‹ Le café, le thé & le chocolatChapitre 31 sur 51 · DES · texte numérisé non relu

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Frontispice de l'ouvrage de Blegny, 1687, in-12.

cher les phlegmes qui sont attachez en dedans. — Cette recette est de Che tchin".

On sait que les Chinois n’ajoutent jamais à leur thé ni lait ni sucre *, et l’on ä cru pendant longtemps qu'ils gardaient pour eux les meilleures qualités, qu'ils en interdisaient l'exportation *. Ce qu'il y a de sûr, c’est que sa culture est partout l’objet de très grands soins. On multiplie les précautions autour des plants réservés pour la maison impériale. Le terrain où ils croissent est défendu par un fossé profond. Les allées qui séparent chaque massif d'arbrisseaux sont nettoyées et ratissées sans cesse. Pendant les trois semaines qui précèdent la récolte, les gens chargés de ce soin s'abstiennent de poissonetde certaines viandes, afin que leur haleine n’altère point le parfum des feuilles. Ils doivent en outre prendre trois fois par jour un grand bain, et encore ne touchent-ils aux rameaux qu'avec les mains gantées “.

1 Suivent vingt recettes très précieuses. J.-B. Duhalde, Description géographique, historique, chronologique, etc., de l'empire de la Chine. 1736, in-#°, t. III, p. 590.

2 W.-C. Milne, La vie réelle en Chine. 1860 , in-18, p.75. 3 G.-T. Raynal, Histoire philosophique des deux Indes. Edit. de 1781, t. III, p. 159.

# Voy. E. Kæmpfer, p. 8, et Pierre Blancard, Manuel du

L'Europe n’entendit pas parler du thé avant le milieu du seizième siècle. Le plus ancien document où je l’aie vu mentionné est une lettre adressée à ses supérieurs par le missionnaire jésuite Louis Almeiïda et datée du mois de novembre 1565. Les Japonais, écrit-il, font grand cas d’une herbe agréable au goût qu ils nomment chia, « suavem gustu, nomine chia . » Vingt-trois ans plus tard, le P. Maffei publiait son Histoire des Indes, dans laquelle deux passages sont consacrés au chia ? :

La boisson des Japonois, y est-il dit, est un suc tiré d’une herbe appelée chia, que l’on fait chauffer pour boire et qui est extrêmement sain. Elle les garantit des importunitez de la pituite, des pesanteurs de teste et des maux d’yeux; il les fait vivre longues années presque sans aucune langueur:.…

Les Japonois n’ont point encor l’usage de la vigne, mais ils tirent une espèce de vin du ris. L'eau presque brûlante meslée avec la poudre de chia fait

commerce des Indes orientales et de la Chine. 1806, in-folio, p. #25.

? Selectarum epistolarum ex India libri quatuor, Joanne- Petro Maffeio interprete. Florence, 1588, in-folio, lib. IV, p. #25.

* Joannes-Petri Maffeii, Bergomatis, historiarum Indicarum libri xvi. 1588, in-folio, lib. VI, p. 109, et lib. XII, p. 244.

* « Vitamque bene longam, sine ullo ferme languore traducunt. »

les délices de leur boisson. Ils sont soigneux de lavoir bien faite; les plus apparens en font quelquefois de leurs propres mains, se donnent la peine d’en ajuster les doses, et d’en faire eux-mesmes les mélanges en faveur de leurs amis!'. Ils ont mesme certains endroits de leurs maisons destinez à cela seulement. Il y a tousjours devant eux une espèce de réchaut couvert dont ils présentent à boire à leurs amis qui viennent ou qui s’en vont ?.

Le missionnaire Matteo Ricci, arrivé à Goa en 1578, avait aussi parlé du thé dans une relation manuscrite qui, retrouvée après sa mort et renvoyée en Europe, fut publiée par Nicolas Trigault. Il s’exprimait ainsi :

Ce breuvage se boit ou plustost se hume tousjours chaud, et par une certaine amertume tempérée n’est pas désagréable à la bouche, ains vrayement salutaire à beaucoup de choses si l’on en use souvent. Et n’y a pas une excellence seule en ceste fueille, l’une a coustume de surpasser l’autre; et par ainsi, vous en achepterez bien souvent la livre un escu d’or, voire deux et trois si elle est tenuë pour la meilleure. La plus excellente se vend dix et le plus souvent douze escus d’or au Japon, où l’usage d’icelle

l « Principes interdum viri suis manibus eidem temperandæ ac miscendæ, amicorum honoris causa, dant operam. »

2? Histoire des Indes orientales et occidentales du R. P. Jean Maffée, traduite de latin en françois par M. de Pure. Paris, 1665, in-#°, {'° partie, p. 230, et 2° partie, p. 137.

est aussi quelque peu différent de celuy de la Chine. Car les Japonois meslent ces fueilles réduites en poudre dedans une coupe pleine d’eau boüillante, à la quantité de deux ou trois cueillerées, et avallent telle potion ainsi mixtionnée. Mais les Chinois jettent quelques-unes de ces fueilles en un vaisseau d’eau boüillante, puis quand elle a imbu la force et vertu d’icelles, ils la boivent toute chaude et laissent les fueilles !.

