DES DEVOIRS DE L HOTE ET DE CKUX DU CONVIVE
NE reçois pas quotidiennement des étrangers, car tu ne saurais t'en acquitter convenablement. Etablis d'abord le nombre de réceptions que tu désires faire mensuellement. En supposant que tes moyens te permettent d'en avoir trois, ne reçois qu'une fois et applique à cette occasion, la somme que tu aurais dépensée pour trois réceptions afin que, de la sone, ta table soit abondamment servie et que ta fermes ainsi la bouche aux critiques malveillants.
A l'arrivée de tes convives, va au-devant de chacun d'eux et témoigne à chacun un çmpressement conforme à son rang ; sois
affable ainsi que le ditBou-Chokour dans Qe distique ' :
— « Quiconque, ami ou ennemi se présente comme ton hôte, — a droit à tous les égards dont on entoure un convive. »
Dans la saison des fruits, offres en de frais avant le repas ^ puis après quelque temps, fais dresser la table '* et ne t'assieds pas avant que tes convives ne t'en aient prié ; tu feras d'abord quelques façons en alléguant que tu dois les servir, tu céderas cependant à de nouvelles instances, tu prendras place et leur feras compagnie. Assieds-toi au dernier rang à moins que ce ne soit un festin d^apparat auquel il te serait impossible de ne pas présider.
Ne te confonds pas en excuses auprès de tes convives comme le font les gens du commun qui, à chaque instant, s'écrient :
« Mais prenez donc quelque chose ! En « vérité, vous ne mangez rien ! — Ne me « faites pas rougir de ce que je n'ai pu « vous recevoir convenablement ! — J'es- « père, une autre fois, me faire pardonce ner I » — Etc., etc. Ces expressions ne seient pas à un homme de condition, mais sont plutôt à l'usage de ceux qui ne reçoivent que rarement et des marchands qui font rougir de leurs paroles ceux à qui ils s'adressent, ne savent pas se conduire à table et se retirent à demi rassassiés.
Au Guilàn ^^ nous avons une excellente
coutume : lorsqu'un hôte arrive : on place sur la table quelques vases remplis à'ea\x% le maître de la maison se retire avec les siens, à l'exception de l'un d'eux qui, à une certaine distance, veille au service dje manière à ce que Thôie peut, sans gênei' , se rassasier à son gré, et le maître de logis ne se présente qu^après qu'il a achevé.
Telle est notre laçon de taire honneur à nos hôtes.
Après le repas, fais présenter à tes convives de l'eau de rose et des parfums et fais en sorte que les gens de leur suite ne manquent de rien afin qu'ils répandent au-dehors ta renommée de générosité.
Fais aussi servir des sucreries "^ et des feuilles de basilic. Tu auras soin de faire venir des musiciens et des chanteurs habiles ainsi que des vins choisis; si tu ne peux te les procurer, il serait mieux de ne pas recevoir; car tes convives mangent chez eux tous les jours, et le bon vin et la bonne musique leur feront oublier ce qui pourrait manquer au repas. En outre, puisque Pusage du vin constitue en soi un péché, il ne faut pas, du moins, le commettre sans en retirer quelque plaisir^.
Donc, si tu prends du vin, choisis du meilleur et si tu veux entendre de la musique, qu'elle soit parfaite, de manière à ce que si tu donnes prise sur toi relativement à l'inobservance, tu ne sois ni blâmé ni tourné en ridicule en ce
gui concerne les jouissances mondaines^.
..^^En te conformant aux conseils que je ffe donne, tu comprendras que ce n'est pas ton hôte qui te doit quelque reconnaisse, mais bien toi-même qui lui es
'^gMnce, n '>lèligé»^
ANliCDOTK
On m'a conté que Ebn Moklah ^' avait donné à Nassir fils de Mansour le Témégimite la recette générale de Bassora ; l'année suivante, il le rappela et lui demanda compte de sa gestion. Nassir était fort riche et le Khalife convoitait peut-être sfes biens : Bref, ses comptes furent examinés, on lui imputa un déficit considérable, et Ebn Moklah le mit en demeure de le combler ou d'être jeté en prison. — « Seigneur, s'écria Nassir, je ne puis te satisfaire sur-le-champ, je n'ai pas ici la somme que tu exiges, accorde-moi un délai d'un mois, car je ne saurais être mis en prison pour une somme que je suis en état de payer. » — Moklah comprit que Nassir possédait les moyens de s'acquitter et qu'il disait la vérité. — « Le commandeur des croyants, répondit-il, ne m'autorise pas à te laisser partir sans que tu sois acquitté, tu resteras donc dans une chambre de mon
palais et tu seras mon hôte pendant un mois. » — Nassir ne put qu'obéir et demeura, en effet, dans le palais.
Ce jour se trouvait être, par hasard, le premier du mois de Ramazân; le soir venu, Moklah ordonna de faire comparaître Nassir, afin de rompre le jeûne avec lui *', ce qui fut fait ce jour là et ainsi pendant toute la durée du Ramazân.
La fête ^^ étant arrivée, Moklah laissa passer quelques jours, puis il fit dire à Nassir que 1 argent tardait bien à venir et qu'il eût à s en expliquer Je me suis acquitté, répondit- il. — Entre les mains de qui ? — Entre les tiennes. — Stupéfait, Moklah répéta : « — Quand donc m'as-tu versé la somme? — Je ne te l'ai pas remise effectivement, répartit Nassir, mais est-ce que pendant tout un mois j'aurais mangé gratuitement ton pain? N'ai-je pas rompu le jetjne avec toi? Enfin j'ai été ton hôte et maintenant que la fête est célébrée, estil juste que tu exiges de moi une somme quelconque? Ebn Moklah se prit à rire :
— Allons ! prends ta décharge et va en paix; je te fais don de la somme à titre d'argent de la dent ^* et j'y renonce en ta faveur. » C'est ainsi que Nassir évita d être dépouillé.
Considère-toi donc comme l'obligé de Ion hôte et montre-lui un visage souriant.
Ne prends que peu de vin et ne l'enivre pas plus que tes convives; lorsque tu les verras sur la pente de l'ivresse, montretoi aimable et gai; suis de loin leur exemple; bois quelques rasades et emplis les coupes avec mesure et modération ; sois souriant et gracieux, mais n'éclate pas de rire à tout propos, car le rire intempestif est une espèce de frénésie, de même que le rire modéré et rare est un indice de fermeté et de retenue. On a dit que rire sans motif est une sorte de peine et de douleur.
Lorsque ton hôte sera ivre et manifestera le désir de se retirer, insiste poliment à deux reprises pour le retenir; s'il persiste, ne réitère pas tes instances et leconduis-le avec des paroles aimables.
Dans le cas où tes serviteurs commettraient quelque faute, tu feras bien de la passer sous silence et de te garder d'assumer une contenance sévère ainsi que de les réprimander en présence de tes convives. S'il arrive quelque fait qui te déplaise, recommande doucement à tes gens de ne pas recommencer et prends patience pour cette fois.
Quand ton hôte commettrait mille in-
convenances, excuse-le et aie pour lui les plus grands égards.