‹ Le cabinet secret de l'histoire (volume 5)Chapitre 20 sur 29 · LES ACCOUCHEMENTS CLANDESTINS DE MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE · texte numérisé non relu

LES ACCOUCHEMENTS CLANDESTINS DE MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE

On a souvent conté les circonstances dans lesquelles Louis XIV s'éprit des charmes de Mlle de La Vallière. Le roi qui se trouvait à Fontainebleau, sortant un jour pour une promenade avec Beringhem, le comte de Guiche et Monsieur, voit passer trois jeunes filles attachées aux princesses. Une curiosité frivole le pousse à écouter, derrière les charmilles, leur conversation: celle-ci, très animée, portait sur les seigneurs de la cour, et les trois jeunes personnes énuméraient ceux qui dansaient avec le plus de grâce.

Quand ce fut au tour de Mlle de La Vallière, ellt dit, avec la naïveté d'un cœur qui ne sait plus se

contraindre, que le roi effaçait tout par son air de noblesse, mais que la couronne le gâtait, puisqu'on ne pouvait l'aimer. Une telle parole retentissant aux oreilles d'un monarque peu habitué aux compliments désintéressés, ne devait pas le laisser insensible.

D'aucuns ont placé le lieu de la scène dans le parc de Versailles ; d'autres, dans celui de Vincennes.

Le Roi s'étant plaint de sa santé devant Mlle de La Vallière, celle-ci en aurait paru très affligée. Elle le témoigna peut-être avec un accent de tendresse ou une timidité émue, qui put frapper celui que cela intéressait, sans qu'il y eût, de la part de la jeune fille, ni calcul, ni arrière-pensée *

Un écrit satirique du dix-septième siècle donne une version qui diffère peu de la précédente. Le Roi ayant été chez Madame, alors malade, s'arrêta dans l'antichambre avec Mlle de La Vallière, à laquelle il parla longtemps et dont l'esprit le charma; il y retourna le jour suivant, et pendant un mois de suite.

Comme le Roi cherchait l'occasion de découvrir son amour, dont il était fort pressé, il la trouva. Il n'eut pas grand'peine à vaincre un cœur déjà blessé.

' Cf. Revue de l'Histoire de Versailles el de Seine-el-Oise, août 1904, article de M. Ch. Bonnet.

Ce fut à Versailles, dans le parc, qu'il se plaignit que, depuis dix ou douze jours, sa santé n'était pas bonne. Mlle de La Vallière en parut affligée et le lui témoigna1. La suite se devine.

Mlle de La Vallière était-elle jolie? Les avis de ceux qui ont pu la voir de près sont partagés.

Les femmes, dont l'opinion en telle matière n'est pas suspecte, se prononcent généralement en sa faveur.

Mlle de La Vallière, écrit Mlle de Montpensier, était bien jolie, fort aimable de sa figure, quoiqu'elle fût un peu boiteuse ; elle dansait bien, était de fort bonne grâce à cheval, l'habit lui en seyait fort bien ; les justaucorps lui cachaient la gorge, et les cravates la faisaient paraîtte plus grasse ; elle faisait des mines fort spirituelles.

La Palatine, la grande médisante, en parle aussi favorablement :

Ses regards, dit-elle, avaient un charme inexprimable ; elle avait une taille fine, tout son maintien était modeste, elle boitait légèrement, mais tout cela ne lui allait pas mal.

1 II. Duclos, Mlle de La Vallière et Marie-Thérèse d'Autriche, femme de Louis XIV. Paris, 1890.

Par contre, à en croire Conrart, Mme Duplessislîellière aurait dit en 1661 :

Je ne puis sortir de colère, lorsque je songe que la petite demoiselle de La Vallière a fait la capable avec moi. Pour captiver sa bienveillance, je l'ai assurée sur sa beauté, qui n'est pourtant pas bien grande1.

Cette demoiselle ne me parut point belle, dit à son tour Olivier d'Ormesson, qui venait de voir Mlle de La Vallière à Saint-Germain, le 27 janvier 1666 ; elle a les yeux fort beaux et le teint, mais elle est décharnée, les joues creuses, la bouche et les dents laides (ce que Bussy- Rabutin insinue aussi), le bout du nez gros et le visage fort long. En vérité, je fus surpris de la trouver si peu belle2.

