Richard. Éléments d'histoire naturelle
2. Payen. Précis théorique et pratique des substances alimentaires.
« Le thé, avons-nous dit nous-même, dans nos Leçons dliygiène, produit une excitation générale de toutes les fonctions, et en particulier des fonctions digestives. Utile après les grands et longs repas, il ne l'est pas moins parfois après les repas même les plus modestes, quand ils sont composés d'aliments farineux, lourds, chez les individus dont Testomac est peu actif, lorsque la vie sédentaire rend la digestion lente et pénible. »
Nous devons faire remarquer, qu'au point de vue hygiénique, il y a une très-grande différence entre l'action du thé noir et celle du thé vert.
Le thé noir exerce une heureuse influence, une action presque toujours bienfaisante.
Le thé vert excite avec une énergie plus grande, -et souvent trop forte ; il faut bien se garder d'en abuser.
Le thé noir, notamment le congo, l'un des plus salubres et des plus usités en Angleterre, agirait sur les facultés intellectuelles et les dispositions morales, sans apporter aucune perturbation dans les fonctions physiologiques.
Le thé vert, surtout chez les personnes qui en prennent rarement , peut produire des troubles nerveux, des palpitations de cœur, des tremblements pénibles dans les membres, et une irritabilité particulière, qui serait loin de seconder le travail intellectuel. Pris le soir, il agite et trouble le sommeil.
L'habitude peut faire disparaître ces effets fa-
LE Tiiï: loi
clieux : mais il ne faudrait conseiller à personne de s'habituer au thé vert, qui est d'ailleurs le plus sujet aux falsifications insalubres.
Il est bien entendu aussi que labus du thé, qu'il soit noir ou vert, peut être nuisible à la santé.
Il ne faut pas le prendre trop fort, ni en boire trop fréquemment.
L'expérience , faite aujourd'hui sur une trèsgrande échelle, vient confirmer les données de l'analyse, et les témoignages de la science en faveur des qualités hygiéniques du thé.
On a vu plus haut que les Chinois en font usage pour corriger les eaux détestables et malsaines de leur pays.
C'est une application qui serait très-utile en beau- ( oup de pays. Los eaux malsaines ne manquent pas, ailleurs qu'en Chine.
Que de fois les voyageurs qui ont traversé les provinces de la Chine, et les vastes plateaux de l'Asie centrale, ont constaté les effets bienfaisants de la coutume chinoise, et éprouvé par eux-mêmes combien une eau bouillie, parfumée par une infusion de feuilles de th«''. t'sl ;iL'ri';il)l(v excellf^nte: «ombien elle repose !
Les soldats anglais ri aiiK-i*ii;nn.s lont du the un usage habituel : en marche, ils en portent toujours sur eux. (Quelques gorgées de thé froid calment la soif et font oublier la fatigue.
Si Ton en croit un rsipport pul)lié le i^r janvier 1^7:^ dans la Ih^r}»,' nulit.nrc do iétat-major
\Si LE THE
russe, les hygiénistes de Russie auraient jugé non moins favorablement l'introduction de cette boisson dans l'armée.
On a constaté les résultats moraux de l'usage du café dans les camps des environs de Paris. En effet, le nombre des habitués du petit verre dumatin diminue considérablement dans les régiments qui reçoivent régulièrement du café.
Un résultat analogue doit se produire chez les peuples qui font un usage ordinaire dil thé.
Quand les boissons alcooliques trouvent le champ libre, elles causent des ravages plus étendus et plus funestes : les troupes qui reçoivent des rations régulières de café ou de thé, sont moins exposées aux dangers de l'alcoolisme.
L'énorme production du vin dans notre pays est certainement la principale cause qui a empêché chez nous le développement de la consommation du thé.
Mais ne nous illusionnons pas sur nos richesses. Le prix du vin tend à s'élever ; les moyens de communication facilitent de plus en plus les relations commerciales, et l'exportation des produits agricoles s'accroît dans la mesure de leur extension.
