d'une brouil lerie avec l'Espagne. Nous les avons bien pesés et nous croyons tous que, premièrement, le Roi Catholique, ayant autant de religion qu'il en a, se rendra aux raisons incontes-
COMMK.NT MARIE LliCZLNhRA DICVINT REINE DE FRANCE 2:^0
tables qui auront engagé V. M. de prendre le paili qu'elle aura pris quand elles lui seront bien expliquées ; mais, de plus, nous croyons tous qu'une brouillerie avec l'Espagne serait encore bien moins dangereuse que si V. M. demeurait huit ans hors de portée de donner des successeurs à son royaume, surtout si V. M. était assurée des principales puissances étrangères par de bons traités et de bonnes alliances...
Etant donc certain, suivant notre avis, et suivant celui de tout le royaume, n'y ayant point de jour qu'il n'y ait des gens qui nous en viennent parler, et tout le monde s'en entretenant publiquement ; étant certain, dis-je, que le mariage de V. M. est le seul moyen de tranquilliser vos peuples, de rassurer les puissances étrangères, d'éviter les guerres, et de mettre votre personne et votre Etat en sûreté, je me suis appliqué à examiner sur quelle princesse votre choix pouvait et devait tomber.
Pour cela, je me suis fait donner une liste de toutes les princesses de l'Europe qui ne sont pas mariées. J'ai pris le plus d'éclaircissements qu'il m'a été possible sur chacune, afin que V. M. fût plus en état de fixer son choix, et c'est ce dont je vais avoir l'honneur de rendre compte à V. M.
Des cent princesses qu'il y a à marier en Europe, en en retranchant quarante quatre qui sont trop âgées pour être mariées à un jeune prince, vingt-neuf qui sont trop jeunes, dix dont l'alHance ne convient pas *, il ne reste par consé-
Marie Lcczinska était au nombre de ces dix. Voici ce qui 1« concerne : Marie, fille du Roi Stanislas Leczinski de Pologne ; 21 ans. Le père et la mire de cette princesse et leur suite viendraient d-a meurer en Franet.
aa6 i.E cxiîixET sEcuET PE l'histoiue
qucnl que dix-sept princesses sur lesquelles on puisse jeter les yeux, savoir :
Maiic-Barbc-Josepli, fille du roi Portugal , , . ili ans
Anne, fille du Prince de Galles i5 »
Aniélic-Sopliic-EIéonore, lille du même . . . , . i3 »
Charlotte-Amélie, fille du Roi de Danemarck , . i8 »
Marie Petrowka, fille du Czar ï6 »
Anne, fille du même i5 »
Frédcrique- Auguste, fille du Roi de Prusse . . . i5 » Anne-Sophie, fille de l'oncle paternel du Roi de
Prusse i8 »
Sophie-Louise, fille du même lo »
Elisabeth, fille aînée du duc de Lorraine . , , . i3 »
Henriette, troisième fille du duc de Modcne . . . 23 »
Charlotte-Guillelmine, fille du duc de Saxe Eyscnach. 21 »
Christine-Gui llelmine, fille du même i3 »
Marie-Sophie, fille du duc de Meckîembourg-
Strclitz i4 »
Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse-
Darmstadt 18 «
M"" de Vermandois ,,.21»
Thérèse-Alexandrine, ^1"° de Sens • 19 »
Total dix-sept.
Il paraît donc convenable de faire quelques réflexions courtes sur chacune de ces dix-sept princesses, en examinant en peu de mois les convenances pour le bien de l'Etat.
Anne, princesse aînée de Galles. — 45 uns.
La leligion ne peut jaii.ais faire d'obstacle dans les liai-
BOns dont il serait question avec le roi d'Angleterre. L'on demanderait avant toutes choses que la princesse qui serait choisie fît profession de la religion catholique,,.
A supposer même que le motif de religion, ou quelque autre que l'on ne pénètre pas, empêchassent le roi de la Grande-Bretagne d'accepter la proposition du mariage, ce prince serait au moins oblige à une sorte de reconnaissance, dont le moindre efiFet, joint à l'intérêt qu'il a encore de res-l ter uni avec la France, serait de concourir aux moyens de ; calmer le ressentiment de l'Espagne et d'empêcher les réso-* lutions violentes qu'elle voudrait prendre. Ainsi, quand même on aurait lieu de croire que la proposition ne serait pas acceptée, il y aurait encore un avantage considérable à le faire. Voilà toutes les raisons pour.
