FRANÇOIS I" EST-IL MORT... DE LA FÉRONNIÈBE
Si la reine Anne sa mère eût vécu, jamais le roi François Ier ne l'eût épousée, car elle prévoyait bien le mauvais traitement qu'elle en devait recevoir, d'autant que le roi son mari lui donna la maladie qui avança ses jours *.
Et appuyant davantage, comme s'il craignait de n'être point compris :
Le roi, poursuit-il, aima fort aussi et trop, car, étant jeune2 et libre, sans différence il embrassoit qui Tune, qui l'autre3, comme dans ce tems n'estoit pas galand qui
* La reine Claude mourut en 1524,1e 2 juillet, d'une éruption dartreuse (?) mal soignée ; selon M. P. Paris, « de l'ignorance des médecins qui, au lieu d'arrêter le mal, eurent recours aux drogues pharmaceutiques et aux purgations ». P. Paris, t. I, p. 77. François l*r épousa, en secondes noces, la sœur de Charles-Quint, Éléonore d'Autriche. « Le mariage eut lieu presque à huis clos et en petite compagnie, sans aucune solennité, dans une chétive bourgade des Landes, sous le toit d'un monastère rustique. » Élude historique sur les formes, le lieu et la date du mariage de François I" avec Éléonore d'Autriche, par M. Emile Labeyrie ; Paris, 1S73.
* « François d'Angoulème annonçait ce qu'il devait être par ce qu'il était déjà ; ardent au plaisir, impétueux et turbulent dans ses jeux, ami du luxe et généreux jusqu'à la prodigalité, insouciant du danger, avide de gloire, propre à tous les exercices du corps et de l'esprit, il avait à l'âge de dix ans une maîtresse, une cour, des favoris et des guerres. Une damoiselle de sa mère, nommée Jeanne de Polignac, couchait avec lui. » Le XVIe siècle, par P. Lacroix, t. III, p. 82.
* Dès avant l'avènement de François au trône, sa complaisante mère avait eu soin de s'entourer d'une multitude de filles jeunes et belles; mais différente d'Anne de Bretagne, qui éie-
ne fust putassier, partout indifféremment ; dont il en prist la grande vérole, qui lui advança ses jours et ne mourut guère vieux *, car il n'avoit que cinquante-trois ans, cequi n'estoit rien. Et lui, après s'estre veu eschaudé et mal mené de ce mal, advisa que s'il continuoit cet amour vagabond, qu'il seroit encore pris et comme sage du passé advisa à faire l'amour bien gallamment. Dont, pour ce, institua sa belle cour, fréquentée de si belles et honnestes princesses, grandes dames et damoiselles 2,
vait son cortège à la vertu, la duchesse d'Angoulème dressait ses élèves à tous les vices propres à séduire et captiver son fils. (Rqederer, op. cit., p. 68.) Henri-Corneille Agrippa, que Louise d'Angoulème avait pris à son service, comme médecin et comme astrologue, disait assez brutalement: « Les mères des rois sont quelquefois elles-mêmes les proxénètes de leurs fils: regum maires nonnumquam fdiorum suorum lenae sunt. (De vanitate scientiarum, cap. XVI). Mais Corneille Agrippa ne doit pas être toujours cru sur parole (V. ce qu'en dit P. Paris, Éludes sur François I", t. I, p. 39 et suiv.).
'François, comme l'a fait observer P. Paris, vécut, en somme, âge de roi, âge que n'avaient dépassé ni Louis XII, ni Henri VIII d'Angleterre. Charles-Quint mourut âgé de cinq années seulement de plus que son rival. Voici, du reste, les dates funéraires des précédents rois de Fiance : Hugues Capet, mort à 56 ans ; Robert, à 45 ; Henri Ie' et Philippe /•', à 55 ; Louis VI, à 56 ; Louis VII, à 59 ; Philippe II, à 58 ; Louis VIII, à 39 ; Louis IX, à 55 ; Philippe III, à 40 ; Philippe IV, à 46 ; Louis X, à 27 ; Philippe V, à 28 ; Charles IV, à 33 ; Philippe VI, à 57 ; Jean, à 45 , Charles V, à 43 ; Charles VI, à 50; Charles VII, à 59; Louis XI, à 63 ; Charles VIII, à 27 ; Louis XII, à 53.
