‹ Le cahier bleu de Mademoiselle CibotChapitre 2 sur 4 · VICTOR HAVARD, LIBRAIRE-EDITEUR · texte numérisé non relu

VICTOR HAVARD, LIBRAIRE-EDITEUR

27, RUE TARANNEy 2/

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•OUYBNIRS d'aDÈLB

Ce fut un soir après dîner que^ pour la pre* mière fois^ je devinai dans l'existence de mon père quelque chose d'inexplicable. La nuit commençait à tomber^ j'étais restée seule dans la salle à manger^ assise près de la fenêtre et jouant avec une poupée.

Pauvre salle à manger^ je la vois encore I Elle était grande^ toute pleine d'un bon par-^ fum de lessive et de pommes, à cause de

l'armoire aux provisions, où l'on rangeait en automne les fruits du jardin^ et d'une autre armoire voisine du poéle et faisant face à la porte, dans laquelle le linge de table était soigneusement entassé. Le papier de tenture, un peu fané dans certains endroits^ imitait les marbres les plus rares, ainsi qu'on le voit souvent dans les salles à manger de province.

Que de fois, mon Dieu, ai-je suivi de l'oeil^ tout en mangeant^ les dessins compliqués et étranges de ces marbres imaginaires I Papa me disait :

— A quoi pensei-tUy ma petite fille ? Mange donc ta soupe.

-^ Mais^ papa> je ne pense pas, je regarde J'étais contrariée qu'on me dérangeât. Les veines de ce papier se transformaient en fleuves, les grandes plaques jaunes devenaient des montagnes ou des palais; je découvrais des ciels orageux, des horizons immenses, où j'errais avec béatitude. Ce qu*il -j a d'étonnant^ c'est que je me promenai parmi les splendeurs de ce fameux papier pendant des années entières avant de deviner les intentions du peintre qm les aviit ooii{ueS| .et| quand

de mademoiselle Cihot

l'appris un jour, par le plus pur des hasards^ que c'était là du marbre^ je fus anéantie.

Et la grande horloge^ qui éternuait au onzième coup de midi ! quelque vieux rhume sans doute. Et le baromètre, avec son pélican estropié, son grand cadran, son cadre dédoré à l'endroit où l'on mettait les doigts pour agiter la machine et la réveiller de sa torpeur!

J'aimais beaucoup cette pièce où se passait une partie de ma vie et dont mon imagination d'enfant avait fouillé tous les recoins.

De temps en temps le vent y soufflait une odeur délicieuse de luzerne fraîchement coupée^ et à travers les vitres on apercevait le sommet des rosiers et les petites fleurs blanches d'un grand jasmin toufTu qui encadrait ia fenêtre et donnait asile aux oiseaux... Mais peu importent ces détails, qui n'intéressent que moi.

J'étais donc^ ce soir-là, assise près de la fe« iiétre et cachée sans doute par les rideaux^ car Joseph et Marianne, qui étaient dans l'office^ dont la porte était ouverte, se mirent à causer comme des gens qui se croient seuls.

U Cahier bleu

— Eh bien ! dit Joseph, — il avait le nez retroussé et l'œil hardi^ ce garçon, je ne l'ai-* mais pas, — eh bien, elle n'arrive donc pas ?

Et je l'entendis frotter ses couteaux en ricanant.

— Qui est-ce qui n'arrive pas ? répondit la grosse Marianne, qui de son côté rinçait les verres.

— Madame, parbleu... Tiens 1 voilà un couteau démanché; quelle baraque que c'te maison-ci, rien ne tient I... Ah! çan'estpas que j*aie bien envie de la voir; bon Dieu I je ne resterais pas vingt-quatre heures si madame était toujours ici.

— Qu'est-ce que tu nouschantes-là, satané bavard ?

— Si ma chanson vous agace, dites-le tout de suite.

— Sans doute que tu m'agaces ! Là, es-tu content ? Oh est-il ce couteau démanché ?...

Faut croire que monsieur a reçu une lettre de madame ?

— Faut croire, mère Marianne, faut croire, t>uisque je l'ai montée moi-même c'te lettre, voire même que le bonhomme en est devenu

de mademoiselle Cibot

rouge comme uoe tomate... En voilà un dont la vie ne m'irait pas! ahl mais pas du tout^ pas du tout I

— C*est-y bête de voir du mal partout I on dit que les femmes aiment à causer : c'est bien vraij mais qu'est-ce qu'on djra des hommes?

