LES MÉDECINS DE GAMBETTA ET LE SORT DE SES RESTES
En est-il qui se souviennent du tapage soulevé jadis par cette indiscrète question, posée dans une de nos plus piquantes revues ^ : QiCesl devenu le cœur de Gambetlay que possédait Paul Berl f
A, dire vrai, nous n*y avions pas entendu malice. Voyageant un jour avec un de nos anciens camarades de lycée, nous apprenions de lui ce détail: PaulBert, venu à Cahors pour inaugurer le monument élevé à la mémoire de Gambetta, avait emporté avec lui le cœur du tribun, conservé, comme une vulgaire pièce ana^ tomique, dans un bocal à csprit-de-vin I Quand parut la note révélatrice, ce fut une explosion d'indignation, feinte... ou réelle. Mme Paul Bert, interrogée, n'éprouva aucun embarras à avouer qu'elle avait, en efTet, trouvé dans Théritage de son mari le précieux viscère et qu'elle le conservait avec dévotion. « Pour le mettre à Tabri de tout accident, répondit-elle, mon
* L'Intêrméiiiuiiê dcê C/ierc/icitra êtdtê Curieux, 1890.
inari« à qui en avait été confiée la garde, fit Tacquisition d*un coflre-fort incombustible. Celui-ci fut placé dans notre appartement, et, dans le coffre-fort, toute seule fut déposée la précieuse relique. » La relique a]iparlenait à la France, ajoutait la digiie veuve, elle ne devait pas être exposée à un risque.
Pour une* relique, il n*y avait pas à douter que c*en fût une. C'est qu*en efTet, le dieu disparu, une religion nouvelle naissait de ses cendres. Le moindre débris du grand homme devenait un fétiche, un objet de culte pour les fidèles. L'un avait pris le cerveau ^ ; cet autre, les intestins; Paul Bert s'était réservé le cœur*. Comment expliquer, dès lors, qu*on ait laissé échapper Toeil de Tapôtre de la revanche, et que cet organe ne se trouve ni dans une collection particulière, ni dans aucun de nos musées 7 Car Toeil de Gambctta, nous entendons parler de celui qui fut énucléé en 1867, erre aujourd'hui de par le monde, sans qu'un admirateur ou un ami de Tillustre mort ait songera le recueillir.
Nous avons cherché à élucider ce menu point d'histoire, et, si nos recherches n'ont pas abouti à
* Le cenreou Mlroure au Mutée de !• Société d'Anlhropologle.
■ A la tuile de la campagne meoée par Vlntermédiëirt, le tamr de Gam* ^Ua fui placé dans le monument élevé aui Jardiet, par la tootcripUoa dcf« Altaclent Lorralnt. le 6 novembre 1881. Le récipient de verre qui le contenait a été enfermé dam une doable eaveloppe, «ne boite de plomb et un troce de tapla d'Altaee, lotérieureoieai évidé. eontenaal le procè*verbeL
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notre gré, nous nous flattons toutefois qu'elles n'ont pas été tout à fait sans agrément ni utilité. La plupart (les détails que Ton va lire sont inédits ou peu connus ; ils sont, en tout cas, d'une indiscutable authenticité.
Et d^abord, comment était arrivé Taccidont qui avait nécessité Textraction de Tœil, dont Yious nous sommes proposé de conter l'odyssée ?
Gambettà était tout enfant: il avait à peine huit on neuf ans. Un après-midi qu*il flânait par les rues de Cahors (sa ville natale), l'idée lui vint de s'arrêter devant la boutique d'un des voisins de son père, le coutelier Galtié, pour le regarder travailler. « Galtié* était occupé à percer des trous dans des manches de couteaux. II se servait à cet effet d'une sorte d'archet, formé d'un foret et d'une corde à boyau ; la corde, s'curoulant autour du foret, lui donne une forte impulsion et le fait tourner à chaque mouvement du bras. L'enfant, accoudé sur Tctabli, considérait avec intérêt le va-et-vient de l'outil, lorsque soudain l'archet se brisa ^ et le fer le vint frapper à Tœil droit. Le sang jaillit ; on conduisit le blessé chez le pharmacien Rouquutte, qui déclara que l'œil n'était point crevé *. »
La guérisen tardant à se produire, les parents ré-
* D'après M. de Wcckor, ce serait une pince du tour du coulaller qui
aurait sauté dans l'œil de l'enfant
* Uaiiuou, Vie de (iauibetla, p. 15 et suivantes.