Les portraits peints nous renseignent-ils mieux ? Hormis celui de Versailles, le seul qui paraisse être du temps, ils ne nous font guère connaître la physionomie de Mlle de La Vallière. D'après le portrait cité, Mlle de La Vallière semble avoir les yeux saillants, fendus en amande. Quoiqu'ils passent généralement pour bleus, ses yeux paraissent, sur le portrait, bruns avec des cils et des sourcils blonds. Les cheveux sont blonds et abondants, les sourcils élevés; un beau menton, un peu fort ; le nez droit, un peu fort aussi ; la bouche

1 Mémoires sur Fouquel, par Chékuel, t. II, p. 173-174.

2 Journal d'OUuier d'Ormesson, t. II, p. 1 12.

légèrement épaisse. Les traits sont réguliers et un peu mous; la peau blanche; la chair un peu molle des tempéraments lymphatiques \,

Des amours du grand Roi avec Mlle de La Vallière naquirent quatre enfants. L'histoire ne nous a conservé le nom que des deux qui survécurent : Mlle de Blois, née le 2 octobre 1666, et le comte de Vermandois, venu au monde, jour pour jour, un an plus tard. Elle est presque muette sur les deux premiers nés, qui avaient succombé peu de temps après leur naissance.

En 1663, s'était manifestée la première grossesse de la favorite. A la cour, on n'ignorait rien des relations du jeune souverain avec la demoiselle d'honneur de Madame ; mais le secret était si bien gardé qu'au dehors il n'avait point transpiré. Louis n'avait mis dans la confidence qu'un homme, « d'une sûreté inébranlable, un homme de confiance, bon valet qui ne songeait qu'aie servir2 », Jean-BaptisteGolbert, qui, pour la circonstance, joua un rôle dont sa dignité ne paraît pas s'être offusquée.

Un apologiste de Colbert, M. P. Clément, convient, malgré toute l'admiration qu'il professe

1 H. Duclos, op. ci!., 3.

2 Mémoires de l'abbé de Choisy, t. I, p. 110.

pour son héros, que celui-ci avait été obligé, « pour se raffermir au pouvoir, où il s'étonnait sans doute encore lui-même d'être arrivé, de se prêter aux plus intimes confidences du Roi, de servir, de favoriser ses amours». C'est Golbert qui intervenait, comme nous allons le dire, entre le Roi et la favorite ; c'est lui qui fut chargé de ramener la duchesse à Versailles, la première fois qu'elle se retira dans un couvent de Chaillot. C'est encore Colbert qui fut plus tard chargé de mettre à la raison M. de Montespan, qui « avait menacé de voir sa femme ».

M. Clément prétend qu'il ne faut pas juger les frasques royales avec les idées du dix-neuvième siècle. Il n'y a pas lieu de s'étonner, dit ce censeur indulgent, de cette condescendance d'un des ministres les plus austères pour les faiblesses du Roi, à une époque où Louis XIV *se montrait publiquement dans le même carrosse avec Marie-Thérèse, La Vallière et Montespan, pendant que le peuple disait tout bas, en les voyant passer : Voilà les trois reines ; où il faisait légitimer tous ses bâtards par le Parlement, etc. Il faut, conclut M. Clément, que le Roi ait eu, jusqu'à un certain point, pour complices les idées et les mœurs de son temps.

Sans être plus rigoriste qu'il ne convient, nous ne pouvons nous empêcher de déplorer le triste rôle que joua, dans cette circonstance, le plus

grand ministre du plus grand de nos rois. Heureusement, « ces services d'intérieur » n'ont tenu que peu de place dans la vie de J.-B. Colbert.

En guerre avec le duc de Lorraine, le Roi avait dû partir précipitamment pour Marsal, laissant sa maîtresse dans une position qui ne laissait pas de lui causer du souci ; c'est alors qu'il s'était ouvert à Colbert du service qu'il attendait de sa fidélité.

