DU SOMMEIL ET DU REPOS
LES Grecs* ont coutume de ne sortir du bain qu'après s'être livrés à un court sommeil dans le vestiaire : aucun autre peuple n'a cette habitude *.
Les philosophes ont défini le sommeil :
une mort mineure : en effet, quelle différence existe-t-il entre l'homme endormi et celui qui a perdu la vie? Ni l'un ni l'autre n'a conscience du monde extérieur; seulement l'un dort en possession du principe vital, tandis que le second en est privé.
Le sommeil prolongé est une mauvaise habitude qui affaiblit le corps, trouble Tesprit et altère la physionomie. Cette altération est produite par cinq causes diverses : i° une joie subite; 2^ un cha-
grin imprévue; 3» la colère; 4» Tivresse; 5** enfin, le sommeil. Il en est encore une sixième qui est la vieillesse, car Page amène la déformation du visage, mais - } c'est-là une cause commune à toutes les ' " créatures.
L'homme endormi ne peut être compté au nombre des vivants, parce que de même que celui qui a perdu la vie, il est privé de son libre arbitre, ainsi que je le dis dans ce quatrain :
Quoique, par tes rigueurs, tu aies courbé mon échine. — Ma passion pour toi ne s'affaiblira pas. — Je ne me détacherai pas de toi, idole charmante ! — Car tu es endormie et le sommeil ravit le libre arbitre.
Cependant, de même que Tabus du sommeil a des conséquences fâcheuses, la privation en amène des résultats non moins graves ; en effet, en privant forcément quelqu'un de sommeil pendant soixante-douze heures consécutives, c'està-dire pendant trois jours et trois nuits, il court grand danger de mourir incontinent.
Il est une mesure en toutes choses et les sages ont déterminé ainsi Pemploi du temps : sur les vingt-quatre heures dont se compose une journée entière, les deux tiers doivent être consacrés à la veille et un tiers au sommeil, répartis de cette manière : huit heures doivent être employées au service de Dieu et aux soins
qu'exigent les affaires; huit heures au plaisir et au délassement de Tesprit et les vfcjiuit autres au repos afin que les membres «^nt les organes puissent se remettre des "Fatigues causées par l'activité déployée pendant seize heures. Les sots perdent la moitié de leur existence à dormir. Sache, d'ailleurs, que le Très-Haut a créé expressément la nuit pour le repos et le sommeil ainsi qu'il le dit Lui-même par ces deux versets : — « Nous avons fait de la nuit un manteau et nous avons créé le jour pour la vie ^. »
En effet, le corps n*est qu'une simple habitation dont le principe vital * est l'occupant : ce principe a trois propriétés spéciales à savoir, la vie, le mouvement, l'impondérabilité ; d'autre part, les propriétés du corps sont la mort, l'inertie et la pesanteur ; tant que le principe vital est uni au corps, il le dirige en vertu de ses propriétés, tantôt il le fait agir, et tantôt il le laisse inerte et inconscient. Mais quand les propriétés corporelles prennent le dessus, la mort, l'inertie et la pesanteur se concrètent et l'on peut comparer le corps en cet état à une maison qui s'écroule et ensevelit ses habitants sous ses ruines.
Donc, le corps en se concrétant anéantit les espriis animaux ; l'ouïe, la vue, le goût cessent leurs fonctions ; le toucher ne donne plus la sensation de la pesanteur ou de la légèreté, du poli ou de la rugosité
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d'une surface quelconque. Les facultés de la parole et de la rédaction subsistent encore dans leur habitat chez Thomme endormi, mais le corps les a subjuguées et comme anéanties de sorte que Thomme ne peut ni parler, ni écrire, tandis que Ja mémoire et la pensée subsistant en dehors de leur habitat ne sont pas oblitérées.
Ne vois-tu pas que lorsque le corps est réduit à l'état concret que produit le sommeil, la mémoire et la pensée conservent leur activité, dételle sorte qu'à son réveil, l'homme continue à penser et à sesouvevir ? Or, si ces deux facultés étaient demeurées dans leur habitat, elles auraient cessé d'être et tu ne saurais ni penser, ni te souvenir. D'autre part, si, au contraire, les facultés de la parole et de l'écriture avaient quitté leur habitat, tu aurais continué de parler et d'écrire pendant le sommeil qui ne serait plus proprement le sommeil parce qu'il ne te procurerait aucun repos. — Toute créature animée trouve dans le sommeil le repos; c'est-là une preuve de plus que le Très-haut n'a rien créé en dehors des lois de la sagesse et de la raison.
Évite de dormir pendant le jour sans nécessité : si tu ne peux résister, que ton sommeil soit court, car faire du jour la nuit est contraire à la raison.
Les grands ont coutume, pendant l'été, défaire la sieste à midi, soit pour dormir,
soit simplement pour se reposer pendant quelques moments en compagnie de quelqu'un qui leur agrée jusqu'à ce que le soleil incline vers le couchant et que la grande chaleur soit apaisée. Bref, il faut employer à la veille la plus grande partie de l'existence, et la plus faible au sommeil que nous devons tous un jour savourer tout à notre aise.
Pendant le jour aussi bien que pendant la nuit, il faut éviter de dormir seul; repose-donc aux côtés de quelqu'un qui te soit agréable. En apparence, le sommeil et la mort ne diffèrent pas, l'homme endormi n'a, de même que l'homme qui a perdu la vie, aucun sentiment du monde extérieur; l'un est plongé dans le sommeil en possession du principe vital; l'autre en est privé; il nous faut donc établir une distinction entre ses deux états; le second dort isolé parce qu'il lui est impossible d'agir autrement, mais le premier, le pouvant faire, a besoin d'un ami pour partager sa couche de sorte que le sommeil des vivants diffère de celui des morts ^
11 est bon de se faire une habitude de se lever dès l'aube de manière à être dispos avant l'apparition du soleil parcequ'au lever de cet astre, on doit s'être acquitté du précepte divin ®. Quiconque ne sort du lit qu'avec l'apparition du soleil perd un temps précieux, car le temps de la première prière étant passé, il en subit
toutes les conséquences fâcheuses. Lèvetoi donc dès l'aube, acc]uitte-toi en temps prescrit de la prière, puis occupe-toi de tes affaires el de tes études. Si dès le matin, tu n'a pas d'affaires urgentes, tu peux te rendre à la chasse ou à Ta promenade, car la chasse et les délassements légitimes sont toujours permis.