UN ROMAN VÉCU A TROIS PERSONNAGES
de ne pas vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposilîon indocile du malade. C'est la personne quej'aime le plus au monde, et je suis dans une grande angoisse do le voir en cet état.
J espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent ospcrerdcux étrangers. Excusez leiuisérable italien que j écris,
George Sand.
Le personnage de Pagello est resté longtemps à Tctat de personnage légendaire et beaucoup n'ont considéré ce héros de roman que comme un héros de fiction. Nous allons faire connaître les multiples démarches, heureusement couronnées de succès, que nous avons dû faire pour découvrir la mystérieuse retraite où il s'était confiné.
Lors de son passage à Paris, M. le vicomte do Lovenjoul, au cours d'une visite dont il voulut bien nous honorer, nous avait longuement entretenu de son projet de publication de la véritable histoire de Elle et Lui^ qu'il venait d'achever. Au cours de cette conversation, il fut naturellement question du docteur Pagello, qui jouait, dans ce roman à trois persofinages, un rôle qui semblait de prime abord assez cnigmatique.
— Ainsi, demandai-je à mon interlocuteur, vous n'avez pu vous procurer aucun renseignement sur ce
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personnage, sur ses origines, sur son genre d'existence?
— Tout ce que j'en sais, nous répondit M. de Lo* venjoul, c'est qu'il vit toujours, qu'il habite Bellune, qu'il est très Agé, el qu'il se refuse absolument à parler^. Quelques heures après cet entretien, nous écrivionsàunamihabitantl'Italie, le priant de nous oider à retrouver Pagcllo. La réponse se.fit attendre bien près d'un mois. Nous commencions & désespérer, quond nous parvint l'important document, si curieux à tant d'égards que nous avons eu la bonne fortune de publier le premier. M. le professeur Vittorio Fontana, de Belhine, docteur ès-lcttres, lié pcrsonnelleçient avec le fils du docteur Pagcllo, avait bien voulu se charger de faire sur place l'enquête que nous avions sollicitée de son obligeance, et c'est le résultat de cette enquête qu'il nous transmit. Le professeur Fontana écrivant dans un français correct, nous n'avons pas eu la moindre retouche h faire h son texte. Nous n'avons que modifié une expression qui aurait pu paraître... osée h des lecteurs français non prévenus. Voici la communication de M. Fontana :
« M. Dqi blora. dans son aiilclo de l'IUuêtratione Ualitné, dn 16 novcmbro 1896, prétend que c'esl à la siiilo d'une conversalion avec M d« Lovonjoul que la Revue hebdomadaire décida do faire une enquéie à ndhino, sui-reiislencedu docteur Pogcllo. Ceci eut complèWmont orront: l'enquête a été spontanément faite par nous, de môme que plus lard làt décidé notre voyage en Italie, sans que la Revue nous ait, en aucuBO Ci^OB chargé d'une mission.
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A peine ai-je reçu voire lettre du 14, que je me suis empressé de (aire les recherches dont vous m*avez chargé.
PiusieursBellunolsm ont donné de petits renseignements, mais incertains. Je me suis donc décidé h me présenter chez la famille Pagelio. el voici les informations officielles que j'ai obtenues du fils, du docteur Glusto Pagelio, médecin primaire (principal) de l'hôpital civil.
Pictro Pagelio naquit à Caslelfranco-Veneto Tan 4807 ^ 11 fit ses éludes chirurgicales à PUniversité de Pavie. Venu à Venise, il fut élu médecin adjoint du professeur Rima, puis médecin primaire de l'hôpital de cette ville'.
Vers 1832 ou 34 (mais non plus tard), on appela d*urgence au chevet d'Alfred de Musset, qui se trouvait malade à IHôlel Danieliy un vieux médecin, lequel s*étant mis à faire une saignée au poète, fut arrêté par Mme Sand, parce qu'elle lui voyait la main tremblante. Alors le vieux médecin promit de lui envoyer un médecin jeune, et oefut Pictro PagelLo, qui n'abandonna plds le malade. Une nuit, George Sand, après avoir écrit trois pages d'une prose poétique très inspirée (M. Pagelio les conserve, et elles sont Inédites), prit
< Dans une lettre, adressée au Journal italien 17I(ua(raxione populare, g\om&\t per le f&miglie^ le 25 mars 1898, nous reloTOns ces renseignements, donnés par Pietro Pagelio lui-même : • Pietro Pagelio, fils de Domcnico Pagelio et de Mme Maria Casalinl, légiUmemenl mariés, né le 15 Juin 1807, fut bapUsé & l'église de Sainte-Marte de Pavle de Castcl franco VéniUen. »
■ Il fit ses premières études k Trérise, suivit les cours de la Faculté 4e médecine et de chirurgie de Padoue, puis vint A Pavle, où 11 eut pour moltre enclilrurglele renommé professeur Scarpa. En 1828, il s*élnbUt à Venise et fut Interne A l'hôpital de cette ville, dans le service du docteur Rima.