Et puis, il y a les mauvaises années. L'hiver a trop souvent des retours soudains ; il suffit d'une o-elée tardive, pendant une nuit ou deux, quand la véo'étation a été prématurément avancée par des chaleurs précoces, pour détruire la récolte de la
LE TliL 153
vigne clans la plus grande partie de la France viticole. Nous avons vu ce fait se produire plusieurs années de suite. Et les fléaux de tout genre : grêle, oïdium, phylloxéra! Faut-il s'étonner que la récolte soit aléatoire ?
Or, quand le vin est devenu très-cher, qu'a-t-on imaginé pour le remplacer ? On s'est mis à fabriquer des boissons fermentées avec des fruits secs, ou des piquettes insipides et plates, quand elles n'étaient pas malfaisantes. Et Ion avait sous les yeux Texemple des Anglais et des autres peuples du Nord, qui boivent du thé à tous leurs repas !
Encore si c'était une question d'économie ! Mais la mauvaise boisson qu'on substitue au vin revient plus cher que le thé.
A Paris, où le vin est toujours d\u\ prix élevé, a cause des droits d'entrée et de transport, ne vaudrait-il pas mieux boire aux repas, ou à Tun dés repas du thé, boisson saine et d'un bon marché relatif, que des vins frelatés insalul)res et toujours chers/
En attendant que le thé obtienne chez nous la place qu'il mérite d'occuper dans les usages de toutes les classes de la sociéti', il est encore trop exclusivement une boisson d'agrément que l'on prend dans les soirées, ou un remède vulgaire contre les mauvaises digestions.
Des millions de Français ne le connaissent qu(" par cette dernière propriété, et y ont recours au moindre trouble des fonctions de l'estomac.
Imitations du thé,
On a donné le nom de thé à des feuilles ou à des mélanges de feuilles, avec lesquelles on a tenté, sans y réussir, de remplacer le thé de Chine. On a encore essayé, sous ce nom qui rappelle un souvenir agréable, de déguiser des médicaments.
C'est ainsi qu'on a utilisé :
1° Le houx apalachine ou thé des Apsilaches, qui croît dans les Florides , au sud des Etats-Unis. Les feuilles de cet arbre passent pour toniques et sudorifiques. Les naturels du pays en préparent une boisson excitante, qu'ils prennent pour s'animer au combat.
2" Le thé cVExirope. On comprend sous ce nom les feuilles ou de la sauge, ou de la véronique.
La sauge est un arbuste des provinces méridionales de la France. Elle jouissait autrefois d'une grande réputation. On la cultive dans les jardins. Elle a une odeur aromatique forte et agréable, une saveur prononcée, chaude, un peu piquante. Ses propriétés sont toniques, excitantes et cordiales.
On prétend que les Chinois sont plus friands de Tinfusion de notre sauge que de celle du thé, et qu'ils achètent fort cher la sauge aux marchands auxquels ils vendent leur thé.
Est-ce à dire que, si la sauge nous venait de la Chine, nous la trouverions aussi agréable que la touvent ceux qui la reçoivent d'Europe ?
LE THi: 15.'-)
Il est permis d'en douter.
La véronique est une petite plante herbacée, qui est très-abondante en France, dans les bois. Elle a une saveur amère et aromatique, des propriétés légèrement excitantes.
' 3** Le thé du Mexique (chenopodium ambro- ' sioides), appelé aussi ambroisie, herbe de sainte Marie, plante herbacée, originaire du Nouveau- Monde. Elle croît dans le midi de la France, aux environs des villes, dans les lieux secs. Elle répand une odeur forte et agréable, surtout quand on la froisse. Elle a une saveur aromatique assez scmbla- We à celle du cumin, des propriétés stomachiques, anthelminthiques (contre les vers) et sudorifiques. 4" Le thé du Paraguay {Ilex parar)uayensi.< , ou ilex maté), espèce de houx, cultivé avec soin, au Paraguay, pour la rc'colte de ses feuilles, dont on fait un grand usage en infusion. Le maté est trèsrépandu, comme boisson d'agrément, non seulement au Paraguay, mais encore au Brésil et dans toute l'Amérique méridionale.
5° Le thé de saint Germain, poudre formée d'un mélange de fleurs de sureau, de .semences de fenouil, de crème de tartre et de séné. C'est un remède contre b constipation.
6" Le thé Faltranh , ou vulnéraire suisse mélange d'une grande quantité de feuilles do plantes aromatiques; il est d'un usage vulgaire, on l'emploie en boisson contre les chutes , les coups, etc.