Il se trouvait, par une singulière rencontre, que Mme Colbert, bourgeoise de bon renom, était quelque peu compatriote de Mlle de La Vallière : elle était, en effet, originaire du Blésois, où elle avait pu connaître les La Vallière ou les Saint-Remi. Mais si la préférence du Roi s'était portée sur la bonne dame, c'est qu'elle était « experte en nourriture d'enfants », en ayant élevé pas moins de sept pour son propre compte1. Au surplus, ce ne pouvait être qu'une femme de bon conseil, et nous devons croire qu'on l'estimait généralement fort sensée, car elle était recherchée de tous, voire de Mazarin, qui avait engagé ses nièces à ne pas se priver de ses offices.

Il fut donc entendu que Colbert servirait d'intermédiaire, nous n'osons employer un mot plus brutal, entre le Roi et la favorite; pendant deux

1 Lair, Louise de La Vallière et la jeunesse de Louis XIV, p. 122.

mois que dura l'expédition, Colbert fut chargé de recevoir et de transmettre les lettres échangées entre les amoureux.

Revenu à Paris, le Roi s'inquiéta d'assurer à sa maîtresse tous les soins que comportait son état. Ce fut encore à Colbert qu'il eut recours dans celte délicate circonstance ; c'est lui qu'il chargea de lui trouver un asile discret, où il pût abriter sa liaison et le fruit qui allait en résulter.

Un seigneur, du nom de Brion, que tourmentaient plus des besoins d'argent que des scrupules, avait fait construire, dans le jardin du Palais- 1 loyal, du côté où se trouve aujourd'hui la rue des Bouchers, une de ces maisons de plaisance qu'on appela plus tard des Folies. Pour mieux cacher son accouchement, le Roi donna à Mlle de La Vallière le palais Brion, et « la tira par ce moyen de l'appartement des filles de Madame, du nombre desquelles elle était1 ».

Il fallut tout de suite s'occuper de trouver une fille, « pour servir de femme de chambre, en qui on

• Bien qu'elle eût logis au château, Mlle de La Vallière possédait à Versailles, rue de la Pompe, un petit pavillon, qui subsiste encore. Plus élégant que l'hôtel Brion, il n'en avait pas l'importance. Cette demeure, élevée à l'amour, suint d'étranges fortunes. A la Révolution, elle servit de tribunal, puis de prison, et même, en 1792, une populace sanguinaire y égorgea un grand nombre de prisonniers royalistes (Lair, op. cit.).

LES AMOURS DU GRAND RjOI 185

pût se confier ». Colbert fixa son choix sur la demoiselle Du Plessis.

« Tous les linges et généralement toutes les choses nécessaires pour cela » furent apprêtés, probablement par Mme Colbert, et introduits dans le palais Brion, « sous prétexte de hardes1 », appartenant à la Du Plessis.

Pour la nourriture de l'enfant, Colbert en avait chargé les nommés Beauchamp et sa femme, anciens valet et servante de sa famille, qui demeuraient « dans la rue aux Ours, sur le coin de la rue qui tourne derrière Saint-Leu-Saint-Gilles » ; auxquels — ajoute-t-il dans sa narration — « j'ai déclaré pour secret qu'un de mes frères, ayant fait un enfant à une fille de qualité, pour sauver son honneur, j'étais obligé de prendre soin de l'enfant et de leur en confier la nourriture, ce qu'ils ont accepté avec joie ».

Entre temps, le Roi avait écrit divers billets sur cette affaire, « lesquels, dit Colbert, j'ai presque tous brûlés ; j'en ai gardé entre autres deux, l'un par lequel Sa Majesté me donne avis d'un accident survenu à la dite demoiselle (c'est de La Vallière

' Les passages guillemetés sont extraits d'un manuscrit de Colbert, intitulé : Journal fait par chacune semaine de ce qui s'est passé qui peut servir à l'histoire du Roi, du H avril 1663 au 7 janvier 1666, reproduit par la Revue rétrospective, de Taschereau, t. IV, p. 251 et suivantes.

1SG T.E CABINET SECRET DE l'iIISTOIPE

qu'il s'agit), et l'autre par lequel il m'ordonne que le sieur Boucher * se trouve prêt ».

