LOUIS XIV
Visage ovale dans le sens latéral autant que d'arrière en avant.
Front étroit.
Sourcils étroits et convergents en dedans (signe du dédain).
Yeux ovales et vifs, comme chez les tempéraments sanguins et à volonté ferme.
Nez bien conformé et aquilin, comme chez les Italiens.
Menton court et avancé.
Lèvre supérieure brève.
Lèvre inférieure grosse et un peu pendante.
Branche antérieure de la mâchoire faisant avec la ligne du menton un angle aigu.
Occiput peu développé ; peu de cervelet — absence de virilité.
Sur tous les portraits enfin de Louis XIII, empreinte de bonté allant jusqu'aux dernières limites de la bonhomie.
Louis XIII, faible jusqu'à condescendre à être cruel dans l'intérêt de la raison d'Etat.
Louis XIII aimant la France, comme un héritage de ses pères, même alors que les factions l'obligeaient à combattre des ennemis dans ses sujets.
Lèvre inférieure ascendante et bien proportionnée.
Même ligne faisant avec celle du menton un angle presque droit.
Occiput très développé, cervelet volumineux — exubérance de virilité.
Surtous les portraits de Louis XIV, dureté de cœur, dédain de l'espèce humaine, poussés jusqu'aux dernières limites de legoïsme et de l'insensibilité.
Louis XIV, ne voyant l'Etat qu'en lui-même, ne prenant conseil que de sa volonté.
Louis XIV, traitant la France comme un pays conquis, et dédaignant les Français autant qu'Anne d'Autriche etqueMazarin même les avaient dédaignés.
On a coutume de dire que grands mangeurs et gros buveurs sont de tristes champions au jeu d'amour, cela en dépit du proverbe : Sans Bac chus, Vénus se refroidit. Comment expliquer, dès lors, que Louis XIV, qui était capable de renouveler à l'occasion les exploits de Gargantua, fût, au contraire de son bonhomme de père, le chaste Louis XIII, un des plus brillants amoureux de son royaume ?
Il n'avait pas quinze ans que sa robe d'innocence avait reçu son premier accroc * . une femme de chambre d'Anne d'Autriche, Mme de Beauvais,
1 L'aventure peut dater de 1654. Dès l'année suivante (Voir J. Cousin, YHôlel de Beauvais), la Beauvais se faisait bâtir, dans la belle partie de la rue Saint-Antoine, le somptueux hôtel dont M. Cousin a écrit l'histoire.
s'était chargée de déniaiser le jeune prince1. La Beauvais, toute vieille et toute borgnesse 2 qu'elle fût, avait une propreté excessive 3, et surtout un tempérament de feu ; il n'en fallait pas plus pour que l'adolescent royal tombât dans ses filets. N'est-ce pas l'usage que les invalides de la galanterie aient les prémisses des ardeurs juvéniles ,4 ?
4 Le jeune Roi sortait du bain, quand la Beauvais lui donna sa première leçon d'amour (Mémoires sur la Cour de Louis XIV, par Primi Visconti, traduit par Jean Lemoine. Paris, C. Lévy, p. 161). Ce fut un ami de la dame, le premier valet de chambre Joyeux, qui fut chargé d'instruire le Dauphin, lors de son mariage (/cf., ibid., p, 264).
2 Madame, duchesse d'Orléans, belle sœur de Louis XIV, écrit, à la date du 16 septembre 1715 : « La Beauvais était borgne ; elle a vécu encore quelques années après mon arrivée en France. Elle est la première qui ait appris au roi comment il faut agir avec les dames ; elle était bien au fait de la chose, car elle a mené une vie déréglée. » Correspondance de Madame, p. 469. La reine l'appelait Caleau tout court. La Bruyère a fait allusion, sous le nom d'Ergaste (Des biens de for lune), au baron de Beauvais, son fils. L'une des Clefs des Caractères contient cette note: « Sa mère étoit de la confidence de la feue reine mère et le bruit est que ce fut elle qui fut la première à assurer la reine que le roi, qui, dans sa jeunesse, paroissoit fort indifférent sur les dames, étoit très sûrement propre au mariage. Elle s'appeloit Caleau la Borgncsse. »
3 Mme de Beauvais n'était pas cependant femme à imaginer le moyen, employé plus tard par la dévote maréchale de Luxembourg, moyen que la bonne dame prétendait infaillible, et qui consistait à ne se servir que d'eau bénite pour sa toilette intime, afin de prévenir les tentations. (Mémoires de Bachaumont).
* Le duc de Saint-Simon, parlant, dans ses Mémoires, de la
En sortant des mains de la Beauvais, le jeune roi n'avait plus rien à apprendre. Il eût été, au besoin, capable de donner à son tour des leçons.
Est-ce à dire qu'il ait agi, dès ses premiers pas dans la vie, comme une roué de la débauche ? Si nous en croyons cette mauvaise langue de Saint- Simon, nous devrions répondre par l'affirmative.
fortune faite à la Cour par un La Vauguyon, dit : « Avec ses talents et d'autres plus cachés, mais utiles à la galanterie, il se fourra chez Mme de Beauvais, première femme de chambre de la reine mère et dans sa plus intime confidence et à qui tout le monde faisait d'autant plus la cour, qu'elle ne s'était pas mise moins bien avec le: roi, dont elle passait pour avoir eu le... (premier amour).» Le jeune prince justifiait l'adage contenu dans le vieux proverbe gaulois : « Il n'y a pas de femmes laides pour les écoliers et les moines. » Le l'ait est qu'il ne fallait pas se montrer trop dégoûté pour se laisser prendre aux charmes de cette mégère, qui est ainsi dépeinte dans le recueil manuscrit du Chansonnier de Maurepas, conservé à la Bibliothèque nationale [Mss. fs, 12617, p. 489):
Si la Beauvais b à cent ans,
Pourquoi ces jeunes dames, Pleines de jeunesse et d'appas.
Pourquoi ces jeunes dames Ne b elles pas ?
Etlanote2 de la page suivante donne ce commentaire: « Catherine, veuve de... sieur de Beauvais, première femme de chambre de la mère reine, étoit fort lubrique et payoit grassement ses amants. Car, comme elle étoit vieille, laido et borgnesse, ses charmes ne les attiroient pas ; il est certain qu'elle avoit eu néanmoins le pucelage du roi Louis XlV.toute affreuse qu'elle étoit, car ce prince étant fort jeune, elle lui mit un jour la main dans les chausses, l'ayant trouvé seul à l'écart dans le
« Tout lui était bon, dit le satané cancanier, pourvu que ce fussent des femmes, paysannes, filles de jardiniers, femmes de chambre, dames de qualité, pourvu qu'elles fissent seulement semblant d'être amoureuses de lui. »
Sa première passionnette — on ne peut vraiment parler de passion à cet âge — eut pour objet une nièce de Mazarin.
Olympe de Mancini 1 n'était pas belle, elle était pire. Louis la regardait « avec ses yeux qui, entre tant de femmes inconsciemment aperçues, semblent pour la première fois découvrir une femme ». Mais, trop jeune elle-même pour être touchée par ce naïf amour, l'Italienne, calculatrice précoce, que ces flatteuses espérances ne contentaient pas tout à fait, préféra à l'amourette royale un solide
Louvre où, pour ainsi dire, elle le viola {sic), ou du moins le surprit,en telle sorte quelle obtint ce qu'elle désiroit.le feu de la jeunesse ayant empesché le prince de réfléchir sur ce qu'il faisoit. »Mss. /s, 12617,p. 425,et 12G1S, p. 249.
1 La familiarité de Louis XIV avec Olympe de Mancini et les autres jeunes filles de son intimité, écrit M. J. Cousin dans sa très intéressante monographie de YHôlel de Beauvais, était celle d'une franche camaraderie, sans l'ombre d'une arrièrepensée. Il avait déclaré tout net, en dansant avec la princesse d'Ange, qu'il n'aimait pas les petites filles. Quant aux grandes, elles ne lui avaient inspiré jusqu'alors aucune réflexion. Celle indifférence commençait à inquiéter la reine, qui avait des raisons pour craindre qu'il ne ressemblât trop, sous ce rappport, à son père Louis le Chaste.
mariage avec le prince Eugène de Savoie, plus connu sous le nom de comte deSoissons1.
