CHAPITRE XLIV
DK LA GRANDEUR d'amIC ET DF INAPPLI- CATION DE Cin lE VFRIU PAR OÎACUN, SELON SON |':TAT ^
AVANT de mettre en pratique la grandeur d'âme, il faut d'abord définir cette venu et connaître d'où elle émane.
Sache donc, ô mon fils, qu'il est trois des vertus particulières à l'homme que nul ne s'avoue ne pas posséder; le savant aussi bien que l'ignorant, tous rendent grâces à Dieu de les leur avoir accordées, ciuoiquc cependant bien peu en soient doués; et encore ceux-là sont-ils l'objet de la faveur divine. De ces trois vertus, l'une est Pintclligence, la seconde la sincérité, et la troisième la vertu ^.
Kn vérité, si l'on considère sans parti pris les prétentions de chacun sur ce point, on reconnaîtra que nul ne prétend absolument en vain à l'intelligence, à la sincérité et à la vérité, parce qu'en effet, il ne se rencontre aucun être humain qui n'en soit doué à un certain degré, mais l'action de ces vertus chez la plupart des hommes, est paralysée par la lourdeur de Tesprit, par l'ignorance ou par la vivacité d'un tempérament trop prompt.
Dieu a composé le corps humain d'éléments très divers, de telle sorte que l'homme peut être défini avec autant de justesse un monde majeur ou un monde mineur ^.
En effet, les tempéraments, les cîeux, les astres, les quatre éléments, les substances, la forme, l'esprit vital et la raison sont, chacun, pris à part, un monde particulier, individuel et simple, et l'homme est comme une synthèse, un composé de ces mondes divers que le créateur a réunis ainsi qu'on le voit dans le monde majeur où les cieux, les astres, les tempéraments s'enchaînent mutuellement quoique étant d'une essence opposée. Tels sont le feu et Teau qui, de toutes façons, sont d'essence contraire; il en est de même de la terre et de Pair. La terre est le lien intermédiaire du feu et de l'eau ; par sa qualité sèche, elle a une certaine affinité avec le feu, et elle se relie ù l'eau par sa qua-
lité froide^ •, en vertu de cette même qualité, l'eau a quelque affinité avec la terre et avec l'air par sa fluidité; l'air par sa fluidité a, comme je le dis, une certaine affinité avec Teau, et avec le feu par sa qualité chaude; le feu, par son essence, se rapproche de l'éther qui, par sa qualité chaude, a une certaine affinité avec le soleil, le roi dii firmament et de tous les corps célestes ; le soleil à son tour, par son essence et recevant Tinfluence des atomes principes matériels a quelque affir nité avec eux; cet astre est d'ailleurs un cinquième élément d'une essence différente de celle des quatre éléments connus.
Les atomes, en vertu de la faveur divine, sont reliés au principe vital qui, à son tour, se rattache à la raison. Or, si les produits des facteurs n'étaient pas mis en )eu ou n'étaient pas maintenus par des liens intermédiaires, ils ne sauraient exister ou ils ne tarderaient pas à se dissoudre. C'est ainsi que si les tempéraments n'étaient pas liés aux corps célestes, ceuxci aux atomes, les atomes au principe vital, celui-ci à la raison et ainsi de suite de toutes les parties constituantes de l'homme, celui-ci ne saurait subsister.
La gravité est la résultante des tempéraments; la forme, le visage, la vie, la faculté et le mouvement celles des corps célestes; les cinq sens corporels, soit l'ouïe, la vue, Todorat, le goût et le tou-
cher sont la résultante des atomes matériels; les facultés spirituelles, telles que la mémoire, la pensée, Timagination, le langage et la réflexion sont celles de Pâme ou principe vital.