LES MÉDECINS DEGAMfiETTA 255
solurent de faire le voyage de Toulouse pour y consulter un spécialiste ^ La maladie, méconnue par le praticien toulousain, n'était autre qu'une cataracte traumatique, avec saillie du globe oculaire * : TœiJ n*avaitpas tardé à grossir démesurément; il semblait, à certains moments, qu'il allait jaillir de l'orbite. Cet état anormal s'accompagna des douleurs les plus vives, au point que Gambetta en vint a réclamer une intervention chirurgicale qui mit fin à ses souffrances.
L'opération sHmposait d'autant plus, que Tœil gauche était menacé d'ôtre atteint à son tour, par sympathie (phénomène bien connu des médecins) ; il y avait donc lieu de ne pas différer plus longtemps l'extraction de l'organe malade, pour sauver l'organe encore sain. Undes caniaradcsd'enfance de Gambetta, le docteur Fieuzal, qui avait reconnu le premier l'urgence de Topcration, s'offrît à conduire son ami chez un oculiste, fort en renom dès cette époque, le baron docteur de Wecker.
* Sur la foi do renseignements erronés, nous avions cru tout d'abord <|iril s'o^issaildu docteur Atocli ; mais celul-clnous a déclaré, dan^ une lellrc en noire possession, qu'il n'avait pas souvenir d'avoir soigné le jeune GombcUa, ù moins qu'il ne se fiU présenté à lui Incognito. D'après le docteur Laborde, Gambetta aurait reçu les premiers soins à Montpellier.
« Le» spécialistes ont étiqueté celte aiïcclion : irtdo-c/ioroFdtte glaucomntcuse,Q\'ec lagophtalmos ou prolrusion de l'œil (C/tronique médicale) 15 otlobro 1904, p. C85).
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C'était au printemps de 1867. « Un soir, en ron* trant pour ma consultation, vers cinq heures, nous a conté M. de Wecker, je yis, se promenant devant moi, deux messieurs. L'un d'eux me dit : « Cher con« frère, nous vous avons attendu ici, afin que vous ayez la bonté do nous recevoir tout de suite. Je vous présente un ami pour lequel je désirerais votre avis.» Je fis entrer ces messieurs dans mon cabinet, poursuit M. de Wecker, et, après avoir invité le malade à s'asseoir dans la chambre noire, à côté de la lampe, je demandai à mon confrère de quoi il s^agissait. « Vous le verrez facilement, me répondit-il ; nous vous prions seulement de nous donner franchement voire opinion *. »
L'affection était banale, et M. de Wecker n'eut aucune peine à la reconnaître. « La partie antérieure du gtobe de l'œil, sillonnée par dos vaisseauxdilatés, avait pris un volume tel, que les paupières distendues n'arrivaient qu'à peine à recouvrir cet organe difforme. »
Gambetta s*était présenté chez le docteur de Weoker un vendredi. L'opération fut décidée, séance tenante, pour le mardi suivant, c La gène occasionnée par cet œil difforme et perdu totalement pour la vue avait suffi pour en décider de suite l'ablation, sans
* Les phrases guillemelées toat de M. de Wecker lui-même. L« récit que nous donnons • été puisé, en grande parUe, dana une leUra qu'a bien voulu nous adreaser Téminenl oculiste.
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enquête préalable, sauf la question sur les circonstances dans lesquelles la blessure de Torgane s^étaii effectuée. »
Le D' do Wccker avait été frappé de la résolution du jeune homme, qui acceptait avec tant de sang-froid une opération à laquelle si peu consentent sans de nombreuses hésitations. Il ignorait qu'il avait devant lui un homme qui devait faire preuve de tant d'énergie morale, dans des circonstances qu'on ne saurait oublier.
L'opération avait été décidée pour le mardi, à 10 heures du matin. A Theure précise, le docteur do Wecker, accompagné de son assistant, le djcteur Borel (de Rouen), faisait son entrée dans le modeste logis occupé par Gambetta. Gambetta habitait alors rue Bonaparte, près do Saint-Germain-des-Prés, un tout petit appartement au cinquième, ayant, pour le servir, une très vieille femme, « que je pris, — c'est M. de Wecker qui parle, — pour une bonne à tout foire, mais que l'on me dit, afin de prévenir iin manque d'égards de ma part, être la tante de Gambetta. » Étnient cgalcmeut présents : le docteur Fieuzal et quelques amis du jeune avocat. Bien qu'assez répandu »dans les cénacles, le nom de Gambetta n'avait pas franchi un certain cercle : n'oublions pas qu'on était au mois do juin 1867, par conséquent cinq mois avant lo procès Bnudin, qui fut, comme on le sait, lorigino de la fortune du tribun.