L'adolescent enflammé ne réussit pas davantage auprès de M1Ie de laMotte-Argencourt,bien qu'il se fût montré auprès de cette beauté beaucoup plus pressant. Il avait, à l'époque, dix-neuf ans, et, selon le langage deMme de Motteville, « il s'exprima comme unhomme amoureux, qui n'était plus sage »
Dans l'intervalle, et depuis son aventure avec la Beauvais, s'était passé un événement qui, à travers les réticences de celui qui l'a rapporté, n'apparaît pas sous un jour bien clair. Voici en quels termes La Porte, le valet de chambre du prince, conte l'anecdote :
Le jour de la Saint-Jean de la même année 1652, le roi, ayant dîné chez Son Éminence et étant demeuré avec lui jusque vers les 7 heures du soir, il m'envoya dire qu'il se voulait baigner ; son bain étant prêt, il arriva tout triste, et j'en connus le sujet sans qu'il fût nécessaire qu'il me le dît ; la chose était si terrible qu'elle me mit dans la plus grande peine où j'aie jamais été, et je demeurai cinq jours à balancer ; mais considérant qu'il y allait de mon bonheur et de ma conscience de ne pas prévenir, par un avertissement, de semblables accidents, je la lui dis enfin, ce dont elle fat d'abord satisfaite, et me dit que je ne lui avais jamais rendu un si grand ser-
* Lair, Louise de La Vallière et la Jeunesse de Louis XIV, p. 14-15.
vice; mais comme je ne lui nommai pas l'auteur de la chose, n'en ayant pas de certitude, cela fut cause de ma perte, comme je le dirai en son lieu l.
De quel attentat peut-il bien s'agir? Les commentaires dont Voltaire a accompagné le récit de La Porte, dans son Siècle de Louis XIV, ne sont pas pour beaucoup nous éclairer. La Porte parle d'attentat manuel, et ajoute : « La Reine avait dit quej'étaiscoupableducrime dont je l'avais avertie.»
A la suite du manuscrit des Mémoires du valet de chambre, manuscrit que possède M. le vicomte Bégouen 2, se trouvent des brouillons de lettres à la Reine sur ce sujet, lesquels diffèrent peu du texte publié dans les Mémoires. Cependant l'épithète « manuel » n'est pas jointe au mot « attentat »et, quoiqu'il ne l'en accuse pas formellement, on voit que pour La Porte, Mazarin3 serait l'auteur de cet « attentat». Dans ses lettres, comme dans la protestation contre sa démission, remise aux notaires sous forme de testament, il soutient énergiquement qu'il est innocent du crime dont on l'accuse.
Bornons-nous à constater et sans qu'il y ait, en l'espèce, une relation de cause à effet, que le roi
1 Mémoires de La Porte; Paris, Genève, 1755 etl756,p.313etsuiv.
2 Cf. Chronique médicale, 15 avril 1902, p. 271-272.
3 Mm« de Hautefort ayant fait observer à Anne d'Autriche, en lii43, que le cardinal de Mazarin était encore bien jeune, pour qu'il ne fit point de mauvais discours d'elle et de lui : « Lais-
eut, au mois de janvier suivant, une « tumeursquirreuse au sein droit et des dartres par tout le corps ». Il en fut guéri à l'aide d'un emplâtre, que Vallot avait inventé pour les religieuses de Sainte- Marie, « très sujettes aux loupes des genoux, à cause de l'austérité de leur vie et de la nudité de leurs pieds ».
Deux ans plus tard, le roi était atteint d'une maladie qui causa de tout autres inquiétudes à ses médecins. Il faut lire, dans le Journal de la santé de Louis XIV, le récit, embarrassé de circonlocutions et agrémenté d'éloges adulatoires, de cet épisode de la vie du monarque, pour se rendre compte des alarmes que dut causer aux Purgons et aux Diafoirus qui l'entouraient, un mal qui leur parut singulièrement étrange par sa nouveauté.
On sait ce qu'est le journal intime, où les trois premiers médecins du roi ont pris, chacun à leur tour, la plume, pour consigner, jour par jour, les moindres indispositions de leur auguste client, noter ses coliques ou ses éructations, tenir registre
sez donc.lui répondit la Reine, il n'aime pas les femmes; il est d'un pays à avoir des inclinations d'une autre nature » {Mémoires de La Porte, p. 165, cité par Raspâil, Bévue complêmenlaire des sciences appliquées, 1er mai 1856, p. 313).
de ses déjections, le tout entremêlé de panégyriques outrés, arrosés de clystères et de saignées. En 1655, Vallot fait fonction d'historiographe. Voici en quels termes amphigouriques il rédige les bulletins de santé du souverain dont il a la garde.
Comme les plus grands rois* ne sont point exempts des atteintes des maladies et des infirmités qui arrivent aux hommes. Sa Majesté, dans le plus beau de ses jours et dans une jeunesse si tendre et si florissante, s est ressenti d'un mal si grand et si extraordinaire, que je me suis vu dans la dernière confusion et dans un tel accablement, que je ne crois pas qu'aucun de tous les premiers médecins qui m'ont précédé ait eu jamais plus d'inquiétude que moi, ni remarqué un accident plus étrange, ni plus considérable que celui qui est arrivé au roi et à l'âge de dix-sept ans *.
Le début promet, et notre malin confrère sait ménager ses effets. Poursuivons :
Les quatre premiers mois de l'année se sont heureusement écoulés sans la moindre incommodité du monde. Au commencement du mois de mai, ma joie a été troublée, après avoir reconnu les marques d'un mal auquel je ne m'attendais pas et qui m'a semblé le plus étrange
' Au mois de novembre 1647, le roi venait depuis deux mois d'accomplir sa neuvième année, se manifestaient les premiers symptômes d'une variole qui donna beaucoup d'inquiétude aux archiatres (Cf. La Vie pathologique du grand Roi, par Louis Dilmas ; Paris, 1902, p. 7 et suiv.).
du monde, n'ayant jamais rien vu de semblable, ni dans les livres, ni dans les expériences de tantde maladies que j'ai traversées en si grand nombre depuis vingt-huit ans ; et, après avoir consulté les plus habiles médecins de l'Europe sous des noms empruntés, je me suis trouvé aussi peu instruit que la première journée. Enfin, après un étonnement ou plutôt une interdiction extraordinaire, je me suis si fort appliqué à rechercher la cause de cette maladie nouvelle et inconnue, et aux moyens de la pouvoir guérir, que Dieu m'a fait la grâce de rendre un service si considérable au roi et à son État, que j'ai sujet de reconnaître les bontés que Dieu a eues pour le roi et pour ma conduite, dont il s'est voulu servir pour les délivrer d'une incommodité de cette nature, qui le menaçait de ne pouvoir jamais avoir d'enfants et d'être dans une infirmité le reste de ses jours.
Quelle était donc la nature de cette maladie, qui mettait dans un si grand embarras le médecin Vallot? La suite du récit va nous l'apprendre.
Au commencement du mois de mai de l'année 1655, un peu auparavant que d'aller à la guerre, l'on me donna avis que les chemises du roi étaient gâtées d'une matière qui donna soupçon de quelque mal, à quoi il était besoin de prendre garde. Les personnes qui me donnèrent les premiers avis n'étaient pas bien informées de la nature et de la qualité du mal, croyant d'abord que c'était ou quelque pollution ou quelque maladie vénérienne; mais, après avoir examine toutes choses, je tombai dans d'au-
très sentiments et me persuadai que cet accident était de plusgrande importance... je n'avais pour lors de doute de la pureté de sa vie, non plus que de sa chasteté...
Brave et candide docteur, comment pouvait-il avoir une telle assurance? Au moins, avait-il pris ses informations abonne source ? Il s'était, simplement, contenté de l'aveu du jeune prince qui, naturellement, avait protesté de son innocence, ne s'étant jamais plaint de « cette décharge qui lui arrivait presque à tout moment, sans douleur et sans plaisir », ignorant si elle était « une chose ordinaire ou non ».
