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d’un plus grand ouvrage que pour un traité absolument achevé. »
Les Parisiens firent comme les Chinois, 1ls restèrent insensibles aux charmes dela sauge. Le docteur Andry, qui devint doyen de la Faculté, entreprit alors de les convertir au culte de la véronique, véritable thé de l’Europe. S'inspirant des idées d’un médecin allemand nommé Francus, il publia en 1704 un petit in-8° intitulé : Le thé de l’Europe, ou les propriétez de la véronique, tirées des observations des meilleurs auteurs et surtout de celles de M. Francus ‘, médecin allemand. Suivant ce Francus, la véronique possède même « l’apparence extérieure » du thé, et elle convient dans toutes les maladies que le thé a la réputation de soulager. Prise en infusion, elle guérit la migraine, les catarrhes, les ophtalmies, la surdité, la paralysie, l'asthme, la toux, la phtisie, la colique, la diarrhée, etc. Cela, c'est Francus qui l’affirme, et en terminant il s’écrie dans un transport d’enthousiasme : « Je vous salue, plante de bénédiction; je vous salue, reine des herbes, pré-
1 Joannis Franci veronica theezans, id est collatio veronicæ Europeæ cum the chinitico, etc. Seconde édition,
Lipsiæ, 1701, in-12 de 138 pages.
sent incomparable de la nature, souverain vulnéraire à qui sont confiées tant de vies; à vous soit louange et gloire au-dessus de toutes les autres herbes de la terre! »
Andry na pas reproduit cette éloquente apostrophe. Est-ce à cela qu'il faut attribuer le peu de succès qu'obtint son livre, et l'oubli dans lequel retomba bientôt l'innocente véronique? Lui-même semble ne pas lui être resté longtemps fidèle, car dans son Traité des alimens de caresme, écrit vers 1712, il ne la mentionne même pas, tandis qu'il consacre au thé un chapitre fort élogieux ‘. Ille déclare précieux surtout pour les personnes « replètes el pituiteuses, » et à la même date la Faculté de médecine en recommandait particulièrement l'usage aux vieillards *?.
Nous avons vu que la princesse Palatine ne l’aimait pas plus que le café*; cette vieille Allemande réservait sa passion pour labière et 4 Mais on ne l’écoutait guère à Paris, et les Lettres édifiantes nous
apprennent que le thé y était « devenu autant
les choux au sucre
1 Tome II, p. 380.
? An senibus the? Thèse soutenue en 1712 par le bachelier J.-B. Silva.
3 Voy. ci-dessus, p. 81.
4 Voy. La cuisine, p. 20#.
à la mode que le chocolat l’est en Espagne '. » On le préparait exactement comme aujourd'hui, car voici la recette donnée par Le cuisinier royal et bourgeois :
Le thé n’est pas si commun que le caffé, à cause de son prix qui est beaucoup plus cher... La manière ordinaire de le préparer est de faire boüillir une pinte d’eau dans un vaisseau propre. Vous avez une théière d'argent, de terre de la Chine ou de fayance, dans laquelle vous mettez deux petites pincées de thé, et y versez votre eau boüillante par dessus, et le laissez infuser un moment, et le versez dans des tasses. Chacun y met du sucre à son goût. Quelques-uns se servent de sucre-candi ou de sirop de capillaires au lieu de sucre. Ses propriétez sont d’abaisser les fumées du cerveau, de rafraichir et de purifier le sang. Il se prend ordinairement le matin, pour réveiller les esprits et donner de l’appétit, et après le repas pour aider à la digestion?. »
Lémery fit figurer le thé dans son Dictionnaître universel des droques simples. Il reconnait toutefois que cette infusion « est plus
souvent employée pour le délice que pour la médecine, » et il lui attribue « beaucoup de
1 Lettre du 26 juillet 171%, dans les Lettres édifiantes et curieuses de la Chine, édit. de 1781, t. XVIII, p. 302.
? Nouvelle instruction pour les confitures. Suite du nouveau cuisinier royal et bourgeois, édit. de 1715, p. 382.
bonnes qualités, » puisque, dit-il, « il réjouit et récrée les esprits, 1l abat les vapeurs, il empêche l'assoupissement, 1l fortifie le cerveau et Le cœur, il hâte la digestion, il excite l'urine, il purifie le sang, 1l est propre pour le scorbut et pour la goutte !. »
J'ai dit qu'en 1766, la France consommait par année environ 2,100,000 livres de thé.