Ce qui, chez l'homme, est le plus noble, est ce dont le siège ne peut être défini, tel que la vertu, la sagesse, la perfection et Thonneur, qui sont les produits de rintelligence ainsi que la raison, et sont innés dans le corps de Thomme. Or, le corps vit en vertu de lame, l'âme en vertu du principe vital qui subsiste en vertu de Tesprit. Tout corps doué de mouvement implique lexistence d'une âme, et toute âme douée de volonté implique celle de Tesprit; or ceci est inhérent à tout être humain, mais de même que la maladie en intervenant crée un obstacle aux relations de Tâme et du corps, en détruit la pratique et paralyse les mouvements et les forces, si quelque obstacle surgit entre le principe vital et l'âme, leurs relations se trouvent altérées par l'oblitération des cinq sens; de même en* core quand l'ignorance, la stupidité et rinintelligence obstruent les rapports en tre le principe vital et l'esprit et oblitèrent la pensée, la réflexion, la générosité et la sincérité. Par conséquent, on doit reconnaître que nul n'est, en fait, dépourvu d'intelligence ni de générosité, mais que^ par une cause quelconque, les canaux des
qualités supérieures étant interceptés chez les uns, on ne trouve chez eux qu'une vaine prétention sans aucun fondement; et c'est précisément par ce motif que nul en ce monde, n'est exempt de cette prétention.
Fais donc en sorte, ô mon fils, de ne pas ressembler à ces derniers et de ne point prétendre en vain à des vertus que tu ne posséderais pas; maintiens ouvertes, par Tétude et l'application, les voies des vertus supérieures afin de justifier la prétention d'en être doué.
Sache, ô mon fils, que les sages ont composé une figure imaginaire qu'ils ont supposée être organisée comme l'homme et douée d'un visage, d'un corps, d*une âme, de sens matériels et de facultés spirituelles. Ils ont admis que le corps de cette figure représentait la vertu ; l'âme, la sincérité; les sens, la science; les facultés spirituelles, la pureté °. Les différentes parties de celte figure ont été, toujours imaginairement, réparties entre les hommes; les uns ont reçu le corps en partage sans être qualifiés de nulle autre chose; les autres ont reçu le corps, Tâme et les sens; d'autres enfin, ont reçu le corps, l'âme, les sens et les facultés spirituelles.
Ceux qui n'ont eu pour leur part que le corps sont les sages, les militaires et les marchands auxquels on a attribué généralement la bravoure et la générosité. Ceux
qui ont reçu Pâme et le corps sont les théologiens et les mystiques ^ chez les-^ quels la grandeur d^âme est désignée par les cpithètes de science et de piété. Ceux à qui le corps, Tâme et les sens de la tigure imaginaire ont été dévolus sont les docteurs, les Prophètes et les tuteurs des hommes, dont la grandeur d ame a été appelée sagesse et préexcellence. Ceux auxquels a été attribuée la figure tout entière sont enfin les envoyés divins, guides de l'humanité.
11 importe donc de définir ce qu'est réellement la grandeur d ame relativement aux divers groupes que je viens de citer et selon la situation respective de chacun.
Ainsi qu'on l'a déjà dit, la grandeur d'âme est la résultante de trois vertus :
i** Conformer ses actions à ses paroles; 2° Ne rien dire de contraire à la vérité; 30 Etre armé de patience. Toute vertu qui se rapporte à la grandeur d'âme dépend de ces trois vertus primordiales.
Si tu éprouves quelque difficulté, je t'indiquerai comment ces vertus doivent être pratiquées selon la situation des hommes compris dans chacun des groupes que je viens de définir.
Sache donc, ô mon fils, que la grandeur d*âme varie en raison de la situation respective de chacun.
En général, la véritable grandeur d'âme chez les sages peut se définir ainsi : la
bravoure et le courage, la fidélité aux principes, la pureté des mœurs, la sincérité du cœur, ne pas nuire à autrui dans son propre intérêt, préférer encourir un dommage à le faire supporter par son ami, ne pas maltraiter les prisonniers, secourir les malheureux, empêcher les méchants de nuire aux bons, savoir entendre et dire la vérité, rendre justice à autrui contre soi même, ne pas être ingrat envers son bienfaiteur, ne pas rendre le mal pour le bien, ne parler d'autrui qu'en bien, supporter patiemment le malheur. Si tu réfléchis sincèrement, tu avoueras que chacune de ces différentes vertus se rapporte aux trois vertus primordiales précitées.