Y avait-il lieu, cependant, de se méprendre sur la nature du mal, quand on lit ces lignes :
La matière qui découlait sans douleur' et sans aucun chatouillement, comme j'ai dit ci-dessus, était d'une consistance entre celle d'un blanc d'oeuf et du pus, et s'attachait si fort à la chemise, que Ton ne pouvait ôter les marques qu'avec la lessive ou bien avec le savon. La couleur était d'ordinaire fort jaune, mêlée de vert ; elle s'écoulait insensiblement en plus grande abondance la nuitque le jour...
Vallot va-t-il, d'après ces symptômes, diagnostiquer un écoulement blennorrhagique ? Ce serait mal le connaître. Si ce fut sa pensée intime, il se garda d'en rien laisser paraître. « Ces circonstances m'étonnèrent fort, dit-il sentencieusement,
et me firent avoir la pensée qu'un mal si extraordinaire ne pouvait provenir que de la faiblesse des prostates et des vaisseaux spermatiques. »
Restait à expliquer au jeune souverain les causes de son mal. Mais Vallot est, quand il le veut, un esprit inventif. « Vous faites, dit-il au roi, trop d'équitation et de voltige. Vous éprouvez une faiblesse des parties qui servent à la génération ; vous avez besoin de grands ménagements. Cessez, d'abord, de monter à cheval. Quant au traitement, je vais m'en inquiéter, il demande de mûres réflexions ; songez que c'est la première fois que la science enregistre un cas semblable. »
La patience n'est pas toujours la vertu des rois, et Louis XIV en avait moins que tout autre ; il avait hâte de partir en campagne, mais il ne refusait pas de se conformer docilement aux prescriptions de la Faculté.
La saignée fut le premier remède que l'on appliqua, mais une saignée en règle, c'est-à-dire précédée d'un lavement et suivie d'un purgatif. On répéta la même opération à quelques jours de. distance ; après quoi, « on usa des balsamiques et des émulsions ». Le traitement dut subir une interruption, les affaires obligeant le roi à partir pour Soissons, « où les remèdes furent continués, avec l'usage de l'eau de pimprenelle ».
Survient la campagne de Flandre, pendanl
laquelle Sa Majesté monte tous les jours à cheval et se fatigue beaucoup. Vallot, désolé, laisse percer son appréhension. Enfin, le calme renaît et le premier médecin en profite pour droguer d'importance son client. « Je commençai, dit-il, par l'usage de mes tablettes martiales, composées avec mon» sel de Mars, mon spécifique stomachique, les pierres d'écrevisses préparées, les perles et les coraux. » Tous les matins, le roi prenait ces tablettes dans son lit, à l'insu de l'entourage. Entre temps, et pour n'en point perdre l'habitude, on lui administrait quelques clystères rafraîchissants, sans préjudice de l'eau de pimprenelle.
Mais tout cela ne suffit pas.
Le 7 septembre 1655, Vallot va trouver résolument le roi et l'adjure de ne pas différer davantage à se traiter sérieusement. Il lui représente les terribles conséquences qui peuvent résulter de son indifférence, lui détaille toutes les infirmités qui l'attendent, finit par exiger un témoignage indéniable de confiance. Le roi, vivement ému, s'en remet à son médecin de tout ce qu'il pourra décider, et accepte, pour commencer, de prendre les eaux de Forges, que lui conseille Vallot1.
Peu de temps après, Louis XIV partait de Paris pour Fontainebleau, où l'on faisait apporter, tous
1 S'agit-il de Forges-les-Bains, près Paris, oude Forges-les-Eaux (Seine-Inférieure)? (Cf. la Chronique médicale, 1902, p. 575 et 723.)
les jours, « par des officiers du gobelet à cheval », des eaux de Forges; des relais d'hommes à pied en apportaient, en outre, toute la matinée, une « flottée », dont le roi usait à la manière ordinaire, non sans avoir été préparé par la saignée, après la purgation.
Commencé le 18 septembre, le traitement prenait fin le dimanche 30 octobre. Un accès de fièvre tierce forçait les médecins à le suspendre.
On a pu se demander quel était « ce flux continuel d'une matière séminale corrompue et infectée » , ce mal « qu'il fallait tenir caché ». Gui Patin * a beau dire que le roi est « sobre, continent, sain de tout son corps » ; ou encore qu'il est« un prince bienfait..., qui ne boit presque pas de vin, qui n'est point débauché, qui n'a nulle partie gâtée, ni intéressée » ; Vallot peut ajouter, en renchérissant, que « le mal ne provient d'aucun venin que les jeunes gens débauchés contractent d'ordinaire avec des femmes impudiques, parce que le roi n'avait pour lors couché avec aucune fille ou
' « Personne, écrit Gui Patin, ne sait ici la qualité du mal du roi. Guénaut même n'en fut pas d'accord avec Vallot. Inde irœ et lacrymœ. » Gui Patin, Lettre 445 à Falconnel.
femme » ; et que « ce mal n'a point été produit par des pollutions sales et déshonnêtes, puisque le roi vivait en une chasteté pure et sans exemple » , nous avons notre conviction faite, après la lecture des Mémoires de Saint-Simon, de la Correspondance de Madame, etc.
D'ailleurs, même sous son règne, les libellistes ne se gênaient en aucune façon pour faire une allusion des moins voilées aux nombreuses « passades » du Roi-Soleil.
En 1655, l'année de la maladie dont nous recherchons les causes, Benserade ne craignait pas de représenter le monarque sous les traits d'un débauché. Dans le Ballet des Plaisirs, dansé par Sa Majesté, le quatrième jour de février 1G53, il adressait à Louis XI V les vers suivants :
Quel spectacle pour nous
Et d'où peut procéder en nous
Le changement qu'on y remarque?
Sur quelle herbe avons-nous marché ?
Quoy, faut-il qu'un si grand monarque
Devienne un si grand débauché I
C'est l'ordre que vos jeunes ans S'attachent aux sujets plaisants Et qu'ils ne demandent qu'à rire Mais ne soyez point emporté, Esvitezla desbauche, sire, Passe pour la fragilité.
Il n'est ny censeur, ny régent,
Qui ne soit assez indulgent
Aux vœux d'une jeunesse extresme
Et pour embellir vostre cour,
Qui ne se trouve excusable mesme
Que vous ayez un peu d'amour.
Mais d'en user comme cela Et de courir par ci par là, Sans vous arrester à quelqu'une; Que tout vous soit bon, tout égal, La blonde autant que la brune, Ha ! Sire, c'est un fort grand mal !
Ce dernier couplet est significatif. S'il restait quelque doute, après cette lecture, la thérapeutique, toute bizarre qu'elle fût, mise en œuvre par Vallot, serait en faveur de l'hypothèse d'une maladie vénérienne.
Au début, le premier médecin administre des antiphlogistiques(la saignée) et des purgatifs. Plus tard, il soumet son malade, pendant trois semaines, à un traitement topique.
Sa Majesté buvait pour breuvage habituel la décoction de raclures de corne de cerf et d'ivoire, dans laquelle j'ai fait quelquefois dissoudre deux ou trois grains de sel de Mars.
Puis il varie avec d'autres tablettes, constituées
avec « son or diaphorétique, ses perlés préparées et son specificum siomachicum ».
On s'explique moins « les lavements sur les parties et la poitrine avec l'essence de fourmis1, l'esprit d'écrevisses préparé selon ma recette et le baume du Pérou ». Le reste est plus rationnel:
J'ai pareillement préparé des fomentations de même nature ; mais, entre autres remèdes, les injections faites avec l'eau sucrée, le sel carabe -, fort adouci avec un peu de baume de Saturne, ont fort heureusement réussi ; ce à quoi j'ai ajouté un peu de teinture de miel rosat. L'opiat de rose de Provins vitriolé, avec les perles et le magistère de pierres d'écrevisses, a aussi beaucoup réussi.
De l'opiat astringent, des injections d'acétate basique de plomb (extrait de Saturne), tout ne semble-t-il pas indiquer une blennorrhagie, plutôt que des pollutions nocturnes ? Pourquoi ce monarque de fougueux tempérament aurait-il été affranchi des humaines misères? Ainsi que devait le dire Malherbe :
.. La garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend point les rois.