Il faut citer aussi le voyageur hollandais Jean-Hugues van Linschooten, qui publia en 1591 le récit de ses voyages aux Indes orien- tales. I] n'y mentionne toutefois qu'en passant la poudre de thé, qu'il appelle chaa *. On la conserve, dit-il, dans des vases très précieux, et l'on en obtient un breuvage de grand prix°. |

Trente ans après, l'Europe n'en savait pas plus long sur le thé. Gaspard Bauhin, qui le fait figurer en 1623 dans son [lé *, le classe parmi les fenouils, et se borne à emprunter

1 Liv. I, chap. III, p. 25.

? « Pulvis herbæ chaa dictæ. »

$ Le livre de van Linschooten est écrit en hollandais. Il fut traduit en latin, dès 1599, sous ce titre : Joannis-Hugonis Lintscotani navigatio in Orientem. In-folio. Voy. cap. XXVIII, p. 67.

#Ilivoë£ theatri botanici Caspari Bauhini. 1623, in-#, lib. IV, sect. 1v, p. 147.

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MÉIGAFÉ LE THÉ ET LE oui 121 au livre de J.-H. van Linschooten le passage que Je viens de citer.

Jacques Bontius, dans son ouvrage sur la médecine des Indiens, publié en 1642, apprit au monde savant que le thé est une petite herbe !, dont les feuilles dentelées ressemblent à celles de la consoude *.

Un missionnaire francais nommé Alexandre de Rhodes, qui passa près de trente années en extrême Orient, n oublia pas le thé dans la relation de ses Voyages et missions * : « L'une des choses, écrit-il, qui contribuent, à mon advis, le plus à la grande santé de ces peuples qui arrivent souvent à la dernière vieillesse, est le tay, dont l'usage est fort commun en tout l'Orient #. »

Les Hollandais ayant envoyé une ambassade en Chine, on adjoignit comme maitre d'hôtel à la mission l'Allemand Jean Nieuhoff, qui publia en 1665 une relation de son voyage.

Suivant lui, le thé « a cette faculté d'empescher la goutte et la gravelle. Si on en prend

l « Herbula. »

? De medicina Indiorum. Leyde, 1642, in-18, dialogue vi, p. 95.

3 Paris, 1653, in-#°.

# Page 49.

après Le repas, elle oste toutes les indigestions et crudités d’estomach; surtout elle aide et facilite la digestion. Bien plus, elle desenyvre et donne de nouvelles forces aux yvrognes pour recommencer à boire ‘. »

Un missionnaire, Jacques de Bourges, raconta à son tour, en 1666, que les Siamois avaient une passion pour le thé, qu ils le prenaient très chaud avec un peu de sucre, et qu'ils lui attribuaient de rares vertus ?.

Les voyageurs et les marchands occidentaux contractaient vite en Orient l'habitude du thé *. Les Hollandais, à qui quelques ports de la Chine et du Japon étaient ouverts, supposèrent donc qu'une plante douée de si admirables propriétés pourrait avoir quelque succès en Europe, et ils eurent l'idée de l'y introduire. Mais l'Occident possédait aussi

1 L'ambassade de la compagnie orientale des provinces unies vers l'empereur de la Chine... Le tout recueilli par Jean Nieuhoff, maistre d'hostel de l'ambassade, et mis en françois par Jean Le Carpentier. Leyde, 1665, in-folio, 2° partie, p. 79.

? Relation du voyage de Mgr l’évêque de Béryte, vicaire apostolique du royaume de la Cochinchine. Paris, 1666, in-8°, p. 155.

* Voy. Voyages célébres et remarquables faits de Perse aux Indes orientales par le sieur Jean-Albert de Mandelslo,

traduits de l'original par le sieur A. de Wicquefort. Amsterdam, 1727, in-folio, t. I, p. #6.

PÉRCAPE (LE THE PT LE CHOCOLAT. 1923 une herbe précieuse, inconnue des Chinois et à laquelle d’antiques traditions attribuaient la plupart des vertus dont la nature avait doué le thé. C'était la sauge. « Homme, pourquoi

meurs-tu, disait l’école de Salerne !

, lorsque dans tes jardins croît la sauge ? C'est que contre la mort tout remède est impuissant *.» En réalité, le nom latin de la sauge, salvia, issu peut-être du verbe salvare, sauver, avait surtout contribué à faire d'elle une panacée, à lui mériter le titre d’herba divina. Les Hollandais s’en doutaient bien un peu. Mais, en bons commercants, ils démontrèrent aux Chinois que la sauge était très supérieure à leur thé, offrirent pourtant de conclure des échanges, sous condition qu'ils recevraient trois livres de thé pour une livre de sauge. Vrai est aussi qu'ils y ajoutaient, pardessus le marché, quelques balles de l’excellente bourrache, si propre à exciter la gaieté et à calmer les maux d'estomac *. De Macao et

1 Au onzième siècle.

? Cur moriatur homo, cui salvia crescit in horto ? Contra vim mortis non est medicamen in hortis!