ANECDOTE
On m'a conté qu'un jour les sages du Kohistân '^ étant assemblés, un homme entra et après les avoir salués leur dit :
« Je suis envoyé par les sages de Merv * qui vous saluent et vous proposent trois questions; si vous y répondez, ils reconnaissent d'avance leur infériorité, mais si vous ne le pouvez faire, vous les considérerez comme vos supérieurs. »
Invité à s'expliquer, l'envoyé s'exprima ainsi : a Qu'est-ce que la grandeur dame?
— Qu'cxiste-t-il entre la grandeur d'âme et son contraire? — Supposant quun sagcesi assis au bord d'un cnemin, il voit passer devant lui un quidam; quelques momcnis après, un individu armé d'une épée nue, évidemment à la poursuite du premier et dans Tiniention de le tuer, s^adresse au sage et lui demande s*il a vu
[>asser un tel individu dont il lui décrit e signalement. Que doit répondre le sage?
— S'il répond affirmativement, il commet une dénonciation ; s'il nie avoir vu cet homme, il profère un mensonge; or, ni Tun ni Tautre ne saurait convenir à un sage ?
Les sages du Kohislân se regardaient d'un air inquiet et embarrassé; parmi eux se trouvait un certain Fazl ollâh de Hamadân '-^ qui déclara être en mesure de répondre. « En premier lieu, » dit-il, « l'épreuve de la grandeur d'âme et sa première détinition est celle-ci : conformer ses actions à ses paroles ; — 2° La vertu entre la grandeur d'âme et son contraire est la patience ou la résignation.
Quant au dilemne proposé, voici quelle doit être, en ce cas, la conduite du sage :
après avoir été interpellé, il se reculera d'un pas ou deux de Tendroit où il était assis, et déclarera que depuis le moment où il s'est arrêté là il n'a vu passer personne, de la sorte, il n'aura pas forfait à la vérité *". »
Cet exemple t*aura sans cloute fait sentir ce qu*est, en réalité, la grandeur d'âme. Chez les militaires, la grandeur d'âme consiste dans la pratique des vertus que je viens de décrire à Tégard des sages, mais en outre, les premiers doivent se montrer généreux, hospitaliers, magnifiques, justes, honnêtes, aimer les femmes, s'entourer de nombreux serviteurs, et fiers, rechercher la gloire; ces qualités indispensables aux militaires seraient autant de défauts chez les sages.
La grandeur d^âme chez les marchands et les artisans a aussi ses conditions particulières, mais nous les avons traitées dans les chapitres spéciaux du commerce et des professions, il est donc inutile de nous répéter ici.
Le groupe qui a reçu en partage le corps et l'âme de la figure imagmaire précitée sont les théologiens et les mystiques; on désigne communément la grandeur d'âme qui leur convient sous les titres de science et de piété. Cette vertu doit être plus développée chez ces hommes que chez les autres, parce qu'ils possèdent la générosité qui, nous Tavons dit, est représentée par le corps de la figure, et la sincérité qui en est l'âme. Ne t'écarle donc jamais du respect que tu leur dois, car ils sont les maîtres de la science de la foi.
La grandeur d'âme du théologien consiste dans les qualités suivantes : ne tenir
que des discours pieux et y conformer sa coiuiaitc; être rigoureux en matière de foi ; se dépouiller de toute hypocrisie ; éviter l'emportement si ce n'est en matière de foi; ne pas dévoiler, par un faux zèle, les fautes d'autrui; ne rendre aucune sentence telle que les gens soient induits à abuser du serment ou du divorce; ne pas juger avec une sévérité excessive; ne pas s'épargner pour soulager un malheureux qui, ayant commis une erreur, vient le consulter; ne pas enseigner par vénalité; ne pas troquer sa foi pour un intérêt secondaire '^^ ; ne pas faire étalage de sa piété, même s'il jouit d'une bonne réputation ; ne pas accuser, en public du moins, quiconque se conduit mal ; s'il donne un avis à quelqu'un, le faire en secret, car donner un conseil en public équivaut à infliger un blâme; s'abstenir de toute violence et de verser le sang; ne jamais prononcer une condamnation capitale, lors même qu'il serait convaincu de la légalité de la peine, car toute erreur judiciaire peut être révisée, sauf l'application de la peine de mort, parce qu'il n'est pas au pouvoif de Thommc de rendre l'existence à celui qui l'a perdue; considérer comme une obligation de ne pas traiter d'infidèle, par un zèle intempestif, celui qui professe une autre croyance ou une autre opinion, parce que rinfidéliié consiste en une tranSjjression quelconque de la foi et non
en une divergence de croyance ou d'opinion; ne pas repousser quelques sciences ou quelques livres seulement parce qu'ils sont d'origine étrangère et par ce seul motif que tout ce qu'il ignore doit être nécessairement entaché d'infidélité ; ne pas encourager les hommes à mal taire et cependant ne pas ks faire désespérer de la miséricorde divine Tout théologien, tout religieux qui possède ces qualités est un homme vraiment noble et généreux.