1 On voit que ce n'est pas d'hier que date l'utilisation thérapeutique de cet insecte.
2 Acide succrnique.
On avait crié au miracle, quand Anne d'Autriche, après vingt années de stérilité *, avait mis au
1 Anne d'Autriche, depuis vingt-deux ans qu'elle était unie à Louis XIII, avait le plus vif désir d'être mère, et mêlait ce vœu à toutes ses prières, lorsqu'en 1637, doutant d'elle-même, elle eut recours à des eaux dont la vertu fécondante était renommée. Après quelques dévotions particulières au tombeau de saint Fiacre, près de Meaux, la reine apprit, pendant un de ses séjours au château de Fontainebleau, que dans le voisinage, à Féricy, une fontaine était fréquentée par les femmes stériles ; elle but des eaux de cette source, comme elle avait fait à Forges quelques mois auparavant, puis en fit venir à Fontainebleau pour s'y baigner. Le certificat suivant, cité par Vatout, . dans ses Souvenirs des Résidences roy'ales (Fontainebleau), atteste qu'en même temps Sa Majesté faisait adresser au cifl des prières pour obtenir un fils :
« L'an 1637, le 25 novembre, Mme l'abbesse de Poissy (dame en partie de Féricy) a fait et accompli le vœu de la reine, suivant l'ordre de Sa Majesté et accompagnée de M. Bouvet, cha-
monde un dauphin. Le seul miracle, si c'en était un, c'est que l'enfant eût deux dents en naissant.
Les anciens prédisaient de grandes destinées aux enfants mâles qui naissaient avec des dents et les noms illustres que nous allons citer semblent donner quelque créance à ce préjugé; par contre, la môme anomalie était regardée comme un mauvais présage pour le sexe féminin *.
A dire vrai, cette anomalie, sans être commune, n'est pas très rare2. On cite bien quelques personnages historiques qui ont présenté cette particularité: Curius Dentatus, Robert le Diable, Richard VI
noine de Saint-Osmane, religieux de Saint-Denis et prieur de
Kériâl, qui a célébré la messe pendant neuf jours, ils ont fait
la neuvaine avec solennité. Après la cérémonie religieuse, les
dames ont signé.
« Monday, curé de Féricy-en-Brie. »
Bientôt après, ajoute l'auteur des Souvenirs des Résidences royales, un orage vint en aidé à la puissance des eaux de Féricy, et le dimanche 5 septembre 1638, naissait Louis XIV {La Nourrice de Louis XIV et le père nourricier de Louis XVI, opuscule de M. Th. Lhuillier).
* Valeria, fille de Dioclétien, femme de l'empereur Valère Maximin, étant née avec des dents, les aruspiccs annoncèrent qu'elle causerait la ruine de la ville où on la transporterait, et cette prédiction, au dire de Pline, s'accomplit. On a négligé de nous dire quelle est la ville qui eut cette malchance ; cependant, la fin tragique de cette impératrice, décapitée à Thessalonique par les ordres de son propre fils, vérifia en partie le pronostic fâcheux des augures.
2 V. la thèse de M. André Debègce, Des dents à la naissance, p. 18-20 (Paris, J. Rousset, 1911).
d'iVngleterre, Mazarin, Mirabeau, et, de nos jours, le docteur Broca 1, mais la liste s'arrête là.
« Il y a des enfants voraces, écrit un médecin contemporain du Grand Roi 2, qui, ne trouvant pas suffisamment de lait pour les rassasier, sucent le mamelon avec tant de violence, qu'il y vient des fentes et des crevasses à la base, où il semble se vouloir séparer de la mamelle. Ce malheur est arrivé à plusieurs nourrices du Roi ; à celles qui n'avoient pas assez de lait pour contenter sa faim, il leur mordoit les bouts jusqu'au sang. » C'est pour cette raison qu'on fut obligé de changer plusieurs fois le nourrisson de nourrice 3,
La première nourrice de Louis XIV fut Élisa-
1 Encore, pour Broca, le fait est-il controuvé. Un ancien élève du maître, M. le professeur Jagot (d'Angers), nous a fait l'honneur de nous adresser, à ce sujet, la lettre suivante :
« Dans un de vos si intéressants ouvrages, vous dites que Broca père est né avec des dents. Permettez-moi de démentir ce petit fait. En 1879, j'avais l'honneur d'être externe du célèbre anthropologiste à Necker. Je l'ai entendu nier ce fait, qu'il avait lu dans un journal du temps. Il ajoutait même qu'il avait demandé à sa mère ce qu'il y avait de vrai dans ce racontar et Mme Broca mère lui avait affirmé qu'il n'avait eu des dents qu'à l'époque à laquelle les autres enfants en poussent. »
2 Cours d'opérations de chirurgie, etc., par M. Dionis. Paris, MDCCXL, p. 446.
3 Don Carlos, fils de Philippe II, serait, comme Louis XIV, venu au monde avec des dents, dont il déchira le sein de sa nourrice, jusqu'à l'âge de trois ans (Gachard, Don Carlos ei Philippe II ; Bruxelles, 2 vol. in-8).
belh Ancel *, femme de Jean Longuet, sœur de la Giraudière, procureur du Roi au bureau des finances d'Orléans. Elisabeth Ancel n'allaita le jeune prince que trois mois; malgré cela, par arrêt du 4 mai 1639, elle continua à jouir de la pension accordée aux nourrices des enfants de France 2. Perrette ou Pierrette remplaça Elisabeth. C'est surtout Pierrette qui eut à souffrir des coups de dents du jeune lionceau 3 : à la suite de morsures
1 Cenom est orthographié de plusieurs manières. Dionis parle d'une nourrice du roi nommée Ancelin, qui pourrait bien être notre dame Ancel. Mais, d'après lui, Mme Ancelin ou plutôt d'Ancelin, « native de Montesson », aurait été « la seule qui ait pu satisfaire au grand appétit de ce Prince. Elle l'a nourri pendant seize mois, et juscpa'à, ce qu'il ait été en état d'être sevré; ainsi c'est elle qui a donné le fondement à cette forte santé qu'il a presque toujours eue. » Le docteur Witkowski {Tetoniana, p. 72) prétend que « la nourrice du roi se nommait dame Amelin ; elle était première femme de chambre de la reine Marie-Thérèse d'Autriche, et partageait cet emploi avec la signora dona Maria Molina ». Notre confrère ajoute que cette nourrice était, d'ailleurs, une excellente femme car, pendant la campagne de 1657, la reine mère avant fait établir à Stenay un hôpital pour fes soldats blessés au siège de Montmédy, Anne d'Autriche y envoya la nourrice du roi, pour y avoir l'œil el faire que rien ne manquai ». D'après les Mémoires de Monlglat, t. III, p. 32.
2 Vieilles Archives de la Guerre, vol. LVI, p. 107;, cités par Jal, Dicl. critique, v° Ancel.
a D'après certains auteurs, M. Lhuillier entre autres, Perrette Dufour ne serait autre que la femme d'Etienne Ancelin, dont il vient d'être question. Louis XIV accorda des lettres de
répétées, il lui survint « des duretés dans les mamelles », qui l'obligèrent à interrompre au moins pendant quelques jours l'allaitement.. C'est sans doute à cette sage précaution que la nourrice dut la guérison de son sein, car les « duretés » se dissipèrent assez rapidement *.
noblesse aux deux époux. Les leltres patentes, datées du mois de décembre 1653, étendent cet honneur « à leurs enfants, tant mâles que femelles, nés et à naître en légal mariage de leur postérité ». Lorsque Perrelte Dufour songea à s'éloigner du bruit de la Cour, le roi fit édifier pour elle une habitation très confortable à Gournay-sur-Marne, châtellenie royale, voisine de Paris (aujourd'hui à la limite de Seine-et-Oise et de Seineet-Marne). Elle se retira, vers 1665, dans ce petit château.-Louis Ancelinfils, frère de lait de Sa Majesté, se qualifiait d'écuyer; il devint conseiller du roi, contrôleur de la maison de la reine, et en 1702, il fit confirmer ses prérogatives nobiliaires. Les nouvelles lettres, datées de Marly du mois de juillet 1702, sont données tant en sa faveur que pour ses frères et sœurs.
