UN ROMAN VÉCU A TROIS PERSONNAGES 2C
les résistances de sonpèrey nous envoyait, à la date du 22 aoûiy la n déclaration » promise.
Je crois fermeinent, nous écrivait-il à cette occasion, que le morceau est inédit. L*original est à Belluno,dans Talbum d'une tauto à laquelle, il y a un demi-siècle, Ta donné mon père, avec l'absolue prohibition de le laisser copier et encore moins publier. Je vous l'envoie et le confle, en témoignage de la sympathie que vous, homme de lettres et médecin, m'avez inspirée, sans vous en défendre la publication, si tôt ou tard vous croyez n*en pas priver la littérature de votre nation. Peut-être que de Taventurede mon père rien autre ne sera rendu public ; peut-être que rien d'autre n'est digne de voir le jour.
C'est donc bi(5n avec rojçrément de la famille Pagclio, ([uo nous avons livré & la publicité la pago admirable que les uns liront pour la première fois et que la plupart des autres voudront relire ^ Si nous nous sommes rendu à Bellune, c'était surtout pour confronter la copie manuscrite qui nous était envoyée avec la lettre elle-même.
Cette lettre, dont l'original a été placé sous nos yeux, portait ce titre énigmatique : En Aîorie. Il est vraisemblable que. George Sand a voulu mettre : En Amore, et que dans sa précipitation, peut-être aussi par suite de sa connaissance imparfaite de la langue
1 Elle a fait le tour de la presse française et élrangSi^
iiulicnnoy elle ait mal écrit la légende qui devait servir, dans sa pensée, d'épigraphe à sa déclaration; mais ce n^est là qu'une hypothèse ^
En tôle de Tautographe, nous avons relevé ces lignes d'une autre écriture que l'autographe luimôme :
Venezio, iO Julio 1834.
Pielro Pagello ad Anfoniella Segalà dona queslo manut^ crillodi Giorgio Sand,
€ Pietro Pagello a donné ce manuscrit de George Sand è Antoinette Segato. >
Voici maintenantia maîtresse page, que d'aucunsont jugée digne de figurer dans les anthologies futures :
i M. Darbiera croit savoir que le titre de En A/orda « Mmbloll ezpri* mer un amour dos pays enflammés du soleil, un amour de feu, UQ amour furieux. Et puis, ajoute-t-ll, À colle époque, ce nom de la Morte ae liouvuil sur toutes les lèvres françaises. Il y avait à pclno alx ans qu*avaitculieurozpédiUon de Morée, sous les ordres du général Maison, et on en gardait encore le souvenir. • C'est une eipllcatlon origtoala.
Un homme do lettres, M. Félix Franck, A la suite de la publication da notre article dans la Revue hebdomadaire, nous fit pari daa réflaxloos qui suivent :
« 11 semble difficile d'admettre que George Sand ait écrit celto davisa hybride : En (préposition française) et Amore (substantif Italien). Ella ne pouvait ignorer que notre en se dit in dans la langue Italienne. Mais Il me parait très simple et très logique de lire ici le vieux mot françala i Knamorée, ressouvenir de Jean de Meung, l'auteur du RommndeU ilotm et d'autres poMcs du temps jadis. • Celle explication noua parait pour le moins 8ul)liie.
UN nOMAN VECU A «TROIS PERSONNAGES 2g<j
En Morde.
Nés sous des deux différents^ nous n'avons ni les mêmes pensées ni le même langage ; avons-nous du moins des cœurs semblables ?
Le tiède et brumeux climat d'oii je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques ; le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-L-it données ? Je sais aimer et souffrir^ et toi comment aimes-tu ?
L'ardeur de tes regards, Vétreinte violente de tes bras, r ardeur de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion m la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi ; Je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir^ avec inquiétude.
Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Ta prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.
Les lieux oà nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, clés sentiments et des besoins, inexplicables rùh pour Vautre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer.
Peut-élrc ne connais-tu pas les larmes.