Les raisons contre sont : i" que toute la catholicité sera effrayée de l'alliance, comptant qu'une princesse qui change de religion à quinze ans ne le fait que par politique et reste toujours au fond de son cœur de celle qu'elle professe depuis qu'elle est au monde ; 2° c'est mettre un grand obstacle à la protection qu'il conviendrait peut-être un jour d'accorder au chevalier de Saint-Georges ; 3° c'est indisposer la Cour de Rome dont on a besoin pour faire sentir au Roi d'Espagne que le mariage du roi était indispensable ; 4° dans le cas où la Reine aurait le gouvernement ou autorité dans 1< gouvernement, ce serait une protection en faveur des rcligionnaires et jansénistes, source inévitable de malheurs, tels que ceux que l'on a vus sous les règnes d'Henri III et d'Henri IV...
Amélie-Sophie, seconde princesse de Galles. — 13 ans.
aa8 LE CABINET SECRET DE l'hISTOIMI
Il y a les mêmes raisons à l'égard de cette princesse que celles expliquées ci-dessus pour sa soeur aînée...
Marie-Barbe- Joseph, Infante de Portugal. — iU ans.
Le but en mariant le Roi promptement étant d'assurer au plus vite une postérité à S. M., qui mette le royaume à l'abri des malheurs quasi inévitables qui naîtraient de la mort du Roi sans enfants, la princesse de Portugal paraît peu propre à remplir cette vue, puisque la mauvaise santé qui est répandue dans sa famille et qui a souvent produit des esprits égarés, donne un juste sujet d'appréhender qu'elle n'ait pas d'enfants, ou qu'ils ne viennent que trop tard ; que s'ils viennent, ils ne meurent bientôt après leur naissance, ou enfin que cela n'introduise dans la maison royale les mêmes indispositions qui sont dans la maison de Portugal
Charlotte- Amélie, princesse de Danemarck. — 48 ans.
Cette princesse étant luthérienne et le roi son père très r.ttaché à sa religion, il y a grande apparence qu'il ne consentira pas qu'elle se fasse catholique.
Frédérique-Auguste Sophie, princesse de Prusse. — 15 ans.
Cette princesse, par les derniers traités entre l'Angleterre et la Prusse, est promise au fils aîné du prince de Galles ; ainsi il est inutile d'en parler ici. De plus, elle est calviniste.
Les de IX filles du margrave Albrecht, oncle paternel du Roi de Prusse. — L'aînée 18 ans, la cadette 15.
Quoique la naissance de ces princesses, filles de i'onde pa-
ternel du roi de Prusse, semble les mettre à portée de pouvoir s'allier avec un roi, cependant, n'étant pas filles du roi de Prusse, mais seulement ses cousines germaines, il paraît que dans le cas présent elles ne conviennent pas...
Elisabeth, princesse aînée de Lorraine. — 13 ans.
Y ayant déjà eu des princesses de Lorraine qui ont eu l'honneur d'être reines de France, il paraît que par celle raison aussi bien que par quelques autres, on peut jeter les yeux sur la princesse de Lorraine. Cependant il y a d'autres raisons considérables qui s'y opposent ; i" l'exemple même des princesses de Lorraine qui ont été reines de France, et qui ont donné naissance et occasion à des troubles et guerres civiles dans le royaume...
Henriette, troisième princesse de Modène. — 22 ans.
Il ne paraît pas qu'on pût choisir dans cette maison une reine de France, il y a eu plusieurs époques qui sont désagréables.
Marie Petrowka, princesse aînée czarienne. — 16 ans.
Le mariage de celte princesse étant arrêté avec le duc ed Holslein-Gottorp, il n'est plus question de parler d'elle.
Anne, princesse cadette czarienne. — 15 ans.
Cette princesse, fille d'un des plus grands et des plus puissants princes de l'Europe, et d'ailleurs très bien faite et d'une figure aimable, paraîtrait, par ces raisons, devoir être préférée aux autres ; cependant on pourra penser autrement lorsqu'on fera réflexion à la bassesse de l'extraclion de sa
23o LE CABINET SECRET DE L HISTOIRE
mère. De plus, cette princesse est élevée dans des façons et coutumes éloignées de celles de ce pays...