(De simplicium virtutibus.) O borrago bona! tam dulcia sunt tua dona!

Dicit borrago : gaudia semper ago.

Cardiacum aufert borrago, gaudia confert. (De herbis edulibus.)

de Yeddo partirent pour l’Europe des charsements de thé, que les Hollandais présentèrent comme une marchandise recherchée et rare, même en Orient, et qu'ils mirent en vente à très haut prix ‘.

Les Chinois se lassèrent vite de la sauge et même de la bourrache. Chez les Hollandais, au contraire, le thé reçut l'accueil qu'il méritait, et de savants écrivains célébrèrent ses vertus avec une ardeur où l’on pouvait sans injustice relever un peu d'exagération. Quelques esprits chagrins ont été plus loin ; ils ont prétendu que l'enthousiasme pour ce nouveau breuvage ne se produisant pas aussi vite que certains marchands l'avaient espéré, ceux-ci payèrent les éloges destinés à assurer le débit de leurs cargaisons. Et de fait, le médecin Nicolas Dirx qui, le premier, vanta à ses compatriotes les admirables propriétés de l’arbuste chinois, était le fils d'un riche négociant d'Amsterdam. Il publia une apologie du thé ?, point sous son vrai nom, mais sous le pseudonyme de Tulpius, formé du mot hollandais tulp, qui signifie tulipe.

1Th. Dufour, p. 2#2.

? Nicolai Tulpii Amstelredamensis observationes medicæ,

hb: IV, cap.:1x,

Rien, dit-il, n’est comparable à cette plante. Ceux qui en usent sont, par cela seul, exempts de toutes les maladies et parviennent à une extrême vieillesse!. Non seulement elle procure à leurs corps une grande vigueur, mais elle les préserve de la gravelle et de la pierre, des migraines, des rhumes, des ophtalmies, des catarrhes, de l’asthme, des paresses d’estomac et des maux d’intestins. Elle a encore le mérite d’écarter le sommeil et de faciliter les veilles, ce qui la rend d’un grand secours pour les personnes désireuses d'employer leurs nuits à écrire ou à méditer ?. Aussi, tous les ustensiles destinés à la préparation du thé sont-ils l’objet d’un luxe extrême, et les Chinois y attachent autant de prix que nous en attribuons aux diamants, aux pierres précieuses et aux perles 5.

Ce panégyrique ne resta pas sans réponse, et devint I origine d'une diatribe aussi exagérée que l'avait été l'éloge. Elle eut pour auteur Simon Paulli, premier médecin de Frédéric I, roi de Danemark. Paulli cherchait d’abord à établir que le thé n'était qu'une espèce de myrte répandu dans le monde entier. Quant

1 « Nihil hac herba salubrius, cum ad vitam in extremam senectutem prorogandam, tum ad impedienda quæcumque sanitatis incommoda. »

? «.. ut nihil impedimenti offeratur illis qui scribendo aut meditando satagunt noctes transigere. »

$ « Neque minori habent loco quam apud nos adamantes,

gemmas ac baccata summi pretii monilia. »

aux vertus qu'on lui prétait, on peut admettre, disait-il, qu'il les possède en Orient, mais il les perd dans nos climats, où il devient au contraire d'un emploi très dangereux; 1l avance la mort de ceux qui en usent, surtout lorsqu ils ont passé quarante ans *.

Un Génois, Simon de Molinarus, prit alors fait et cause pour l’arbuste calomnié, et lui décerna le titre d’ambrosia astatica?. Mais c'est surtout aux Hollandais, directement attaqués par Simon Paulli dans la personne de Nicolas Dirx, qu'il appartenait de défendre le thé.

Ils n'y manquèrent pas.

Le médecin Jean-Nicolas Pechlin, de Leyde, démontra que le thé n'appartenait ni à la famille des fenouils ni à celle des myrtes, soutint qu'il était d'une efficacité évidente dans les maladies scorbutiques et dans celles des intestins. Il nous apprend que, de son temps, quelques personnes y mélaient du bouillon, et il s'élève contre cette coutume barbare. Il blâme même l’addition du lait *.

1 Commentarius de abusu, etc.

? Ambrosia asiatica, seu de virtutibus et usu herbæ the sive cia, necnon de modo adhibendæ et preparandæ ejus potionis juxta requlas bene medendi. Gênes, 1672, in-12.

Theophilus Bibaculus, seu de potu herbæ theæ. Leyde, 1648, in-4°.

