‹ Le café: culture-manipulation, productionChapitre 3 sur 116 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine du café. — - A Tencontre de l'opinion généralement admise il ne nous paraît pas possible de faire de TArabie le pays d'origine du caféier, car cet arbuste n'y a jamais été rencontré à l'état spontané. Il est au contraire connu depuis fort longtemps en Abyssinie où il porte le nom de Bonn ; on le trouve ^railleurs dans toute l'Afrique tropicale et c'est de <^ette région que sont originaires les principales espèces connues et cultivées, telles que le caféier d'Arabie, ceux de Libéria, du Rio-Nunez, etc. Mais alors que les diverses espèces de la côte occidentale d'Afrique sont restées confinées, par la force des choses, dans leur lieu même d'origine, le caféier d'Abyssinie [Coffea arabica L.) a été transporté dans l'Yémen par les conquérants éthiopiens(i). Ce qu'il y a <le certain c'est que cette dernière opinion, exprimée par Râynal, paraît de beaucoup la plus vraisemblable. On cultive depuis longtemps le caféier dans les pro-

(i) C'est l'opinion exprimée par labbé Raynal dans son Histoire philosophique et politique du commerce et des établissements des Européens dans les deux Indes.

Lecomtk.

vinces de TEnarrea et de Kafla ; il est au rontraire très peu cultivé dans les provinces du Tigré et de l'Amarah mais il y viendrait très bien car on le rencontre à l'état spontané sur un grand nombre de points. Dans le Harrar il est cultivé en de nombreuses localités, comme l'attestent les rapports des voyageurs qui ont récemment parcouru ces régions. Cependant les Abyssins n'utilisent presque pas le cale, à l'exception de ceux qui appartiennent à la religion mahométane ; presque tout celui qu'on récolte dans les diverses provinces est expédié à la côte pour y être vendu sous le nom de café de Moka. Djibouti, et surtout Zeila, en reçoivent d'assez grandes quantités ; il est très apprécié sur les marchés anglais et américains; en 1891 le commerce de Zeila, pour cette denrée, a élé de i, 104,2^7 roupies.

De temps immémorial, les Gallas ont employé le café à la fois comme aliment et comme boisson. Le premier breuvage qu'on imagina de préparer avec le café fut une décoction des fèves et de la pulpe bouillies ensemble, ou de la pulpe seulement; c'est d'ailleurs encore sous celte forme qu'en usent les habitants de plusieurs provinces de l'Arabie. C'est plus tard seulement qu'on apprit à préparer avec les graines torréfiées et pulvérisées la boisson que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de café. A l'époque de Mahomet, ce breuvage était certainement inconnu en Arabie, car si le Prophète l'avait connu, il n'eut pas manqué d'en faire une des attractions de son célèbre paradis. C'est seulement cinq ou six cents ans plus tard que l'usage de cette boisson vint dédommager les crovants de l'abstinence des liqueurs alcooliques; et c'est probablement de là que vient le mot café, car les Arabes désignaient

primitivement les liqueurs alcooliques sous le nom de Kahoueh (que les Turcs prononcent Kahveh) et ils durent appliquer au café le nom des boissons dont il permettait de se priver. Cette étymologie nous paraît préférable à celle qui est communément adoptée et qui fail venir le mot café de Kafa, localité du Tigré où on récolte beaucoup de café(i).

Quelques auteurs arabes rapportent que la découverte de la boisson rafraîchissante fournie par l'ébullition de la pulpe et de la fève fut faite dans la dernière partie du vu* siècle de Thégire (xiii° de l'ère chrétienne) par Cheik Omar, dévot personnage de TYémen qui, persécuté pour se& opinions religieuses, fut contraint de se réfugier dans les montagnes avec ses disciples et d'utiliser pour sa nourriture les baies des caféiers sauvages. Ils trouvèrent la décoction de ce fruit si salutaire qu'à leur retour dans TYémen ils en préconisèrent l'usage. Mais nous ne croyons pas à l'authenticité de cette légende, car, en réalité, le caféier ne paraît pas originaire de l'Arabie.