"A rapprocher cette phrase des prétendus Mémoires du Maréchal de Tavannes, œuvre de son fils ou de son neveu : « Les dames plus que les ans lui causèrent la mort. Tel estoil le roy
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dont ne fit faute que pour se garantir de vilains maux et ne souiller son. corps plus des ordures passées, s'accomoda et s'appropria d'un amourpoint sallaud (sic), mais gentil, net et pur *.
On a mis en doute les assertions de Brantôme, sous prétexte que le manuscrit des Dames illustres n'aurait pas été conservé, et que, par suite, l'attribution de l'ouvrage était suspecte. On s'est aussi appuyé sur ces lignes, qui se trouvent à la fin du chapitre précité :
Ceste vertueuse et sage reyne. Claude produisit une très belle et généreuse lignée au roy son mary. Elle en fut fort aimée et bien traitée, et fort regrettée aprez sa mort 2.
Comment Brantôme se serait-il ainsi contredit lui-même ? Gomment expliquer que la reine eût pu mettre au monde sept enfants, bien
François blessé des dames au corps et en esprit. Alexandre voit les femmes, quand il n*a point d'affaires, François voit les affaires quand il n'a plus de femmes. » Edition Petitot, p. 217 et 407.
1 Brantôme fait sans doute ici allusion à Mms de Chàteaubriant et à la fière duchesse d'Etampes; et cependant, cette dernière, à en croire les Mémoires historiques et secrets de d'Argens, à la vérité fort sujets à caution, aurait été infectée, elle aussi, et guérie par l'usage du lait d'ànesse(l).
* Brantôme, édition Lalanne, t. VIII, p. 107.
conformés, si elle avait été en puissance de sy philis ?
Il serait aisé de répondre à cette objection, que le roi avait bien pu être infecté du virus vénérien sans le communiquer à sa femme et, par suite, sans le communiquer à sa descendance. Les exemples ne sont pas rares de ménages où le mari est syphilisé, sans que les enfants le soient. Ce qui est plus difficile, c'est de concilier l'affirmation de Brantôme avec l'opinion qui a généralement cours *, et qui attribue l'origine de la maladie
1 Félix Arvers, fait assez peu connu, dans une pièce sur- François I", analysée par Blaze de Bury, dans la Revue des Deux-Mondes, a accrédité, lui aussi, la fable courante. D'après le poète de l'impérissable sonnet, l'avocat Ferron, fort épris de sa belle et peu chaste épouse, ayant surpris le royal libertin aux pieds de sa femme, l'aurait provoqué en combat singulier.
La scène est des plus divertissantes : « Ça, te défendras-tu , dis ? » lui crie-t-il, l'épée à la main. Ëtonnement du prince de se voir tutoyé par un robin, lui le rival de Charles-Quint et de Henri VIII. Est-ce qu'un homme tel que lui va se mesurer avec un croquant ? Sur ce, il salue ironiquement et se retire. — « Ah ! c'est comme cela, riposte Ferron, en s'adressant à la cantonade. Eh bien! nous allons voir à nous venger autrement que par l'épée. » Il s'en va alors tout droit dans un mauvais lieu de la rue Froidmantel, tenu par une nommée Scbolastique. — « Donne-moi, lui dit-il, la plus empoisonnée de tes filles... Je veux celle-là et non une autre. »On devine le reste. Le mari outragé prend le mal qu'il communiquera à la Féronnière et que celle-ci, par ricochet, transmettra au roi...