D'abord Pair d'ici n*est pas bon à madame, ça, c'est connu. Il y a dans cet air-là quelque chose qui ne lui vaut rien.

— On y trouve ce qu'on veut dans l'air!

comme si tous les airs ne se ressemblaient pas! ... Voyez- vous bien^ la mère, j'ai ma petite idée là-dessus : une femme qui est à un bput de la France... un homme qui est à l'autre bout... vous aurez beau me dire que c'est l'air^ moi, je ne voudrais pas en jouer de cet air*là.

— Tiens I tu as la tête plus dure que c'te table. Puisqu'on te répète que madame est à Paris pour se soigner, et qu'elle s'occupe pour avoir une préfecture, et que... Il faut avoir le diable au corps pour voir du mal là dedans.

— Je n'y vois pas de mal du tout. Si cela lui va au bonhomme, tout est pour le mieux; seulement, comme je vous di?, cela ne m'irait pas, parce que, moi, l'ai ma dignité.

A ce moment, j'entendis des pas sur le sabk du jardin^ et la conversation cessa tout à coup. Ces pas étaient ceux de M. Chambon, qui quittait le bureau et rentrait chez lui en époussetant sa manche de la main, ainsi qu'il faisait toujours. Il prenait souvent ce chemm-là et passait devant la salle à manger^ lorsqu'il était en retard, parce qu'il y avait une porte au fond du jardin et qu'il évitait ainsi de fitire le grand tour par la rue du Cloître.

M. Chambon avait sans doute entendu la conversation des domestiques, car sa figure, lorsqu'il s'approcha de moi^ avait une expression de bonté un peu triste qui ne lui était pas familière.

— Vous ne jouez donc pas, ma petite Adèle?

me dit-il. Voyons, venez vite me reconduire jusqu'à la petite porte, venez^ chère enfant.

Je me levai et j'allai le rejoindre.

— Il faut courir^ me dit-il tout bas en me prenant la main, il faut jouer et ne pas rester, comme vous le fiiites, seule dans les petits coins.

— J'étais tellement émue que je ne lui ré-

éê méUUmoiselU Cibai

pondis rien ; je n'avais pas bien compris le sens de ce qu'avait dit le domestique, mais je sentais que je le comprendrais plus tard. J'étais humiliée, «- la honte se pressent comme l'orage, — j'entendais battre mon cœur^ et j'avais envie de pleurer... tellement envie^ qu'arrivée près de la porte du jardin, et M. Chambon m'ayant embrassée^ je ne pus me contraindre davantage et je fondis en larmes en me jetant dans ses bras.

— Rentrez bien vite^ me dit-il; voilà qu'il bit sombre et l'on serait inquiet de vous.

Mais il ne me demanda pas pourquoi je pleurais.

M. Chambon, le père Chambon, comme on disait quelquefois quand il avait le dos tourné^ était un excellent homme, vieux, cassé^ un peu gros et propre comme un sou. Il avait à la sous-préfecture la position exceptionnelle de l'homme qui fait tout. On se moquait bien un peu de lui par^ qu'il n'était pas riche, ayant de petits appointements et une grosse famille^ parce qu'il mettait des manches noires par dessus son habit, lorsqu'il était dans son bureau^ et portait dana h ville une canne à bec

8 Le Cahier bleu de mademcîseUe Cibot

et un chapeau à larges bords ; mais qu'importe I Le fait est qu^il était bien utile, connaissait toutes les affaires dans le plus petit détail et, chose extraordinaire, savait ce qu'il y avait dans chaque carton. Quand il n'était pas là et qu'on avait besoin d'un papier, on disait : c Attendons papa Chambon; ce papier doit être dans les cartons bleus, série C, ou dans les cartons blancs, série M...; attendons papa Chambon. » Ce qui prouve bien qu'avec son air modeste il menait à lui seul la souspréfccture.

Je l'ai vu une fois dans le cabinet de mon père. Il se promenait en dictant, comme un homme qui est chez lui, et papa écrivait docilement, ressemblante un écolier qui s'applique. Oh ! je fus humiliée !

M. Chambon, me voyant arriver, affecta une espèce d'humilité vis-à-vis de son supérieur, mais il était trop tard : j'avais bien compris que, sans M. Chambon, papa ne fût pas resté sous-préfet huit jours.

