CHAPITRE XL
DU VÉZIRAT ^
SI tu est Jamais appelé aux fonctions du vézirat; saciie imprimer une sage direction au gouvernement de l'Etat ; sers fidèlement ton maître et veille aux intérêts de ton bienfaiteur; ne songe pas qu^à toi seul, car on Ta dit : — « Celui qui veut le tout, perd aussi Je tout. » — On ne te donnera jamais tout, mais s'il arrive qu'on t'en accorde une partie, attends toi à ce qu''un jour on te la réclame; si d'abord on garde le silence, on ne laissera pas de crier plus tard. Conserve donc le bien de ton seigneur; si tu manges 2, ne le fais qu'avec deux doigts afin de ne pas être étouffé. D'autre part, ne sois pas d'une sévérité excessive à l'é-
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gard des agents placés sous tes ordres; si lu épargnes le bois, le rôt ne sera jamais cuit à point; si lu ne sais pas faire aux autres l'abandon d'un grain ^. tu ne saurais gagner un dirhèm ou si tu le gagnes, les autres ne resteront pas coi et ne laisseront pas passer le fait sous silence.
Tout en veillant aux intérêts de ton maître, ne t'occupe pas de faire des profits mesquins ; on ne se rassasie pas avec les bribes retirées des gencives par un cure-dents, et le dommage causé par de tels profits dépasse les bénéfices qu'ils procurent; en outre, tu te créerais ainsi une armée d'ennemis ligués contre loi et contre ton souverain ^,
Si tu le crois habile, prouve-le en remplissant le trésor, en élevant des monuments, en réparant les ruines, en détrichant les terrains de manière à leur faire rendre dix pour cent; on ne pourra ainsi te reprocher d'avoir appauvri les serviteurs de Dieu ^.
ANECDOTE
J'ai entendu conter qu'un des rois du Fârs 6 étant un Jour irrité contre son vézir , le destitua et confia sa charge à un autre personnage, puis il dit au disgracié de lui
désigner à son choix, un domaine dont il lui ferait présent et oii il irait s'établir avec sa famille et tout ce qu'il possédait.
Le vézir répondit : — a Je ne possède rien, j'abandonne tout mon avoir à votre Majesté; je ne désire point m'installer dans un endroit fertile et cultivé, je supplie votre Majesté de m^accorder la faveur de me concéder quelque village en ruines, je m'y rendrai en haillons, je le cultiverai et j'y finirai mes jours. » — Le roi ordonna de donner au vézir un village tel qu'il le souhaitait. On parcourut tout le royaume sans pouvoir trouver un empan de terre en friche; les gens revinrent auprès du roi et déclarèrent n'avoir pas vu un seul coin de terre qui ne fût prospère.
— « Seigneur, dit alors le vézir, je savais que, sous mon administration, il n'existait pas un pouce de terre inculte, confie donc la direction de ce royaume que tu m'as retirée, à un homme qui, le jour où tu la lui enlèveras, te le rende en l'état oîi je te le remets aujourd'hui. »
A ces paroles, le roi fit des excuses au vézir disgracié, lui octroya un vêtement d'honneur ^ et le rétablit dans sa charge.
Sois donc juste et préoccupe-toi sans cesse de la prospérité publique, ta parole
n^en sera que mieux écoutée et tu vivras sans apprénension, au lieu que si le peuple se soulève, ton maître se verra obligé de te sacrifier pour ne pas se perdre luimême. Si tu commets quelque injustice, ce n^est pas le peuple qui en souffrira le plus, mais elle se tournera contre toimême et contre ton seigneur, et le gain que tu auras cru acquérir causera ta perte.
Veille au bien du pays et cherche à étendre la puissance de ton maître; la puissance ne s'acquiert qu'au moyen de l'armée qui, à son tour, est maintenue par les finances dont l'état est en raison directe de la prospérité publique qui ne peut exister que sous un gouvernement juste et probe. Sois donc équitable et honnête. Tout en servant fidèlement ton maître, redoute-le toujours, car nul n'a plus à craindre du souverain que le vézir.