; La grandeur d'âme chez les mystiques a. été définie par leurs maîtres, particulièrement par rimàm Aboul Kassèm de Kosséir dans son livre : ^e /^ conduite des mystiques; le cheikh Aboul 'Hassan de Jérusalem dans son Discours sur la pureté; Abou Mansour le damascéne, dans son livre De la grandeur de Dieu; et Ali Vahèdi, dans son ouvrage de la démonstration de la contemplation ^-. Je ne saurais ici définir complètement les conditions du mysticisme comme les cheikhs l'ont fait dans leurs divers ouvrages; je ne me propose d'autre butque celui de te donner quelques conseils et de t'indiqucr les moyens d'acquérir, en faisant le bien, quelques provisions pour l'éternité ; je t en dirai cependant quelques mots, afin que. si lu te trouves en compagnie de quelques mystiques, tu' ne sois pas tout à lait étranger à leur manière de voir et que, de leur côté, ils ne ressentent aucun ennui
de ta conversation. Je crois aussi devoir l'instruire de quelques-unes des particularités de ces gens, parce qu'il n*en est point dont la conduite soit plus pénible, lorsqu'elle est sincère, et qui soient en mcine temps plus respectés, et parce qu^ils se croient être supérieurs aux autres hommes.
J'ai entendu dire que le fondateur de cette doctrine est le prophète Aziz (quQ le salut soit sur lui !) dont la pureté fut telle que les Juifs Tout appelé Fils de Dieu (puisse leur bouche (ître remplie de poussière !) 1*^
J'ai encore entendu dire qu'au temps du Prophète (que les bénédictions de Dieu soient sur lui et ses descendants !) les cornpai^nons Soiiffèt ^^ étaient au nombre de douze, véius de haillons; le Prophète les recevait fréquemment dans son intimité et avait pour eux une vive affection. GVst à cause de cela et de la perfection qu'elle réclame que la profession de cette doctrine est la plus ardue de toutes.
La grandeur d'àme chez les gens de ce gioupc est de deux sortes; Tune est particulière aux derviches mystiques et Tauire a ceux dits a les amis » ^^.
Sache, ô mon fils, que la perfection du mysticisme est le dénuement absolu; la pauvreté et la résii;nation en sont les bases.
ANECDOTE
J^ai entendu conter que deux sqfis ^^ voyageaient de compagnie; Tun ne possédait absolument rien, Tautre avait en poche cinq dinars; le premier allait sanâ nul souci, ne recherchait aucun compagnon, et lorsque l'envie lui en prenait, il s'arrêtait pour se reposer et s'endormir sans se demander si Tendroit était périlleux et sans s'inquiéter de qui que ce fût; le second se conformait à cette manière de vivre, mais sans cesser de trembler. Un jour, tous deux arrivèrent auprès d'un puits, fréquenté par les voleurs et les malandrins. Le derviche qui ne possédait rien puisa de Peau, étancha sa soif, se jeta à terre, s'étendit et tomba dans un profond sommeil; l'autre n'osait se livrer au repos et ne cessait de répéter : — « Comment faire? Comment faire? » Il se lamenta si bien qu'enfin cq comment faire?