Charlotte-Guillelmine et Christine Gaillelmine, filles du duc de Saxe-Eysenach. — L'aînée 21 ans, la cadette 13 ans.
Marie-Sophie, fille du duc de Mecklemboarg-Strelitz. — iU ans.
Ces trois princesses, quoique d'un âge convenable et de maisons illustres, ne paraissent cependant point propres k être mises sur le trône de France, parce qu'elles sortent de branches cadettes peu riches, et sont d'ailleurs luthériennes,
Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse- Darmstadt. — 18 ans.
Le père do cette princesse est cadet d'une branche cadette ; sa femme est sœur du duc d'Havre, Flamand qui est au service d'Espagne, et son fils aîné a épousé une comtesse de Hanau. Elle est totalement dans le même cas que les trois princesses ci-dessus ; elle est luthérienne...
M"' de Vermandois. — 21 ans.
Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter ; ses mœurs ont répondu à son éducation ; sa vocation pour la retraite est un témoignage de sa sagesse et de sa religion. Elle est d'un caractère doux et d'un esprit aimable. Son âge, qui peut être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien constitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne dont on connaît l'esprit et le caractère, à une autre Joût on les ignore et qui les pourrait avoir tels, qu'on aurait
COMMENT MARIE LECZINSKA DEVINT REINE DB FRANCE ."Si
lieu par les suites de se repentir du choix qu'on aurait fait *. Si l'on regarde sa naissance comme un obstacle, on peut repondre que Louis XIV a fait le mariage de M™«^ la duclicssc d'Orléans avec M. le duc d'Orléans, son neveu, et celui de M. le duc de Berry, son petit-fils, avec M"^ d'Orfcans...
M"« de Sens. — 19 ans.
Il y a quelque chose à dire sur sa taille.
Princesses sur lesquelles se réduit lé choix à faire par S. .'!/.
Anne, fille du Prince de Galles i5 ans.
Amélie-Sophie-Elconore, fille du même. . . . i3 »
M"® de Vermandois ai»
Thérèse- Alexandrine, M"* de Sens. ..... lo »
Tandis que le premier ministre dressait ses listes le public s'amusait, lui aussi, à ce jeu de loterie.
Ce ne sont que gageures partout, écrit Mathieu Marais,
1 Cette préférence pour M"" de Vermandois s'accuse mieux encore dans un « Mémoire adressé au duc de Bourbon, premier ministre, mars 1735 », dont le prétendu destinataire pourrait bien avoir clé le principal inspirateur. Nous n'en donnerons ici qu'un extrait, renvoyant, pour le surplus, à la Revue rétrospective, t. XV, p, iGa.
« Notre royaume, tranquille au dehors comme au dedans, nous permet de choisir ce qui nous paraîtra le meilleur et n'exige que de voir marier le Roi, premièrement avec une princesse qui puisse avoir vraisemblablement des enfants, secondement, qui puisse, par toutes les qualités de l'esprit et du corps, laisser espérer à tous les bons T'rançais qu'elle fera le bonheur de son mari et celui de lElat. Toutes ces différentes qualités se rassemblent d'un coup d'œil dans la personne de M"' de Vermandois...»,
a 3a LK CABINET SECRET DE l'hISTOIRE
dans son Journal ' : l'un parie pour l'Anglaise ; l'autre pour la Polonaise ; l'autre pour la Piémonlaisc ; l'autre pour la Portugaise ; l'autre pour la Lorraine, car il y a là des princesses charmantes, bien élevées et de bonne maison. Mais après ^ut on revient à la Polonaise ^, quoiqu'elle dût moins y avoir part... Elle n'est pas belle, mais elle a des manières fort nobles.
La Polonaise, c'était la fille du roi de Pologne, Stanislas, monarque en disponibilité détrôné, qui habitait Wissembourg.