Si quelqu'un était né pour porter au côté Pépée de sous-préfet et refléter avec aisance et dignité Timage affaiblie de l'autorité sou* veraine, ce n'est certes pas M. Cibot. Et cependant, — il y a des destinées bien singulières, — M. Cibot était sous -préfet, tout petit sous-préfet, il est vrai, là bas, bien loin de Paris, perdu, oublié, trônant humblement dans une pauvre ville, grande comme la main, et qui, serrée entre deux montagnes, ressemblait à une noisette prise dans la lainure d'une porte.

Si modeste que fût cette sous-préfecturc, L le cher homme n*en eût point accepté d'autre alors même qu'on lui eût laissé le choix, étant par sa nature fort ennemi des grandeurs, et, pour mille raisof^s, préférant les petits coins.

!• Le Cahier bien

Que ce soit sur une chaise^ sur un fauteuil ou sur un trône, on n'est à l'aise que lorsque le siège est à votre taille. Celui de M. Cibot n'étaity à vrai dire, qu'un petit banc^ mais il s'en contentait et souvent même il eût désiré moins. Lorsqu'aux jours de cérémonie il aper* cevait son tricorne posé sur un fauteuil, son habit brodé étalé sur son lit, et qu'après s'être rasé il essayait le nœud dç sa cravate blanche^ sa main tremblait, et il eût donné beaucoup pour être le dernier de ses administrés.

C'était un homme de petite taille, mar-»

chant à pas menus^ rapides et inquiets. — Son front était plus haut que large^ fort brillant et coloré; ses yeux^ facilement humides^ regardaient rarement en face; non que leurexpression fût celle de la fausseté, mais ils étaient tellement timides et hésitants qu'on eût pu prendre pour de Thumilité et de la crainte ce qui chez lui n'était que faiblesse et bonté. Au reste, son caractère était bien difficile àdéfinir.

Les difficultés de la vie avaient façonné ce bon M. Cibot d'une singulière façon. Que d'objets différents ne peut-on pas fabriquer avec k même pâte I En combien d'hommes

de WÊMdtKÊOiêHtê €3ê9i II

divers le même être ne se peut-il pu Iraniformer suivant les caprices du sort qui le pétrit dans ses doigts I

Ce qui frappait tout d'abord lorsqu'on apercevait notre sou^-préfet, c'est Pextréme embarras que lui causait l'usage de ses bras et de ses jambes. Ces quatre membres semblaient n'avoir jamais accepté l'autorité de leur maître, et ils affectaient des allures d'indépendance on ne peut plus choquantes.

M. Cibot, connaissant l'insoumission révoltante de ses bras et de ses jambes^ mais impuissant â les faire rentrer dans le devoir^ s'en méfiait beaucoup lorsqu'il y avait du monde^ et^ ma foi, il n'avait pas tort.

Cetteméfiance^que ne comprendraient pas hs gens habitués à se faire obéir, s'étala sur la vie de ce digne homme, comme une tache d'huile sur une feuille de papier, et Tenvahit complètement. A peine avait-il aperçu quelqu'un que la difficulté de ses gestes se dressait devant lui comme un fantôme, et une expression indéfinissable de gène et parfois d'angoisse se peignait sur son visage. Il se disait : c Tâchons de donner aux teouve-

i% Le Cahier bleu

ments que je vais faire du naturel et de l'aisance, ne soyons pas guindé. Accordez- moi, mon Dieuy la grâce de ne pas être guindé! »

Et justement, à cause des efforts qu'il faisait pour se donner des allures simples, il paraissait le plus embarassédes hommes.On sentait la peine qu'il se donnait, on entendait, pour ainsi dire, le grincement des poulies et des ficelles auxquelles il s'accrochait en désespéré pour faciliter la manœuvre; on eût voulu lui porter secours, lui... eh mon Dieu oui, lui tendre la perche, ainsi qu'on fait lorsqu'un nageur barbote dangereusement. Mais j'imagine que la compassion qu'il lisait dans Tœil des autres augmentait encore son trouble et compliquait ses embarras. La timidité est à ce point chatouilleuse qu'une caresse l'irrite à l'égal d'un soufHet.