Seras-tu pour moi un appui on un maître ? Me
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consoleras- iu des maux que fai soufferts avant de ie rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis triste ? Connais * ta la compassion^ la patience^ F amitié? On Fa élevé peut-être dans la conviction que les femme$ n*oni pas d'âme, Sais'tu qu'elles en ont une ? tTes-tu ni chrétien^ ni musulman^ ni civilisé^ ni barbare; es-tu homme? Qu'y a t'il dans cette mâle poitrine^ dans cet ail delion^ dans ce front superbe ? Y a-t-it en toi une pensée noble et pure^ un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors^ réveS'tu que tu voles vers le ciel ? Quand les hommes te font du mal^ espères-tu en Dieu ?
Serai-je ta compagne ou ton esclave ? Me désirestu ou m'aimes-tu ? Quand ta passion sera satisfaite^ sauras 'tu me remercier ? Quand je te rendrai heureux^ sauras-tu me ie dire ? .
Sais-tu ce que je suis^ et V inquiètes-tu de ne pas te savoir ? Suis-je pour toi quelque chose d* inconnu qui te fait chercher et songer^ ou ne suis-je à tes yeux qu'une ' femme semblable à celles qui engraissent dans les ha^ rems ? Ton ceil^ où je crois voir briller un éclair divin^ n'exprime-t'il qu'un désir semblable à celui que cet femmes apaisent ? Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les temps^ qu'aucune caresse rf endort ni ne fatigue ? Quand ta maîtresse s'endort dans tes bras^ resies-iu éveillé à la regarder^ à prier Dieu et à pleurer ?
Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine ? Ton âme survit-elle à ton corps ^ quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?
UN ROMAN VÉCU A TROIS PERSONNAGES 3oi
Oh f quand je te verrai calme, saurai- je si lu penses ou si lu te reposes ? Quand ton regard deviendra languissont, sera-ce de tendresse ou de lassitude f
Peut'éire penses-tu que tu ne connais pas.,. *, que je ne te connais pas. Je ne sais ni la vie passée^ ni Ion caractère^ ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu te premier^ peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai l'estimer ^ je t* aime parce que tu me plais ^ peut-être serai je forcée de te haïr un jour.
Si lu étais un 'homme de ma patrie^ je V interrogerais et lu me comprendrais. Mais je serais peut-^tre plus malheureuse encore, car tu me tromperais.
Toi du moins ne me tromperas pas^ tu ne me feras pas de vaines promesses et des faux serments. Tu m*aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j'ai clierché en vain dans tes autres Je ne le trouverai peutêtre pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et tes caresses d'amour qui m* ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré^ sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler étoquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement^je croirai que ton âme s'adresse à la mienne ; quand lu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane. .
*■ Le manuscrit original est coupé à cet endroit, ainsi qne nous avons pu nous en assurer de oifo ; mats 11 ne nous a^ pas semblé que ce fût une mutilation Tolontaire.
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Régions donc ainsi^ n'apprends pas ma langue^ Je ne veux pas chercher dans la tienne les mois qui le diraient mes doules et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom. Cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle.
Cet hymne inspiré, cette brûlante invocation avait été improvisée en moins d*une heure par George Sand, en présence même du docteur, tandis qu'à leurs côtés sommeillait le poète qu*agitoient les convulsions de la fièvre !
Après lecture de cette épltre ardente, produit d*uno imagination on délire, nous avions plus que jamais le désir de connaître celui qui Tavait inspirée. C'est ce désir qui nous fit entreprendre le voyage dont nous allons narrer les péripéties.
Nous ne prévoyions certes pas, avant de nous rendre à Bcllune, quelles difficultés nous attendaient; nous ne pouvions deviner que le docteur Pagello non seulement ne parlait pas notre langue, mais encore était atteint d*une complète surdité. Heureusement, son fils, le docteur Just Pagello, médecin en chef de rhôpital civil de Bellune, voulut bien jious servir d*intcrprète, secondé par Mme Pagello, qui se mon-
UN nOMAN VÉCU A TROIS PEnSONNAGES 3o3
ira, en la circonstance, d^une amabilité et d'une bonne grAce dont nous gardons un reconnaissant souvenir.
