‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 52 sur 114 · DE LA CONSERVATION DES DEPOTS · texte numérisé non relu

DE LA CONSERVATION DES DEPOTS

ÉVITE, ô mon fils, autant que possible de recevoir un dépôt quelconque, car c'est là une source d embarras qui ne peut amener que l'un de ces trois résultats :

ou tu restitueras le dépôt intact, ainsi que Dieu l'a ordonné : « En vérité, Dieu vous ordonne de restituer le dépôt à celui dont il est la propriété ^ ; » ou le dépôt périra entre tes mains; ou tu en abuseras *.

L'honneur et la justice nous invitent à rekiser un dépôt ; mais si nous l'acceptons, nous nous engageons à le restituer fidèlement à son propriétaire.

ANECDOTE

On m'a conté qu'un jour, avant l'aube.

un quidam sortit de chez lui dans Tobscurité pour se rendre au bain. Chemin faisant, il aperçut un de ses amis qui se tenait sur le pas de sa porte et le pria de l'accompagner. — « Volontiers! rit celuici, mais je n'irai qu'à l'entrée du bain, car quelque affaire m'appelle ailleurs. »

En effet, tous deux s'acheminèientt jusqu'à un endroit où la rue bifurquait; Tami prit la voie opposée à celle du bain et quitta son compagnon sans souffler mot. Un coupe bourse suivait, par hazard, le même chemin que le quidam ; arrivé à la porte du bain, celui ci se retourna, vit un homme dont, à cause de l'obscurité, il ne pouvait distinguer les traits et pensant s'adresser à son ami, il retira de sa manche une somme de cent dinars enveloppée dans un mouchoir et la lui remit en disant : « Tiens, frère, ceci est un dépôt que je te confie et que tu me remettras à ma sortie du bain. »

Le coupe bourse prit le paquet et demeura sur place jusqu'à ce que le jour ayant paru; le quidam sortit du bain, revêtît ses habits et prit le chemin de son logis. Le coupe bourse le voyant passer sans s'arrêter lui cria de reprendre son argent parce qu'il avait hâte de se rendre à ses affaires déjà trop retardées à cause du dépôt qui lui avait été confié. Saisi d'étonnement, le quidam lui demande à quel dépôt il faisait allusion et qui il

était? — a Je suis un coupe bourse, répondit le compagnon, et tu m'as donné cet or en garde. » — Si tu es ce que tu dis être, comment ne t'es tu pas enfui avec la somme? « — S'il se fût agi d'un vol, la somme eût-elle été de mille dinars, je ne me serais pas soucié de toi, repartit le larron, et je ne te l'aurais certes pas restituée, mais tu m'as confié celle-ci en dépôt et en abuser serait forfaire à l'honneur. »

Le dépôt peut périr entre tes mains sans qu'il y ait de ta faute.

îl se peut aussi que le dépôt consiste en un objet qui te plaise et que, tenté par le démon de l'envie, tu nies l'avoir reçu.

Dans le premier cas, tu restitues le dépôt intact; que de peines auras-tu dû prendre pour sa conservation; en définitive, elles auront été gratuites, le déposant ne t'aura aucune obligation, car il se dira : « Cette chose était mienne, je l'ai déposée et je l'ai reprise ; c'est là tout. » Et il aura raison de penser ainsi, tes peines resteront donc sans aucune compensation.

Dans le second cas, si le dépôt vient à périr sans aucune négligence de ta part, nul ne te croira, et tout innocent que tu seras, on te soupçonnera de félonie, tu perdras toute considération et tu t'attireras des ennemis; tu seras peut-être obligé de supporter le dommage, et, de plus, tu

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perdras la confiance de tes concitoyens.

Dans le troisième cas enfin, si tu nies avoir reçu un dépôt, tu seras misérable en ce monde, et tu encourras, dans l'autre, le châtiment du Très-Haut, pendant qu'on te poursuivra en restitution.

Si tu confies un dépôt à quelqu'un, ne le fais pas en secret, car nul n'est ton trésorier et personne ne te prie de le créer ton dépositaire. Ne le remets donc qu'en présence de deux témoins honorables ^, et exige un certificat afin d'éviter un litige. Si au sujet d*un dépôt, tu comparais en justice, ne sois pas arrogant envers le juge, car l'arrogance constitue une présomption à charge. Evite, autant que possible, de prêter serment, smcèrement ou faussement * et ne te fais pas la réputation de jurer à tout propos, de sorte que si, comme il peut arriver à chacun, tu le trouves dans l'obligation de le faire, on croie à ta sincérité.

Sois persuadé que quelque puissant que tu sois, quelles que soient ta fortune et ta réputation, si tu n'es pas sincère, tu seras toujours dans l'opprobre, car les trompeurs et les menteurs ne peuvent finir que dans l'abjection. Sois donc rigoureusement fidèle; la fidélité est, ainsiqu'on l'a dit, la véritable pierre philosophale.

Vis donc honnêtement autant que possible, sois sincère, car les biens de ce monde sont le lot des gens fidèles et véridiques.

Ne trompe personne, surtout en marchés, c'est là qu'on connaît les hommes.

Fais aussi en sorte de n'être dupe de personne en affaires, surtout en celles qui sont inspirées par le désir de quelque satisfaction sensuelle *.

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