A huit ans de là, François est à Rambouillet, où il meurt de consomption; il y a sept ans qu'il endure ^n secret mort et pas
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du roi à ses relations avec la Féronnière ; à moins qu'il ne soit démontré que l'histoire de la Féronnière * n'est pas plus authentique que son
sion. Arabroise Paré, le grand médecin, n'y peut rien ni aucun autre homme de l'art. Il faut que le malade succombe. Il ne lui reste plus qu'à penser au ciel. A son heure dernière, on annonce un pèlerin de la Terre Sainte, qui arrive de Jérusalem, pour le consoler par des paroles de paix. François donne ordre de le laisser entrer. Paraît un étranger sous la capuce d'un moine. Aussitôt l'inconnu soulève son vêtement et laisse voir l'inexorable avocat de Paris. — « Roi, je suis Ferron et je me suis vengé, meurs en maudit ! » Tel est ce drame, fort simple, puisqu'il ne roule guère que sur une tradition vulgaire, mais dans lequel on trouve çà et là de belles scènes et de beaux vers.
1 Dès l'année 1529, la belle Féronnière était comptée au nombre des femmes qui n'en étaient plus à faire leurs preuves dans la galanterie. Si c'est la même dont parle Mézeray, dans son Histoire de France (II, 533), à l'année 1539, comme ayant communiqué à François I" les principes du mal qui devait abréger sa vie, que devient cette histoire de l'honnête bourgeoise détournée de ses devoirs par le roi ; du mari qui, par désir de vengeance, se sacrifie à la contagion, pour atteindre le suborneur dans la source même de ses plaisirs ? L'héroïne du roman disparaît, pour ne plus laisser subsister qu'une vulgaire ribaude accessible à tous venants et avec laquelle, dans unjour de caprice et de curiosité, le roi aurait compromis la dignité de sa couronne et la santé de son corps. Pour expliquer dès lors cette désignation, il n'est plus besoin de toutes les ingénieusessubtilités pour lesquelles tant d'historiensontmis leur esprit à la torture. « La belle Féronnière » serait tout simplement un de ces noms de guerre à l'usage des filles de joie, composant une cohorte recrutée dans plusieurs corps d'état. C'est ainsi que, sous un titre analogue, nous voyons défiler, dans la bal-
portrait, qu'on disait avoir été donné au Louvre par le roi François lui-môme, et qui, d'après des recherches récentes, a été tenu, en fin de compte, pour apocryphe !.
Une question a dû venir aux lèvres de ceux qui ont eu la patience de nous suivre : si François Ier a été atteint de la syphilis, comment s'est-elle manifestée - ?
lade de Villon, ces divinités de l'échoppe, telles que « la gantière, la faulficière, la chapperonnière, l'esperonnière », à côté de « la belle heaulmyère ». Œuvres de Clément Marol, t. III (édition G. Guiffrey), p. 119-120, note 2.
* Revue des Deux-Mondes, 1849, p. 619. Selon les uns, le porrait en question représenterait une duchesse de Mantoue ; selon d'autres, il figurerait Lucrezia Crivelli, maîtresse de Ludovic Sforza (Cf. l'Esprit dans l'Histoire, d'Ed. Fouknier, 4« édit., p. 158 et suiv.).
* Il paraît résulter du passage ci-dessous du Journal de Louise de Savoie que, longtemps avant d'avoir connu la Belle Féronnière, François Ier, encore adolescent, aurait été atteint de la maladie dont nous n'avons pas besoin de redire une fois de plus le nom. « Le septième jour de septembre 1512 (François !• avait alors dix-huit ans), mon fils passa à Amboise pour aller en Guyenne contre lesEspagnols:etestoitlieutenant-généralduroy Louis XII, ainsi comme maintenant en sa dignité royale il est dictateur perpétuel et trois jours avant, il avoit eu mal en la part secrète de nature. » Ce texte est à rapprocher de ce qu'on lit dans
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Si ce qu'on nous dit de la gravité de la vérole à cette époque est exact, et rien ne nous autorise à le contester, les symptômes du mal devaient être assez apparents, pour éclater aux yeux de ceux qui approchaient le roi ; et les mémorialistes bavards n'auraient pas manqué de consigner le fait sur leurs tablettes. Or, ce que les historiens nous apprennent de plus positif, c'est qu'à partir de 1536, année de la mort prématurée du dauphin (et nous verrons un peu plus tard combien leur témoignage est sujet à caution), la santé du roi déclina de jour en jour, ses facultés physiques et intellectuelles allèrent en s'afFaiblissant.