Mais de tous les apologistes du thé, le plus ardent fut le docteur Corneille Decker, connu sous le nom de Bontekoë. Celui-là poussait la passion du thé jusqu’à la folie. Dans le livre qu il lui a consacré, il étudie successivement sa bienfaisante action sur la bouche, sur l’estomac, sur les intestins, sur le sang, sur le cerveau, etc., enfin sur la plupart des maladies. Contre la fièvre, par exemple, il en ordonnait quarante ou cinquante tasses en vingt-quatre heures !. Voici, d’ailleurs, quelle est sa conclusion :

Nous recommandons particulièrement l’usage du thé à toutes sortes de personnes de l’un et de l’autre sexe, Jeunes et vieux, à toute notre nation, à tous les autres peuples, et nous leur conseillons d’en boire tous les jours, en tout temps, à toute heure et autant qu'ils en pourront boire, commencant par huit ou dix tasses, et dans la suite augmentant la dose à proportion que l’estomac en pourra contenir et que la vessie en pourra vider; d’en prendre indifféremment le matin ou l’après dinée, pendant le

1 « Il faut que ce soit une fièvre bien considérable et bien obstinée quand on ne peut la guérir en beuvant tous les jours de quarante à cinquante tasses de thé, et environ vingt dont la teinture soit forte et amère. C’est un effet que nous avons éprouvé depuis peu sur plusieurs malades, et c’est pour cela que nous rejetons maintenant tous les remèdes dont nous nous sommes servis autrefois pour guérir ces sortes

de maladies. » Tome II, p. 199.

jour ou durant la nuit. Il est surtout fort à propos d’en boire immédiatement après le repas, principalement lorsque l’on se trouve engagé à manger de mauvais alimens ou à avaler de mauvaises boissons, ou que l’on a l’estomac foible, ou que l’on est sujet à d’autres incommoditez. Et il faut mêler le moins que l’on peut de sucre avec le thé et n’en pas faire un sirop, afin de point rendre cette boisson salutaire semblable aux sales loochs des apotiquaires!. Le thé futintroduit en Angleterre vers 1652, et adopté surtout par la haute société. A la fin du dix-septième siècle, c'était déjà le pays où l'on en consommait le plus. Suivant Th. Dufour, qui écrivait vers 1680, « à Londres, le nombre des lieux publics destinez à en vendre va au delà de trois mille. » Il dit encore « On fait assez de cas du thé en France, en Hollande et en Italie, mais peu ou point en Espagne et en Allemagne où les peuples ne sont pas si curieux de nouveautés, et se tiennent à leurs anciens usages : les Allemands au vin et à la bière, les Espagnols au chocolate et au vin ?.» En 1766, la Chine fournissait à l'Europe 17,400,000 livres de thé, importation qui se décomposait ainsi :

l Nouveaux elémens de médecine, traduits en françois par Devaux, t. II, p. 201. — L'ouvrage de Decker est écrit

en hollandais.

? Page 247.

Par les Anglais. ..... 6,000,000 livres.

— Hollandais... 4,500,000 — — Suédois. ..... 2,400,000 — — Danois....... 2,400,000 — — francais..... 2,100,000 —

Total... 17,400,000 livres 1.

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Débuts du thé en France. — Thèse soutenue en faveur du thé à l’école de médecine en 1648. — Le thé vendu trente francs la livre. — Mazarin en prend contre la goutte. — Nouvelle thèse en 1657. Le chancelier Séguier en accepte la dédicace et assiste à la soutenance. — Traités publiés par Jean Girin et par Sylvestre Dufour. — Liste des vingt-deux maladies que le thé guérit infailliblement. — Scarron, Mad. de la Sablière, Racine, Daniel Huet aiment le thé. — Extrait des mémoires de D. Huet. — Poèmes de D. Huet et de Pierre Petit en l'honneur du thé. — Les livres de dépense de Huet. Le prix du thé entre 4650 et 1691. — On cherche à lui substituer des plantes indigènes. — Éloge de la sauge. — Éloge de la véronique. — Comment on préparait le thé. — Consommation du thé. — Tentatives faites pour acclimater le thé en Europe. — Persévérance de Linné. — Essais d’acclimatation en France. — Le the nouveau des dames. — Le thé des Alpes ou thé suisse. — Le thé de Hollande ou the d'Angleterre.

Durant ce temps que se passait-il en France ? Le commissaire Delamarre nous apprend que lethé «commenca d'être en usage à Paris vers

1 G.-Th. Raynal, t. II, p. 189.

l’an 1636 !, » assertion dénuée de preuves et aussi, Je crois, de vérité. Quant à moi, je rencontre le thé mentionné pour la première fois à Paris dans une lettre écrite par Gui Patin le 22 mars 1648. On y lit : « Un de nos docteurs, qui est bien plus glorieux qu'habile homme, nommé Morisset, voulant favoriser l'impertinente nouveauté du siècle, et tächant par là de se donner quelque crédit, a fait ici répandre une thèse du thé. Tout le monde l’a improuvée ; il y a eu quelques-uns de nos docteurs qui l'ont brèlée, et reproches ont été faits au doyen de l'avoir approuvée. Vous la verrezet enrirez *.» Il importe de ne pas prendre trop au sérieux les sarcasmes de Gui Patin, ennemi déclaré de toutes les innovations, surtout en médecine. La thèse qu'il dénigre si bien ici a pour titre : An the Chinensium menti confert? Elle fut soutenue par le bachelier Armand-Jean de Mauvillain, qui devint doyen de la Faculté en 1666, et elle eut pour président Philibert Morisset, qui n'était pas non plus le premier venu, puisqu'il fut élu doyen en 1660. De la phrase écrite par Patin, il reste donc seulement

! Traité de la police, t. III, p. 797.