Il fut entendu que nous établirions une liste de questions qui seraient transmises par M. Pagello fds à son père, dans leur traduction italienne. Le vieillard répondrait dans sa langue, et ses réponses devaient être à leur tour traduites en français, à notre intention, par le docteur Just Pagello. Inutile d'ajouter que nous avions reçu, au préalable, Tassurance que notre visite serait accueillie avec plaisir par notre vénéré confrère.
Après un moment d*attente dans un salon coquettement meublé» le docteur Just Pagello vfnt nous prévenir que son père nous attendait. Deux ou trois marches gravies et nous nous trouvions dans le cabinet de travail où se tenait le vieillard.
Il nous apparut blotti dans un des coins les plus reculés de la pièce, enfoncé dans un fauteuil sans style, d'où il se souleva à notre approche. De haute stature, mais voûtée par les ans, le docteur Pietro Pagello avait conservé une verdeur qui n^accusait pas son âge; mais on avait peine à évoquer, devant ce masque sénile, le brillant cavalier des temps romnntiques.
C'est avec une véritable courtoisie que nous accueillit le docteur Pietro Pagello, qui parut flatté de la recherche dont il était l'objet. Son fils nous ayant prévenu que son père était tout à fait
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sourd, et (|u*il serait préfér.able de s'en tenir à uno conversation par écrit, nous accept&mes ce mode d'interview, dont la nouveauté n'était pas pour nous déplaire, et, assis à la table qu*on nous désigna, nous nous mimes en devoir d'établir notre questionnaire.
Le docteur Pagello fils traduisait au fur et à mesure les réponses faites par son père à nos questions^ et ce sont ces réponses que nous allons reproduire, au moins dans leur esprit, sinon dans leur texte rigoureux.
Ma mlSinoire, nous dit le respectable octogénaire, me servira peut-être mal, c*est si loin, tout cela I Vous voudrez bien excuser ses défaillances...
On a dit que j'avais conseillé le retour en France d'Alfred de Musset, pour rester seul auprès do la Sand (le docteur Pagello ne parle*pas en d*autres termes de Mme Sand, mais celte expression n'a dans sa bouche aucun caractère injurieux). Cest une erreur absolue : c'est Alfred de Musset qui voulut, malgré mes conseils, joints aux prières de George Sand, 8*embarquer pour la France, encore incomplètement remis et à peine convalescent d*une maladie à laquelle II avait failli succomber. Cette maladie avait été des plus sérieuses ; vous en jugerez quand vous saurez que c'était une typiioldelte {sic), compliquée do délire alcoolique.
Alfred de Musset, selon moi, n'était pas un épileptique, ainsi que certains l'ont insinué ; les crises qu'il avait étaient des crises d'alcoolisme aigu; c'était un fort buveur, et, comme
Il: i»"^ ivxci-i.i.o
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il avait un système nerveux très surmené, Tusage des boissons spirilucuses a achevé de le détraquer.
Quelle a été notre existence commune, à la Sand et èmol, après le départ de Musset ? Je vais essayer do vous le dire.
Nous avons (quitté presque tout de suite Thôlel Danieli, pour prendre un appartement à San Fantino, au centre de Venise, où nous installâmes notre ménage.
Mon frère Robert, qui est mort il y a six ans,' en 1890, habitait sous le n^éme toit que nous. Il ne comprenait pas, lui qui ne cédait pas facilement aux etnportemenis de la passion, comment j'avais pu m'éprendre de la Sand, peu séduisante à son gré : il faut vous dire que George Sand était très maigre à cette époque.
Dès que mon père connut ma liaisont il interdit à mon frère de rester plus longtemps avec nous. Et pourtant notre vie ne se passait pas qu*en plaisirs. George Sand travaillait, et travaillait beaucoup. Elle no se permettait qu*une distraction : la cigarette : encore écrivait-elle tout en fu« mant. Elle fumait du tabac oriental et aimait à rouler ellemême ses cigarettes et les miennes. Peut-être était-ce pour elle une source d'inspiration, car elle s'interrompait souvent pour suivre les spirales de la fumée, noyée dans sa rêverie.