Son usage avait gagné jusqu’au peuple, qui souvent faisait bouillir les feuilles, préférant une forte décoction à la légère infusion jusquelà préconisée”. Des ouvrages fort estimés, entre autres le Dictionnaire d'histoire naturelle publié par Valmont de Bomare, contestaient alors les mérites du thé et condämnaient son fréquent üsage. Les Suédois, au contraire, le représentaient comme un dépuratif du sang, vantaient ses vertus diurétiques, le recommandaient aux gens sédentaires et aux gourmands *.
1 Édition de 1759, p. 874.
2? Valmont de Bomare, Dictionnaire d'histoire naturelle, v° The.
3 Potus theæ, quem præside Car. Linné proposuit P.-C. Tillæus Upsaliæ, 1765. Dans les Amœnitates academicæ de Linné, édit. de 1789, t. VII, p. 236. — L'auteur condamne toutefois l'emploi du thé dans les leucorrhées, les paralysies et les ophtalmies.
Vers 1773, on consommait aux États-Unis pour cinq à six millions de thé par an‘. En Angleterre, les importations ne cessaient de s’accroître. Elles furent, en poids, de treize millions de livres durant les années 1780 à 1783 *. L'année suivante, l'impôt sur le thé rapporta 700,000 livres sterling *.
On avait depuis longtemps cherché à acclimater en Europe une plante qui y était si recherchée. Jean Nieuhoff disait déjà vers 1660 : « Sa semence noirâtre jetée en terre produit au bout de trois ans des jolis arbrisseaux de la hauteur de nos groiseliers ou rosiers, dont on fait tous les ans une très riche récolte, les neiges et les gresles n’estant point capables de l’'empescher par leurs rigueurs *. De sorte que je me persuade qu'on pourroit aisément cultiver cette plante en nostre Europe si on semoit
1 Raynal, t. IX, p. 20.
? Ad. Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, édit. de 1843, t. I, p. 263.
# Stanhope, Pitt et son temps, trad. Guizot, t. I, p. 225.
# Une commission scientifique, nommée vers 1831 par les Anglais pour étudier les moyens d'obtenir l’acclimatation du thé dans les Indes, s’exprimait ainsi : « Une condition essentielle, c’est qu'on ait un climat dans lequel il existe un hiver bien prononcé, de six semaines ou deux mois, et dans lequel il gèle et tombe de la neige. » D’Hervey de Saint- Denys, echerches sur l'agriculture et l’horticulture des
Chinois, p. 193.
de la graine en quelque lieu ombrageux et fertile !. »
Les premiers essais sérieux faits dans cette voie datent du grand Linné. Vers le milieu du dix-huitième siècle, l’Académie des sciences estimait « que l'arbuste dont les feuilles fournissent le thé &ait si particulier à la Chine qu'il ne pouvait s'élever en aucun autre lieu. » Linné lui écrivait d'Upsal qu’ «il avoit dans son jardin un pied de cet arbrisseau bien vivant, qu'il essayoit de le multiplier, et que cette plante ne paroissoit pas plus redouter le froid qu'un grand nombre d’autres qui viennent dans nos climats, et nommément pas plus que le syringa *. » Ce que Linné ne raconte pas à l’Académie, c'est qu'il avait semé vingt fois des graines de thé sans aucun succès, et que le maigre arbuste dont il était si fier représentait bien des années de persévérants efforts.
Sur les instances de Linné, Pierre Osbeck, aumônier d’un bâtiment appartenant à la Compagnie des Indes, avait pris en Chine un magnifique pied de thé qu'il espérait rappor-
1 Deuxième partie, p. 79.
? Histoire de l’Académie royale des sciences, année
m.DCc.Lxut (publiée en 1766), p. 52.
ter au savant naturaliste; mais en vue du cap de Bonne-Espérance, un coup de vent enleva l’arbuste, et 1l disparut dans la mer. Un peu plus tard, Lagerstroœm put, non sans orgueil, déposer dans le jardin botanique d'Upsal deux arbrisseaux dérobés à la Chine, et que l’on entoura de soins pendant deux ans; ils fleurirent enfin, et l’on reconnut alors que l’on était en présence de deux camélias. Quelque temps après, un vrai pied de thé, parvenu sans encombre jusqu à Gæœtheborg, y fut détruit par des rats dans la chambre du commandant.