? Tome I, p. 383.

à retenir qu'au mois de mars 1648, le thé était déjà apprécié à Paris.

On l'y payait fort cher, s’il faut en croire le P. Alexandre de Rhodes. « Les Hollandois, écrit-1l, apportent de la Chine le tay à Paris, et le vendent trente francs la livre, qu'ils ont achetée en ce païs-là huict et dix sols, et encore voy-je qu ordinairement 1l est fort vieil et gasté. » On doit, ajoute-t-1l, le tenir pour un médicament précieux; non seulement il guérit sûrement les migraines”, mais il est souverain contre la gravelle et la goutte. C’est sans doute ce qui décida Mazarin à en faire usage : « Mazarin, dit Gui Patin, prend du thé pour se garantir de la goutte. Ne voilà-t-il pas un puissant remède contre la goutte d’un favori *! »

Alexandre de Rhodes terminait ainsi son éloge du thé : « Je me suis un peu estendu sur le discours du tay, parce que depuis que je suis en France j'ay eu l'honneur de veoir quelques personnes de grande condition et d’un excellent mérite, de qui la vie et la santé sont extrêmement nécessaires à la France, qui

1 « Pour moy, quand j'avois la migrainne, en prenant du tay je me sentois si fort soulagé qu'il me sembloit qu'on me tiroit avec la main tout mon mal de tête. » Page 32,

2? Lettre du 1% avril 1657, t. II, p. 292.

s’en servent avec profit, et qui ont eu la bonté de vouloir que je leur disse ce que mon expérience de trente ans m’avoit appris de ce grand remède !.» La personne de grande condition à laquelle ilestici fait allusion est certainement le chancelier Séguier, qui épris du nouveau breuvage, contribua plus que personne à en généraliser l'usage. Au mois de novembre 1657, il accepta la dédicace d'une thèse relative aux vertus du thé. « Jeudi prochain, écrivait Patin, nous avons une thèse touchant le thé, dédiée à M. le Chancelier, qui a promis d'y venir. Le portrait dudit seigneur y sera, qui a coûté trente pistoles à graver chez Nanteuil ?. » Le président de l'acte était le docteur Jean de Bourges, qui avait été doyen de la Faculté en 1654, et le candidat, -fils d’un chirurgien célèbre, se nommait Pierre Cressé.

Abordant une question alors très controversée, il étudiait les effets produits par le thé sur la goutte *, et pour conclure en recommandait l'emploi. La séance fut solennelle. Le chancelier y assista, accompagné du maréchal de l'Hôpital, de plusieurs présidents, maîtres des

l Page 53.

? Lettre du 23 novembre 1657, t. II, p. 399.

$ An arthritidi the Sinensium ?

requêtes et conseillers, pris sans doute parmi les goutteux très précieux du Parlement. « Les docteurs, dit encore Patin, ont fait merveille de bien disputer en si belle compagnie, et M. le chancelier n'en a bougé depuis huit

heures du matin jusqu’à midi sonné !

Jusq

; CLEA été fort attentif à tout ce qui a été dit durant ce temps-là ?. »

Il ne fallait rien moins que la présence du chancelier pour convaincre la Faculté, mais dès lors ce fut chose faite; et en 1659, le docteur Denis Joncquet n'hésitait pas à quaifier le thé d'herbe divine dans laquelle se retrouvaient tous les sucs de l’ambroisie *.

Aussi OElschlæger se borne-t-1l à dire que ses bonnes qualités sont bien connues en France, « où plusieurs personnes de condition s’en servent avec succez “. »

En 1671, le libraire lyonnais Jean Girin, qui se fit auteur pour la circonstance, publia un petit volume in-24, intitulé : De l'usage du caphé, du thé et du chocolate *. Quelques pages

1 Voy. Les médecins, p. 101.

2? Lettre du # décembre 1657, t. II, p. 360.

3 Stirpium aliquot… explicatio. Paris, 1659, in-#°, p. 25.

# Page 579.

5 « À Lyon, chez Jean Girin et Barthélemy Rivière, en ruë Mercière, à la Prudence. »

seulement sont consacrées au thé, et je ne vois guère à y recueillir que les neuf premières lignes : « Comme, dit Jean Girin, 1l n'est pas venu à ma connoissance que jusqu à préseut il se soit fait aucun traitté particulier du thé,’ jen suis réduit à n'en pouvoir donner aux curieux que les remarques suivantes, qui, bien que fort concises, ne laissent pas d’estre assez amples.» Quatorze ans après, le même Jean Girin éditait un ouvrage moins naïf, composé par l’archéologue Sylvestre Dufour.

J'ai déjà mentionné ses Traitez nouveaux et curieux du café, du thé et du chocolate, qui parurent en 1685 '. L'auteur reconnaît des la deuxième page que « ses découvertes pour le thé ne sont pas allées encore si loin que celles qu'il a faites pour le café, dont l'usage lui est bien plus familier que celui du thé. » En vérité Dufour est trop modeste, et l’on se demande à quels résultats l’eussent conduit des études plus approfondies, ses recherches superficielles ayant suffi pour lui démontrer que le thé guérit infaillhiblement les maladies suivantes :

La migraine. L’apoplexie.