1 Nous n'avons pas trouve de notice biographique sur Boucher, autre que celle-ci, extraite de l'ouvrage du docteur Witkowski : Accoucheurs et sages-femmes célèbres ; encore ne répondrions-nous pas que c'est bien du même Boucher qu'il s'agit, dans les' lignes qui suivent : « François Boucher ou Bouchelgendre de La Cuisse, fut aussi en réputation. Il se tenait dans une garde-robe à côté de la chambre où Marie-Thérèse d'Autriche accouchait, pour la secourir en cas de nécessité ; « et même, dit Dionis, à la naissance de Monseigneur, il examina en quel état étoit l'enfant, sans que la reine s'en aperçût. »

Dans ses Mémoires sur les grands jours d'Auvergne, Fléchier a consacré à cet accoucheur quelques lignes qui ne sont pas dépourvues d'ironie. Boucher avait été appelé par le président de Novion pour les couches de sa fille, Mme de Ribeyre : « Toutes les dames faisoient leur cour en ces occasions et à M. le président et à l'accouchée, et même à M. Boucher qui reçut ici des honneurs extraordinaires. La ville le visita et lui fit des présents, comme on fait aux personnes qu'une grande dignité ou quelque grand emploi rendent considérables aux provinces. Tout le monde le regardoit comme une personne vénérable et la pauvre petite Faculté de médecyie et de chirurgie de Clermont lui rendoit ses très humbles hommages. On lappela par honneur à plusieurs consultations, et M. de Novion le traita toujours avec toute la civilité qu'il croyoit devoir à un homme quivenoitde Paris pour son service, et qui quittoit des pratiques qui pouvoient lui être fort importantes. Il fut défrayé de ses voyages, il eut 1.800 francs, il remporta plusieurs présents, et tout cela n'empêcha pas qu'il se plaignit un peu de son voyage. Mme de Fleury, sœur de M. Talon, qui étoit accouchée depuis un mois, n'eut aucun regret de n'avoir employé qu'une bonne femme, qui passe pour très habile en son métier et qui n'est point du tout difficile à contenter. »

Le sieur Boucher était l'accoucheur, sans doute désigné par Colbert, et agréé par le Roi.

Le mot sieur, que nous soulignons à dessein, ne laisse aucun doute sur le sexe de Boucher, et c'est pourquoi nous ne nous expliquons guère comment un érudit, d'ailleurs très estimable, s'est risqué à écrire que « ce fut une sage-femme, du nom de Marguerite Boucher, qui accoucha Mlle de La Vâllière »*.

L'erreur ayant été mise au compte de Mlle de Montpensier, nous ne pouvons mieux faire que de citer le fragment des Mémoires auquel il a été fait allusion et qui nous a paru appeler une autre interprétation.

J'ai ouï conter bien des fois, écrit Mlle de Montpensier, que, comme La Vâllière était en mal d'enfant, Madame passa au travers de sa chambre pour aller à la messe à la Sainte-Chapelle ; on cacha Boucher qui l'accouchait. Elle dit à Madame : « J'ai la colique que je me meurs ! » Et quand Madame fut passée, elle dit à Boucher: « Dépêchez-vous, je veux être accouchée devant qu'elle revienne ». C'était un samedi ; on joua dans sa chambre jusqu'à minuit. Elle mangea comme les autres

* Le docteur Mattei, dans l'Union médicale, 1861, n» 77, s'en référant à Delacoux, Biographie des sages-femmes (Paris, 1834) p. 43.

à médianoche, avait la tête découverte tout comme si elle n'eût point accouché le matin l.

Le passage est assez explicite, mais nous pouvons l'appuyer d'une autre autorité qui, pour cette question d'identité, mérite qu'on l'invoque. La version de M. d'Ormesson est quelque peu romanesque dans les détails, mais, pour le fond de l'histoire, elle s'accorde si bien avec la réalité des faits, tels que le journal officiel, tenu par Colbert, nous les a révélés, qu'il n'y a pas lieu d'en suspecter la véracité.

Je veux écrire ici une histoire qui se débite partout et qui peut être de conséquence, narre le grave conseiller d'Ormesson.