C'est pendant son séjour à Venise qu'elle a composé» sur cette table de jeu à laquelle je suis appuyé en ce moment, ses Lellres d'un voyageur^ et aussi son romjn de Jacques, Je lui ai été dans la circonstance d'un faible secours, et ma collaboration s'est bornée à peu de chose : je lui ai fourni quelques renseignements sur l'histoire de Venise, sur les mœurs du pays et je l'ai souvent accompagnée
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dans les caLinols do lecture et à la bibliothèque Marciana.
Elle possédait bien notre langue, mais pas assez pour écrire dans des revues italiennes ; elle n*a jamais songé, du reste, à y écrire. Elle avait fort à faire pour composer la € copie » destinée à la Hevue des DeuX'hfon4e$^ car régulière* ment elle envoyait ses feuillets à M. Ruloz.
Elle Iravailloit six à buit heures de suite, de préférence dans la soirée ; le plus souvent, le travail se prolongeait assez avant dans la nuit ; elle écrivait sans s'arrêter et aans faire de ratures.
Les traits dominants du caractère de George Sand étaient la patience et la douceur, une douceur Inaltérable : elle ne scfftchait jamais et se montrait toujours satisfaite de son sort ..
Quand nous ne mangions pas^'au dehors, elle préparait elle môme les repas. Cétait une cuisinière émérite, qui excellait dans la confection des sauces ; elle aimait beaucoup le poisson, aussi était-ce un plat qui figurait souvent sur notre tablée
Elle digérait très, bien toutes sortes d*aliments, n*étant jamais malade, sauf des gastralgies sans gravité ; je n'ai pas eu à lui prescrire de médicaments.
Pagello fréqueQlalt le cûfé Fiorian. rondez-vons da monde élégant de Venise, el la pharmacie d'Ancillo, qui passait pour la plus mouftise langue de la Vénélie. M, Clomenceau a rapporté, dans un fort curioai article paru dans le Journal (1806), qu'il visita Jadis, avec un ami de G Saod, • la pliarroacie Aocillo, campoSan Luca, où l*agello el ta compagne ayaient établi leur quartier gônéral, et la maison de la Corfe Jf inelli, où, entre deux cris de désespoir de Jacques, 'a romancière cuisinait les merveilleuses sauces dont se délecta t l'Ilal' jn. •
UN ROMAN vécu A TROIS PERSONNAGES 307
Je ne dois pas oublier de vous faire connaître un talent particulier de George Sand: elle dessinait admirablement, mats c'était surtout dans la charge qu'elle se plaisait. Ses caricatures étaient des plus drolatiques ; elle vous croquait une personne on deux coups de crayon, alors même qu'elle ne l'avait vue qu'une seule fois. Ma fllle aînée a gardé quelques-uns de ces dessins, qu'elle pourra vous montrer.
George Sand buvait beaucoup de thé, pour s'exciter au travail.
Le vieillard, à ce moment, se penchant vers une armoire vitrée, à laquelle son fauteuil se trouvait adossé, en retira une tasse à larges bords, de contours élégants, munie de sa soucoupe, d'une profondeur inusitée. Cette tasse présentait cette particularité, qu'elle sombinit d'étain (in, alors qu'au touchor il était aisé do reconnaître que la matière qui la constituait était une poterie vernissée, une de ces terres à reflets stannifères, comme on en fabrique, nous a-t-on assuré depuis, dans les environs de Venise. Après l'avoir un instant tenue dans nos mains, nous la restitu&mes à notre interlocuteur, qui nous pria de la conserver, en souvenir de notre entrevue. « De tout le service, il ne me reste plus que quatre tasses », nous dit le vieillard, tenant à nous assurer de la valeur qu'il attachait à son cadeau ; nous l'en remerci&mes d'autant plus vivement et le priâmes, pour mettre le comble à sa gracieuseté, d'aocompa-
3o8 LE CABINET SECRET DE L*HISTOIRE
gner son don de quelques lignes, qui lui serviraient comme de certificat d'origine. D'une écriture un peu tremblée, le docteur Pagello traça ces caractères :
Air Egrcgîo D' Cabanes, *
In mcmoria dclla visita, cbe mi faceste oggi à Bellouo vi oflro questa tazza, nella quale moite voile la Sand ba for* bito il the quaado abitava con me a Venezia.