Selon Martin du Bellay, frère du cardinal et du seigneur de Langey, un des plus braves généraux de François Ier, la première maladie du roi aurait été une fièvre, d'abord intermittente, variis intervallis, se changeant ensuite en fièvre continue, in continentem conversa, à laquelle vint se joindre une douleur siégeant au niveau de l'abcès, dolor ex vomica.
les Mémoires historiques et secrets concernant les Amours des Rois de France (par le Mis cTArgens), p. 240-241. Brantôme, de son côté, a laissé entendre que l'accident survenu à François Ier datait de sa première jeunesse, en écrivant que ce prince communiqua son mal à la reine Claude, sa femme, laquelle y aurait succombé, en 1524. Mais son dire est d'«cutable.
Cet abcès, où siégeait-il ? Au bas-ventre, an périnée ou dans la région anale l ? On ne nous fixe là-dessus qu'imparfaitement.
N'aurait-il pu être situé dans l'aine et n'être qu'une adénite, un bubon suppuré ? Cette hypothèse purement gratuite, d'ailleurs, n'a été soulevée par le syphiligraphe Cullerier2, qu'à seule fin, comme il le confesse, de « sortir d'une impasse ».
On ne saurait dire que la santé générale du roi en ait été ébranlée, car un ambassadeur vénitien, Marino Cavalli, envoyé en France en 1544, et qui resta près de trois ans attaché à la cour, suivant le roi dans tous ses déplacements, dépeint ainsi l'état physique du souverain à cette époque 3 :
Le roi a maintenant 54 ans (il n'en avait en réalité que 52)... il est d'une excellente complexion, d'une excel-
1 Martin du Bellay dit « au bas du ventre » ; Mézeray, au périnée.
2 Gaz. hebd. de médecine et de chirurgie, 1856
8 Paulin Paris, loc. cil., p. 366. La lettre suivante, écrite par le cardinal d'Armagnac à la duchesse de Ferrare, à la date du 31 janvier 1515(ou 1516), corrobore ce témoignage:» Madame, pour ce que vous avez peu entendre delà maladie du Roy, qui luy est advenue ces jours passé#s d'ung apostume au lieu mesmes qu'il l'eust il y a tantôt cinq ans, je ne veulx faillir à vous donner advis de sa santé, qui m'est asseurée de plusieurs de la court, mesmes de la royne de Navarre, qui y arriva le 17 de ce mois, et m'escript comme sa Majesté se trouvoit bien, et ne luy estoit aucun mal ny douleur, ains seulement l'évacuation dudit apostume,qui se purgeoit encores.qui estoit signe d'une bien longue
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lente constitution, vigoureuse et gaillarde... La nature lui a donné une espèce de sentine, qui le purge tous les ans de tout ce qu'il peut avoir d'humeurs malsaines, de façon que si ces humeurs ne deviennent pas trop abondantes, il pourra vivre longtemps encore. Il mange et boit fort bien, il dort on ne peut mieux.
De son côté, le secrétaire du maréchal de Yieilleville, autre contemporain de François Ier, se contente de dire que, vers la fin de 1546, le roi tomba malade d'une « fièvre », en la maison seigneuriale de Rambouillet *.
En présence de tels témoignages, Michelet écrirait-il encore que le roi « meurt huit ans d'avance, par une horrible maladie dont la médecine ne le sauve qu'en l'exterminant » ?
On a laissé entendre que les médecins de la Cour n'avaient pas osé traiter le roi comme il aurait dû l'être2; et que, par suite de cette négligence, les
santé de ladite Majesté, selon mesraes que le promettoient et asseuroient les médecins. » F. Géxix, Lettres de Marguerite d'Angoulême, 1S5S, in-8, p. 473.
* Mémoires de Vieilleville, édition Petitot, p. 136 et suiv.