Aussi quelque jeune que soit le prince, ne te fie pas à son jeune âge; les enfants royaux sont semblables aux oiseaux aquatiques auxquels il est inutile d'enseigner à nager. 11 arrivera un jour oîi le jeune souverain saura diserner le bien du mal; lorsqu'il aura atteint sa majorité, de deux choses Tune : ou il sera intelligent ou il ne le sera pas ; dans le premier cas, s'il n'est pas satisfait de ta conduite passée, il te retirera le pouvoir en y mettant certaines formes, et dans le second, il agira bruta-
lement; dans la première alternative, tu sauveras tout au plus ta vie, et dans la dernière, tu n^auras aucune chance de la conserver.
Partout où le souverain sera, ne te sépare jannais de sa personne, ne t'éloigne pas un seul instant afin que tes ennemis ne trouvent pas l'occasion de te dénigrer et de l'indisposer contre toi. Ne néglige pas de t'informer chaque jour de l'état de sa santé et de te tenir au courant de son humeur. Fais en sorte que tous ceux qui rapprochent soient autant d'espions à ton profit afin d'être averti de ses moindres gestes. A chaque question qu'il t'adressera, réponds avec mesure et aie toujours un antidote à opposer au poison s.
Sois aussi toujours informé de ce que font les souverains étrangers de façon à ce qu'aucun d'eux, ami ou ennemi, ne boive un verre d'eau sans que tu en sois instruit ; en un mot, sois aussi au courant des affaires des cours étrangères que de celles de ton maître.
ANECDOTE
On m'a conté qu'au temps de Fakhr ed Doulèt 9 Sâheb Ismaïl ^o tut deux jours sans paraître au palais, sans prendre part
au conseil, et sans recevoir qui que ce fût.
Fakhr ed Doulet en étant informé, lui envoya dire que sachant qu'il ressentait quelque chagrin, il en était vivement contrarié, que si Tobjet en était quelque affaire, il le priait de s''en ouvrir et il aviserait au moyen de la résoudre, et que si, par hasard, il en était lui-même la cause, il le lui avouât et il s'empresserait de s'excuser. — « A Dieu ne plaise ! fit repondre Sâheb, que le serviteur soit chagriné à cause de son maître! Grâces à rheureuse fortune du Prince, le royaume jouit d'une sécurité absolue, que mon seigneur passe en joie le temps, et les préoccupations du serviteur ne larderont pas à se dissiper. »
Le troisième jour, Sâheb vint au palais, sa pliysionomie avait recouvré sa sérénité habituelle. Fakhr ed Doulet s'enquit de la cause de son retirement. — < On m'avait informé de Kacheghâr ^^ répondit le vézir, que le prince de ce pays avait eu avec le commandant de ses troupes un entretien dont rien n'avait transpiré; le pain m'est resté dans la gorge à cause de l'ennui que j'ai éprouvé de ce qu'à Kacheghâr, le souverain ait pu émettre une parole sans que j'en connusse la portée. Aujourd'hui même, j'ai reçu nne nouvelle dépêche qui me renseigne complètement sur ce que je désirais savoir et j'ai recouvré le repos. »
Tu devras donc être constamment informé de ce qui se passe dans les cours étrangères et en instruire ton maître qui, de la sorte, étant en mesure de connaître ses amis et ses ennemis, saura apprécier ta vigilance.
Ne confie les charges de l'Etat qu'à des gens capables de les remplir et distribue les selon les capacités et les aptitudes de chacun; ne les accorde pas, en vue de tes intérêts personnels, à des hommes incapables ou de conscience vénale. On demandait à Bouzourdjomhir ^^ comment il se faisait que sous un administrateur tel que lui, la puissance des Sassanides eût périclité. — « G^est, répondit-il, parce qu'on a confié des fonctions importantes à des serviteurs ineptes. »
N'appelle pas aux emplois des hommes sans fortune ou qui aient dilapidé leurs biens, parce qu'ils ne s'occuperont des affaires de l'Etat qu'après avoir pourvu aux leurs; au contraire, celui qui possède quelque aisance ne songera pas tout d'abord à ses propres intérêts et il emploiera tout son zèle pour le bien du service. Ne vois-tu pas que lorsqu'il s'agit de Tirrigation d'un champ ou d'une melonnière ^^ si le canal est saturé d'humidité, l'eau arrive bientôt sur le terrain parceque, en ce cas, l'infiltration est insignifiante; si, au contraire, le sol du canal est dessé-
ché et où l'eau n^ait pas depuis longtemps coulé, elle n'arrive au lieu voulu qu''après que le canal s'est suffisamment imbibé.