Le mardi 18 décembre 1663, la marquise de Villeroy, étant près d'accoucher, pria Boucher de ne pas s'engager ailleurs, ou au moins de faire savoir où il serait afin qu'on le pût trouver. L'on dit que Boucher, le mercredi matin, étant arrivé chez Mme la marquise de Villeroy, après s'être fait chercher toute la nuit, dit que cette nuit-là, étant chez lui, on l'étoit venu quérir dans un carrosse ; que y étant entré, on lui avoit bandé les yeux, et que, après un demi-quart d'heure de marche fort vite, il étoit entré dans une maison où, ayant monté un esca-

1 Cité par Witkowski, Les Accouchements à la Cour, p. 188. Mlle de Montpensier parle ici de la troisième couche de la duchesse ; nous y revenons plus loin.

lier les yeux bandés, il avoit été introduit dans une chambre où, ayant eu les yeux débandés, il vit une dame au lit, masquée, ayant dix ou douze personnes auprès d'elle démasquées, le lit et les tapisseries couverts de draps, et qu'ayant heureusement délivré cette dame, l'on lui rebanda les yeux, on le remit dans le carrosse et on le ramena chez lui, après avoir été payé honnêtement l.

Il n'est question de rien de tout cela dans le Journal de Colbert, qui, lui, ne s'embarrasse pas d'une inutile phraséologie et rapporte simplement que, « le mercredi 19 décembre 1663, à trois heures et demie du matin, Mlle de La Vallière est accouchée d'un garçon, trois jours après la pleine lune du même mois de décembre qui avait été le quatorzième ».

« Un moment après l'accouchement, poursuit Colbert, Boucher avait fait savoir que c'était un fils, et l'heure qu'il était né, par un billet de sa main. Le même jour, 19 décembre, à six heures du matin, le dit Boucher a apporté l'enfant à travers le jardin du dit Palais-Royal, et l'a remis par mon ordre entre les mains du dit Beauchamp et sa femme, qui m'attendaient au carrefour vis-à-vis l'hôtel de Bouillon. »

Pendant ce temps, le Roi était parti pour la

' Journal d'Ormesson, t. II, pp. 69 et suiv.

chasse, non sans avoir laissé ses instructions à Boucher, qui devait lui mander des nouvelles par Colbert.

Le soir même, parvenait ce billet de l'accoucheur à l'intendant : « Nous avons un garçon qui est très fort. La mère et l'enfant se portent bien, Dieu merci. J'attends les ordres1. »

Les ordres, on a vu quels ils étaient : enlever au plus vite l'enfant à la mère, et le remettre en lieu sûr.

Le même jour, 19 décembre, le nouveau-né était porté à Saint-Leu et baptisé sous le nom de Charles, « fils de M. de Lincour et de damoiselle Elisabeth du Beux ». L'acte était signé de « Gury Focard, dict de Beauchamp, chez qui est ledit enfant » , Clémence Pré, son épouse, et D. Lecouteulx.

Le septième jour de janvier 1665, «le dernier quartier de la lune ayant été le sixième », Mlle de La Vallière accouchait d'un second fils, à midi précis. « Le même ordre a été observé qu'au précédent : pour le secret que le Roi a voulu garder, le sieur Boucher, qui l'avait servie à son premier accouchement l'a encore servie en celui-ci ; pour cet effet, il est entré dans le Palais Royal par la porte de derrière du jardin2. »

Le soir même, à neuf heures. Colbert attendait

1 Manuscrits de Colbert.

2 Lair, op. cil.

qu'on lui remît l'enfant inavoué. Celui-ci arrivait aux bras d'un valet de chambre, passait entre ceux de Boucher et de Colbert, alternativement, et était apporté, par eux, jusqu'à l'hôtel de Bouillon. Là on le confiait à un sieur Bernard, mari d'une demoiselle Du Coudray, qui avait été, ainsi que cette dernière, au service de Colbert. Le 8 janvier, c'est-à-dire le lendemain, l'enfant était porté sur les fonts baptismaux, en l'église Saint-Eustache, et l'acte de baptême était dressé en ces termes :

Du 8 janvier 16Go, jeudi, fut baptisé Philippe, fils de Françoise Derssy, le bourgeois et de Marie Bernard, sa femme demeurant rue Montorgueil. Le parrain, Claude Tessier, pauvre ; la marraine, Marguerite Biet, fille de Louis Biet, bourgeois

Signé L. Biet.