1 La Reine, très superstitieuse, ne manqua pas d'attribuer la guérison à une intervention surnaturelle, ainsi que l'atteste cette curieuse pièce, reproduite par Jal dans son excellent Dictionnaire critique :
« Sa Majesté (la reine mère de Louis XIV), pour faire paroistre la crédule vénération avec laquelle elle révère la sainte relique que V. E. (le grand maître de Malte) lui a envoyée; me raconta comment par miracle la nourrice de Monseigneur le Dauphin (Louis, né le 5 septembre 1638, à Saint-Germain-en-Laye), nommée Pierrette, femme d'un charretier de Poissy, ayant eu des duretés dans les mamelles, ulcérées des dents de S. A. R., elle avait recommandé sa guérison à sainte Anne (patronne de la Reine) et même qu'avec dévotion on fit toucher la relique aux paities incommodées, ce qui ne fust pas plus tost faist que
Après ou avant Perrette Dufour, se place une autre nourrice, qui dut jouer un rôle assez effacé, Marie de Segneville-Thierry, dont on voit le nom inscrit dans les comptes royaux. Un compte de l'an 1667 mentionne, en outre, Jeanne Potteri, Anne Perrier, Marguerite Garnier et Marie'Mesnil , avec le titre de nourrices du Roi 1 ; mais ce de-
par miracle — ainsi l'appela la Reine — les douleurs estant cessées, ces duretés se dissipèrent et l'intempérie de chaleur qui causait des douleurs au bout et environ du teston se modérant, la consolée nourrice continua de donner le lait à S. A. R. » Donné par Jal comme extrait de la Relation de l'ambassade, voyage et séjour à la cour de M. le Bailly de Forbin, ambassadeur extraordinaire de Son Eminence et de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, envoyé pour féliciter le Roi et la Reine de l'heureuse naissance de Mgr le Dauphin (B. N., Mss., Suppl. fr., n° 175).
1 C'était toute une affaire que le choix d'une nourrice pour un prince. Les conditions exigées de 1' « aspirante » étaient les suivantes : elle devait être âgée de 22 à 30 ans, — avoir un lait de trois mois, — avoir déjà fait une nourriture étrangère,— être d'un tempérament sanguin, — avoir hes cheveux noirs ou d'un châtain brun, — avoir une constitution forte et robuste, — être assez grasse, — avoir bon appétit, — n'être délicate ni sur le boire ni sur le manger, — être gaie et de bonne humeur, — avoir toujours le mot pour rire, — n'être sujette à aucune incommodité, — ne sentir mauvais ni de la bouche, ni des pieds, — n'avoir point de dents gâtées et les avoir toutes, — avoir la peau blanche et nette, enfin, avoir tous les signes de bonne santé. Il fallait, de plus, qu'elle fût assez jolie, — gracieuse dans son parler, — bien faite dans sa taille, — ni trop grande ni trop petite, ni bossue, ni boiteuse et qu'elle n'eût aucun accent prononcé. Mais ce qu'on exigeait surtout» c'était que la gorge fût bien faite et contînt suffisamment de
raient être plutôt des berceuses ou remueuscs, car elles ne recevaient que 30 livres par an d'appointements.
Louis XIV eut une véritable affection pour sa dernière nourrice. Quand tout ce qu'il y avait d'illustre et de puissant dans le royaume se pressait à la porte du Roi, avant le grand chambellan, avant cette foule de seigneurs, princes, cardinaux, maréchaux, ministres, qui attendaient respectueusement l'instant du réveil, tous les jours une femme entrait dans la chambre du Roi et courait l'embrasser dans son lit. Cette femme, c'était sa nourrice! Jamais, dans aucune circonstance, elle ne perdit ce privilège auprès de celui que son sein avait allaité *.
Une tradition qui a encore cours, veut que les enfants nés avec des dents aient, comme les enfants nés coiffés, l'assurance du bonheur et de la fortune, leur vie durant. Si le bonheur consiste,
lait. Quand une nourrice réunissait toutes ces qualités, on exigeait encore d'elle, et par-dessus tout, qu'elle fût de bonne vie et mœurs (Cf. la note 4 des Pièces justificatives du Journal de la sanlé du Roi Louis XIV, par J.-A. Le Roi. Paris, 1862). 1 Mémoires de Brienne, cités par Witkowski.
non dans la fortune mais dans la bonne santé, qui oserait prétendre que la tradition n'est pas en , défaut ?
Le Louis XIV des médecins, écrit un de nos précurseurs, n'est plus le brillant héros que l'histoire nous a dépeint, mais bien un jeune homme valétudinaire, atteint successivement de maladies fort graves ; puis un homme toujours souffrant, condamné à un régime sévère, obligé de supporter de grandes opérations ; et enfin, un vieillard podagre, continuellement tourmenté par la gravelle, dont la gangrène vient enfin terminer l'existence i.
Tel est le portrait exact du Louis XIV dépeint dans le Journal de la santé du Roi.
Ce journal, outre qu'il nous donne une idée des moeurs médicales au dix-septième siècle, des travers des médecins de ce temps, ridiculisés par Molière ; ce journal, nous ne saurions trop y insister, est un recueil unique, indispensable à qui veut étudier les mille et une incommodités dont fut affligé Louis XIV2.
1 Le Roi, Introduction au Journal de la sanlé de Louis XIV, p. 9.
2 Le roi avait eu la rougeole en 1663 ; l'année précédente, il avait éprouvé, pour la première foi?, des vertiges stomacaux, dont il eut une crise très forte en 1674 et contre lesquels devait s'exercer, sans trêve, ni repos, « la virtuosité curative de ses médecins ». L. Delmas, /ce. cit. En septembre 167ô, il eut des accès de fièvre intermittente et les premières manifestations de la goutte.
Nous l'avons consulté, quand nous avons recherché la nature du mal dont fut atteint le jeune souverain, à la suite d'excès de jeunesse; nous allons le feuilleter à nouveau, pour nous renseigner sur les différentes incommodités dentaires dont fut atteint le Roi, jusqu'à un âge avancé.
Grâce à un des archiatres de Louis XIV, d'Aquin, nous savons que, toute sa vie, son royal client eut un système dentaire déplorable. Il ne commença sérieusement à s'en plaindre qu'à l'âge de 38 ans, en 1676.
C'était au moment de la campagne de Flandre. Le Roi avait été jusque-là assez bien portant, quoique « les fatigues de la guerre ne fussent pas petites et que le sommeil fût souvent interrompu, jusqu'à passer plusieurs nuits sans dormir ». Il n'en était résulté, néanmoins, aucun effet fâcheux sur la santé du Roi, sauf « des douleurs de dents assez opiniâtres * ».
Ayant les dents « naturellement fort mauvaises »2, il était sujet à ces douleurs, qui étaient généralement calmées par une simple application d'essence de girofle, ou d'essence de thym. Mais
* Journal de la sanlé du Roi, p. 135.
2 L'abus que faisait le Roi des sucreries devait être pour beaucoup dans le mauvais étal de ses dents (V. le Journal, etc., p. 145).
comme on redoutait d'employer des essences, qui avaient l'inconvénient de brûler la bouche et ci exciter Venvie de vomir, on n'y avait recours que « dans l'extrémité de la douleur ».
Deux ans plus tard, en septembre 1678, le Roi, qui allait à la chasse par tous les temps, ayant pris froid, il lui survint un abcès dentaire : la joue droite, la gencive s'enflèrent et l'abcès ayant pris du volume, par suite de l'usage d'un cataplasme fait de mie de pain et de lait, on dut l'inciser : il en sortit du pus en abondance, et la douleur disparut avec la tumeur.
Nous diagnostiquerions aujourd'hui une périoslite suppurée.
En 1685, l'année de son mariage avec Mme de Maintenon, le Roi avaittoutes les apparences d'une excellente santé *, bien qu'il fût atteint d'une carie du maxillaire et d'une perforation du sinus.
On lui avait arraché toutes les dents de la mâchoire supérieure du côté gauche, tant elles étaient mauvaises et, à la suite de cette avulsion, il était
* A part une luxation du coude gauche, survenue dans une chute de cheval, à la chasse, le 2 septembre 1683, à Fontainebleau, il s'était à peu près bien porté jusqu'alors.
resté un trou dans la mâchoire tel que, toutes les fois que le Roi buvait ou se gargarisait, l'eau allait de la bouche dans le nez, « d'où elle coulait comme d'une fontaine * ». Ce trou s'était fait « par l'éclatement de la mâchoire arrachée avec les dents, qui s'était enfin cariée et causait quelquefois quelque écoulement de sanie de mauvaise odeur, d'autant qu'il était impossible de reboucher ce trou que par l'augmentation de la gencive, et qu'elle ne se pouvait reproduire que sur un bon fond, c'est-à-dire en guérissant la carie de l'os de la ma choire, quelque profond qu'il pût être ».