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Les présentations faites, les médecins se mettaient à Tœuvre. Gambetta se coucha résolument et on le soumit aussitôt aux inhalations d'éther. Une minute ne s'était pas écoulée que le malade dormait profondément. « L'opération se passa très simplement et put être exécutée avec la plus grande rapidité, bien qu'il s'agit de l'ablation d'un œil en forme de poire, qui avait le double de sa longueur normale : le diamètre antéro-postérieur n'avait pas moins de 5 centimètres. » La rapidité avec laquelle l'œil fut enlevé surprit les opérateurs eux-mêmes, a Gambetta avait supporté les premières suffocations, produites par l'anesthésique, sans laisser paraître Pangoisse qu'on ressent au début de l'inhalation. » Trois jours après l'opération le malade était sur pied.
Pendant les premiers temps, on se rendit, comme en pèlerinage, à la chambre du convalescent. « Je no pouvais comprendre une pareille dévotion, disait & ce propos M. de Wecker, par la raison que j'avais recommandé à mon malade le calme et le silence. Poussé par la curiosité, j'en vins même à adresser cette question à l'un de ses fidèles compagnons :
« — Dites-moi donc, je vous prie, ce qu'est votre Gambetta ?
« — Ah 1 me répondit-il, vous ne le connaissez pas encore, mais vous verrez ce qu'il sera un jouri »
Cette prophétie hantait l'esprit du docteur de Wecker, quand il remit, au mois de septembre sui-
vant^ la pièce qu'il avait enlevée à Pun des histologistes les plus habiles de Tépoque, le docteur IvanofT, alors professeur à Kief. « Voici une pièce à laquelle je tiens beaucoup, lui dit-il ; c'est un œil qui provient d'un homme appelé, j'en suis sûr, à jouer un rôle des plus importants ; prenez-en, je vous prie, le plus grand soin. »
D'année en année, le docteur de Wecker réclamait son œil, mais en vain : IvanofF restait sourd à ces appels réitérés. « J'eus beau solliciter d*IvanoiF la description do l'œil remis ; j'eus beau me mettre en quatre, sous lô ministère Ferry, afin d'obtenir pour ce confrère russe l'autorisation d'exercer dans le midi de la France; rien n'y fit. On ne me donna ni détails, ni la pièce, que j'avais à regret laissé échapper. »
Qu'était devenu l'œil de Gambetta ? En quelles mains était-il tombé ? G^est un mystère qui reste à éclaircir.
IvanofT, qui avait subi les premières atteintes de la phtisie, était allé demander au climat du Midi le rétablissement de sa santé délabrée. Pendant plusieurs hivers il séjourna à Menton, en compagnie de son ami et élève préféré, le duc Gharles-Théodore de Bavière, propre frère de l'impératrice d'Autriche et de la reine de Naples^ M. de Wecker présumait que la collection d'Ivanoiï avait dû échoir au duc Gharles de Bavière. « Je suis maintenant autorisé à croire, écrivait-il, en ayant eu maintes preuves, que notre
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oonrrère lo duc a pris des leçons de son maître^ non seulement sur Tophtalmologie en général, mais encore sur la conservation indéfinie des pièces ophtalmologiques ; et il est bien douteux que Ton entende jamais parler des caractères micrographiqnes d^nn œil, intéressant aujourd'hui à plus d*un point do vue. » La réponse ne se fît pas attendre. Le duc Charles, peu de temps après Tapparition de Tartide où il était si vivement pris à partie, faisait donner aux assertions de Toculiste français un démenti des plus formels. 11 niait avoir en sa possession Tœil de Gnmbetta. Ivanoiï ne lui avait donné de son vivant, ni légué après sa mort, ce a document », historique autant qu'humain. Depuis lors, M. de Weckcr a été [)lusicurs fois Tliôte du duc Charles, en son ch&teau de Fegcrnsee, et, ayant été à même de visiter le musée du prince-mc^decin, il a pu se convaincre que la pièce qu'il recherchait n'y figurait pas.
Où aurait-elle donc été recueillie ? « Il est très probable, nous dit le docteur de Wecker, qu*elle se trouve dans la collection de la clinique de Heidelberg, où une grande partie des préparations anatomiques d'Ivanoiï ont été remises, mais je n*en suis pas autrement certain . »
Muni de ce renseignement, nous écrivîmes au professeur Leber, le successeur du professeur Becker, auquel — pensait M. de Wecker — une part de l'héritage d'ivanoiï devait être revenue en partage.