3 Un l'ait curieux, qui nous a été révélé par le savant historien de la Marine française, M. de la Roncière : le 1" janvier 1 2
accidents auraient éclaté avec une violence inaccoutumée. Un chroniqueur de l'époque dit que le roi s'exprimait difficilement, par suite d'un mal qui lui avait rongé la luelte{, ce dont le satirique Linguet s'est souvenu, en écrivant qu'il n'en coûta à François Ier (d'avoir couché avec la Féronnière) que « cinquante écus, la luette et les cheveux » ; mais, ajoute-t-il plaisamment, « il en fut quitte pour parler bas et pour bien se couvrir la tête ».
Lui resta-t-il quelque chose comme une exostose au crâne? Ses cheveux tombèrent-ils, comme l'insinue Linguet ? Toujours est-il que le roi dut porter perruque2 pendant un certain temps, et que les courtisans, chauves ou non, s'empres-
1543, François I" faisait appareiller un vaisseau pour aller, jusqu'au Brésil, lui chercher certaine drogué (du gayet ou gaïac), qui passait pour un spécifique de l'avarie. Il fallait que le royal patient fût bien préoccupé du mal qui le minait, pour envoyer prendre un remède jusqu'en Amérique ! (V. la Chron. méd., 1910, p. 263.)
1 M. de Lescure, Les Amours de François A». Paris, 1865.
1 Henri III eut la même maladie que son aïeul François I», et, comme ce dernier, il eut de l'alopécie (V. dans le Journal des Praticiens, 2 février 1901, p. 71, le traitement qui lui fut administré). Il se vit réduit à porter « une calotte, où les cheveux étaient cousus, mais si mal faite, qu'il la couvrait toujours de sa toque, sans l'ôter devant qui que ce fût, pas même devant sa mère, sa femme, ni les ambassadeurs ; ce qui fait voir, en passant, que l'invention des perruques n'est pas nouvelle en France et que ce n'est pas d'aujourd'hui que le mal de Naples
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sèrent d'en mettre à leur tour. « On ne vit bientôt, écrit notre railleur, depuis le Rhône jusqu'à la Meuse, que chevelures jaunes et l'on n'entendit plus que des voix étouffées. Il nous est venu, depuis, des rois1 qui n'avaient pas perdu la luette, et les voix2 se sont rétablies ; mais les perruques sont restées. »
fait tomber les cheveux. » Mémoires historiques et secrets, concernant les Amours des Rois de France, -p. 243.
1 On peut citer plusieurs rois et autres personnages de marque, qu'on a tout lieu de supposer avoir été infeutés par la syphilis. Ladislas d'Anjou, roi deNapleset de Hongrie, meurt en 1414, des suites d'une affection douteuse des parties génitales, qui ressemblait fort à la vérole : on a dit que la femme de qui il tenait le cadeau s'était badigeonné les organes génitaux avec un poison et que <> le feu sacré », c'est-à-dire une éruption compliquée d'ulcères, l'avait frappé pour le punir de ses fautes. D'après d'autres relations, il serait tombé en décomposition depuis le bas-ventre jusqu'au cœur. En 1305, le roi Wenzel II, de Bohême, aurait présenté les symptômes d'un mal non moins mystérieux. Ce mal, qui commença par la gangrène des parties génitales, lui avait été communiqué par sa maîtresse, qui avait été subornée par les gentilshommes du pays : forme la plus raffinée de régicide que l'on ait pu inventer. Charles IX, Henri III, le duc de Mayenne, le prince et la princesse de Conli, le prince de Lamballe, etc., furent aussi victimes de la lues venerea (Cf. Les Amours des Rois de France, p. 240-244 et les Antiquités de Paris, de Sauval, à la suite du t. II, p. 39-40, des Amours des Rois de France; Anecdotes de l'Hist. de France, à la suite de l'édition des Mémoires de Marguerite de Valois (Jannet, 1858, p. 203).
* Hubert Thomas, de Liège, après avoir dit combien la conversation du roi était agréable, ajoute qu'il fallait être habitué à l'entendre pour le comprendre ;car,disait-il, sa voix fêtait restée
Et voilà comment l'origine de ces ornements se rattache à l'origine de la syphilis1!