Entre la moquerie et la bienveillance, rhomme.trop timide fait peu de distinction; l'une et l'autre sont la constatation de l'infirmité dont il souSire, et, s'il avait à choisir, je crois qu'il préférerait encore être moqué que plaint. L'ironie est un coup de fouet qui irrite, met en colère ; or la colère est une

de mademoiselle Cibot i3

délivrance pour l'homme timide et lui cause un véritable bien-être. La bienveillance, au contraire, ressemble trop à de la compassion : c'est une sorte d'aumône insignifiante qui fait sentir l'indigence et n'enrichit pas ; c'est un de ces onguents doux, gras et calmants à l'œi]^ sous la couche desquels la plaie se creuse et s'enflamme.

La timidité est une plante dont presque tout le monde a le germe ; suivant les terrains, l'exposition, les soins de culture et mille autres influences, le germe devient un petit pied de violettfe ou une énorme touffe de chiendent.

Chez notre sous-préfet la toufFe de chiendent était devenue un véritable arbuste; pour en avoir la preuve palpable, il fallait le voir après déjeuner causer avec le député de l'arrondissement ou avec Mgr de A., qui' parfois venait à l'hôtel. Lorsque M. Cibot'se sentait en pleine lumière sous le regard de son hôte, il perdait contenance au second mot et, par une de ces bizarreries dont il n'était pas maître^ il passait sa main sur son front ou se frottait le genou, mais d'une façon si peu

naturelle et Avec tant d'obstination , que Mgr, quoiqu'il fût naturellement plein de bontés ne pouvait retenir un léger sourire, -^ Est-ce que vous avez mal au genou, monsieur le sous-préfet ?

— En aucune façon, monseigneur, non, non^ en aucune façon... je... simplement...

— C'est que je vous voyais...

— Ah peut-être... mais non... simplement je...

La conversation continuait, mais le pauvre homme était écarlate, ses yeux étaient grands ouverts^ brillants, ahuris^ il écoutait sans entendre, ses lèvres tremblaient imperceptiblement^ toutes les forces de son esprit se concentraient sur sa malheureuse main qui frottait toujours. 11 se disait : « Que faire? Par quel geste remplacer celui-ci qui ne peut durer longtemps? Dépéchons-nous, prenons un parti, plus je tarderai et plus je serai embarrassé ! Cest qu'il me faut une transition^ et je suis tellement gauche! Mgr me regarde, il va encore sourire... je suis burlesque! »

Il eût souhaité être manchot ! Et il répondait : cOui, oui, sans doute, » aux paroles de

de mademùîieUe Cihoi |5

l'évéque qui, voulant le remettre à flot et ne se doutant pas qu'il augmentait ses tortures^ lui disait : c Ne trouvez-vous pas^ monsieur le sous-préfet? Qu'en pensez- vousj monsieur le sous-préfet? »

Adèle n*avait guère plus de sept ou huit ans^ mais aucune des étrangetés de son père ne lui échappait; on ne sait pas assez corn* 'bien les enfants qui vivent isolés au milieu des grandes personnes deviennent observateurs fins et curieux, comme ils s'attachent au plus insignifiant détail et le grignotent avec avidité. Ces petits esprits, jamais rassasiés^ ressemblent à ces moutons maigres que Ton rencontre par les chemins : pas un brin d'herbe, pas une feuille à laquelle ils ne goûtent; partout où il peut y avoir un coup de dent À donner^ Ut vont et ils t'arrêtent. En agissant ainsi, le mouton et Tenfant recueillent des matières premières: l'un, pour &• briquer des côtelettes; Tautre, des idées.

Vivant seule à côté de son père^ elle était entrée inttinctivement et peu à peu dans l'intimité de toutes set faiblesses; elle devinait tct knprettions tant let comprendre. Elle

i6 Le Cahier Heu

Taîmaît à cause de ses côtés enfantins^ de ses rougeurs, de ses gaucheries, qui le rapprochaient d'elle et faisaient naître dans son cœur une sorte de pitié affectueuse qui n'était pas précisément de l'amour filial, mais une affection qu'elle traduisait par des caresses et des baisers. Les mères aiment leur enfant pour sa beauté, son intelligence et sa force; elles l'aiment aussi pour sa laideur et sa faiblesse; elles sont alors pour lui d'autant plus prodigues d'amour, qu'elles le sentent plus isolé, plus impuissant à faire naître la sympathie, et elles éprouvent une joie de touchant égoïsme à se dire : « Je suis tout pour lui, je le fais vivre, je l'entoure, il n'a que moi au monde I » Dans certains moments^ elles le voudraient encore plus pauvre et plus déshérité, pour avoir à le chérir davantage et le posséder plus complètement.