Philippe et Charles, son aîné, ne vécurent pas plus d'un an. Celui des deux qui avait survécu à l'autre mourut, presque subitement, de la frayeur qu'il avait ressentie d'un coup de tonnerre, écrit Mademoiselle dans ses Mémoires, et elle ajoute assez malignement que « cette peur ne convenait pas au fils d'un roi ».

M. d'Ormesson dit, de son côté, que Mlle de La Vallière avait déjà perdu un garçon et une fille.

Dans un libelle composé avant 1666, il est également parlé d'une fille de Mlle de La Vallière. Mais le témoignage de Mlle de Montpensier et surtout celui de Colbert contredisent ces assertions, et ont à nos yeux une tout autre valeur que les racontars de M. d'Ormesson et d'un libelliste gagé.

Trois mois ne s'étaient pas écoulés depuis la mort de son second fils, que Mlle de La Vallière était reprise des douleurs de l'enfantement. Elle se trouvait alors à Vincennes, où la cour s'était installée dès le 19 août (1666). La maîtresse du Roi occupait une chambre qui servait de passage aux grands appartements. « C'est là qu'il lui fallut s'aliter, appeler le médecin, maîtriser sa douleur, pour ne pas laisser éclater sa honte1. » /

L'enfant venue à bien (c'était une fille, qui plus tard devait s'appeler Mlle de Blois), on s'empressait de la ravir à sa mère. Celle-ci, voulant cacher à la reine l'offense qu'elle lui faisait dans son propre palais2, commanda de remplir sa

' Lair, Louise de La Vallière.

1 Certains ont dit que Marie-Thérèse avait pris sa rivale .•Mipiès d'elle, « par complaisance pour le Roy », mais que 1? reille, de même que la reine mère, ne l'avait pas, pour cela, et plus haute estime. Marie-Thérèse, qui ne savait qu'imparfaite-

Sœur LOUISE DE LA MISÉRICORDE

(M"8 DE LA VALLIÈRE, au couvent)

chambre de plantes et de fleurs, sans se préoccuper de leurs odeurs meurtrières pour une femme en son état; elle se para, reçut des visites, et donna à dîner. Ce second supplice, pire que le premier, dura douze heures.

Pendant ce temps, le Roi, parti pour Versailles, visitait, chemin faisant, dans la rue Quincampoix, une manufacture de point de France !

Il était dit que l'infortunée duchesse accoucherait toujours dans la douleur et dans le mystère. En 1667, le vendredi 2 octobre, elle était prise, se trouvant à Saint-Germain, des tranchées prémonitoires, et comme jadis à Vincennes, elle dut étouffer ses cris. Elle accouchait le lendemain d'un fils, qu'on emporta sans lui laisser le temps de le caresser. « Tout le monde soupçonna ses couches : on le sut, et elle vouloit qu'on n'en eût rien appris l. »

Cet enfant de l'amour ne fut reconnu que deux ans plus tard, le 20 février 1669, et légitimé sous le nom de Louis, comte de Vermandois.

ment notre langue, se servit même, parlant de la maîtresse de son volage époux, d'une expression assez brutale (V. la note C de l' Histoire du Palais-Royal, à la suite de YHisloire amoureuse des Gaules, t. II, p. 3).

1 Mémoires de Mlle de Montpensier, édition de Maëstricht,t.V, p. 338

Sur la naissance de ce quatrième enfant adultérin, nous ne possédons pas d'autres détails, que ceux publiés, d'après la France Galante, par le verbeux Touchard-Lafosse, dans ses divertissantes Chroniques de l'OEil-de-Bœaf. Nous n'oserions nous porter garant de la véracité de son conte.

Nous avons à la Cour, écrit Touchard, du fruit nouveau, mais du fruit défendu, de celui que le Malin fit manger à la première femme.