Sur l'avis de d'Aquin, appuyé par Félix Tassy, premier chirurgien du Roi, et de Dubois, dentiste attaché au service de Sa Majesté, on jugea qu'il n'y avait que « le feu capable de satisfaire à l'action de ce mal». Le malade y ayant consenti, « l'on fit faire des cautères de grosseur et de longueur convenables, pour remplir et brûler tous les bords aussi profondément que la carie le demandait».
Le 10 janvier, on appliquait quatorze fois « le bouton de feu ». M. Dubois, qui tenait l'instrument, « paraissait plus las que le Roi qui le souffrait ».
Après l'application du cautère, les médecins conseillèrent au Roi de faire passer trois à quatre
1 Journal de la santé du Boi, p. 162.
fois par jour, de la bouche dans le nez, un liquide ou gargarisme, composé d'un quart d'esprit de vin, autant d'une eau vulnéraire distillée, et moitié de fleurs d'oranger, pour résister à la pourriture, faciliter la chute des eschares, et avancer la régénération de la gencive ». Par trois fois fut appliqué le caustique; la fistule finit par se fermer. Le Roi ne sortit presque pas de ses appartements pendant tout le temps de sa maladie.
Un incident vint se greffer sur la maladie dont le Roi relevait à peine : après la fermeture de *la fistule, il persista pendant quelque temps une mauvaise odeur nasale, déterminée par la stagnation du pus dans le sinus maxillaire, dont l'inflammation dura encore un certain temps1.
Ne manquons pas de faire observer que certains historiens2 ont attribué à cette affection buccale grave l'état particulier d'esprit où se trouvait Louis XIV et qui le poussa à signer la révocation de l'Édit de Nantes (novembre 1685).
1 Louis XIV eut, pour tout dire, une sinusite maxillaire, dont ses médecins nous ont donné, dans le Journal de la santé du Roi, l'exacte symptomatologie (Cf. l'article paru dans la Chronique médicale, du 1" mai 1898, sous la signature du docteur Helme).
- Michelet, entre autres (Hisl. de France, t. XV, ch. XIX, p. 259, édition Marpon et Flammarion, in-8 ; Paris, 1879).
Ce n'est que onze ans plus tard (1696) qu'il survint au Roi un nouvel abcès dentaire1.
Le samedi 12 mai, le Roi, ayant beaucoup marché, se sentit « le corps brisé, le visage en feu, des douleurs passagères partout, accompagnées de vapeurs; il n'eut point d'appétit à dîner; il eut le pouls inégal et un peu de fièvre jusqu'au soir ».
Il transpira beaucoup et en parut soulagé. Il se croyait rétabli, quand « une fluxion se jeta sur la joue droite, et l'enfla beaucoup à l'endroit des glandes maxillaires ».
Après le dîner, le Roi ayant travaillé avec M. de Pontchartrain, et encore plus le soir, au retour de la promenade, eut des vapeurs, des lassitudes et de la fièvre; la joue, rouge, était fort enflée.
La nuit s'étant passée sans sommeil, le Roi garda le lit le matin du mercredi. Il dormit depuis midi jusqu'à deux heures et demie. Il se réveilla sans fièvre, mais la tumeur augmenta le soir et la nuit fut agitée.
' Dans l'intervalle, Louis XIV avait été opéré d'une fistule nasale (1686) ; entre temps, il était repris de fièvre paludique, à laquelle succédèrent des indigestions, crises vaporeuses, étourdissements, etc., conséquence de l'extraordinaire régime auquel il soumettait son estomac.
La nuit suivante fut meilleure, parce que l'abcès creva: ce qui «diminua la douleur et la fluxion ». Mais le Roi ayant voulu sortir le vendredi, « pour aller à la messe », la tuméfaction reparut, d'abord dure, puis se ramollissant progressivement, jusqu'à disparaître complètement le lundi suivant1.
Le malade ne fut débarrassé complètement que lorsqu'on lui eut retiré « trois poëlettes de sang ». A la saignée on fit succéder une purgation, parce que le royal patient avait eu un accès de goutte; une semaine après il se trouvait en état « de toucher plus de dix-sept cents malades le samedi, veille de la Pentecôte ».
A mesure que le monarque vieillissait, ses malaises s'aggravaient. La goutte, dont il n'avait eu jusqu'alors qu'à de longs intervalles des avertissements, le torturait davantage.
Le régime alimentaire qu'il pratiquait n'était pas fait pour le rétablir. Les grands repas, la variété des mets, et surtout sa boulimie et son absence de dents, qui lui interdisait la mastication, augmentaient sa tendance à la dyspepsie et aux conges-
1 Journal de la santé du Roi, p. 228.
tions. Ce n'est qu'en temps de carême, « à cause de la modération des repas, qui sont ceux d'abstinence pour lui », qu'il avait quelque répit.
Ses dents ne l'eussent, pourtant, pas trop fait souffrir, s'il n'avait eu la malencontreuse inspiration de tourmenter « le chicot d'une dent d'en bas, dont la pointe l'incommodait, pour tâcher de le tirer. Le soir, il se sentit de la douleur et de la dureté, et le matin, il y parut de la rougeur qui s'augmenta et la tumeur avec elle. Elles gagnèrent ensemble tout le tour de la mâchoire inférieure où se forme le menton, avec une dureté assez considérable. »
La douleur se propagea à la nuque, au cou, à l'épaule gauche, au bras droit, dans l'articulation de l'épaule, en même temps que se déclarait un peu de mal de gorge. « Une grande selle, mêlée d'humeurs écumantes1 » et une forte suée firent promptement rétrocéder ces fâcheux symptômes : « la tumeur s'affaissa, et les souffrances s'éteignirent2 ».
Le mercredi suivant, 16 du mois, le roi se fit
' Journal de la sanlé du Roi, p. 295.
2 Jusqu'à la fin du Journal, Fagon mentionne, chez son client, « un écoulement de sérosités par le nez ». Le docteur Helme, spécialiste autorisé, a étiqueté cette affection un « empyème latent de l'antre d'Highmore ». Chronique médicale, IS'JS, p. 284.
tirer le chicot, qui sortit presque sans douleur, et tous les accidents cessèrent.
En dépit du mauvais état de ses dents, dans les huit années que vécut encore Louis XIV, son extraordinaire appétit ne se démentit pas; ce n'est guère que dans la dernière semaine de sa vie qu'il cessa de manger moins au'à son ordinaire.
Si la fistule buccale dont nous venons de narrer les péripéties1 a joué un rôle notable dans la vie de celui qui en fut atteint, l'autre fistule, placée dans une région moins noble, a tenu dans son existence une place autrement considérable.
Sans attribuer à ces épisodes morbides l'importance que leur ont donnée certains historiens,prétendus physiologistes2, il convient, néanmoins, de ne point les négliger, dans une étude médicale de la vie des souverains, dont elles peuvent contribuer, dans quelque mesure, à éclairer la psychologie.
* Nous n'avons pas voulu entreprendre l'histoire complète de « la vie pathologique du grand Roi », après l'étude magistrale de notre collaborateur M. Louis Delmas, sur le même sujet (Chronique médicale, 1902, pp. 409, 517, 681, 790). Nous nous sommes contenté de choisir, dans cette vie, deux ou trois épisodes, auxquels nous avons pu donner ainsi un plus grand développement.
» V. la Chronique médicale, 1898, pp. 359, 441, 593, 62?.
L'épisode que nous allons conter se rapporte à l'année 1686.
Au mois de janvier, le bruit courait, à Paris et à Versailles, que le Roi venait de s'aliter. Il souffrait, depuis quelques jours, sans trop se plaindre, de vives douleurs dans la région anale; mais les souffrances étant devenues intolérables, il avait dû, sur les conseils de ses médecins, prendre le lit.
A cette nouvelle, toute la Cour est en émoi. On attend anxieusement les courriers pour avoir des nouvelles.