La jeune Marie Leczinska était à peine âgée de 17 ans. On la disait « bien faite et bien élevée », souriante, douce, inépuisablement bonne envers les malheureux, auxquels elle prodiguait ses humbles ressources ^
Malgré la modestie de sa vie retirée, elle avait été demandée en mariage par le petit-fils de Louvois, le marquis de Courtenvaux. La rupture venait à peine
1 T. ni.
2 a Oïl ne veut point de l'Infante du Portugal parce que le père est un peu fou. On ne veut point de la princesse de Hesse-Rhinfeld, parce qu'on dit que sa nicre accouchoit alternativement d'une fille et d'un lièvre. On ne veut point des princesses de Lorraine parce que leur mère est Orléans et que les Condé, qui sont les maîtres, ne cherchent qu'à abattre la maison d'Orléans. On ne veut point de? princesses d'Angleterre à cause de la religion ; des princesses autrichiennes, parce qu'elles sont ou trop vieilles ou trop jeunes. 11 faudra donc prendre la Polonaise et avoir une reine dont le nom est en ski. » Mathieu Mahais, loc. cit.
' llevu.' Iieb Jomudaire ^ 1^99» P- ^og.
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de se pioduiic, quand lo roi Stanislas reçut une demande aussi flatteuse qu'imprévue : M- la Duchesse de Bourbon sollicitait, pour son fils, la main de la jeune Marie Leczinska.
Le Duc avait alors trente et un ans. Les portraits le représentent comme de haute taille et de belle tournure, avec un visage dur et des traits grossiers. Sa laideur, qu'un de ses contemporains qualifie de sinistre, était rendue plus désagréable encore par la perte d'un œil. Cet accident, dont le duc de Berry avait été la cause involontaire, remontait à plus do dix ans. Le 30 janvier 1712, ils chassaient en battue à iMarly ; le duc de Berry, placé loin de son cousin, vint à tirer et un grain de plomb, frappant sur une mare glacée, ricocha et atteignit celui-ci. Depuis ce malheur, qu'il avait d'ailleurs supporté avec beaucoup de patience, les malveillants l'appelaient ironiquement le borgne \
Le duc de Bourbon, qui vivait alors sous la dépendance de sa terrible maîtresse, M'"^ de Prie, ne pouvait rien faire sans l'agrément de cette dernière ; mais, loin de le distraire de son projet, celle-ci l'encourageait. Elle espérait qu'elle pourrait facilement dominer la jeune princesse Marie et qu'elle continuerait en même temps à conserver de l'empire sur son faible amant. Son calcul devait être déçu.
* P. de Rathal, Le Mariage d'un Roi, p. ^o-l^l.
aSili LE CABINET SECRET DE L HISTOmE
Le roi Stanislas, qu'on entretenait depuis si longtemps d'illusions, avait hâte de savoir à quoi s'en tenir. Il attendait impatiemment que M. le Duc voulût bien se prononcer. Celui-ci s'avisa d'un expédient qui pouvait servir ses intérêts, en même temps que ceux de son souverain. Le moyen qu'il se proposait d'employer consistait à envoyer en Allemagne un homme de confiance, chargé de faire une sorte d'enquête matrimoniale et de prendre, dans un certain nombre de cours de ce pays, des renseignements très complets et très détaillés sur les princesses à marier. « Cette République de maisons souveraines, fait à ce propos remarquer Lemontey, devait offrir, par la beauté des races, et l'illustration du sang, une pépinière de reines. » L'envoyé parviendrait sans doute à trouver dans son voyage une jeune fille remplissant de tous points le programme du premier ministre.
La plupart professaient la* religion catholique et, si l'on était définitivement placé dans la nécessité de s'adresser à une famille protestante, on avait le droit d'espérer que celle-ci ne suivrait pas l'exemple du gouvernement anglais, et serait aisément amenée à autoriser une abjuration, pour obtenir l'honneur d'une alliance avec le Roi très Chrétien.
Le duc de Bourbon chargea donc M. de Morville de préparer des instructions, pour « un envoyé allant en Allemagne voir quelles princesses pour-
raient convenir pour devenir l'épouse du roi >. » Le dépôt des Affaires étrangères contient le texte du projet qui fut rédigé pour la circonstance. La liste des cours à visiter y est soigneusement dressée, et le nom de Wissembourg, à côté de celui de la princesse Leczinska, figure au premier rang sur cette liste. 11 commencera son voyage, recommandait M. de Morville à l'envoyé, par Wissembourg en Alsace, où il aura l'occasion 'de voir la princesse Marie, fiUe du roi Stanislas, âgée de vingt et un ans.