parvint aux oreilles du dormeur qui, s'éveillant, lui dit : — « Eh! mon cher! que t'est il donc arrivé pour m'assommer ainsi de tes comment faire? » — « Frère, répondit Tautre, je porte sur moi cinq dinars, cet endroit est fort périlleux ; tu t'es endormi, et moi je n'ose ni m'asseoir, ni bouger et je ne puis goûter un instant de
repos. » — < Eh bien, reprit son compaj;non,..lonne-moi ton argent, j*ai le moyen je te tirer d'affaire. • — Ce aue disant, il prit la monnaie que lui tenait Tautre et la jeta dans le puits. — t A présent que tu es délivré de tes comment jfaire? étends-, loi et endors-toi en toute sécurité, car celui qui n a ni sou ni maille peut circuler librement. »
De l'accord des Cheikhs ''; les principales conditions du mysticisme sont les trois suivantes : le dénuement, la résignation, et une foi vive. Quand tu n'auras qu'un seul but, que tu seras délivré de tout souci et que tu auras fait abnégation de loi-mcme, tu posséderas la doctrine.
Le derviche doit donc être absolument résigné ^*; il ne discutera pas avec un trère sinon en faveur d'un autre frère; il doit ressentir sans cesse une certaine envie de ce qu'un de ses frères n'est pas meilleur que lui; être dégagé de toute intention piécoiiçue, n'éprouver aucun sentiment malveillant, le réprimer, faire abstraction de lui-même, rechercher la foi et le dénuement, repousser toute idée de dualisme *'•', détourner sa pensée de tout doute et de toute contradiction ; car toute (Xîuvre envisagée avec une foi vive et sans le moindre doute ne peut être contraire (aux principes du spiritualisme) ; car la source de la vérité est dans le rejet du
dualisme et celle de la foi dans Tabandon de touie prévarication.
Sache, ô mon fils, qu'avec la foi, on peut poser son pied sur l'eau et y marcher comme sur un terrain ferme ^°. Si, à ce propos, tu entends citer de quelque saint personnage, un fait qui te semble être en contradiction avec la raison, tout impossible qu'il te paraisse; si tu possèdes la foi, ne te refuse pas à Padmettre et crois le, car la foi ne peut s'acquérir ni par le rai • sonnement m parla force, mais seulement en vertu d'une faveur du Très Haut.
Le derviche doit donc considérer toutes choses non avec l'œil du corps, mais avec celui de la foi ; sa conduite doit être conforme â sa pensée; son cœur sera sans cesse rempli de la pensée de Tunité divine; mais il ne se livrera pas à la méditation sans quelques moments d'intervalle arin de ne pas être consummé par ce feu.
En effet, les docteurs de la doctrine ont comparé la méditation au feu dont l'ardeur peut être amortie par l'eau; donc ils ont fait de la compagnie, de la danse ^* et de la psalmodie -* les modérateurs du feu de la méditation. Le derviche qui n'a pas de goût pour la pjalmodie sera infailliblement brûlé par farJeur de la méditation.
D'autre part, celui qui ne médite jamais sur l'unité divine, ne saurait se livrer à la psalmodie, car ce serait augmenter ainsi l'obscurité de son esprit. Vers la fin de ses
jours, le Clîcikh Akhi de Zengân -^ (que Dieu l'ait en sa miséricorde)! avait interdit la psalmodie disant qu^ayant les propriétés de l'eau, elle ne devait être employée que pour combattre le feu, car sinon, jeter de Tcau sur de Teau ne peut produire que de la fange et de la boue; de plus, si dans une réunion de cinquante personnes, il s'en trouve une seule qui soit brûlée du feu de la méditation, on ne peut cependant par égard pour elle, épaissir encore l'obscurité de l'esprit des quarante-neuf autres, et, en tout cas, il est plus facile d'obtenir la résignation de la part du premier qu'une foi vive chez les seconds.
Si un derviche ne possède pas les vertus spirituelles et intérieures qui constituent le fondement de la doctrine, il est du moins obligé dV conformer sa conduite extérieure atin cle remplir au moins une des deux conditions imposées aux adeptes.
