‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 88 sur 114 · DU CONFIDENT DU PRINCE · texte numérisé non relu

DU CONFIDENT DU PRINCE

SI tu ' ne te sens pas propre à être admis dans l'intimité du prince, ne la recherche pas et décline les avances qui te seront faites, car, pour occuper cette situation, il faut être doué de certaines qualités spéciales et telles que si la réunion intime ne reçoit aucun lustre de la présence du confident, elle n'en soit pas, du moins, disgraciée.

En premier lieu, le confident doit savoir commander à ses cinq sens et être d'un extérieur qui n'inspire aucune antipathie et n'offusque pas la vue. 11 doit ensuite avoir Tesprit cultivé, posséder les lettres arabes et persanes, de manière que si le prince se trouve dans la nécessité de

faire lire ou écrire quelque note, il ne reste pas court. Il doit encore, s*il n*est poète, avoir quelque teinture des règles de la versification et meubler sa mémoire de poésies arabes et persanes, de sorte que si son maître, par besoin ou par caprice, désire quelque distique, il puisse improviser ou citer un passage approprié à la circonstance sans qu'il soit nécessaire de recourir à un poète de profession *.

Il en est de même quant à la médecine et à Tastrologie afin que, pendant la conversation ou dans un cas pressant, le confident puisse donner quelques avis en attendant l'arrivée du médecin ou de Tastrolo^ue. C'est ainsi que tu feras preuve des qualités qui distinguent un confident; la confiance du prince sera d^autant plus entière que tu sauras davantage et il attachera d'autant plus de prix à tes services.

Tu devras aussi être capable de chanter et de jouer de quelque instrument, parce que telle occasion peut se présenter où un musicien de profession ne saurait prendre place.

Déploie tous tes talents en vue de plaire à ton maître et bientôt il ne pourra se passer de toi.

Tu t'appliqueras à devenir un conteur habile et tu garniras ta mémoire d'histoires, de facéties, de joyeusetés, d^anecdotes et de légendes merveilleuses, car celui qui

ne possède pas ce talent ne sera jamais un confident accompli.

Tu sauras aussi faire la partie de trie trac ou d'échecs, mais garde-toi d'être un joueur passionné ^ car, en ce cas, tu ne saurais obtenir la confiance du prince. En résumé, en tout ce que je viens de te recommander, ne sois pas excessif.

Tu te rendras maître du texte du koran et tu acquéreras quelque connaissance des commentaires, de la jurisprudence, des traditions du Prophète (que les bénédictions soient sur lui et ses descendants!) et du droit canon, un peu de tout, pour, le cas échéant, pouvoir, dans Tintimité, résoudre quelque point, sans qu'il faille recourir au juge ou au magistrat.

Tu auras dû lire et relire les chroniques royales et avoir servi à la cour de monarques puissants afin de pouvoir célébrer, en présence de ton maître, les qualités qui conviennent à un prince, de manière à faire une impression profonde sur son esprit et à ce que les serviteurs du Très- Haut '* en retirent profit et satisfaction.

Tu seras à la fois grave et plaisant, mais à propos, c'est-à-dire ne pas plaisanter lorsqu'il faudra être sérieux et réciproquement. Il ne suffit pas, en effet, de posséder la science, mais il faut encore du savoir faire, car, pour la masse, posséder Tune sans Pautre, c'est être voisin de rignorance.

Mais par dessus tout, il te faudra être brave et hardi ; car peut-être ton maître se plaira à boire et à jouer; sois donc capable, à l'occasion, de faire preuve de virilité et exerce-toi de manière à pouvoir lutter contre deux hommes, afin que si (ce qu'à Dieu ne plaise!) dans l'emportement du jeu ou de l'ivresse, ou en toute autre circonstance semblable, cjuelqu'un commettait un acte de lèse-majesté, tu te conduises en brave, en préservant la personne de ton maître. Si tu péris, tu auras payé ta dette à ton bienfaiteur qui sera dans l'obligation de s'occuper de ceux que tu auras laissés et ton nom passera dans l'histoire ; si tu sors sain et sauf de la lutte, outre la renommée qui s'attachera à ta personne, tu seras pourvu jusqu'à la fin de tes jours.

En résumé, si tu ne possèdes pas toutes les qualités que je viens d'énumérer, tu devras, au moins, en avoir acquis la plus grande partie pour être admis nonorablement dans l'intimité du prince. Celui qui ne sait que boire, manger et plaisanter, fait un métier de parasite et n est pas un confident. Sers donc honorablement pour que ta situation ne tourne pas à ta honte.

Sois attentif à ta tenue en présence de ton maître. Ne jette pas un regard indiscret sur ses serviteurs et baisse la tête.

Lorsque l'échanson te présentera la coupe, prends la de sa main, vide la et remets la

lui aussitôt sans Jeter les yeux sur lui afin de iVêtre pas soupçonné ^. Conduis-toi avec une grande réserve pour éviter qu'il ne t'arrive ce qui advint au juge Abdel Mélik de Abkarét «.

ANRCDOTE

On m'a conté que le juge Abdel Mélik d'Abkaret était devenu l'un des confidents du khalife Mamoûn '''; or Abdel Mélik avait été révoqué à cause de sa passion pour la boisson. Un soir que, en présence du khalife, on lui présentait la coupe, en la prenant, il lança une œillade à Péchanson; Mamoun vit le geste, et Abdel Mélik se voyant découvert maintint son œil cli- ;né. Quelques instants après, le khalife ui demancla ce qu'il avait à l'œil. — * En vérité, seigneur, je l'ignore, répondit le juge, mais ma paupière s'est tout à coup paralysée. »

Depuis et tant qu'il vécut, en voyage comme à la ville, en public aussi bien (ju'en particulier, Abdel Mélik n'ouvrit jamais complètement cet œil, afin de dissiper les soupçons de Mamoun.

Quiconque est appelé à être le confident du prmce doit être doué des talents que je viens d'énumérer et suivre la ligne de conduite que je viens de tracer.

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