Nous ne savons si Linguet a voulu se divertir à nos dépens, mais il est à peu près2 avéré que François Ier porta perruque, à la suite d'une blessure qu'il avait reçue à la tête, en 1521 3. Nicolaï, qui relate le fait dans ses Recherches sur l'usage
fort altérée à la suite d'une maladie qui avait détruit sa luette; licel uvula amissa morbo, vocis vilio laboraret, et non facile, nisi ab iis qui assueveranl eum audire inlelligerelur.
* Le duc Jean de Saxe écrivait, en 1518, à son receveur d'impôts, à Cobourg, de lui envoyer, aussi secrètement que possible, une belle perruque de Nuremberg. Ulric de Hutten, mort en 1523, à la suite d'une syphilis qui durait depuis huit années, en portait aussi ; ses portraits le prouvent sûrement. En tout cas, la mode des postiches put être de courte durée, et ne pas se généraliser; mais quoiqu'il en soit, dame Vénus força bon nombre de ses victimes, peut-être aussi François Ie', de se couvrir le chef d'ornements empruntés. Henri III perdit aussi les cheveux et la barbe, toujours par suite du mal honteux, et fut obligé de porter une barrette avec une perruque, que les courtisans se hâtèrent d'adopter. Plus tard, Louis XIV, d'abord ennemi des faux cheveux, fut contraint de cacher sous un postiche certaine loupe qu'il avait sur la tète : ici la vérole n'était pour rien. Il faut rendre cette justice au grand roi, qui s'était contenté d'une blennorrhagie dans sa jeunesse (Bonnemaison, Essais de clinique médicale. Toulouse, 1874).
* M. Paulin Paris nie la légende (V. ses Éludes, etc., t. I, p. 43).
3 La mère de François Ier, Louise de Savoie, écrit, dans son Journal, que le 6 août 1508, le jeune prince avait été blessé au front par une pierre ; et que le 6 janvier 1521, il fut a>^<v. grièvement blessé par une bûche (V.,pour les détails de l'acci-
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des perruques, dit, en outre, que le roi fut obligé de se faire couper les cheveux, qu'il continua depuis à porter très courts, la barbe taillée en pointe, à la mode italienne.
Tout le monde a pu admirer au Louvre le portrait de François Ier attribué au Titien. On a prétendu que le peintre avait représenté son modèle de profil, pour masquerune exostose qui siégeait au côté gauche du maxillaire inférieur. Le D1' Dechambre, qui a étudié, avec une conscience scrupuleuse, l'iconographie de François Ier, ne nous a rien laissé à glaner après lui sur ce sujet.
Il y a, écrit notre confrère, de nombreux portraits de François Ier, les uns de face (dont un, si nous ne nous trompons, du Primatice), les autres de trois quarts, d'autres encore de profil, mais la face vue du côté gauche.
Il y en a dont la date approximative est postérieure à l'infection présumée. Il y a, de plus, des bustes où le visage du roi est visible par tous les côtés. Or, sur aucune de ces figures, on n'aperçoit trace de la prétendue difformité.
Un de ces bustes est au musée du Louvre (salle de la
dent, François Ier et sa cour, par Barthélémy Haureau, p. 8-9 ; et pour la liste de tous les horions que reçut le jeune François, les Etudes sur François Ier, de P. Paris, t. I, p. 42 et. suiv.).
Renaissance, n° 100). C'est une demi-figure en bronze, ouvrage de Jean Cousin, ou tout au moins fondue d'après un modèle de sa main. Les traits y sont nettement accentués, finement étudiés. Ce doit être un portrait ressemblant. Et, sur ce buste, rien, ni sur un côté de la mâchoire, ni sur l'autre, ni ailleurs, ne présente un caractère quelconque qui, de près ou de loin, puisse être rapporté à la syphilis, bien que la barbe soit trop courte pour pouvoir masquer une irrégularité notable.