Ces insuccès ne décourageaient pas Linné.
Il engagea le capitaine Ekeberg à suivre une autre voie. Celui-ci, avant de quitter la Chine, sema des graines dans un vase rempli de terre, et elles sermèrent durant la traversée. Toutes avaient levé quand le vaisseau arriva à Gœtheborg. Ekeberg en expédia aussitôt la moitié à Upsal, mais l'envoi périt pendant le trajet. Il porta lui-même la seconde moitié; et, le 3 octobre 1763, Upsal recevait les premiers pieds de thé qui aient pris racine en Europe . Linné parvint à les conserver hors des serres, et quelques plants transportés
© Voy. Duhamel du Monceau, Traité des urbres et arbustes que l’on cultive en France, t. II, p. 19.
dans la Grande-Bretagne fleurirent également en plein air ’.
On ne connaïssait à Paris, vers la fin du dix-huitième siècle, que trois théiers; l’un appartenait au Jardin des Plantes, l’autre au duc de Cossé et le troisième à un amateur nommé de Janssen. Les essais d’acclimatation sur le territoire français, aux environs de Saumur et d'Angers par exemple, ont démontré la possibilité d'élever l'arbre à thé en pleine terre dans nos climats; ils ont prouvé aussi qu il y donne très peu de feuilles et que le commerce n'en peut dès lors tirer parti.
Il avait donc continué à vouloir lui substituer d’autres plantes, douées des mêmes propriétés, disaient les’prospectus. Vers 1778, un sieur de Lasalle, ancien chirurgien-major des armées du roi, annonçait un « thé nouveau des dames, ou espèces pectorales, béchiques, etc., pour la poitrine et l’estomach. » C'était à la fois un remède et un aliment : « De cette infusion théiforme, bien des personnes en font un déjeûné très agréable, en la coupant avec de la crème ou du lait, y ajoutant du sucre et un petit pain. On en fait aussi, avec le syrop de
1 Raynal, t. III, p. 160.
capillaires, des bavaroises de santé aussi flatteuses pour le goût que bienfaisantes. » L'inventeur indique ensuite son adresse, et la précise : « La demeure du sieur de Lasalle est à Paris, rue Beaubourg, la deuxième porte cochère à gauche, en entrant par la rue Grenier-Saint-Lazare, au premier sur le devant". » En 1782, il avait déménagé, et demeurait « rue Saint-Martin, maison de madame d’Aumont, la porte cochère entre la rue des Ménétriers et celle des Petits-Champs*. »
Le thé des Alpes ou thé suisse qui, Je crois, se vend encore chez quelques berboristes, date à peu près du même temps. On le trouve recommandé en ces termes dans les rares journaux qui accueillaieht alors des réclames :
Magazin général du thé des Alpes, cueilli sur les montagnes de la Suisse, dont la composition a été donnée par le célèbre M. le baron de Haller, chez le sieur Guyot, négociant, rue du Mouton, près de l’'Hôtel-de-Ville, à Paris.
Ce thé est composé de fleurs choisies des vulnéraires suisses. Il est d’un goût très-agréable, et supérieur à celui des Indes pour l'usage et les propriétés qui sont expliquées sur chaque boëte.
l Affiches, annonces et avis divers, n° du 2 décembre 1778, p. 191.
* Ibid., n° du 23 janvier 1782, p. 15.
Elles sont de fer-blanc. Le prix est de 36 sols. On débite aussi, même maison, les véritables vulnéraires suisses, à 12 et 24 sols le rouleau, couvert d’un imprimé qui en indique les propriétés. Ledit sieur Guyot a établi des entrepôts dans les principales villes de France!.
Pour mémoire, je mentionnerai encore le thé de Hollande ou thé d'Angleterre, qui était composé de thé inférieur, mêlé à de la racine d’iris réduite en poudre *.
1 Voy. les Affiches, annonces et avis divers, année 1781, p- 199; année 1782, p. 200; et le Journal général de
France, n° du 22 janvier 1785, p. 39.
? Encyclopédie méthodique, Arts et métiers, t. IT, p. 237.