FRANÇOIS I" EST-IL MORT... DE LA FERONNIÈRE
Le roi fut si dangereusement malade à Compiègne que, pendant près d'un mois, on désespéra presque de sa vie. Ce fut, dit-on, l'effet d'une vengeance bizarre, qu'un mari jaloux prit des infidélités de sa femme, et des galanteries du roi. Il voulut les punir des outrages qu'il en avait reçus, par ceux qu'il espéra d'en recevoir encore. Il alla chercher dans un lieu de débauche la maladie qui, depuis la découverte de l'Amérique, s'était répandue dans l'Europe, et qui, depuis la conquête de Naples, en 1494, avait pénétré jusqu'en France, cette maladie honteuse et funeste, le plus terrible poison de la volupté, qui n'avait déjà que trop de poisons sans celui-là. Il s'en guérit, en employant à propos les remèdes qu'on pouvait connaître alors. Sa femme en mourut, le roi pensa en mourir. Son rétablissement ne fut qu'imparfait. Il lui resta de tristes symptômes, de fâcheuses dispositions qui altérèrent son humeur et firent dégénérer en une aigreur mélancolique et corrosive la gaieté brillante de son caractère. On sut depuis qu'un ulcère secret était la cause de ce changement.
Un peu plus loin, le même écrit :
François I" n'avait jamais été parfaitement guéri de la maladie qu'il avait eue à Compiègne. Vers le commencement de février 1547, une fièvre lente vint annoncer au roi la fin de sa carrière. Étant à Rambouillet, la fièvre augmenta avec fureur, les douleurs de son ulcère devinrent plus aiguës et plus insupportables. Il succomba le 31 mars 1547.
Un autre historien *, plus précis, parle, sans artifices de langage, d'un « abcès périnéal », dont François Ier était redevable à « la belle Féronnière, l'une de ses maîtresses ». Et, craignant de n'être pas suffisamment explicite, il ajoute :
Cet ulcère malin, qui lui estoit venu en 1539, n'ayant pu être guéri par ses médecins, qui n'osèrent pas le traiter avec la rigoureuse méthode qu'il faut apporter à ces maux-là, s'estoit traîné jusqu'au col delà vessie, et commençoit à le ronger avec des ardeurs insupportables. Tellement que cette douleur et l'acre levain de cette infection, qui estoit espandu par toute l'habitude du corps, lui causoient une fièvre lente et une morne fascherie, qui le rendoient incapable d'aucune entreprise.
Un troisième 2 ne fait que répéter, en termes peu différents, une version analogue.
1 Mézeray, Ilist. de France, depuis Pharamond, etc. Paris, 1643-1651, 3 vol. in-8\
*Sismondi, dans son Histoire de France, ne ménage pas ses expressions: « Le roi, écrit-il, fut dangereusement malade à Compiègne. Bientôt on sut que sa maladie, honteuse dans son origine, dégoûtante dans ses symptômes, était considérée comme non moins contagieuse que la peste. Mais un abcès redoutable, dont l'accroissement taisait craindre pour ses joui-, ayant crevé, l'avait soulagé en partie. On racontait, pour expliquer la cause de cette maladie, que le roi avait séduit une femme, connue sous le nom de la belle Féronnière, et que son mari, tourmenté de jalousie, s'était infecté à dessein d'une maladie qu'il lui avait communiquée, pour qu'à son tour, sans le savoir, elle la donnât au roi. »
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L'historiographe Varillas a dédaigné d'admettre ce qu'il n'est pas loin d'appeler « la fable » de la belle Féronnière. Bayle l'a, au contraire, acceptée, sans essayer d'en contester l'exactitude, pas même la vraisemblance.
On place généralement l'aventure de François Ier avec la belle Féronnière vers 1539.
Les uns content que Jean Ferron, le mari de la belle, était un vieux et austère bourgeois, logé à Paris dans la rue Barbette, en face de cet hôtel Notre-Dame, d'où étaient sortis jadis les assassins de Louis d'Orléans.
D'autres ont prétendu que Ferron n'était qu'un « ferronnier », c'est-à-dire un marchand de fer, fabricant ou marchand de gros ouvrages faits avec ce métal. Selon l'opinion la plus répandue, Ferron ou Le Féron était avocat.
Quant à sa femme, au dire d'un contemporain *, c'était une femme « très belle et de bonne
1 Cf. Nouvelle Biographie Didol. La Nouvelle Biographie n'a fait que reproduire l'article de la comtesse de Bradi, paru antérieurement dans Y Encyclopédie des gens du monde.
grâce ». Le roi s'en serait épris. Le mari, ayant eu vent delà chose, n'aurait eu de cesse qu'il n'eût contracté la syphilis, en fréquentant dans les endroits mal famés *. La femme, contaminée par son époux, aurait à son tour communiqué le mal à son royal amant, qui n'en guérit jamais complètement.