L’assoupissement. La léthargie.

1 L’achevé d'imprimer est du 30 septembre 168%,

La paralysie.

Les vertiges.

L’épilepsie.

Les catarrhes.

Les ophtalmies.

Les bourdonnemens d'oreille.

Lesaigreurs d'estomac.

Les coliques.

La gravelle.

La pierre.

La goutte.

Le rhumatisme.

Les vapeurs.

Les palpitations.

Les maux de rate.

Les crachements de sang.

Les rhumes.

La dysenterie.

Il est tellement diurétique que, pris en trop grande quantité, 1l donne le diabète : « Quelques auteurs ont observé que des personnes, par l'usage trop fréquent du thé, avoient pris de grands flux d'urine que les médecins appellent diabètes, où on rend des urines copieuses et semblables à ce qu'on a beu. »

Scarron faisait usage du thé en 1659 ‘.

Madame de la Sablière avait eu l’idée, en 1680, d'y mêler du lait *. La princesse de Tarente en prenait douze tasses par jour, et affirmait à madame de Sévigné « que M. le Land-

gTave °

en prenoit quarante tasses tous les

1 Lettre du 8 mai 1659, à M. de Marigny. Dans les Dernières œuvres, édit. de 1720, t. I, p. 67.

? Mad. de Sévigné, Lettre du 16 février 1680, t. VI p- 265.

$ Le landorave de Hesse-Cassel, mort en 1730, à l’âge de 75 ans.

matins. — Mais, madame, ce n’est peut-être que trente? — Non, c'est quarante; 1l étoit mourant, cela le ressuscite à vue d'oeil !. » Racine aimait beaucoup le thé; 1l en usait encore chaque matin dans les derniers jours de sa vie *. |

Daniel Huet, le-savant évêque d'Avranches, qui mourut à quatre-vingt-onze ans, après une admirable vieillesse, avait évalement pour le thé une véritable passion. Il raconte dans ses curieux mémoires comment 1l en obtint la guérison d'une maladie des yeux et d'une maladie d'estomac :

Je souffrais, dit-il, d’une paresse d'estomac qu'avait augmentée encore l'abus des boissons de toutes sortes qu'ont coutume d’ordonner les médecins *. A la fin, elles avaient relâché tellement les fibres de cet organe que la digestion des aliments m'était devenue très pénible. En outre, | étais souvent tourmenté par des ophtalmies ; de sorte que je me plaignais de réunir en moi seul les deux infirmités

Mad. de Sévigné, Lettre du # octobre 168%, t. VII, p- 298.

? Lettre du 17 novembre 1698, édit. P. Mesnard, t. VII, p. 302. — D'Olivet, Histoire de l’Académie françoise, édit. de 1730, p. 374.

% « Quæ ægris alendis adhibere solent medici. »

que se partageaient Virgile et Horace, dont l’un était chassieux et l'autre dyspeptique *.

Un jour, je me souvins d'avoir lu, dans la relation qu'Alexandre de Rhodes nous a laissée de son voyage au Tonkin, que les feuilles du thé étaient amies de l'estomac et avaient la propriété de le stimuler *. En France, le nom et l'usage de cette plante commencçaient à peine à être connus; on en trouvait peu chez les marchands, et elle s'y vendait très cher, presque au poids de l'or *. Je résolus pourtant d'en essayer à quelque prix que ce füt. Et Je réussis au delà de toutes mes espérances, car je possédai bientôt un estomac nouveau, dispos, solide, et digérant bien *.

Depuis lors, j'eus le thé en si grande estime que je ne passais guère un jour sans enprendre. Son agréable parfum semblait me nettoyer le cerveau, aussi l’appelais-je le balai de l'esprit, et la gratitude que je professais pour lui

1 Le mot est un peu moderne, mais je n’en trouve pas qui rende plus exactement « crudus. »

? « Theæ plantæ Sinicæ folia languentem stomachum juvare plurimum et excitare. »

3 « Eaque grandi pretio, ac propemodum auro contra veniret. »

# « Ut novus mihi visus sit inditus esse stomachus, vegetus atque valens, nullique deinceps obnoxius cruditati. »

me décida à célébrer ses louanges en vers !.

En vers latin, bien entendu. C'est une jolie

élégie de cinquante-huit vers *, dont je me

bornerai à citer le début :

I, puer, i, theam confestim in pocula misce.

Disons tout de suite que le médecin Pierre Petit lui répondit par un poème de cinq cent soixante vers ”, qui m'ont paru ne pas constituer une lecture attrayante, même pour un amateur de thé.

Huet écrivait chaque jour sa dépense avec tout le soin qu eût pu apporter à cette tâche une bonne ménagère, et le très curieux resistre qu'il forma ainsi est aujourd'hui conservé parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale *. La passion du savant évêque pour le thé s’y révèle presque à chaque page, on en jugera par ce court extrait :

! P.-D. Huetii commentarius de rebus ad eum pertinen-

tibus, lib. V, p. 303.