Beliuno, 4 septembre 1896.
Pietro Pagello.
Ce qu'on peut traduire :
En souvenir de la visite que vous m*avez faite ici, à Dellune, je vous offre cette tasse, dans laquelle bien des fois la Saod a bu le thé, quand elle habitait avec moi à Venise.
Venise, 4 septembre 1896.
Pietro Pagello.
Biais reprenons le récit du D** Pagello.
En quittant Venise, poursuivit notre interlocuteur George Sand et moi sommes allés à Vérone, puis au lac de Garde, à Milan et de là à Genève. Nous sommes restés très peu de temps en ces divers endroits, et nous sommes arrivés à Paris dans les premiers jours du mois d'août.
Nous nous sommes séparés dès notre arrivée. Je n'ai voulu, sous aucun prétexte, accepter l'hospitalité qui m^était olTcrto.
UN ROMAN vécu A TROIS PBBSONNAGBS 3o9
J*ai peu fréquealé le monde littéraire peodant moa court séjour dans la capitale. En fait de gens de lettres, je ne Die rappelle avoir vu que Gustave Planche et Buloz.
Vous êtes surpris que ja no me sois pas rencontré avec d*autres écrivains? C'était la saison des vacances, et ils étaient à peu près tous à la campagne.
Quant à Musset, je lui ai rendu plusieurs fois visite ; j'en ai toujours reçu un accueil des plus courtois; mais dépourvu do toute expansion cordiale : il était, au reste, d'un naturel peu expansif.
Jo n'ai conservé de rapports qu avec un Français, un ami de Musset, Alfred Tattet, un original s'il en fut, très amateur de vin de Chypre, dont il se faisait tous les ans envoyer d'Italie un tonnelet : un bon vivant, comme vous dites en France. Nous avons échangé pas mal de lettres, mais je ue sais dans quel coin elles peuvent se trouver aujourd'hui; j'ignore si je les ai même conservées.
J'habitais à ParisS rue des Petits-Augustins, à l'hôtel
* Pagello logeait à Paris dans une peUte chambre située au 4* étage, et allait prendre ses repas dans une pension tenue par an certain Bunharda, Vénitien, qui était liôtelier à Paris depuis trente- trois ans... Il allait quelquerois au Jardin des Plantes, n'ayant absorbé qu'un pain et quelques fruits, après avoir fréquenté la clinique de Velpeau et d'autres médecine illustres de Paris, à qui G. Sand l'avait recommandé, pour se défaire poliment de lui. Qui peut Imaginer les Jours noirs que le pauvre chirurgien vénlUen doit avoir soufferts dans ce brillant cnpharnaQm inconnu de lut, ignorant la langue, les gens, sans argent, avec rhumillation et l'amertume d'avoir été abandonné parla femme aimée? Le 18 août 1831, désolé* Il écrit à son père : « Il me semble être an oiteaa étranger jeté dans une loinpîie », el encore : ■ SI quelqu'un a tontes raisons de se Jeter à la Seine, c'est moi I ■ Mais l'heure de prendre congé de l'amie arrivaiii
3lO LE CAUINET SECHET DE L*II1ST01RB
d*0rléaD8. Je passais mes matinées dans les hôpitaux. J'ai suivi les services de Lisfranc, d'Amussat, de Broussais, qui avait à Tépoque une vogue extraordinaire.
J*ai à peine vu Mme Sand; elle m*avait fait inviter par le précepteur de ses enfants, M. Boucoiran, à aller passer quelques jours à Nohani. J'ai refusé l'invitation et j'ai préféré regagner l'Italie.