D'ailleurs, à cette légende musulmane les chrétiens en opposent une autre qui ne paraît pas plus fondée. Le Maronite Nairone raconte, en effet, qu'un berger se plaignit à des moines de l'état de surexcitation où se trouvaient ses animaux. Le prieur, se doutant que ce devait être l'effet du pâturage, explora le pays et rencontra de nombreux arbrisseaux

(i) Pietro délia Valle a avancé que le café n'est autre que le Nepenthe reçu par Hélène d'une dame égyptienne et qu'Homère vante comme propre à calmer l'esprit dans l'état le plus violent de la colère, de l'affliction et du malheur. Paschius dans son traité de Novis inventis, imprimé à Leipzig en 1700, prétend que le café est désigné parmi les présents que fit Ahigaël à David afin de l'apaiser, i Lii'. des Rois, chap. a5, vers. 18. Les Persans racontent que, Mahomet étant malade, l'ange Gabriel inventa cette boisson pour lui rendre la santé.

dont les troupeaux mangeaient les fruits, et il en emporta pour découvrir leurs qualités; ayant fait bouillir ces fruits dans Teau, il reconnut que la décoction éloignait le sommeil et il conçut l'excellente idée d'en faire prendre à ses moines pour combattre la déplorable habitude qu'ils avaient contractée de dormir pendant les offices de la nuit.

Il est certain que ce fut dans le milieu du ix* siècle de l'hégire, xv*" siècle de l'ère chrétienne, que les Arabes commencèrent à cultiver le café.

Gémaleddin Abou Abdallah Mohammed Ben Saïd, surnommé Dhabhani, parce qu'il était natif de Dhabhan, petite ville de FYémen, était muphti d'Aden, ville et port fameux de l'Arabie, à l'orient de l'embouchure de la mer Rouge. Ayant été contraint de se rendre en Perse pour quelques affaires, il y demeura un certain temps et observa que les habitants faisaient usage du café et en vantaient les propriétés. Revenu à Aden, il en but lui-même et s'en trouva fort bien. A son exemple, ses compatriotes se mirent à en faire usage. Les fakirs en prenaient dans le temple môme en chantant les louanges de Dieu. Le café était dans un grand vase de terre rouge; le supérieur en puisait dans ce vase avec une petite écuelle et leur en présentait à tous successivement, en commençant par ceux qui étaient à sa droite, pendant qu'ils chantaient leurs prières ordinaires. L'usage du café ne fut jamais interrompu à Aden, et l'on dit que les Arabes ne boivent jai^iais cette boisson délicieuse sans souhaiter le paradis à Gémaleddin, en récompense du présent qu'il leur a fait.

D'Aden, l'usage du café se répandit, vers la fin du IX® siècle de l'hégire, à la Mecque et à Médine et de là dans toute l'Arabie.

Au commencement du x* siècle de Thégire, Tusage du café s'établit au Caire et, de là, en Syrie, principalement à Damas et à Alep.

Mais l'emploi du café ne s'étendit pas sans soulever de nombreuses polémiques et de vives protestations (i). L'an 917 de Thégyre (i5ii de Tère chrétienne), deux docteurs persans parvinrent à persuader à l'émir Khaïr-Beg Mimar que le café était une liqueur enivrante provoquant des divertissements repoussés par la loi de Mahomet. L'émir convoqua une assemblée de médecins pour délibérer sur ce sujet. Ceux-ci affirmèrent que l'usage du café était contraire à la santé, et Khaïr-Beg demanda au sultan de le prohiber; non seulement sa demande ne fut pas agréée, mais le sultan fit connaître que les docteurs du Caire regardaient le café comme une boisson saine et innocente. L'émir dut retirer la prohibition provisoire qu'il avait cru pouvoir édicter.

Un peu plus tard (932), le Cheik Sidi Mohammed Ben- Arrah fi tfermer les maisons où on prenait le café en commun, sans cependant en proscrire l'usage en famille; mais, après sa mort, les cafés furent rouverts au public comme auparavant. Dix ans après, un fanatique réussit encore par ses discours véhéments à créer un courant contre l'usage du café. Heureusement, les docteurs consultés tranchèrent la question en faveur du café, qui devint plus en vogue que jamais.