Le roi, plus paré que de coutume, était, il y a trois jours, avec Mlle de La Vallière ; Sa Majesté se préparait à l'une de ces douces prises de possession auxquelles, créatures résignées et soumises, nous nous prêtons souvent trop volontiers. Tout à coup, l'effet d'une semblable cause, exercée il y a neuf mois, s'annonça de telle manière, que le prince dut suspendre sa galante tentative.

Les choses allèrent si vite, qu'en peu d'instants Louis XIV se trouva dans la plus embarrassante de toutes les positions. Il appela du monde par la croisée, et ordonna de faire venir en hâte Mme de Montausier, Mme de Choisi, ou n'importe qui, pourvu que ce fût une femme. On courut en même temps chercher une accoucheuse, car le Roi n'avait pas voulu que sa maîtresse songeât à recevoir les soins d'un homme de l'art, craignant sans doute que l'autel auquel sacrifiait son royal amour ne fût livré à de profanes regards.

Une nuée de dames serviables arriva, mais trop lard pour empêcher qu'une veste, brodée de perles et de pier-

reries, ne fût inondée des marques de l'événement. On trouva Sa Majesté tout en eau, soutenant de son mieux LaVallière qui, cramponnée au cou de son amant, déchirait, dans ses crispations, un collet de mille écus. Bientôt la jeune mère eut une douleur violente, que suivit un long évanouissement ; on la crut morte. — « Au nom de Dieu, s'écria le Roi, fondant en larmes, rendez-la moi et prenez tout ce que j'ai. »

Ce tendre monarque était à genoux au pied du lit, pâle, défait, immobile, et poussant, de temps à autre, des cris lamentables, qui arrachaient des pleurs aux dames et aux médecins que Sa Majesté avait, en désespoir de cause, ordonné de faire venir. Enfin, le résultat de ces longues douleurs parut : ce fut un petit garçon, qui entra dans la noble famille de Henri IV par la porte bâtarde.

Nous ne savons si les médecins avaient été appelés, en désespoir de cause, comme le certifie avec une belle assurance Touchard-Lafosse : mais, à nous en tenir au récit de la Grande Mademoiselle, Boucher avait été présent à cet accouchement, comme aux trois autres.

Il semble qu'à dater de ce moment, le Roi ait cessé d'être amoureux de la duchesse. La véritable explication de ce revirement pourrait bien se trouver dans un méchant bruit qu'enregistra la Palatine : on avait fait croire au Roi que l'enfant (le comte de Vermandois) n'était pas de lui^ mais de Lauzun.

Le retard qu'avait mis le Roi à le reconnaître, le peu de regret que lui inspira sa mort, donneraient assez de créance à cette opinion. Mais, comme dit, avec son habituel franc parler, la Palatine, « il eût été à désirer que tous les bâtards du Roi eussent été à lui aussi sûrement que celui-là. Mme de La Vallière n'était pas une maîtresse étourdie et volage..., c'était une personne tout à fait agréable, bonne,, douce, tendre. Elle n'avait pas aimé le Roi par ambition, mais elle avait pour lui une passion sincère, et de sa vie elle n'a aimé personne, si ce n'est lui. »

Mlle de La Vallière était retirée du monde et avait pris depuis quelques années le voile, quand on vint lui annoncer, presque coup sur coup, la maladie, puis la mort de son dernier-né. Elle sut, dans une aussi pénible circonstance, maîtriser sa douleur. A une amie, qui lui disait que les larmes la soulageraient, elle se contenta de répondre : « Il faut tout sacrifier, c'est sur moi que je dois pleurer1. »

Une autre réponse lui a été prêtée, qui, tout apprêtée qu'elle paraisse, n'en conserve pas moins un caractère de grandeur : « Lorsque j'aurai

1 P. Clément, Réflexions sur la miséricorde de Dieu, de Mlle de La Vallière, t. II, p. 176.

pleuré assez sa naissance, je songerai à pleurer sa mort1. »

La naissance du comte de Vermandois avait été fatale à sa mère. Depuis cet événement, chaque jour rapprochait la favorite d'une séparation définitive. A la suite de ses dernières couches, son embonpoint avait disparu, l'éclat de ses yeux s'était terni, son visage avait perdu sa fraîcheur; elle n'avait plus rien de ce qui pouvait retenir un amant qui n'était plus épris.