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uuc enveloppe sans adresse, y mit la iK)é tique... déclaration et remit la lettre au docteur Pageilo. Celui-ci, n*y voyant aucune adresse, n'y comprit rien ou feignit de n'y rien comprendre et demanda à G. Sand à qui il devait porter la lettre. G. Sand lui arraclia alors Tenveloppo des mains ci y écrivit l'odresse :*€ Au slupide P(f//e//o ». Depuis cette nuit, commença entre l'un et Tautre une relation... très intime. Pietro PagelloetG.Sand partirent ensuite deVenise, visitèrent les lacs do Garde et de la Lombardie, et arrivèrent à Paris, où le jeune Pagello s'arrêta pendant sept ou huit mois. Puis ayant rompu la relation avec G. Sand, se trouvant sans argent et étant rappelé par la famille et ses devoirs professionnels, il revint à Venise. De là il passa à Delluno en 4837 et ne quitta plus cette ville, où 11 occupa la place de médecin primaire de 1 hôpital civil, place qu'en se retirant, Il y a peu d'années, il laissa à son fils le docteur Gitislo. C'est ù Uciluuo que Pietro Pagello s'est marié \ qu'il a eu plusieurs (ils, cl maintenanl*, malgré ses quatrevingt-neuf ans, il conserve toute la lucidité et sérénité de son intelligence et jouit d'une excellente santé. Mais do sa bouche 1 on ne peut rien savoir sur G. Sand : il a écrit un mémorial que sa fille atnée garde auprès d'elle, et quant au reste il se tient muet.
1 I.e docteur Pagellu épousa, en premières noces, en 1838, Utrgherilfe Plozza, qui décéda en 18i2; Il en eul deux euranla: Giorgio, qui wi mort en 1878, et Ada Pagello, aclucllemciit veuve Anlonlni, quihabiUUntAi k Moglianl, tantôt à Venise. En 1849, Pietro Pagello épousa en •econdoa noces Murgiicrita Zulianl qui, malgré ses 78 ans, se porte trèd bien; Il en cul trois (Ils, tous vivants : Robcrto, Moria et Giuslo, 'le chirurgien. Cu tlcrnicr n'a qu'une nilulle. Un de ses Trères est ninrié, mais il n*apas d'eufuuls.
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Dans ses années de jeunesse, ce fut un beau talent : il s*amusa à faire des vers S et Ton sait que pour G. Sand il écrivit une chansonnette vénitienne, longtemps chantée à Venise, et dont on se souvient encore maintenant:
Ti xe bêla, ti xe zovene, Ti xe fresça comme un Gor ; Vien per tu te le so lacreme, etc.
Quelques poésies do Pagello ont été imprimées à Toccasion de mariages ou dans d'autres circonstances. On sait qu'il a fourni la matière à quelque roman de G. Sand, surtout, paralt-il, aux Souvenirs dT un voyageur \ il Taida aussi dans les traductions qu'elle fit faire Ici en Italie, ayant besoin d'argent. Chez les Pagello, j'ai vu quelques autres souvenirs de ces temps... ^rof/çues. Je remarque notamment un portrait du jeune docteur fort beau, peint par Bevilacqua, alors précisément que Pietro Pagello était lié avec G. Sand. De ce portrait la famille a fait faire une reproduction photographique fort bien réussie, et elle n'a aucune difficulté à l'envoyer si on la lui demande. Maintenant Pietro Pagello vit tranquillement au sein de sa famille...
Notre correspondant ajoutait qu'il croyait savoir qu'il se trouvait entre les mains d'un écrivain italien toute une correspondance de George Sand àPagell0|
1 Pngello Tul un poète, et un poète des plus dlsUnguès. Ce qu'il y a dans son cas de parUcuIlèreroent caractérisUque, c'est que ses vers ne furent Jamais Imprimés. {Revue des Rcvueê, 1896, p. 672 ; cf. /ntermtf* ciiatre des Chercheurs et Curieux, 1883, col. 957-e8.)
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mais qui ne verrait pas le jour du vivant de ce dernier.
Désireux d'avoir quelques renseignements oomplémentaires sur le docteur Pagello, nous nous adressAmcs à son fils, M. le docteur Just Pagello, méde* cin principal de Thôpital civil do Bellune'. Nous extrayons de sa réponse les passages qui ont le plus particulièrement trait à notre sujet :
•.. Mon père se porte très bien, et dans ce mois (la lettre est datée du 9 juin 48%) il entre dans sa quatrevingt-neuvième année.
Documents et lettres resteront dans la réserve, et j'espère que vous voudrez bien admettre les raisons, autant délicates que naturelles, qui empêchent mon père d'en repat tre la curiosité publique. Je tâcherai, cependant, de vous faire parvenir copie de la lettre (splcndide morceau poétique), dans laquelle George Sand déclara à mon père son amour, pendant une nuit, ù riiôlcl Daniclide Venise, maii ce sera difficile...
Sur nos instances pressantes, le docteur Pâgello iils, qui était parvenu, non sans efforts, à vaincre
« Notre confrère Marcel Baudouin nous a fait connaître le enjel île la tbèie de doctorat/ soutenue par le docteur Pogello fils, en 1888. Elto portait le titre suivant : La medicàzione al deuto-cMorure Ui inercuri i otpHali poo9ri ; 10 p. ln-8, Padoue, L. Ponada.
Le docteur Pagello père a publié des brochures techniques, i ayont plus particulièrement trait h la chirurgie. Nous en avons donné la liste dans la C/ironi<2ue médicale (1896).