XIII
nous décrit ainsi le public fort mêlé qu'attiraient déjà ces « lieux de raffraîichissement : »
Les caffez sont des lieux fréquentez par les honnestes gens de l’un et de l’autre sexe. On y voit toutes sortes de caractères : des hommes galans, des femmes coquettes, des abbez polis, d’autres qui ne le sont pas, des guerriers, des nouvellistes, des officiers, des provinciaux, des étrangers, des plaideurs, des beuveurs et des joüeurs de profession, des parasites, des aventuriers, des chevaliers de l’industrie, des Jeunes gens à-bonne fortune, des vieilles amoureuses, des gascons et des faux-braves, des demibeaux esprits et des auteurs, et plusieurs autres personnes dont les portraits différens pouroient se multiplier à linfini.
On se rend à ces lieux de raffraichissement au retour de différens endroits. L'auteur Philinte et l'abbé Damon se trouvèrent, une des dernières festes, aux Pères de l’Oratoire. Ils y entendirent le sermon d’un habile homme de cette célèbre congrégation... Au sortir de là, il fut question de prendre l'air et de faire un tour de promenade; mais la pluye qui survint fit remettre cette partie à un autre Jour. Que devenir cependant, ces deux amis n'étant point amoureux ny Joüeurs? Il fallut aller au caffé. C’est la chûte et l’assemblée aussi où l’on s'engage à moins de dépense. Ils entrèrent donc chez les Arméniens, où ils demandèrent des liqueurs et des biscuits; car peu de gens se bornent à une prise de caffé, qui n’est souvent que le prétexte d’un plus grand excez.
Ces établissements se multiplièrent bientôt à tel point qu'il faut renoncer à les citer tous. En 1716, leur nombre était déjà d'environ trois cents. Pendant la durée de la foire Saint- Germain, où l'habitude du café avait pris naïissance, plusieurs limonadiers ouvraient chaque année des salles luxueuses, et c’est là que l’on vit pour la première fois des chocolatières et des cafetières d'argent.
Les dames, écrit un auteur contemporain, ne font point de difficulté pendant la foire d'entrer dans ces lieux-là, où l’on trouve, outre le café, toute sorte de liqueurs, des confitures et plusieurs sortes de raffraichissemens.…
Quoique le nombre des cafés publics soit considérable à Paris, et qu’on y trouve toutes les commodités dont on a parlé, on n’en prend pas moins de café dans les maisons particulières, n’y en ayant presque point, depuis la bonne bourgeoisie Jusqu'aux gens de la plus haute qualité, où l’usage ne soit établi d'en prendre le matin ou du moins immédiatement après le diné, et d’en présenter dans les visites familières que l’on recoit. Sans parler d’un nombre infini de personnes accoutumées au café qui vivent dans des communautez ou qui sont d’un certain état à ne pouvoir paroistre avec bienséance dans les cafés publics.
Et à propos des gens de qualité, c’est parmi eux qu'a commencé l’usage des cabarets à café et qu’on voit enfin aujourd’hui tout ce que l’Orient peut
fournir de plus magnifique en ce genre; en sorte que l’or et l’argent que l’on y prodigue sont audessous du prix des vases de porcelaine et des ouvrages de la Chine dont on compose ces cabarets.
Cependant, ce grand usage du café, établi dans la capitale du royaume, a esté suivi successivement dans toutes les provinces, dont les premières villes ont actuellement des cafés publics. C'est ce qui se voit à Lyon, à Toulouse, à Bourdeaux, à Rennes, à Rouen, à Dijon, etc., et sur tout dans les bonnes villes de la Flandre francoise, sans compter tout le café qui se consomme à la campagne, dans toutes les bonnes maisons et ailleurs, et celui qui se consomme aussi dans les armées du Roy, de terre et de mer.
Parmi les cafés de Paris qui recevaient une chentèle littéraire, 1l faut donner une mention spéciale à celui qu'avait fondé, vers 1690, un sieur François Laurent. Il était situé à l'angle de la rue Dauphine et de la rue Christine.
Laurent mourut en 1694?, mais sa veuve lui succéda, assista aux disputes des gens de lettres quise réunissaient autour de ses tables, et mourut en 1735. Voltaire cite plus d'une fois le café Laurent où, dit-il, on rencontrait Fontenelle, Houdard de la Motte, Danchet,
? De la Roque, p. 382.
* A. Jal, Dictionnaire de biographie et d'histoire, p. 748.
LE CAFÉ, LE THÉ ET es 65 l'abbé Alary, Boindin, Jean-Baptiste Rousseau et bien d’autres ‘. C’est là que Rousseau composa les fameux couplets qui furent récompensés, d'abord par une volée de coups de bâton, puis par un bannissement perpétuel.
C’est là aussi, selon toute apparence, qu'il écrivit son premier ouvrage, publié en 1694 sous ce titre : LE CAFFÉ, coménte. Voltaire a raison de dire que cette « petite pièce d’un Jeune homme sans aucune expérience, ni du monde, ni des lettres, ni du théâtre semblait n annoncer aucun génie ?. » Les personnages, fort maussades, qui y figurent sont :
Mao. JéÉrosME, marchande de caffé3, Louisox, sa fille.
DoranTE, amant de Louison.
Mr JoBELIN, notaire.
La SourpiÈère, amy de M: Jobelin.
LE CHEVALIER
Coronis, gascon.