Parmi les feuilles citées, celles qui paraissent les plus propres à remplacer le thé en Europe seraient encore celles de la véronique et de la sauge. Nous y ajouterons celles du tilleul, dont l'infusion a un arôme doux , une saveur délicate^ et est très- \ agréable à boire, quoique beaucoup plus fade que. celle du thé.
C'est le tilleul que l'on devrait appeler la thé d'Eu^ rope, au dire d'un auteur, excellent patriote, qui dit en avoir pris souvent à ses repas en place de thé, et qui avoue même que la crainte seule de passer pour un barbare l'empêche de proclamer un goût peu favorable à la feuille chinoise. ^
Il est peu probable toutefois que le tilleul, et les . autres plantes indigènes ou étrangères auxquelleson donne le nom de thé, prennent un jour la plaça du thé véritable, malgré les qualités utiles ou attrayantes qu'elles peuvent avoir, et la faveur dont elles jouissent dans certaines contrées.
Jamais ces feuilles douées de propriétés spéciales plus ou moins médicamenteuses, que nous avons utilisées pour nos tisanes, ne joueront le rôle du thé, et n'en tiendront la place.
Qu'on se figure un mstant une maîtresse de maison faisant les honneurs d'un breuvage quelque peu pharmaceutique ; et une société , réunie dans un salon, puisant les saillies vives, les réparties piquantes , les idées originales dans une tasse de véronique, de sauge ou de tilleul !
Non, le thé restera l'heureux prétexte de ces réu-
LE THF. 157
nions qui rapprochent les membres de la famille ; les âges, les classes ; qui polissent ainsi les aspérités, de caractère, effacent les dissonances de ton et de langage, par la grâce de l'hospitalité, par la con^ versation où s'échangent et se contrôlent les idées et les croyances.
C'est une coutume bonne à propager que do rassembler chaque soir, à l'heure du thé, Taïeul véné-
. rable , tradition vivante de l'honneur et des vertus de la famille; les enfants, que les exigences de l'avenir ou de l'éducation ont t( nus éloignés pendant le jour; les parents, s'appartenant enfin, heureux de reposer leurs regards sur des êtres chéris , et d'oublier les soucis des affaires, en écoutant l'histoire du travail, les projets et les espérances do chacun.
Dans un temps où la cherté croissante des choses nécessaires de la vie, les habitudes du luxe, les susceptibilités de l'amour-propre. restreignent l'iiospitalité et rendent les réunions plus difficiles, plus rares, le thé offre aux familles modestes et bien gouvernées un moyen peu dispendieux de se voir, d'entretenir d'agréables relations, d'initier la jeunesse au ton et aux manières de la bonne société, sans l'exposer aux dangers du monde, d'élargir enfin le cercle de leurs idées par un éthanL'-e mutuel et une expansion féconde,
Nous aimerions à opposer à ces somptueux dîners, où manger est la grande affaire, et dont les
^ menus dignes de la table de Lueullus, sont portés
par les journaux à la connaissance du monde entier, les réunions simples et cordiales dont la tasse de thé fait tous les frais, où l'on parle de choses/ sérieuses sans pédantisme, où Ton aborde en se jouant, mais non sans profit, les sujets les plus divers, art, morale, poésie, littérature ; d'où l'on sort satisfait de soi-même et des autres ; commerce charmant^ dans lequel on pratique le libre-échange, sans écraser ses rivaux !
A ces causeries, à ces réunions où intérêts sociaux^ morale, esprit de famille trouvent si bien leur compte, que la Chine continue à fournir un prétexte par l'envoi de la précieuse feuille de thé; notre patriotisme peut prendre aisément son parti d'un tribut qui nous rapporte plus qu'il ne nous coûte. Et puis, nous avons vu de ces réunions en bien des pays, tributaires comme nous à ce point de vue. En France, du moins, si la feuille de thé est une étrangère, on ne peut méconnaître l'origine de l'esprit qui circule autour de la table, Chaque pays a son monopole : là une feuille, ici Tesprit. Consolons-nous. A côté de ce qu'il reçoit, notre pays a encore bien le droit d'être fier de ce qu'il fournit avec tant de libéralité!