Louis Guyon, sieur de la Nauche, médecin d'Uzerche en Limousin, affirme avoir connu la
* Sait-on que Louis XIV n'échappa que par miracle au même accident? Un passage de Saint-Simon nous fixe sur ce point: « S'il y a lieu d'estre surpris de voir Mm» de Montausier en la place de Mme de Navailles, il y eut grande matière depuis de s'estonner davantage, ou plutôt d'estre fasché de s'estre si étrangement trompé. Le Roy, apFès avoir entretenu d'autres amours, fit enfin de Mm# de Montespan la sultane favorite. L'éclat fut prodigieux ; une femme mariée ravie à son mari, et tous de la qualité dont ils étaient, et ravie publiquement, par aulorité suprême. L'Europe n'était pas accoutumée à ce qui serait une étrange nouveauté en Asie, où il n'y a que des sérails et des esclaves ; mais le scandale, vaincu par l'effroi et par l'ambition, mit bientôt tout aux pieds de cette maîtresse. M. de Montespan, d'autant plus enragé qu'il ne pouvait dissimuler qu'un si profond malheur venait de sa part et d'autant moins maître de lui qu'il était plus amoureux de sa femme, fit tant des siennes qu'elle ne se crut pas en sûreté à Saint-Germain et que, pour l'y mettre, le Roi la donna à garder à Mm« de Montausier chez qui elle logea. M. de Montespan devint plus furieux, s'appliqua à gagner du mal avec le même soin que d'ordinaire on iévile. Son projet était de gâter sa femme et de le communiquer au roi... » Cf. Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 1896, n° 728, col. 679-680.
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belle Féronnière, mais se refuse à entrer dans plus de détails sur la famille de celle-ci, parce qu' « elle a laissé des enfants, gens de bonne renommée et pourvus de hauts emplois. Elle mourut jeune etfut ensevelie dans le couvent de Saint- Maur, sa paroisse 1 ». La critique moderne a établi que ce récit était des plus suspects 2.
Contre toute attente, Brantôme ne souffle mot de l'incident ; or, il n'aurait pas manqué d'en parler, lui qui ne détestait pas la gaillardise dans les propos.
Voici, semble-t-il, l'origine de cette fable.
François Ier avait réellement aimé, dans sa jeu-
1 Voici le passage de Guyon, tel qu'il se trouve dans l'édition originale : « Le Grand Roy François I"... rechercha la femme d'un advocatde Paris, très belle et de bonne grâce, que je ne veux nommer, car il a laissé des enfants pourvus de grands estats... Ce que connaissans aucuns courtisans et maquereaux royaux dirent au Roi qu'il la pouvait prendre d'autorité et par a puissance de sa royauté... Enfin le mari dispensa sa femme de s'accommoder à la volonté du Roy, et à fin de n'empêcher en rien cette affaire, il fit semblant d'avoir affaire aux champs pour huit ou dix jours. Cependant il se tenait caché dans la ville de Paris, fréquentant les bourdeaux, cherchant la vérole, pour la donner à sa femme, afin que le Roy la print d'elle et trouva incontinent ce qu'il cherchoit, et en infecta safemme et puis après le Roy. Lequel la donna à plusieurs autres femmes qu'il entretenoit, et n'en peut jamais bien guérir, ains tout le reste de sa vie il fut mal sain, chagrin, inaccessible. » Les Diverses Leçons de Loys Guyon, 1613, p. 109-110.
* P. Paris, Éludes sur François /•', 1885, t. II, p. 325.
nesse, la femme d'un avocat1. Brantôme, s'il n'a pas fait allusion à la Féronnière, dit toutefois, aussi clairement qu'il est possible, que François Ier avait Y avarie, mais qu'il en avait ressenti les premières atteintes longtemps avant ses relations avec la femme de l'avocat. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à se reporter à l'article concernant la reine, où l'écrivain des Dames galantes dit expressément :
1 Au temps de la Palatine, la tradition avait encore cours parmi les héritiers même de François Ier. Selon l'expression d'un historien, les Bourbons ne contestaient pas le triste honneur, décerné au plus célèbre des Valois, d'être mort victime de sa débauche. Voici ce qu'on lit dans la Correspondance de Madame, à la date du 3 décembre 1721: « On voit à Fontainebleau, dans le cabinet de la reine, le portrait de la belle Téronnière, qui avait tant plu à François Ier. Il la fit peindre en profil. Elle était la cause innocente de sa mort. Son mari, voulant se venger du roi, fit venir une femme de mauvaise vie, très malsaine, et dès qu'il se fut infecté, il infecta de cette vilaine maladie sa femme. A son tour, elle la communiqua au roi, et il en mourut... » D'après M. de Lescure, il y aurait eu une intrigue réelle, nouée par le roi, vers 1514-1515, avec une dame Lecoq, femme d'un avocat au Parlement, Jacques Disome; mais lamaladie du roi ne datant que de 1538, il n'est pas vraisemblable que ladite bourgeoise en ait la responsabilité. La belle Féronnière ne serait, d'après le même auteur, que « l'incarnation légendaire de Vavocale, maîtresse inoffensive de la première jeunesse de François Ier. Toutes les autres circonstances, qui ont fait un drame émouvant d'une liaison vulgaire, sont le fruit de Pimagination des historiens. » Les Amours de François Ier, par M. de Lescure, p. 302; cf. Les Éludes sur François Ier, de P. Paris, t. II, chap. IX.
LA- RDTN E - C LAVDE