DE L USAGE DU VIN
JE ne puis, d'une part, ô mon fils te recommander l'usage du vin et, de l'autre, je ne saurais guère l'engager à t'en abstenir, car les jeuns gens ne se laissent pas détourner de l'enti aînement aux goûts de leur âge par les conseils de qui que ce soit. On me l'a jadis lépété bien souvent, mais je n^ai pas tenu compte de ces sages avis jusqu'à Tâge de cinquante ans, quand Dieu a eu pitié de moi et m'a fait la grâce du renoncement -.
Cependant, en l'abstenant, tu retireras double profit en ce monde et dans Tautre, en l'attirant, d*une part, l'agrément du Très-haut, et en te mettant à l'abri, de l'autre, des réprimandes des hommes. Tu
éviteras encore ainsi de contracter des habitudes peu convenables, des occasions de querelles et tes affaires n'en iront que mieux. Bref, je préférerais que tu ne t'adonnasses pas à boire, mais tu es jeune et je sais d'avance que de mauvais compagnons ne te permettront pas de t'abstenir : on a dit à ce propos : « Solitude vaut mieux que mauvaise compagnie ^. »
Donc, si tu fais usage du vin, aie toujours en vue le désir d'y renoncer ; prie Dieu de t'en accorder la grâce; repens-toi de ta conduite, peut-être ainsi ta prière sera-t-elle agréée, car le repentir sincère a pour effet, d'attirer sur nous les faveurs divines *.
En tous cas, si tu uses du vin, sache, au moins, comment tu dois le faire, car si tu l'ignores, il te sera un poison, tandis qu'au contraire, le sachant, il agira en remède efficace. A la vérité, toute substance comestible ou potable est un poison si l'on en abuse ^. Je me rappelle à ce sujet ce distique :
« Le bézoard ^ devient un poison si l'on en use avec excès ; — et si l'on en prend sans mesure. »
Lorsque tu auras bu du vin, ne prends aucun aliment avant d'avoir eu soif à trois reprises et sans avoir bu tout d'abord de l'djoka "^ mélangée d'eau. Si tu ne t'es pas senti altéré, prends quelque nourriture et laisse ensuite passer trois heures,
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parce que pour un estomac sain quoique surchargé, la digestion s*opère dans l'espace de sept heures ; dont trois pour la coction du bol alimentaire, trois pour en retirer le chyle et le porter au foie * qui le répartit dans les divers organes et une enfin pour transporter le résidiu dans les intestins. Huit heures après le repas, Tcstomac est entièrement vide. Ne prends donc du vin que trois heures après le repas, alors que la coction des aliments sera achevée et de la sorte, les quatre vertus physiques de ton corps ^ participeront en même temps, aux effets de la nutrition et à ceux de la boisson.
Avant de commencer à boire, fais la prière qui doit suivre ^^ de peur que tu ne sois dans Tivresse à la tombée de la nuit et afin qu'on ne s^en aperçoive pas. Evite d^aller de çà et là en état d^ivresse; ce serait le moyen de t'attirer le mépris comme en témoigne cet adage : « Errer çà et là porte avec soi son châtiment. »
Evite de te livrer à la boisson dans un lieu découvert ou dans un jardin. Quand tu en éprouveras le désir, retire-toi en ton logis pour l^y enivrer à ton gré, car il vaut mieux faire chez soi ce qui peut se faire à ciel ouvert, parce que l'ombre d'un toit est plus épaisse que celle du feuillage. En effet, outre les quatre murs de sa demeure, un homme est aussi maître qu'un souverain dans son royaume **, tandis
que hors de chez lui, il n'est qu'un étranger loin de son pays ^* et fût-il riche et puissant, il sentira bientôt que loin de ses pénates, le pouvoir d'un étranger est bien limité.
Fais-toi une habitude de cesser de boire alors que tu pourrais encore ingurgiter sans inconvénient deux ou trois lasses de vin. Garde-toi de la bouchée et de la tasse superflues; cette recommandation ne s'applique d'ailleurs pas seulement au vin et aux aliments. La tasse et la bouchée superflues sont à l'usage des gens de basse condition; évite donc l'une et l'autre afin de ne pas tomber dans les excès.
Ne te fais pas une habitude de l'ivresse, car le vin engendre deux maux graves; la maladie ou la folie ; Tivrogne est en effet ou tout à fait ivre ou étourdi par les fumées du vin ; s'il est ivre, il est fou ; s'il n'est qu'étourdi, il est malade. Pourquoi donc se passionnerait on pour ce qui entraîne ou la maladie ou la folie?
Je sais fort bien que toutes mes recommandations ne t'empêcheront pas de boire et que tu n'en feras pas grand cas; mais du moins, autant que tu le pourras, n'use qu'avec modération du flacon du malin '^ ou si tu en fais usage, ne le fais que rarement, car c'est là une habitude réprouvée par les sages.
Le premier inconvénient du flacon matinal est de faire manquer la première
prière, puis il ajoute un nouvel engourdissement aux fumées de la veille qui ne sont pas encore dissipées; un tel état de choses n'a d'autre résultat que la mélancolie ^* et le mal produit par deux causes est plus grave que celui qui ne doit son origine qu'à une seule. Si tu passes toute la journée à dormir et toute la nuit à veiller, le lendemain, tes membres seront alanguis et fatigués par l'effet des fumées de vin et de la privation de sommeil.
Il est peu de banquets *^ sans querelles, sans disputes ou sans dépenses inutiles qu'on ne tarde pas à regretter.
Il est entendu que dans certaines occasions, cette licence est permise et excusable, mais il faut en éviter Ihabitude qui ne peut qu^étre blâmable.
Si lu as la passion du vin, abstiens-t'en pendant la nuit du vendredi et celle du samedi ; car Tusage du vin est spécialement interdit pendant ces deux nuits. La nuit du vendredi doit être particulièrement honorée à cause des préceptes qui y ont trait ^^ et parce que, en outre, en t'*abstenant pendant celte nuit là, tu te feras aisément excuser pour toute une semaine d'ivresse et tu fermeras ainsi la bouche aux médisans vulgaires. Tu pourras encore ainsi espérer l'estime en ce monde, le repos dans Téternité et voir tes affaires prospérer
Tu acquéreras aussi la paix du corps,
de rame et de Tesprit, cat lori cerveau affaibli pendant une semaine par les fumées du vin, sera soulagé par cette abstinence d'une nuit et tu en recueilleras la santé et une épargne de ton bien. En effet, la nuit du vendredi écheoit cinquante fois annuellement, et en t^abstenant, tu réaliseras une économie de ce que tu dépenserais cinquante fois par an, et, de plus, ainsi que je te le disais tout à l'heure, tu t'assureras et les biens temporels et les éloges de tes concitoyens. Conforme-toi donc à une coutume aussi féconde en résultats avantageux et aussi louable surtout chez les princes.
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