Avec un empressement des plus louables, notre savant confrère nous répondit qu'à son grand regret il ne pouvait utilement nous renseigner : selon lui, la . collection d'Ivanoff avait bien été un moment entre les mains du duc Charles, mais elle était devenue depuis la propriété du professeur Everbusch, directeur actuel de TUniversité d'Erlangen. M. Everbusch, consulté par nous, reconnut bien avoir reçu une partie des collections d'Ivanoff; « mais, nous répondit-il, les pièces sont toutes confondues ensemble, sans aucune espèce de désignation. » En somme, concluait-il, « j'ignore où Ivanod a laissé ses préparations macroscopiques d'anatomie pathologique et je ne sais en quelles mains elles sont passées. »
L'énigme restera-t-elle toujours indéchiffrable ? C'est ce que Tavenir décidera. En tout cas, l'enquête à laquelle nous nous sommes livré nous permet de conclure qu'il est probable, sinon certain, que Toeil énucléé de Gambetta se trouve dans un musée allemand. Quand on songe que le grand patriote eut toujours, de son vivant, Tœil tourné de l'autre côté des Vosges, la coïncidence est au moins piquante.
Nous terminerons celte relation par un c^étail que nous a fait connaître M. de Wecker: en signe de gratitude, Gambetta offrit à l'opérateur un coupepapier de Barbedienne, ayant pour manche la Vénus de Milo. « C^est, nous dit en terminant l'éminent spécialiste, tout ce que j'ai retiré du grand homme.
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A mesure qu*il montaitf je m^éloignais de lui, ayant en horreur le rôle de solliciteur^ dans lequel je serais infailliblement tombé, si Ton m'avait su un des intimes du tribun. »
D^autres ont eu moins de scrupules.
COMMENT NOTRE-DAME DE PARIS ET LB LUXEMBOURG FURENT PRÉSERVÉS DE l'iNCENDIE PAR DES MBDEaNS.
Un de nos éditeurs les plus parisiens, le seul qui eût mérité d'être bibliopole à Byzance, un jour que nous devisions de omni re scibili dans la pariotte où i' tenait ses assises, me lançait cette apostrophe inat* tendue : « Vous, vous êtes un inlrigueart »
— Un intrigueur ! Je restai surpris et... intrigué.
« — Un intrigueur, je maintiens le mot... Après tout, vous fixez des points d'histoire, grâce à vos indiscrétions. Vous préparez nos annales, pour ceux qui nous suivront. Les événements se succèdent avec une telle rapidité, nous vivons une vie si intense, que nous consignons à la h&te, le plus souvent sans contrôle, les éphémérides quotidiennes, sauf à refaire plus tard la besogne de rectification. Et c'est alors que les « intrigueurs » — j'y tiens, vous le voyez — rendent d'inappréciables services : ils refont le pro-
2G/| LE CABINET BECnBT DE L*I1IST0IRB
ces du passéf soumettent los fuits disparus ou les témoignages des vivants à un tribunal moins pr6yenU| et surtout moins occupé.
« — Ce qui revient à dire que les contemporains ne sont pas en situation d'écrire leur propre histoire ?
— « C'est cela même!... »
11 venait justement de paraître, dans une feuille boulevardicre, une sorte de journal intime des faits saillants de la dernière guerre et de la Commune. L'auteur, grand dénicheur de documents, avait noté, au jour le jour, ses imprcssionSy les avait comme épinglées, avec cette prétention de donner la photographie exacte, sans passion, de ce qu*il avait vu ou entendu. Ainsi, à la date du & mai 1871 , le feuillet portait:
1.0 soir, Verlaine confesse une clioseincroyal)le: il déclare qu*il a dû coinballro el cnipt^clicr une propusi lion (juî voulait 80 produire : uno proposition demandant la deslruclion de Notre-Dame de Paris*
Verlaine, le poète des Fêtes galantes^ des Poêles maudits ; Verlaine, le barde pacilique, aurait été mél«'^, de bi près, à la sanglante tragédie de la Commune ! Tout ce que nous savions, c*est que Verlaine était, à cette époque, chef des bureaux de la Pressa à rilôtel de Ville; mais qu*en cette qualité il eût mis obstacle à la proposition incendiaire faite par des