Peut-être y avait-il dans l'affection d'Adèle pour son père le germe de ce sentiment-là, Lorsqu'il était assis au coin du feu, le soit après dîner, ayant sur ses genoux sa fillette qui lui refaisait le nœud de sa cravate, ou taquinait les mèches de ses cheveux, M. Cibot

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se sentait renaître, les fantômes s'évanouis^ saient; il se trouvait fort^ bardi^ sans crainte; il devenait bavard, prodigue de gestes aisés; il racontait des histoires^ et sa gaieté, tout heureuse d'être à Paise^ devenait bruyante comme un bambin qui fait l'école buissonnière.

Adèle adorait cette intimité du soir^ où son père lui apparaissait tel qu'elle l'aurait voulu voir toujours- elle était heureuse de l'avoir bien à elle, et ils bavardaient comme deux enfants. Et puis sur la question la plus simple du monde, M. Cibot se troublait tout à coup, toussait^ se levait, faisait semblant de chercher quelque chose.

— Mon Dieu, où ai-je mis ma tabatière?

Tu n'as pas vu ma tabatière, petite?... Tiens, il est déjà neuf heures I Ne vas-tu pas te coucher, mon enfant?

Elle regardait son père avec curiosité, lui disait bonsoir et regagnait sa chambre en pensant : « Qu*ai-je pu dire qui ait si fort embarrassé papa? »

Mais laissons Adèle raconter elle-même ses impressions.

aOUYENiaS D'ADàLB

A partir de ce soir où f entendis les maa»

vaises paroles de Joseph, il me sembla que ma vie était changée. J'embrassais ma poupée à chaque instant^ j'avais un besoin extrême de tendresse^ je n'osais plus regarder mon père en face de peur de comprendre ce quelque chose d'étrange qui était dans sa vie et que je devais ignorer. J'allais m'asseoir au fond du jardin sous un lilas^ et là je me disais : « C'est vrai, pourquoi mon pauvre papa est-il ici tout seuly tandis que maman est là-bas à Paris ou aux eaux? » Malgré moi, je pensais à toutes les familles de la ville où père, mère et enfants vivaient en paix sous le même toit. Je comprenais qu'il y ayait là-dessoui

Lf CaMer bUu de mademotiHU CiboÊ tg

quelque chose d*inezplicabte et de mystérieux, puisque personne n*en parlait devant moi et que les domestiques eux-mêmes n'en causaient quVn cachette. Je me figurais alors ma mère avec ses longues jupes qui traînaient sur le marchepied lorsqu'elle descendait de voiture^ je me rappelais son petit lorgnon d'or qu'elle promenait sur tout le monde et •ur papa aussi; sa voix un peu aigre^ sonore et agile, ^ il y avait des moments où je ne la comprenais plus tant elle parlait vite. — Il est vrai que je la voyais trop rarement pour m'habituer à sa façon de parler; elle ne venait guère que deux où trois fois par an nous faire visite et ne restait en moyenne que huit ou dix jours. Ma foi^ c'était bien assez. Durant ce tempsy la maison était en l'air, on entendait toutes les sonnettes tinter à la fois, et moi j'étais comme oubliée dans ma petite chambre^ où l'on m'apportait mon dîner. De temps en temps^ mon bon ami Chambon^ qui semblait glisser sur le parquet tant il marchait doucement^ me venait prendre et m'enmenait promener le long de la rivière jusqu'au pied de la montagne^ souvent même il

me faisait dîner chez lui. J'en étais bien heureuse, car ma vie n'était pas gaie lorsque maman était à la 80us-préfecture. Ce n'était alors que visites, dîners^ soirées, dont je n'étais pas, bien entendu. Mon pauvre père lui-même n'était plus reconnaissable. Affairé, inquiet, il restait le matin enfermé avec Marianne pour discuter le dîner, inventer une surprise, combiner de petits plats, et lorsque par hasard mon regard rencontrait le sien, en traversant le corridor ou en descendant l'escalier, il baissait les yeux comme un homme qui aperçoit un créancier et m'embrassait bien vite au front, en me disant :

— Je suis pressé, petite.