Le derviche doit être pieux, parler agréablement, cacher ses préoccupations et ses vices, modeste, soigneux de la propreté de son corps et de ses vêtements ; être muni des ustensiles nécessaires aux derviches en voyage ou en état sédentaire, tels qu'un bâton, un tapis de prière, un éventail, une gourde, des aiguilles, des ciseaux ; il doit pouvoir se passer de recourir à un autre pour la couture et le
blanchissage et doit même, en cela, prêter assistance à ses frères.
Le derviche doit se plaire à voyager, mais il évitera de le faire seul et d^entrer seul dans les couvents ou les hospices ^'*; car l'isolement engendre le mal ; quand il aura pris asile, il ne s'opposera pas à ce qu'un autre s'y réfugie; il chaussera et déchaussera, en entrant ou en sortant, tout d'abord le pied gauche. Il n'entrera pas dans une compagnie sans avoir délié sa ceinture et il s'assiéra à la place qui lui sera indiquée; avant de s'asseoir, il en demandera la permission el fera une prière de deux prosternations ^^ comme actions de grâces ; il se gardera de saluer en entrant comme en sortant, cependant il peut le faire, mais il ne l'omettra jamais le matin. Il causera avec les gens de bien, mais il évitera de le faire avec des personnes qui pourraient le faire suspecter •^; il ne prolongera pas son sé)our dans les hospices ou chez les particuliers afin d'être honoré; il ne se rendra ni fastidieux ni obséquieux; il préservera sa dignité, car le respect de soi-même est un précepte obligatoire. Le derviche agira conformément au désir des membres de la réunion; si ceux-ci le contredisent quoiqu'il puisse avoir raison, il ne discutera pas et se rangera à leur avis en s'excusant; il se gardera d'être pointilleux ou susceptible. 11 demeurera autant que pos-
siblesiir son tapis de prière et ne se rendra que rarement au marché. Il ne se lèvera pas pour une affaire quelconque, ne mettra pas ou ne quittera pas son manteau sans en demander la permission aux personnes présentes ou au président de rassemblée. Il ne s^assiéra pas les jambes croisées et ne s'appuiera pas au mur ou sur les coussins ". 11 ne parlera pas mal des personnes absentes *®; il ne mangera rien à la dérobée, fût-ce même une amande ou quelque morceau de contiture -'*^; qu'il n'emploie pas pour désigner un objet quelconque, une expression particulière aux initiés, il devra se servir d'un mot compréhensible à tous les assistants; il évitera de trop parler. Si ceux-ci revêtent ou quittent leur manteau, il fera comme eux. Il ne déchirera pas le manteau d'un autre ^^ 11 ne servira pas à table, car ce service est assujéti à certaines règles que tous ne peuvent connaître, mais il se fera un devoir de verser de Teau sur les mains des convives ^*. Il se gardera de poser les pieds sur le tapis ou sur le manteau d'un autre. Il n''entrera pas avec précipitation dans une réunion, évitera de passer et de repasser devant les autres personnes et ne prendra pas la place réservée à un autre. Il n'affectera pas de l'ennui pendant la psalmodie; il ne se lèvera pas pendant que ses compagnons déchirent leur manteau ou se découvrent
la tête. Le derviche ne doit pas danser ^seul et sans motif, mais alors seulement que ses compagnons le font; pendant cet exercice, il ne tournera le dosa personne ; si son vêtement se déchire, il le quittera aussitôt et le déposera aux pieds du Cheikh. Si l*un de ses compagnons lui adresse quelque reproche ou quelque éloge, il l'en remerciera également et lui fera un léger présent; s'il lui offre un manieau, il ne refusera pas de le prendre, mais il le lui remettra en lui donnant quelque présent : s'il a cousu ou lavé le vêtement d'un de ses compagnons, il ne le lui remettra pas sans le remercier ^^. Si le derviche a offensé un de ses frères, il se hâtera de faire amende honorable ; si, au contraire, il a eu l'occasion de lui être agréable, il se hâtera de le remercier ^*,
Le derviche doit aussi rendre justice à autrui mais autant que possible ne la réclamer d'aucun, particUiièrement des dervichesd'Isfahân ^'^ qui l'exigent des autres sans la rendre de leur côté, au contraire de ceux du Khorassân qui ne la réclament pas et la rendent; ceux du Tabéristân ^^ l'exigent et la rendent également et ceux du Fars '^^ qui ni ne la demandent ni ne l'accordent. J'ai, d'ailleurs, entendu dire que le myticisme a pris naissance dans le Fars.