Le fonctionnaire besoigneux ressemble au canal desséché, il ne songera à tes intérêts qu'après avoir pourvu aux siens.
Tu professeras le respect de tes commandements et tu ne souffriras pas que nul y contrevienne ou les enfreigne.
ANKCDOTK
On m'a conté que Aboul' Fazl avait nommé Sahl le Khodjendite ^^ gouverneur de Samarcande i^, il en signa le. brevet et lui octroya un vêtement d'honneur.
Le jour où Sahl se disposait à partir, il se rendit au palais pour son audience de congé et la délivrance de son brevet.
Après avoir prié, selon l'usage, pour la prospérité du prince et lui avoir adressé un discours en public, il sollicita la faveur d'un entretien privé. AbouT Fazl fit retirer tout le monde et Sahl prit la parole : — a Que Dieu prolonge les jours de mon seigneur! Je pars, et une fois à mon poste, j'attendrai ses ordres; je le prie donc de daigner m'indiquer un signe convenu par lequel je sois averti des commandements que je devrai exécuter et
de ceux dont je ne devrai tenir aucun compte *<'. — Tu as bien parle, reprit AbouP Fazl, tu es un homme prévoyant; j'ai besoin de réfléchir, car je ne saurais répondre immédiatement , diffère donc ton départ de quelques jours. »
Sahl rentra chez lui oti il apprit bientôt que le gouvernement de Samarcande avait été confié à Soleïman, fils de Yahia le Tchéghânien^^j à qui le brevet fut délivre et qui, ayant reçu un vêtement d'honneur, se mit en chemin; d^autre part, ordre fut donné à Sahl de garder les arrêts pendant toute une année; il resta donc dans son logis à Boukhara ^^ pour y subir sa peine.
L'année ayant expiré, Bon Fazl fit mander Sahl et lui dit : — « Eh! Sahl, quand et où as-tu vu que nous donnions à la fois des ordres contradictoires, Tun apparent et Tautre secret ? Les maîtres du monde enseignent Tobéissance par l'épée; tu nous as pris pour un étrange bélitre en nous supposant capable d'exiger la soumission de nos serviteurs et de les engager en même temps à ne pas exécuter nos commandements! Nos ordres sont uniques, nous n'ordonnons que ce que nous voulons qui soit fait, et nous avons ainsi le droit de considérer tout ordre comme exécuté ; ce que nous ne voulons pas, nous ne le commandons pas ; nous ne sommes ni timoré ni faible, l'imputation dont tu
nous a souillii est œuvre de timidité ou d'impuissance; à cause de cela, nous t'avons misa pied *'\ afin que tu ne te misses pas en route avec l'idée que nous pouvons d )nncr un ordre qu'on oserait ne pas exécuter. »
Ne délivre donc jamais de commandements contradictoires et si un de tes su jets le désobéit, inflige-lui un châtiment sévère, car si tu ne respectes pas tes propres dicisions, comment tes subordonnés les respecteraient-ils?
Les souverains, à plus forte raison, ne doivent donner à leurs ministres que des ordres formels et décisifs afin de conserver le respect de l'autorité et obtenir une bonne administration.
Abstiens-toi de l'usage du vin, parce qu'il engendre la négligence et le relâchement, et Dieu préserve les peuples d'un vézir négligent! Si le prince et le vézir s'adonnent a l'ivresse, le pays court à une perte prochaine. Garde-toi donc et préserve ton maître de ce penchant funeste.
Sois tel que je te le conseille, le vézir est le pasteur du peuple et il serait honteux qu'au pasteur il fallût un surveillant.
Si lu n'es pas destiné au vézirat, tu peuK être appcié à exercer le commandement miliiaire, il te faut donc connaître les devoirs qu'impose ccite charge afin de pouvoir la remplir honorablement.
— Bgï —