‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 69 sur 114 · QUATRAIN · texte numérisé non relu

QUATRAIN

— « Si, un jour, dans ton service, j'ai commis quelque négligence,

— Mon cœur en est cent fois repentant.

— O chère âme, pour une seule faute, ne te détourne pas de moi,

— Je suis homme et le premier pe'ché fut commis par un homme '. »

Ne châtie pas à la légè^jp de peur de punir un innocent. Ne te laisse pas emporter par la colère, et habitue-toi à dévorer ton irritation dans les moments difficiles.

Si l'on implore de toi le pardon d'une offense, croie- toi obligé de l'accorder quelle quesoit la gravité de l'injure, car si le serviteur était infaillible, comment le maître aurait-il l'occasion de pardonner?

et une fois le châtiment infligé, que deviendrait ta générosité?

Après avoir pardonné, n'oublie pas ce que dictent la noblesse et la magnanimité, c'est-à-dire, n'accable pas de reproches le coupable et ne lui rappelle plus sa faute ; autrement ce serait, en fait, le punir.

Ne commets aucune action dont tu devrais t'excuser ensuite, mais s'il arrive que tu te trouves dans ce cas, ne rougis pas de t'excuser afin d'éviter tout conflit.

Si quelqu'un se rend coupable d'une faute emportant une pénalité quelconque, examine attentivement le degré de gravité de l'offense et inflige un châtiment proportionné; tel est l'avis des hommes jus-

tes; quanta moi, je déclare qu'en agissant ainsi, tu t'écartes des voies de la douceur, d*». la clémence et de la générosité ; on doit au contraire, en ce cas, n'infliger qu'une demi-pénalité afin de satisfaire à la fois à la discipline et à la magnanimité; tu feras ainsi acte de cœur noble et de sage administrateur; en effet, il ne sied pas aux ànics élevées d'être sans miséricorde.

On rapporte que sous le règne de Moaviyè; (qu'il soit traité selon ses mérites!) *, plusieurs criminels avaient été condamnés à périr, le prince ordonna que le supplice eût lieu en sa présence. Un des condamnés, étant saisi à son tour par les bourreaux, s'écria : — « Prince, nous avons mérité le châtiment que tu nous infliges et moi-même, je confesse mon crime; mais au nom du Très-Haut, je te conjure de me permettre de t'adresser deux questions et de daigner y répondre! » — Moaviyè consentit et le condamné lui dit : — ffl L'univers retentit du bruit de ta douceur, de ta générosité et de ta clémence ; or, si nous nous étions rendus coupables sous un prince qui ne possédât pas ces heureuses qualités, quel châtiment

nous infligerait-il? — Celui-là même que j'ai ordonné répondit Moaviyé. — Quel avantage retirons-nous donc de ta douceur, de ta magnanimité et de ta clémence, reprit le condamné, si tu n'agis pas autrement que celui qui eût été sévère et cruel? — Si cet homme eût parlé ainsi tout d'abord, dit le Prince, j'aurait fait grâce à tous ses complices; je pardonne donc à ceux qui restent, i

Accepte les excuses de celui qui te les présente et ne crois pas que nulle faute n'est excusable. Si Ton t'adresse une prière, ne la repousse pas en vue de ton intérêt toutesfois que ta condescendance ne porte atteinte ni à la religion ni aux intérêts d'autrui ; ne refuse pas sans nécessité et ne trompe pas l'espoir qu'a mis en toi le. pétitionnaire, car s'il n'avait pas de toi une opinion favorable, il ne t'aurait pas importuné; de plus, en recourant à toi, il se fait ton homme lige ainsi qu'on le dit : t Recourir à quelqu'un est une sorte d'esclavage; or, il est bon d'être miséricordieux envers les esclaves dont le meurtre, même légal, est désapprouvé. » Ne manque donc pas de te conduire dans ce sens, afin d'être loué en ce monde et récompensé dans l'autre.

Si tu le trouves dans le cas de recourir aux bons offices de quelqu'un, assure-toi d'abord s'il est d'un caractère généreux ou si, au contraire, il n'^a que des sentiments vulgaires. S'il est généreux, expose-lui ta requête, mais choisis un moment opportun ; ne le fais pas s'il se trouve lui-même en quelque embarras: ne demande que des choses raisonnables afin de ne pas être déçu; prépare adroitement ton discours et présente ta requête d'une manière convenable, expose ensuite ton affaire et ne ménage pas les paroles caressantes , car l'affabilité est un puissant intercesseur. Si tu sais présenter une supplique, tu ne saurais être repoussé et tu recevras satisfaction ainsi que je le dis dans ce quatrain :

— a Veux-tu, ô mon cœur, approcher la bien-aimée?

— Sans souffrance approcher celte lune éclatante ^?

— Vivre auprès d'elle en paix? Eh bien !

— Apprends à solliciter, et tu atteindras le but de ton désir. »

Fais-toi le serviteur et le client de celui dont tu implores l'appui. Si nous nous déclarons serviteurs de Dieu, c'est parce que nous avons besoin de lui, sans quoi, personne ne songerait à l'adorer. Si tu

n^as besoin de personne, ren Js en grâces à Dieu qui a dit : — « Si vous me rendez des actions de grâces, je vous ferai prospérer *, » — car le Très-Haut aime ceux qui sont reconnaissants. Donc témoigner d'avance de !a gratitude en exposant une requête est doubler les chances d'être accueilli.

Si tu ne réussis pas, ne t'en prends qu'à ta mauvaise chance, sans te plaindre de celui à qui tu t'es adressé et crois que s'il eût pu craindre les suites de ta rancune, il se serait empressé de te satisfaire ^.

Si celui auquel tu désires t'adresser est un homme avare ou vulgaire, ne lui demande rien tant qu'il est à jeun, mais choisis le moment où il sera ivre; on a remarqué que, pendant Tivresse, les avares et les gens mesquins deviennent prodigues, quitte à le regretter le lendemain.

Si tu te vois dans la nécessité de recourir aux bons offices d'un homme vulgaire, songe que tu es à plaindre, en te rappelant que dans trois cas, un homme excite la commisération : — Si, étant intelligent, il est subordonné à un sot: — si étant faible, il est opprimé par la force, et enfin, si, ayant des sentiments élevés, il doit recourir à un homme vulgaire.

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