Depuis mon retour dans ce pays, je n'ai plus reçu la moindre nouvelle de la Sand. J'étais au courant de ses succès littéraires par les journaux, etc*était tout. J'ai appris sa mort tout à fait par liasard, mais je n'en ai pas été directement avisé
Iniei*venant dans la conversation, le docteur Just Pagello 8*exprima en ces termes :
J'étais adolescent, lorsque les journaux firent connatlre la mort de la Sand. Je me souviens très bien que mon père accomplit, comme à son ordinaire, les devoirs de sa pro-
Pagello raconta qua les adieui furent muets. « Je lui serrai la mata, dit-il, sons pouvoir la flier. Elle était comme embarrassée. J'embraisai •es enfants. •
Pogcllo retourna dans son Italie. GrAce A un genUlhomina lalliè, Paolo Zanninl, de Venise, il entra modestement comme chirurgien Al*bdpilal de Belluno et y fut assez estimé. Il épousa Marguerite Piasta, una malheureuse qui devint folle et dont il eut une fllle Ada, vivanta. el oa lils, commerçant, mort A trente-sli ans. Devenu veuf, U épousa ea se condes noces une domo de Doliune, une autre Margueriti», qui lui donna trois (Ils. dont le chirurgien Giusto Pagello. (/Kusiraiione ilnlJaiui, loc.cit.)
UN ROMAN VÉCU A TROIS PERSONNAGES 3ll
fcssion et qu1l accueillit la nouvelle avec la plus complèlo indifférence. 11 parla en famille de cette femme comme s'il Teût à peine connue : un demi-siècle s'était écoulé sans une lettre, sans un salut. Ce lut Fassurance de la mort d'unct bohémienne (s/c), que mon père au sein de sa famille rëcordait (c'est-à-dire : rappelait). Le passé était mort, bien avant la'mort de la Sand !
Tenez, laissons cela et quittons ce sujet de conversation. ' Voulez-vous que je fasse passer sous vos yeux les quelques objets de curiosité que nous possédons ? Avant de quitter celte pièce, il faut que je vous montre un objet qui a un caractère, comment dirai-je? historique. C'est une tasse en porcelaine de Sèvres, qui a une origine assez curieuse et que je veux vous conter. Le prince de Rohan campait avec les Autrichiens dans une propriété de mon grand-père, à deux milles de Casteirranco, quand survint Masséna avec SCS troupes. Les Autrichiens n'eurent que le teiiips de battre en retraite, sans pouvoir enlever les campements. Le lendemain, un paysan au service de mon grand-père lui rapportait la tasse que voici, qu'il avait trouvée sous la tente du prince, et qui contenait encore des débris de chocolat, que le seigneur français était en train de prendre, au moment où il avait été surpris par les troupes de Masséna.
Les toiles que vous voyez là ont aussi leur prix : voici un tableau de Tempesta, deux aquarelles de Bissonj une tète de Schedone et une série de 24 dessins de Callot.
Puisque nous sommes sur ce chapitre, je voudrais bien que vous m'aidiez à détruire une légende : dans une des lettres do George Saud * à Alfred de iMusset, qu a publiées la
* CcUo leltro a paru dans la Jteuut de Pari«, 1896, p. TJ5-79S.
3l2 LE CABINET SECRET DE L*HI9T0IRE
Hcvue de Paris^ la romancière préleDd qu'elle avait soumit à un expert les tableaux que uion père avait apportés en France; que^s tableaux, de l'avis de l'expert, « ne oalaieni rien », mais qu'elle çd avait néanmoins offert à mon père la somme de deux mille francs, € ajoutant le procédé de lut cacher le secours qu'elle lui apportait ». Mon pèro a protesté, aussitôt qu'il a connu le fait, et nous ne cesserons de ' protester toutes les fois qu'on le rééditera. Je tiens de mon oncle défunt que ces toiles, sans être des Raphaél, étaient loin d'être des œuvres médiocres. Elles étaient signées du peintre Ortesiti, un maître.