Pendant sa jeunesse, le derviche doit estimer les peines et les fatigues comme
autant de trésors, et dans sa vieillesse, il leclîcrchera le calme et le repos; il prendra ses repas aux temps marqués (il
y a ici une lacune). Uesprit se fortifie par la philosophie : on demandait un )Our à Arislote comment on pouvait alimenter Pcsprit? il répondit que le corps se soutient par une nourriture matérielle, mais que l'aliment de Tesprit est la philosophie.
Les deux textes manuscrit et imprimé de l'ouvrage dont nous avons entrepris la traduction coupent court ici, c'est-à-dire que, à cet endroit, Cabous passe immédiatement aux derniers conseils qu*il donne à son tils et qu^on retrouvera plus loin. Cependant, quelques pages plus haut, Fauteur parle de deux catégories de derviches qu'il annonce devoir traiter séparément, et jusqu'ici, il n'a défini que la première. Nous en concluons que le manuscrit qui a servi à la publication de la présente édition offrait ici une lacune, d'autant plus que la traduction turque que nous avons mentionnée dans notre préface, contient le complément de ce chapitre qui précède les dernières admonitions de Cabous. Nous avons donc cru devoir traduire ce passage et le reproduire
A rheure des repas, le derviche ne doit pas s^absenter afin de ne pas faire attendre ses compagnons; à table, il ne portera pas le premier la main au plat ^* et il n'offrira rien à Tun des convives sans en avoir demandé la permission; s'il ne se sent pas d'appétit, il s'excusera tout d'abord avant de refuser ce qu'on pourrait lui présenter. S'il observe un Jeûne de simple dévotion ^^, il ne l'alléguera pas comme excuse et devra prendre part au repas. 11 ne fera pas les ablutions indifféremment, mais selon les prescriptions légales ^"; il évitera de les faire tantôt selon le rite Kharezmien et tantôt selon le rite Irakien, c'est-à dire le rite Hanèfite et le rite Châfite ^\ mais il s'en tiendra au rite de la secte à laquelle il appartient.
Telles sont les règles de conduite que doit observer le derviche sofi. Je dirai maintenant quelques mots de celles qui s'appliquent aux amis ou agrégés ^•.
Les amis doivent partager l'opinion des sotis, et considérer les fautes apparentes de ceux-ci comme autant de vertus, rendre à Dieu des actions de grâces pour leurs bonnes œuvres et faire amende
honorable des offenses qu'ils peuvent faire à autrui.
Quand le derviche quittera son manteau, l'agrégé l'imitera. Quand les derviches se livreront à quelque délassement, il fera comme eux; entre eux les derviches ne contracteront aucun marché S'il survient quelque contestation, l'agrégé se gardera d'intervenir et laissera aux parties le soin de s'accorder. Auprès des derviches, Tagrégé ne se constituera pas le vicaire de Dieu, c'est-à-dire qu'il ne les invitera pas à Ja prière, parce que les derviches sont indépendants des pratiques extérieures. L'agrégé ne fréquentera pas assiduement la compagnie des sofis, et lorsqu'il s'y trouvera, il n'aura pas l'air ennuyé, car la mauvaise humeur a été comparée à une chaussure *^. S'il apporte avec lui quelque confiture, il s'excusera sur le peu de valeur de son offrande, en alléguant que du moins, il n'a pas voulu se présenter les mains vides **. En effet, les confitures conviennent aux sofis ainsi qu'en témoignent ces deux distiques :
a Je suis sofi, et ton visage unique parmi les belles — Est déclaré tel par les vieillards et les jeunes gens, les hommes et les femmes. — Tes lèvres rouges sont, par leur douceur, une véritable confiture; — c'est le mets qui convient aux sofis. »
Telles sont les règles de conduite que doivent observer les agrégés.