Peut-être le premier ministre projetait-il déjà d'offrir à Sa Majesté la main de la princesse à laquelle il songeait pour lui-même, et voulait-il, avant de formufer cette proposition, réunir des renseignements plus circonstanciés sur un parti qu'il avait d'abord considéré comme ne pouvant à aucun égard être proposé pour le Roi ; peut-être aussi désirait-il profiter, dans son propre intérêt, en s'éclairant d'une manière plus complète sur la famille Leczinska, du moyen d'information imaginé pour Louis XV.
L'envoyé du duc de Bourbon devait, après un court séjour à Wissembourg, passer le Rhin et se rendre successivement à Darmstadt, Francfort, Meiningen. Culembach, Bayreuth, Eisenach, Weissenfels, Berlin, puis à la cour du duc de Mecklembourg-Strelitz, et enfin à Hambourg.
iU Mariasc d'un Roi, AucL cit., p. i68 et suivaale».
Les recommandations les plus minutieuses lui étaient faites.
Il devra garder, porte le texte des instructions, un profond secret. Deux choses pourront lui ouvrir les moyens d'acquérir les connaissances qui sont les motifs de son voyage : jouer sans profusion, mais noblement ; porter dans ce voyage de quoi faire de petits présents, depuis quatre pistoles jusqu'à vingt tout au plus, mais dont le goût fasse le mérite, afin qu'il ne paraisse rien dans ses dépenses qui soit affecté ni qui excède les facultés d'un gentilhomme accommodé ;.se lier avec le médecin ou quelques autres personnes instruites de la santé des princesses, des agréments et des défauts dans le caractère, de leurs sentiments, de leur manière de vivre, sous le prétexte des connaissances que l'on suppose qu'il doit avoir des sciences et des belles -lettres ; examiner avec le même soin toutes les princesses des cours où son Altesse Sérénissime lui ordonne de se rendre, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de vingt-cinq ans environ.
A s'en tenir à la lettre de ces instructions, on ne saurait dire si le duc de Bourbon négociait pour le Roi ou pour son propre compte. Ce qui nous confirmerait pourtant dans cette seconde hypothèse, c'est que, dans le même temps, M*"^ de Prie, qui veillait sur les intérêts de M. le Duc comme sur les siens, enyoyait à Wissembourgun artiste, chargé de peintre le portrait de Marie Leczinska. Stanislas se prêta d'autant mieux à la fantaisie de la favorite, qu'il savait le portrait destiné au futur époux de sa fille.
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Conformément à ses instructions, l'envoyé du duc de Bourbon avait commencé son voyage par la jDetite cour de Wissembourg; il envoyait, de cette ville, sur la fille du roi Stanislas, le rapport suivant :
Marie-Charlotle-Sophie-Félicité Leczinska, née le a3 juin 1700.
Celte princesse est petite ; on tient cependant qu'elle est un pci plus grande que la duchesse d'Orléans ; la taille bien plus proportionnée et fine, le port gracieux et point embarrassée dans ses mouvements, marchant bien, la tète bien plantée, les cheveux tirant sur le châtain, les tempes garnies, le front élevé, le sourcil garni et en arc-en-ciel, l'œil foncé, pas grand, mais vif et fin, les joues assez pleines, naturellement colorées, le nez un peu long, pas gros, ni rouge, ni en perroquet, d'ailleurs assez bien formé ; la bouche ni grande ni petite ; les lèvres bien bordées et vermeilles; le tour du visage, des yeux en bas, assez beau ; le teint beau, coloré, l'eau fraîche et quelquefois l'eau de neige faisant tout son fard, ne mettant certainement ni rouge ni blanc ; un air souriant et gracieux ; la voix douce et agréable ; l'oreille pas grande et bien bordée ; le bras rond, un peu décharné, parce que cette princesse a perdu de son embonpoint, la main ni belle ni laide, l'un et l'autre blancs; elle ;i l'esprit vif et naturel, bien cultivé ; point fière, beaucoup de douceur, bienfaisante, compatissante, charitable, généreuse, n'admettant personne bien particulièrement dans sa confidence, aimant tous ■es domestiques, dont elle est adorée.