Quel est donc ce mal mystérieux dont on a presque honte de s'entretenir ? On n'ose dire tout haut que le Roi est atteint d'hémorroïdes, affection vulgaire et assez répandue à l'époque, que les uns attribuent « à la plume dont on se servait dans les chaises, les carrosses et les autres choses qui servaient à la commodité, au lieu du crin dont on se servait autrefois » ; tandis que d'autres en voient les causes dans « la grande quantité de ragoûts » que l'on consommait sur les tables royales. Plus prosaïquement, le roi était affecté d'un abcès de la marge de l'anus4.
1 « Dans l'année 168G, le 15 janvier (écrit Dionis, Cours d'opérations de chirurgie, p. 419, édition de 1740), il survint au roi une petite tumeur proche l'anus, en tirant du côté du périnée; elle n'étoit ni enflammée ni beaucoup douloureuse. Elle grossit
Un seul traitement s'imposait : il fallait, sans différer, pratiquer une incision libératrice. Mais, observe Dionis, chirurgien d'esprit judicieux, « on ne trouve pas toujours dans les grands cette déférence nécessaire pour la guérison ».
Une dame de la Cour ayant réussi à faire accepter un emplâtre de sa composition1, il avait été décidé que l'inventeur du remède assisterait elle-même à la pose de son emplâtre, dont l'effet ne pouvait se produire sans cette précaution.
Cinq jours après l'application du topique, le roi demande à ce qu'on lui retire l'emplâtre, qui n'a fait qu'exaspérer ses souffrances. Plus de vingt jours après l'apparition de la tumeur, on se décide à donner issue au pus. Mais, au lieu d'ouvrir l'abcès au bistouri, on se contente d'appliquer la pierre à cautère.
peu à peu, et, après avoir meuri, elle se perça d'elle-même, parce que le roi ne voulut pas souffrir que M. Félix, son premier chirurgien, en fit l'ouverture comme il le proposoit. Ce petit abcès eut la suite ordinaire de ceux où on ne fait pas d'ouverture suffisante pour porter les remèdes dans le fond de la cavité ; il ne se fit qu'un petit trou à la peau par où la matière s'écoula, il continua à suppurer et enfin il devint fistuleux. »
1 C'était un emplâtre composé de cire jaune, térébenthine, baume de liquidambar et résine élémi, cuits dans l'eau de plantain. (Chronique médicale, 1902, p. 791, n.). On pouvait substituer au liquidambar du baume du Pérou [Journal de la santé du Roi, édit. Le Roi, p. 167).
Ce malin , à 10 heures, écrit Dangeau, dans son Journal, on appliqua au roi la pierre à cautère sur la tumeur; on l'y laissa une heure et demie, et puis, on ouvrit la peau avec le ciseau, mais on ne toucha point au vif.
On avait, en somme, fendu Peschare, et quand celle-ci tomba, il se forma un petit trou par où la matière s'écoula, et qui continua à suppurer. La tumeur avait diminué sensiblement, à la suite de cette excrétion purulente : mais un accès de goutte qui attaqua le pied droit, avec son cortège habituel de « rougeur, tumeur et chaleur », provoqua de nouvelles alarmes.
Le Roi se plaignit de « lassitude par tout le corps, et de quelques maux de tête, mais sans aucune fièvre, ni émotion ».La cicatrice de l'ulcération se rétrécissait de plus en plus, et il ne s'en écoulait plus qu'une « sérosité crue, rougeâtre et sanguinolente » ; il fut décidé qu'on appliquerait à nouveau les pierres à cautère, et qu'on élargirait l'orifice, produit par le caustique, avec le bistouri.
Même pansement que les jours précédents, avec le suppuratif et l'emplâtre de Manus Dei; par-dessus le pansement, furent appliquées des compresses « trempées dans une décoction d'absinthe, de roses de Provins, d'écorces de grenades, de feuilles de myrrhe bouillies dans du vin roiiorft ».
Malgré les injections d1eau vulnéraire, malgré le précipité rouge, malgré le baume vert, l'ulcère avait toujours tendance à se fermer. Avec l'huile de myrrhe et l'huile d'œufs, on n'obtint pas un meilleur résultat.
Dans les premiers jours d'avril seulement — la maladie remontait au 15 janvier précédent — le malade était autorisé à faire une promenade en carrosse; dans la deuxième quinzaine de mai, on commençait à soupçonner l'existence d'une fistule.
Pour confirmer leur diagnostic, les archiatres firent préparer « une décoction de millepertuis fort rouge, laquelle passa dans l'intestin et le Roi, s'étant mis sur la chaise, la rendit entière dans le bassin ». A partir de ce moment, le roi passa par des alternatives d'amélioration passagère et de poussées fébriles1; la fistule restait toujours béante.
C'est à qui proposerait son remède pour guérir le Roi. A la Cour, on montrait une foi aveugle dans toutes les recettes prétendues infaillibles.
1 On peut suivre ces phases dans le récit de d'Aquin (Journal de la santé du Roi, p. 166 et suiv.).
Quelqu'un ayant dit que les eaux de Barèges étaient excellentes dans ce cas, vite on cherche quatre personnes qui aient le même mal et on les expédie à Barèges. M. Gervais, chirurgien ordinaire de Sa Majesté, fait des injections de ces eaux dans leur fistule pendant quelques jours, puis il ramène ses malades à Paris, sans avoir obtenu la moindre amélioration.
Une femme ayant rapporté qu'elle s'était bien trouvée, en pareille circonstance, des eaux de Bourbon, on envoie quatre fistuleux à ces eaux, et ils en reviennent dans le même état qu'à leur départ *'.
Un religieux jacobin écrit directement à Louvois, pour lui faire part d'une eau merveilleuse contre les fistules. Un autre propose un onguent; un troisième, un quatrième, adressent leurs requêtes au ministre.. Louvois, qui « ne voulait rien ménager pour une santé aussi précieuse que celle du Roi, — ce sont les expressions de Dionis — fit meubler plusieurs chambres à la surintendance, où on mit des malades qui avaient des fistules, et on les fit traiter, en présence de M. Félix (le premier chirurgien), par ceux qui se vantaient de les pouvoir guérir. Une année s'écoula pendant toutes
' Le docteur Delmas, qui a repris le sujet après nous, a donné sur ces divers voyages les détails les plus circonstanciés (V. la Chronique médicale, 15 décembre 19o2).
ces différentes épreuves, sans qu'il y en eût un seul de guéri ».
Alors on se décide à faire venir le chirurgien iBessières, un des praticiens les plus en renom de la capitale, et on s'en rapporte d'avance à sa décision.
« Tous les remèdes du monde, prononce le chirurgien, n'y feront rien, sans l'opération *. »
L'arrêt était formel; il ne restait qu'à l'exécuter. Les avis ne différaient que sur le mode d'exécution.
On avait, le plus généralement, recours à la ligature; mais un certain Lemoyne, opérateur très répandu et réputé comme spécialiste pour la guérison des fistules, préconisait la cautérisation 2.
Félix se montrait plutôt partisan de l'incision.
1 Tous les médecins firent chorus avec le roi, quand celui-ci se fut prononcé en faveur de l'opération ; mais, jusqu'alors, ils avaient tous conseillé un régime palliatif, absolument inefficace en l'espèce (Cf. Journal de la sanlé da Roi, p. 213-215).
2 « La méthode, dit Dionis, consistait dans l'usage du caustique, c'est-à-dire qu'avec un onguent corrosif, dont il couvrait une pelite lente qu'il fourrait dans l'ouverture de l'ulcère, il en consumait peu à peu la circonférence, ayant soin de grossir tous les jours la tente, de manière qu'à force d'agrandir la fistule, il en découvrait le fond. S'il y avait de la callosité, il la rongeait avec son onguent, qui lui servait aussi à ruiner les clapiers, et enfin, avec de la patience, il en guérissait beaucoup. Cet homme est mort vieux et riche, parce qu'il se faisait bien payer, en quoi il avait raison, car le public n'estime les choses qu'autant qu'elles cpûtent. Ceux à qui le ciseau faisait horreur se mettaient entre ses mains ; et, comme le nombre
Le Roi avait la plus grande confiance dans son premier chirurgien et était décidé à accepter l'incision. Mais auparavant, il voulaitqu'on discutât en sa présence les divers procédés et qu'on justifiât la préférence qu'on accordait à telle méthode plutôt qu'à telle autre. Félix dut expliquer que la ligature ne coupait les chairs qu'au bout d'un long temps, qu'il fallait la serrer tous les jours, ce qui ne se faisait pas sans douleur ; que le caustique n'exerçait son action qu'après plusieurs semaines, et qu'il provoquait des souffrances très vives; l'incision était également très douloureuse, mais elle avait cet avantage d'amener une guérison complète et dans un délai prompt. Le Roi, convaincu par ces arguments, accepta le traitement le plus sûr et le plus rapide, c'est-à dire l'opération par l'instrument tranchant.