Je parlerai maintenant du dernier groupe, c'est-à-dire des hommes auxquels sont échus le corps, Pâme et les sens matériels de la figure imaginaire de la grandeur d'âme, soit la générosité, la droiture et la science. Ceux-ci sont les prophètes, parce que quiconque possède ces trois vertus ne peut être qu'un prophète, un tuteur de 1 humanité, en un mot un sage doué des vertus de Pâme et du corps attribuées à la figure; les vertus figurées par le corps sont la droiture et la connaissance et celle qui est figurée par Tâme est la science ^^.
Si tu éprouves quelque difficulté a saisir la différence entre la connaissance et la science, je te dirai que la connaissance s'applique aux parties et la science à la totalité de ce <qui peut être compris. La sommé de la science se compose de quatre parties ;.le quoi ; le comment; le combien et le pourquoi. Si l'on t'adresse cette question : Qui es-tu? Tu répondras : je suis homme et je connais ce qui peut m'être avantageux ou nuisible. Ceci est une expression de ce qu'on nomme la connaissance. Les animaux possèdent,
ainsi que rhomme, cette faculté, car ils connaissent les aliments qui peuvent convenir ou nuire tant à eux-mêmes qu'à leurs peiits. Mais l'homme étant plus intclli^ent et possédant une parcelle de la science peut savoir pourquoi et dans quelle mesure telle ou telle substance lui est nuisible ou profitable, ce qui n*est pas accordé à Tanimal.
La science est donc supérieure à la con« naissance et Thomme qui la possède en son entier ne peut être qu'un prophète; or, la distance entre un prophète et le^ autres hommes est en comparaison aussi grande que celle qui sépare ceux-ci des animaux. Donc parmi les créatures hu-* maines, il n'en est point de supérieure aux prophètes.
Il me reste à définir ceux qui ont reçu en partage Pensemble de la figure imaginaire de Ja générosité, c'est-à-dire le corps, l'âme, les sens matériels et les facultés spirituelles de cette figure. Ces êtres privilégiés ne peuvent se rencontrer que parmi les prophètes et Ton ne saurait décrire les venus qu^iis possèdent parce qu'elles dépassent ce que l'esprit est capable de concevoir. Ces personnes se sentent attirées vers la souveraine Majesté qui n'a point de compagnon; elles se fondent en Elle, c'est-à-dire qu'ellessont visibles en Elle, mais qu'Elle est invisible en elles. Cependant, Elle ne participe pas de
ces personnes, quoiqu'elles ne se distinguent point de ses attributs. L'acheminement des prophètes vers leur but étant dégagé de tout intérêt, ils demeurent fixes dans l'anéantissement (de leur être en Dieu) et cet anéantissement est pour eux une existence qui n'aura pas de fin : tout est pur en eux et leurs yeux ne se lassent point de contempler la Beauté éternelle.
Maintenant, sache, ô mon fils, que j ai renfermé dans ce livre pour ton avantage ce que j ai su de toutes sciences et de toutes professions et que j'ai traité de chacune d'elles séparément en quarante quatre chapitres. J'y ai travaillé dès mon enfance et j*ai accompli ma lâche à Tâge de soixante-trois ans que j'ai atteint aujourd'hui. J'ai commencé ce livre en l'an 475 '^;si Dieu m'accorde encore quelques années, je continuerai ainsi jusqu'à ma mort. Si tu peux mieux faire, fais le, je ne saurai qu'approuver en toi ce que j*ai jugé bon en moi. Si tu ne suis pas mes conseils, si tu n'y conformes pas ta conduite, cela te regarde; que celui que Dieu a créé sous un astre fortuné les lise, s'en pénètre et s'y conforme, car tout ce que j'ai dit est empreint du sceau des prédestinés, dans ce monde et dans l'autre.
Que le Très- Haut étende sa miséricorde sur moi, sur toi, sur le copiste et sur le lecteur de cet ouvrage ! car il en a le pouvoir.