Les occupations commencent dès les six à sept heures du matin qu'elle s'éveille. Elle lit dans son lit des livres de dévotion, d'histoire, généalogie, chronologie, géographie, qu'elle possède bien. Elle est consultée dans la maison pour Ihistoire de France, qui est embarrassante pour les changements de noms. Elle se lève dans l'hiver entre huit et neuf heures, se met à sa toilette et est toujours habillée et en corps de jupe dès le matin. Elle se rend ensuite dans l'ai l'artement de la reine sa mère, et toute la famille royale entend la messe et dîne entre crue heures et midi, avec la reine, la mère du roi et la comtesse de Linange, le roi dînant seul. Elles ne sont
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qn'une petite demi-heure à table. Après le dîner, elle lit encore une heure et passe le reste de la journée avec la reine et sa grand'mère, qui toutes trois font des ouvrages à l'aiguille, comme tapisserie, ornements d'autels, dont elles font présent aux églises.
^lle a beaucoup de religion sans bigoterie, de tendresse pour père et mère, dont elle est aussi fort aimée. Elle n'a aucune passion dominante en quoi que ce soit. Elle danse proprement, de bon air, joue du clavecin, chante quelquefois, a la voix douce. Le défaut de maîtres et d'occasions fait qu'elle ne se perfectionne pas. Elle parle allemand, fort bien français, sans accent.
Elle est sobre en tout, boit peu, trempe beaucoup son vin. D'une complexion point délicate, fort saine, point sujette à maladies, ce qui est beaucoup, vu la situation, le peu d'exercice qu'elle fait et ses ennuis, qu'elle supporte avec fermeté et sans murmure. Il lui échappe seulement de dire en riant qu'elle voudrait bien voir le dénouement delà pièce pour ce qui regarde la situation de la famille royale. Elle tient beaucoup du roi son père, tant pour la ressemblance que pour l'humeur et l'esprit enjoué. Elle a eu la petite vérole dont elle n'est point marquée. Elle a l'esprit souple, qui prendra la forme et la figure qu'on voudra.
J'ai eu l'honneur de la voir travailler, marcher, danser, de lui parler et de la voir au lit, et j'ai de plus trouvé à son service un domestique qui la sert elle seule depuis neuf ans, que je connais parfaitement et dont la femme est celle qui est le plus dans sa confidence.
J'omettais de dire qu'elle a le col bien proportionné, les épaule» bien placées, assez de carrure, la poitrine élevée, blanche et do la gorge. Cette princesse, sans être belle, est aimable par sa douceur, son esprit, sa sagesse, sa conduite : c'est un assemblage de toutes les vertus.
La curiosité de l'envoyé avait, on le voit, trouvé moyen de se satisfaire, et il est à supposer que, pour pénétrer jusque dans la chambre de la princesse, le moyen des petits présents, recommandé dans les
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instructions du duc de Bourbon, avait été mis largement en pratique. Le rapport s'expliquait sur tous les points : physique, esprit, instruction ; caractère, habitude de vie, rien n'avait été laissé dans l'ombre '.
Alors que tout laissait prévoir que Marie Leczinska ne tarderait pas à être duchesse de Bourbon, on vit le Duc changer brusquement d'avis et prendre une détermination qui ne laissa pas que de surprendre. Le premier ministre s'effaçait définitivement et cédait le pas à son maître.
Je supplie la princesse votre fille, écrivait-il au roi Stanislas, de me regarder comme son sujet le plus fidèle, le plus attaché à sa personne, le plus zélé pour le bien de ses Etats, et incapable de se laisser jamais gouverner par son intérêt personnel, et j'ose vous assurer que dans celte occasion j'en donne la preuve la plus incontestable qui se puisse donner, en conseillant au Roy d'épouser une princesse de la possession de laquelle je comptois que dépendoit le bonheur de ma vie. J'avouerai même à V. A. S. que toutes les fois que j'y pense, je ne puis m'empècher d'y avoir regret, et que je n'ai de moyen de me consoler que de songer f[ue le Roi, m'honorant de sa confiance et m'ayant chargé du soin de son
* P. DE Rathal, Le Mariage d'an Roi.
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Etat, il est de mon devoir de passer par dessus tout ce qui m'intéresse et de n'examiner que ce qui peut contribuer à la satisfaction de Sa Majesté, au bonheur de son peuple et à l'avantage de son Etat *.
L'âge de Marie Leczinska aurait pu être un obstacle, surtout pour l'avenir (elle avait près de six ans et demi de plus que le roi) ; mais on était résolu à ne plus s'arrêter à cette considération. Il semblait donc que tout allait pour le mieux, quand un incident inattendu faillit tout remettre en question.
La lettre suivante du duc de Bourbon au roi Stanislas va de suite nous renseigner.