Boiteuse depuis son enfance, par suite sans doute d'une coxalgie de naissance2, elle devint et demeura presque percluse de tout un côté.

1 Cette réponse a subi plusieurs variantes, suivant les auteurs qui l'ont rapportée: Voltaire, Mme de Caylus, le rédacteur du Journal de Verdun, etc.

2 On a beaucoup discuté sur le lieu de naissance de la favorite du Grand Roi. On l'a fait naître dans pas moins de cinq endroits différents. Les diverses cités qui la revendiquent invoquent, à l'appui de leur prétention, qui un débris d'hôtel, qui les ruines d'un castel, qui une maison seigneuriale. Le père de la favorite était gouverneur du château d'Amboise : il était naturel qu'Amboise réclamât la première, mais rien ne vient à l'appui de cette tradition. C'est ensuite Vaujours, situé à dix lieues de Tours, à quatre kilomètres de Château-Ia-Vallière, ancien manoir féodal, qui montre avec orgueil aux visiteurs la chambre où serait née la future favorite. Vaujours fut bien la résidence de la duchesse, quand le roi lui en eût fait don, mais auparavant, elle n'y avait jamais séjourné; à plus forte raison, le château de Vaujours n'a pas été son berceau. De ce qu'il a existé à Blois une famille La Vallière, il ne s'ensuit pas que

Cette déchéance physique marqua le commencement de sa disgrâce. Une beauté plus altière avait subjugué les sens et le cœur du maître. Et comme

la capitale du Blésois puisse traiter de compatriote la maîtresse du Grand Roi. On a dit encore que Mlle de La Vallière était née dans le village de Reugny, dans le canton de Vouvray, arrondissement de Tours, où se trouvait, prétend-on, la demeure seigneuriale de la famille La Vallière, mais ce sera plutôt à Tours que cette famille aurait résidé. Elle habitait, dans cette ville, un magnifique hôtel, l'hôtel de la Crouzille, situé rue du Commerce, n» 1, entièrement démembré aujourd'hui, et dont les anciennes dépendances forment, en partie, la rue Ragueneau, derrière la Bibliothèque. L'acte de baptême de Mlle de La Vallière est, d'ailleurs, conservé dans le recueil des actes civils de la mairie de Tours. Et comme, dans la formule de l'acte, rien n'indique que la cérémonie du baptême ait été ajournée pour un motif quelconque, il nous parait légitime de conclure que Mlle de La Vallière est née dans la ville où elle a été baptisée. Si nous nous trompons, nous sommes en bonne compagnie, car c'est l'opinion la plus communément acceptée, à l'heure actuelle. Voici, d'ailleurs, le texte de l'extrait baptistaire, auquel nous venons de faire allusion, et qui a été publié jadis par la Bévue rétrospective, de Taschereau :

« Le 7«jour d'août 1614, a été baptisée Françoise-Louise, fille « de messire Laurent de La Baume Leblanc, chevalier, sei- « gneur de La Valière (sic), capitaine-lieutenant de la mestre- « camp de la cavalerie légère, et de dame Françoise Le « Pronx, ses père et mère; fut parrain Pierre Leblanc, écuyer, « sieur de La Roche, conseiller du Roi et président au siège « présidial de cette ville, et la marraine, dame Louise La Baume « Leblanc, veuve de messire Michel Dourard, chevalier, sei- « gneur de Roux, capitaine d'une compagnie de chevau- « légers. Signé: Leblanc ; L. de La Baume Leblanc ; Lau- « rent de La Baume Leblanc et Chauffoux. »

tout finit et recommence par des chansons, il courut à cette occasion ce couplet frondeur :

On dit que La Vallière S'en va sur son déclin ; Ce n'est que par manière Que le Roi suit son train.

Montespan prend sa place, Il faut que tout y passe Ainsi, de main en main.

Colbert s'attira, de son côté, cette mordante épigramme 1 :

Colbert, toi qui es si sévère.

Je te supplie, dis-moi pourquoi Tu n'as pas taxé Lavalière {sic), Qui depuis dix années entières Manie les affaires du Roi ?

1. Slromales, de Jamet, II, p. 1797 (Biblioth. Nationale, Manuscrits).

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