? Thea, eleqia. Dans les P.-D. Huetii poemata latina et

græca, p. 60.

% Thea sinensis. Ad Petrum-Danielem Huetium, abbatem Alnetanum. — L'édition que j'ai lue est celle de Cra-

moisy, 1685, in-8° de 16 pages.

Fonds des nouvelles acquisitions, n° 1197, 1 vol. infolio. La première mention est du 22 juin 1650 (Huet avait alors vingt ans), et la dernière du 28 décembre 1691, année où il fut nommé évêque d’Avranches.

23 janvier 1679. Pour du thé, 6 liv. 4 s.

28 août 1679. Pour un quarteron de thé, 6 liv.

28 août 1679. Pour un pot d’estain à prendre le thé, 1 iv. 155.

27 novembre 1679. Pour un quarteron de thé, 2 liv.

25 décembre 1679. Pour un quarteron de thé, 3 liv.

25 avril 1680. Pour une demi-livre de thé, 12 liv.

18 novembre 1680. Pour un quarteron de thé, G liv.

20 mars 1681. Pour un quarteron de thé, 6 liv.

31 octobre 1681. Pour du thé, un quarteron, 6 liv.

1e° février 1682. Pour une bouette à thé, achetée chez d’Herrere, 1 liv. 10 5.

1: février 1682. Au mesme, pour une demi-livre de thé, 6 liv.

4 février 1682. Pour une demi-livre de thé, chez d’Herrere, 6 liv.

3 décembre 1682. Pour une livre de thé, 12 liv.

28 décembre 1682. Pour demi-quarteron de thé, pour le P. Rapin, 1 liv. 10 s.

Le avril 1683. Pour une livre de thé, 12 liv.

2 décembre 1683. Pour un quarteron de thé, 6 liv.

6 décembre 1683. Pour quatre prises ! de thé, 16 s.

16 décembre 1683. Pour une demi-livre de thé, 25 liv.

1 Voy. ci-dessus, p. 88

20 décembre 1683. En thé, I liv.

13 janvier 168%. Pour une livre et demie, et demi-quarteron de thé, 39 liv.

G mars 1684. Pour une demi-livre et une once de thé, au Vergaland !, 18 liv. 10 s.

2 novembre 1684. En thé, au Vergaland, 6 liv.8 s.

29 janvier 1685. Pour deux prises de thé, 10 s.

5 mars 1685. En thé, 3 liv. 6 d.

8 mars 1685. Pour deux livres de thé, trois livres de caffé en fèves et 3 livres de casse, 145 Liv. 6 d.

8 mars 1685. En thé, 10 s.

15 mars 1685. Pour une livre de thé, chez Andry, 50 liv.

15 mars 1685. Pour une bouette à mettre du thé, prise chez Andry, 1 liv.

5 novembre 1685. Pour du thé, 1 iv. 5 s.

17 décembre 1685. Pour du thé, 10 s. 6 d.

24 décembre 1685. Pour deux livres de thé, au Vergaland, 110 liv.

Pendant l’année 1886, Huet semble avoir voulu renoncer au thé et y substituer le café, car je relève parmi ses dépenses :

3 janvier. Pour une livre de caffé, 1 liv. 105.

21 février. Pour une bouëtte à caffé, 1 liv.

4 mars. Pour quatre caffetières de terre blanchie, 3 liv. 3 s. 6 d.

15 mai. Pour deux livres de caffé, 2 Liv. 165.

21 novembre. Pour une livre de caffé, 1 liv. 15 s. 10 décembre. Caffé, 1 Liv. 15 s.

? Voy. ci-dessus, p. 88.

Cette infidélité fut de courte durée. Des le 31 décembre apparaît de nouveau cette mention :

Pour une livre et demie de thé à 29 liv. la liv., 43 liv. 9 s.

La dernière acquisition de thé qui figure dans le registre est du 16 décembre 1691, et ainsi CONÇUE :

Pour 14 onces de thé à 29 liv. la liv., pris chez Francœur, 17 liv. 10 s.

On voit que le thé se vendait cher. Tous ses partisans s’en plaisnaient amèrement, et Corneille Decker s'était fait l’écho de leurs doléances :

Bien des gens, écrivait-il, aïant de l’aversion pour l’eau froide à cause de son insipidité, et beaucoup d’autres ne pouvant fournir à la dépense du thé, parce que la compagnie des Indes, contre le dessein de Dieu et de sa providence, juge à propos de priver notre païs et même toute l’Europe, du thé et de la cannelle; et d’un autre côté les brasseurs, ou bien n’ont pas l’art de faire de bonne bierre, ou se mettent moins en peine de donner à la boisson qu'ils travaillent toute la bonté qu’elle peut avoir que de tirer de sa vente un profit considérable; en sorte qu'une infinité de malheureux tombent inalades pour boire de ces mauvaises boissons,

Decker conseille donc aux personnes trop pauvres pour se procurer de la bonne bière ou du thé de remplacer ces breuvages par un autre, composé de salsepareille, d’esquine !