D'ailleurs, mon père avait beaucoup de relations dans le monde des artistes; ses goûts s'étaient développés dans ce milieu, et il passait pour un connaisseur. Vous ne doutez pas que, dans ces conditions, il se fût bien gardé d*emporter avec lui des croûtes, dont il n'aurait pu tirer aucun parti. 11 revenait ruiné, sa clientèle lavait quitté, il lui fallait recommencer une nouvelle existence : c'était assez de déboires comme cela 1
Sachez bien, poursuit, en s'animant, M. Just Pagello, que les relations de mon père avec George Sand ont été un épi* sodé dans sa vie, et rien de plus. George Sand, fatiguée des étranges vicieusetés (sic) d'Alfred de Musset, s'était donnée sans réserve à mon père, qui était jeune, aux larges épaules, intelligent, un vrai beau ', brave et bon garçon, qui n'étall pas à son premier amour, à ce que j'en sais.
I • La docteur Pogello. a écrit dunt» la Revue des Rcvueê (1806, p. 671 M. R. Pauluccl di Calboli. la doctaur Pagello était uo tout Jeûna homme, auquel on aurait pu appliquer le versdana lequel Dante peint Conradin : • biondo ersà e bello e di genlile aepetlo. » Ses traita et aea maolèrea Ira-
UN ROMAN vécu A TROlâ PERSONNAGES 3l3
Mou pore aimait la jolie étrangère pour son génie, pour sa bonté, et, sans en être aux nuages, lien était fort épris*.
Mais tout cela fut vile oublié. Une (ois rentré eu Italie, mon père reprit ses occupations professionnelles. 11 n*eui pas de mal à vite reconquérir sa clientèle. Son habileté, surtout comme chirurgien, était depuis longtemps établie: ancien élève du célèbre Scarpa et du chirurgien Rima, exmddecin principal de la grande armée de Napoléon, il avait de qui tenir.
Mon père fut un des premiers à vulgariser en Italie la litbotripsie, qull avait vu pratiquer par Lisfranc, et la cystotomie pérlnéale ; il acquit, en outre, une véritable réputation comme accoucheur'. 11 y a huit ans tout au
hissaient le descendant d'une ancienne famille de la Vénétie, anoblie par le pape Paul II. Esprit fln et délicat, cœur de femme, une intelligonco d'orllslo. Chormant causeur, toujours l'oir gai et souriont, très élégont de sa personne, il était le favori des salons vénlUons eiroofont gftlé des dames. Quoique très Jeune, Il jouissait déjà d'une bonne réputation comme chirurgien, ayant publié des mémoires qui révéloient le sérieux de ses expériences et de ses obsenraUons. Faut-il s'étonner que G. Sand Vait trouvé digne d'être aimé TU n'était ni usé par les plaisirs, ni abusé par l'expérience. Pagello était généreux et romanesque comme elle, une véritable âme de poète. •
1 Au moment où 11 connut G. Sand, Pagello était aimé « par une femme belle comme les modones de Paul Véronèse, au sein fleuri, aux cheveux d'or ondoyants. Elle portait le nom romanUque d'Arpalice •.
G. Sand était un type esthétique qui formait un parfait contraste avec celui de l'Arpalice. « Ces cheveux noirs courts, ces grands yeux nageant sous des cils noirs, ces lèvres turgldes, sensuelles, ces mains et ces pieds petits, ce geste résolu, surtout l'auréole d'une renommée euro, péenne, subjuguèrent Pagello. • (/Uusiraziofie Jlafiana, loc clL)
* Dans r/fif (otre de <a chirurgie et de ro6«té(rique, de Corradi, sont meoUonoés ses méiites professionnels.
3l/| m GAUir^T HËCIIET DB L*111ST0IRB
plus qull a cessé d*exercGr. Jusqu'alors, il a fait son iier- ▼îce h l*b6pilal de Belluno avec la plus scrupuleuse régu* larité.