L'affection syphilitique qu'on suppose avoir été transmise par la Féronnière est, avons-nous dit, de 1538 ou 1S39. Le roi, étant né en 1494, avait alors 45 ans. Ce n'est certainement pas un âge plus avancé que celui qui est indiqué par le portrait de Jean Cousin. Il faut noter, d'ailleurs, que cet artiste, né lui-même en 1500, n'a pas joui probablement de toute la faveur de François I" avant d'être parvenu à la quarantaine.
Il y a donc lieu de conjecturer que si une exostose a défiguré réellement la face royale, elle devait être développée à la date du portrait. On peut alléguer, il est vrai, que, sur cette figure et sur d'autres, elle a été dissimulée par les artistes, mais on ne peut pas en affirmer l'existence...
La question, d'ailleurs, n'est plus de savoir — elle nous semble maintenant résolue par l'affirmative — si le roi François a eu la vérole ; mais s'il est mort de ses suites.
Pourquoi un roi n'aurait-il pas été aussi bien traité que le dernier de ses vilains ?On guérissait
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la syphilis, alors comme aujourd'hui, sinon par les mêmes procédés *. Paracelse, Bérenger de Carpi employaient le mercure dans cette maladie, et en constataient les heureux effets.
Tout concourt à prouver, d'autre part, que François Ier avait absorbé du métal liquide : contenaient-elles autre chose que du mercure, ces pilules de Barberousse que leur inventeur avait envoyées au roi de France ? N'a-t-on pas aussi avancé, affirmation bien téméraire, qu'on avait trouvé du mercure dans les ossements de François Ier, lors de l'exhumation des débris renfermés dans les cercueils de Saint-Denis2 ?
Ce qui est hors de conteste, c'est que la maladie qui a mis fin à la carrière de François Ier n'était pas la syphilis, et nous n'allons avoir aucune peine à le démontrer.
1 Benvenuto Cellini dit, dans ses Mémoires, qu'il s'était parfaitement guéri de la syphilis par une médication appropriée.
1 Cette légende, l'auteur du poème de la Syphilis, le poète Barthélémy, a, plus que tout autre, contribué à la répandre. On connaît ses vers, si souvent cités :
On dit même qu'un jour où des fureurs profanes
Du pieux Saint-Denis fouillèrent les arcanes,
Et sur le vil pavé jetèrent en monceaux
Tous ces rois dont la mort avait fait ses vassaux,
A travers ces débris, dans cette immense foule,
De tant d'augustes fronts qu'oignit la sainte Ampoule,
On reconnut celui du premier des François
Au mercure liquide errant dans ses parois.
Quand l'ambassadeur d'Espagne, de Saint-Mauris 4, envoie à Charles-Quint son rapport sur la sanlé du roi, en 1546, il ne parle que d'une fièvre lente, qui mina le roi à plusieurs reprises, fièvre qui fut continue pendant cinq jours ; d'un apostume sous les parties inférieures, qui l'empêchait parfois de se tenir debout, et le faisait souvent tomber en faiblesse, apostume pour lequel on lui appliqua des cautères, puis la diète, « par le conseil de ses médecins, lesquels demeurent tous d'opinion que cette maladie procède du mal fran çais, à l'expulsion duquel la dicte diète pourra grandement servir. Si est-ce que l'on craint qu'il n'y ait ulcère en la vesique, réceptacle de l'urine2. »
Plus tard, se donnent jour cinq trajets fistuleux. Après une amélioration passagère, une rechute se produit, en 1547, avec poussées fébriles tous les soirs, depuis le mois de février jusqu'à la fin de mars3.
Quand la mort du roi fut constatée, le corps fut
* La mort de François I" et l'avènement de Henri II, d'après les dépêches secrètes de l'ambassadeur impérial, Jean deSaint- Mauris, par Aug. Castan. Besançon, 1879.
* Archives nationales, K. 1487 (Cf. le Mariage de Jeanne d'Albrel, par le baron A. de Ruble, p. 220-221).
8 François Ier mourut le 31 mars 1547 (Paillard, La mort de François I", dans la Revue historique, lre année, t. V, p. 84- 120).