et de cannelle”; on laisse bouillir pendant une demi-heure, et « l’on a une boisson qui surpasse tous les vins, toute les bierres et toutes les potions que la pharmacie fournit *. »

Cette réclame n'eut aucun succès. Les Français se ressouvinrent alors que leur pays possédait plusieurs plantes précieuses, le myrte, la sauge, l’origan, la véronique, l’aisremoine, etc., dont le parfum est bien supérieur à celui de la salsepareille. J'ai déjà parlé de la sauge; les Chinois l'avaient dédaignée, mais nos médecins continuaient à l’employer comme un succédané du thé. En 1670, Louis XIV souffrant d'une « pesanteur de tête, » Vallot le mit au régime de la sauge. Le mal augmenta, c'est vrai, il s’en suivit même des étourdissements et des vertiges *.

! Ou mieux squine, une smilacée que l’on a souvent confondue avec la salsepareille.

? Demi-once de salsepareille, deux drachmes d’esquine, deux drachmes de poudre de santal, deux drachmes de cannelle, on verse sur le tout quatre pintes d’eau.

$ Tome II, p. 1##.

# Journal de la santé de Louis XIV, p. 103.

L'apothicaire Pomet nous apprend qu’en 1694, il vendait le thé de la Chine environ soixante-dix francs la livre, et celui du Japon cent cinquante à deux cents francs; et il ajoute : « Le thé étoit si en usage il y a quelques années en France qu'il y avoit fort peu de gens de qualité ou de bons bourgeois qui n'en prissent, mais depuis que le caffé et le chocolat ont été connus en France, on ne s’en sert presque plus. » Pomet saisit l'occasion pour faire de nouveau l'éloge de la sauge :

« Nous n'avons, dit-il, guère de plantes qui soient plus douées de bonnes qualitez que la petite ou franche sauge, et il est certain que si elle croissoit aux Indes on l’estimeroit beaucoup; parce qu'elle nous est commune, nous n’en tenons presque aucun compte !. »

On pouvait sans doute lui reprocher de n'avoir pas soulagé Louis XIV, mais dans cette circonstance, les médecins devaient certainement être seuls en faute. Ce fut l’avis du docteur Pierre Hunault, professeur à la Faculté d'Angers, qui publia en 1698 son Discours physique sur les propriétez de la sauge. Dès le début, l’auteur y rend pleine justice aux mérites du café et du thé :

1 Première partie, Liv. V, p. 1##.

La Renommée publiant par toute la Terre la grandeur du Roi surprit si agréablement tous les peuples, que jusques aux plus éloignez crûrent lui devoir rendre hommage, comme au plus grand Prince qui fût jamais, et le plus digne de commander à tout le monde. Leurs voïages et notre commerce avec eux nous aprirent leurs coûtumes, dont nous devinsmes en peu de tems si Jaloux (comme il n’est point de nation plus susceptible de celles d'autrui que la nostre) que nous abandonnâmes nos anciennes pour les pratiquer. À parler naïvement, je ne crois pas que nous aïons beaucoup gagné dans cet échange. Je suis du moins assuré que pour quelques ragoûts, plus capables d’irriter l'appétit et de satisfaire notre délicatesse que d’entretenir solidement la santé, nous avons quitté des choses d’un usage moins équivoque. Il faut néanmoins excepter le thé et le caffé, ces liqueurs aussi agréables qu'utiles, et dont on ne doit craindre que le trop fréquent usage.

Mais il existe une autre plante, bien supérieure à celles-ci, une autre plante qui « tient comme le milieu entre le thé et le caffé, aïant par excellence les meilleures qualitez de toutes deux, » c’est la sauge de nos Jardins. Elle est souveraine contre « les paresses de l'estomac, ses foiblesses, ses indigestions, ses nausées, ses éructations, ses gonflemens, ses amas de glaires visqueuses où domine la pituite crue. »

La sauge est amie du cerveau et des viscères. « Les gouteux ne la trouvent pas moins favorable à leurs articles, les épileptiques à leurs nerfs. Aussi bien que les catharreux, les hydropiques se louent des évacuations sensibles quelle leur procure. Les graveleux ressentent qu à proportion qu elle fortfie leur estomac, elle dérobe à leurs reins les impuretez qui les chargent. » Elle est « diurétique, diaphorétique et purgative. Les gens sujets aux vapeurs, aux vertiges, au deffaut de mémoire, aux palpitations y trouvent un remède également souverain. »

La sauge « n'est pas moins efficace à l’extérieur qu'au dedans des parties, étant d’une qualité vulnéraire, douce, balzamique, fortifiante, résolutive. C'est pourquoi on l’emploïe avec beaucoup de succès à fomenter les parties foibles et débiles, à déterger des ulcères, des érésipelles, des gales, à résoudre des œdèmes ou d'autres amas d'humeurs solidement invisquées et épaissies. » Il y aurait beaucoup à dire encore sur ce sujet, mais « comme un plus grand détail nous engageroit dans une si vaste dissertation qu'elle comprendroit toute la physique, nous prions le lecteur de considérer ce petit essai plutôt comme l'échantillon

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