(i) Le plus grave reproche qu'on ait fait au café en Orient est que son usage journalier rendait impuissant. On raconte à ce sujet que Tépouse d'un shah de Perse, voyant un jour un cheval qu'on allait hongrer, s'enquit de ce qu'on voulait faire à ce pauvre animal. Quelqu'un lui ayant répondu que ce cheval était trop amoureux et qu'on allait détruire dans sa source la cause de ses emportements elle fit observer qu'on n'avait pour cela qu'à lui donner journellement du cafc.

L'an 962 de l'hégire, sous le règne de Soliman II, dit le Grand, on commença à prendre du café en Grèce et surtout à Constantinople. Deux étrangers ouvrirent chacun un café; ces établissements étaient surtout fréquentés par des savants, des juges, des professeurs et des derviches; aussi les désignait-on sous le nom d^Ecoles des Savants, Constantinople compta bientôt une multitude de ces cafés ou Kawha- Kanès; mais là, comme ailleurs, ce ne fut pas sans violentes protestations, et, à l'instigation des prêtre*s, qui voyaient délaisser les temples, les cafés furent fermés; cette prohibition ne fut d'ailleurs que momentanée.

Introduction en Europe. — En 1662, un marchand du nom d'Edward, à son retour du Levant, amena en Angleterre un Grec qui savait préparer le café et qui 'en fît adopter l'usage à Londres. Sous le règne de Charles II, le café éprouva en Angleterre les mêmes persécutions qu'il avait rencontrées en Turquie; mais les prohibitions successives ne firent qu'aviver le goût des Anglais pour cette boisson qui fut d'ailleurs délaissée depuis. Encore aujourd'hui Tusage en est très restreint en Angleterre, puisque la consommation par habitant et par année n'atteint même pas une livre.

Dès 1645, on avait commencé à prendre du café en Italie et en i644 unVénitien, nommé Pietro dellaValle, avait apporté du café à Marseille. Thevenot, auquel on attribue généralement le mérite de cette introduction, ne revint de son premier voyage qu'en 1767, c'est-àdire beaucoup tard. En 1660, plusieurs négociants de Marseille, qui avaient séjourné dans les pays du Levant et y avaient contracté l'habitude du café, en firent venir

quelques balles d'Egypte. De là, l'usage s'en répandit dans la Provence et à Lyon. Mais c'est seulement un peu plus tard que Paris apprit à le connaître. 11 y avait bien, pendant le règne de Louis Xlll, sous le petit Châtelet, un marchand qui vendait une décoction de café sous le nom de Cahové; mais, en somme, le café n'était connu chez nous qu'à titre de curiosité. C'est seulement à partir du séjour à Paris de l'ambassadeur turc Soliman-Aga, en 1669, que le café acquit droit de cité; l'ambassadeur en fit prendre, en efl^et, à plusieurs personnes qui gardèrent l'habitude d'en boire.

L'Arménien Pascal établit un café à la foire de Saint-Germain, en 1672. De là, il le transporta à Paris, quai de l'École, vis-à-vis le Pont-Neuf. Mais son établissement n'était guère fréquenté que par des étrangers et quelques chevaliers de Malte et il dut partir pour Londres. Un Sicilien, du nom de Procope, fut plus heureux, car le café qu'il établit en face de la Comédie-Française a survécu pendant bien longtemps et devint, à une certaine époque, le rendez-vous des littérateurs les plus distingués. D'autres cafés furent ensuite installés par l'Arménien Maliban, rue de Bussy, puis par Etienne, d'Alep, rue Saint- André- des- Arts, en face le pont Saint- Michel.

Mais, cependant, le café était bien loin d'être adopté par tout le monde et on connaît le mot de M™" de Sévigné : « Racine passera comme le café )>. En réalité, ils ont survécu l'un et l'autre, malgré leurs détracteurs.

Dès ce moment, la vogue du café ne fit qu'augmenter, et les belles dames faisaient souvent arrêter leurs carrosses devant les boutiques de café pour s'en

faire servir une tasse à leur portière sur des soucoupes d'argent.

Aujourd'hui, non seulement l'usage du café s'est répandu dans presque tous les pays du monde, mais sa culture a pris une aire d'extension considérable et la production du café est devenue l'une des branches les plus importantes de l'agriculture tropicale. Malheureusement les colonies françaises n'en fournissent qu'une très faible quantité et bien loin de donner au moins le café qui entre annuellement dans la consommation française, elles en produisent «à peine la centième partie.

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