Félix, qui n'avait jamais pratiqué cette opération, mais qui connaissait tout ce que les auteurs anciens avaient écrit sur la matière, demanda, pour se faire la main, qu'on lui adressât tous les fistuleux qui se pourraient trouver dans les hôpitaux. Il daigna opérer lui-même, ce qui fit l'admiration de tous. « Les jeunes chirurgiens, dit l'abbé de Choisy ', avaient redoublé leur applica-
des poltrons est fort grand.il ne manquait point de pratiques.» Le Roi, Journal de lasanlé du Roi, p. 395 et suiv. • Mémoires, édition Michaud, t. XXX, p. 620.
tion, en voyant leur chef travailler de la main comme un autre. »
Pour faire l'incision de la fistule, Galien avait inventé un instrument d'une forme particulière, auquel il avait donné le nom de syringotome, du nom même de la fistule (syrinx, flûte). C'était un bistouri, en forme de croissant, à manche contourné, et dont la pointe était terminée par un stylet long, pointu et flexible. Félix fit subir à l'instrument de Galien un notable changement : il fit faire un simple bistouri courbe, à lame très étroite, terminée, comme le syringotome, par un stylet, mais en argent recuit, et long de plusieurs pouces. Le tranchant de la lame était recouvert d'une chape d'argent, faite exprès pour être introduite dans la fistule, sans blesser les parties !.
L'instrument, dont Félix se servit pour le roi, reçut le nom de bistouri à la royale.
Louis XIV était à Fontainebleau, quand l'opération fut décidée. Le 15 novembre 1686, il arrivait à Versailles. Le dimanche 17, il montait à cheval, allait visiter ses jardins, ses réservoirs, soupait le soir avec la famille royale et parut tout le temps fort tranquille et fort gai 2.
Le lendemain, 1 8 novembre, au lever du jour,
4 Le Roi, Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, p. CA.
- Journal de Dangeau.
tout se préparait dans le cabinet desBassans pour la grande opération *.
Le cabinet des Bassans, ainsi nommé parce que c'était un cabinet orné des tableaux du Bassan, faisait partie du salon dit de VOEil-de-Bœuf. Le salon de l'Œil-de-Bœuf était alors coupé en deux : la pièce la plus rapprochée de la chambre à coucher (où le roi devait s'installer quelques années plus tard, en 1701) était la chambre du Roi ; l'autre pièce était le cabinet des Bassans.
Tout est disposé pour l'opération ; afin de ne pas éveiller les soupçons, il a été convenu que chacun de ceux qui doivent y assister ou y participer, entreront séparément, et par des portes différentes, au palais.
Vers 5 heures, les apothicaires font leur entrée chez le roi et se mettent en mesure de lui administrer le lavement préparatoire.
Un peu avant 7 heures, Louvois est allé prendre chez elle Mme de Maintenon. Les deux personnages arrivent ensemble et trouvent chez le
1 On n'a pas toujours été d'accord sur ce qu'on entendait, au dix-septième siècle, par la grande opération (Cf. Chronique médicale, 1903, p. 757 ; 1904, p. 573).
Roi le Père La Chaise, son confesseur; d'Aquin, son premier médecin; Félix, premier chirurgien; Fagon, Bessières et Laraye, élève de Félix, qu'on appelait alors son garçon.
Après s'être fait expliquer, par Félix, le maniement des instruments, le Roi se déclare prêt.
Le malade est placé sur le bord du lit, un traversin sous le ventre, les cuisses écartées et maintenues par des apothicaires. Quand F'élix eut achevé l'opération, on fit un pansement à l'aide de charpie, recouverte d'un Uniment, composé d'huile et d'un jaune d'œuf, puis on appliqua les compresses et le bandage, comme on le fait aujourd'hui
Le pansement terminé, on replacaitle Roi dans son lit, et aussitôt « la porte fut ouverte à ce qu'on appelle la première entrée, c'est-à-dire aux personnes qui ont le droit d'entrer les premières au lever. Les autres n'entrèrent pas, parce qu'il n'y eut pas de lever 1 ».
Dès qu'on connut l'heureuse issue de l'opération, ce fut une joie générale. On n'en revenait pas de la fermeté et de l'héroïsme du roi.
Monseigneur et Madame, qui étaient à Paris, M. le Prince et M. le Duc, qui séjournaient à Fontainebleau, avaient été prévenus.
• Mercure galant, 1686, p. 329-330.
Tous les courtisans étaient accourus. Chacun se flattait d'avoir sa fistule; et ceux qui en étaient véritablement atteints demandaient aux chirurgiens de leur connaissance de leur faire l'opération du JRoi.
11 y a même eu des courtisans qui ont choisi Versailles pour se soumettre à cette opération, écrivait Dionis, parce que le roy s'informait de toutes les circonstances de cette maladie. Ceux qui avaient quelque petit suintement ou de simples hémorrhoïdes ne différaient pas à présenter leur derrière au chirurgien, pour y faire des incisions. J'en ay vu plus de trente qui voulaient qu'on leur fît l'opération et dont la folie était si grande qu'ils paraissaient faschez lorsqu'on les assurait qu'il n'y avait point nécessité de la faire l.
Les premiers jours qui suivirent l'opération, tout alla bien. Les pansements étaient faits régulièrement, le malade ne souffrait pas, la guérison s'annonçait prochaine. Mais soit que l'on se fût trop pressé de diminuer la grosseur de la mèche, soit pour tout autre motif, l'on s'aperçut, le quinzième jour, qu'une partie des bords s'était cicatrisée avant le fond, et que la fistule menaçait de reparaître.
Le 6 décembre, on chercha à détruire, par quel-
1 Dionis, cité par Franklin, Les Chirurgiens (Paris, 1893), p. 141.
ques légers coups de ciseaux, cette cicatrisation trop rapide, mais sans obtenir le résultat désiré.
Le lundi 7, c'est-à-dire vingt et un jours après la première opération, Ton fut obligé de débrider la nouvelle cicatrice, à l'aide de plusieurs incisions, et de mettre à nu le fond de la fistule *. Ces débridements furent très douloureux, le roi les supporta sans proférer une plainte.
La cicatrisation fut rapide ; le 11 janvier 1687, soit cinquante-quatre jours après l'opération, l'auguste convalescent put effectuer sa première promenade dans l'orangerie de Versailles.
Louis XIV témoigna sa reconnaissance à ceux qui l'avaient opéré, avec cette largesse dont usent si volontiers les monarques lorsque l'argent sort de la poche de leurs sujets.
Le premier chirurgien fut le plus favorisé : outre une gratification de 300.000 livres et don de la terre des Moulineaux, il fut anobli quatre ans après et autorisé à s'appeler, au lieu de Félix Tassy, Félix tout court; il fut, déplus, gratifié du titre d'écuyer.
D'Aquin reçut 100.000 livres ; Fagon, 80.000 ; Bessières, 40.000 ; chacun des apothicaires, au nombre de quatre, 12.000 livres 2
1 Le Roi, op. cit., p. 71-72.
2 Laraye, le garçon de Félix, reçut pour sa part 400 pistoles.
On trouvera peut-être que nous nous sommes attardé à conter l'opération faite à Louis XIV ; c'est qu'elle marque une date dans l'histoire de la chirurgie. Le procédé opératoire, mis pour la première fois en usage, n'a subi, jusqu'à nos jours, que de très légères modifications. Il a été un des premiers triomphes sur les doctrines rétrogrades des anciens. Désormais s'ouvrait une ère nouvelle : les barbiers allaient faire place aux chirurgiens.