Il ne s*est jamais désintéressé des progrès de la science, et dans les rares loisirs que lui laissait i*exercice de son art» il s'occupait de géologie, de paléontologie, de conchyliologie et de pisciculture. Mais il a toujours eu une prédileotiou marquée pour la littérature. Actuellement il se tienau courant de tout ce qui se publie et lit plusieurs heures par jour les revues, les journaux, les ouvrages uouveaux. Et il lit sans lunettes, malgré ses quatre-vingt-dix ans !
11 écrit moins qu*aulrcfois, bien qu'il consigne encore ses réilcxions et ses pensées sur le papier. Jadis, il a composé un mémorial, sorte d'acte do contrition d*un € bon enfani bien repenti » (sic), qui déplore ses péchés de jeunesse. Mais ni les événements dont il est parlé, ni les personnages n'y sont en aucune façon précisés.
Nous conservons encore un ouvrage manuscrit de mon père, qui contient de nombreuses poésies, des œuvres de moralité, des souvenirs de voyage, de la sociologie, de l'économie domestique, etc. Ce livre est dédié à ses flis et à ses neveux ; aucun fragment n'en sera livré k la publicité de son vivant. Je feuilletais un jour ce volumineux manuscrit, quand il s'en échappa un papier qui tomba à terre et que je m'empressai de ramasser. Celait un portrait de George Sand, admirablement fait. Je n'ai pu lo retrouver depuis, malgré toutes mes recherches.
Le nom de George Sand revenant fort opportunément dans la conversation, nous en profit&mes pour
UN nOMAN VÉCU A TU018 PEnsONNAGES 3l5
poser une question qui nous brûlait depuis longtemps les lèvres : existait-il une correspondance de George Sand avec Pietro Pagello? Cette correspondance comprenait-elle beaucoup de lettres? Quand et par' qui seraient-elles publiées ?
<c — Il est certain, nous répondit M. Just Pagello, qu'il y a eu bon nom'bre de lettres échangées entre mon père et Mme Sand, mais mon pire nous a ioU' jours assuré quil les avait brûlées^ sauf trois, les plus intéressantes, du reste. C'est un publiciste italien, ami de mon père, M. Antonio Canianiga, et non pas M. Zanardelli, comme on Ta prétendu, qui est chargé de cette publication posthume, car mon père exige qu'elles ne soient pas publiées de son vivant. Nous sommes bien décidés à respecter à cet égard sa volonté. Outre ces trois lettres, il y a la déclaration d'amour adressée par George Sand à mon père, à rhôtel Danieli, et dont je vous ai donné communication. »
A rheure actuelle, les lettres de George Sand à Musset ont été rendues publiques; celles d'Alfred à George Sand ont paru presque en entier * ; seul, le docteur Pagello a résisté jusqu'au bout à toutes les sollicitations.
Après avoir été le moins malheureux, il est resté, quoi qu'on ait dit, le plus discret, le plus raisonnable,
i M. de Lovcnjoul a publié, dons Co8mopoli$t une grande parUo des
le mieux équilibré des trois \ Pour qui juge équitablemeni, c'est encore lui qui est sorti* de cette aventure le moins diminué.
lettres de G. Sand & Sainte-DeuTO ; la Revue de ParU en • donné, de ■on côté, un bon nombre. Mme Lardin de Musset a communiqué plusieurs letlrca de son frère 4 M. Maurice Clouard {Revue de Paria), puis à M. Paul Mariéton, qui les a reproduiles dans son ouvrage. Enfin, nous avons eu les lettres de G. Sand à Musset, dont la publicaUon avait été conOéo aux soins de M. Aucante {Revue de Parié, 1896); les leUrei de G. Sand à l'abbé Rochet {Nouvelle Revue, 1896) ; les lettres de Musset à G. Sand, publiées par M. Decori (1904), et dont les originaux sont & la Bibliothèque nationale (Nouv. acq. fs.)
I Cf. un article de F. Sarcey, dans la Revue hebdomadaire, du 6 mari 1B06.
U D' Pietro Pagello e^t mort à Bellune, le 94 février 1696. égé de V\ ans.