Il me faisait de la peine, car je savais bien qu'il n'avait pas mauvais cœur. Quant à ma mère, au seul frou-frou de sa robe qu'on entendait dans toute la maison lorsqu'elle s'étalait sur le sopha du salon, je serais rentrée sous terre. Je devenais presque aussi rouge que mon père, sous son regard clignotant, et lorsqu'elle avançait sa main gauche pour me prendre le menton, — elle n'y manquait pas à son arrivée et à son départ, —

de mademoiselle Cibot 21

j'aurais voulu être bien loin. Je crois que papa se rendait compte de ce qae j'éprouvais, mais il n'avait pas Pair de comprendre, ci d'ailleurs il était toujours si ému, si troublé, si frémissant, qu*on ne voyait pas très-clair en lui.

C'est surtout cette vilaine Clémence que je détestais. Clémence était la femme de chambre de ma mère, elle ne quittait jamais sa maîtresse, même en voyage^ et tous les matins lui montait^ vers neuf ou dix heures^ son chocolat qu'elle prenait dans son lit.

Je la vois encore cette grande fille avec son petit bonnet à rosettes toujours prêt à s'envoler^ ses yeux ronds et aigres^ ses bandeaux brillants collés sur son front, son air insolent, ses gestes trop aisés.. • Je la vois encore^ montant l'escalier la tasse de chocolat à la main et fredonnant des airs qui semblaient faits pour elle. Je ne comprenais pas les paroles de ces chansons qui venaient de Paris, ma s je me souviens qu'en les écoutant Joseph ria \ j de son gros rire béte et restait ébahi^ la ser< viette ou le plumeau sous le bras. Elle chantait toujours, cette grande Clémence au nez

retrousi^dé; elle chantait même devant mon père, qui ne semblait pas exister pour elle^ et ne témoignait un peu de politesse qu'à ma mère qui^ du reste, la traitait trop familièrement; au moinsj cela me produisait cet effetlà. Je me souviens qu'un soirj après dîner, comme Sultan^ qui était un beau chien que j'aimais beaucoup, me poursuivait en jouant^ je marchai par mégarde sur la jupe de Clémence, qui traversait la cour^ et je fis une grande déchirure longue comme le bras. Je ne l'avais pas fait exprès! Ce qui n'empêcha pas la femme de chambre de se retourner furieuse en entendant le craquement de Tétoffe et^ me prenant par le bras^ de m'allonger sur la joue un soufflet. Du coin de l'œil, j'aperçus mon père qui détournait la tête.

— Qu'est-ce que vous a fait cette petite sotte? cria ma mère qui était à la fenêtre. Venez me coiffer^ Clémence, venez, mon enfant.

La petite sotte, c'était moi. Je restai seule, j'appelai Sultan, j'embrassai son gros museau et je fondis en larmes dans ses longs poils. Oh I que j'étais malheureuse ce soir-là !

Mais je n'en finirais pas si je voulais ra-

éê wuidimoiteîk Ciboi i9

conter toutes les heures de mon enfance qui ont laissé une trace en moi. A quoi d'ailleurs cela servirait-il? Tous les petits chagrins d'alors me paraissent être maintenant insignifiants et incolores!

Je venais d'avoir onze ans, lorsqu'un jour»

en septembre, ma mère, qui s'était arrêtée à la sous-préfecture en revenant des eaux, me fit dire par sa femme de chambre qu'elle m'attendait au salon.

A peine fus-je entrée, que ma mère, du fond du fiiuteuil oti elle était étalée, me dit sans autre préambule :

— Petite^ te voilà grande^ je vais te conduire en pension, tu partiras demain avec moi. Elle a tout ce qu41 lui faut, n'est-ce pas? ajouta-t-elle en se retournant du côté de papa^ qui était fort rouge et pliait des journaux.

— Oui^ oui, fit-il, je crois bien que oui. Tu comprends, ma petite Adèle^ il faut bien commencer ton éducation^ devenir grande fille* Il souriait en disant cela, mais ne me regardait pas et pliait ses journaux avec animation. Il était devant ma mère presque aussi intimidé que lorsqu'il était en uniformet et moi

j'en étais furieuse pour lui. Je n'avais jamais songé qu'il fallût un jour quitter la sous-préfccture. C'était une fameuse tuile qui me tombait sur la tête!

Ma mère bâilla derrière sa main, examina ensuite ses ongles de fort près, — elle aimait à se figurer qu'elle était myope, — puis elle me dit en s'accoudant :

— Sais-tu lire, petite?

— Mais oui, maman, je sais lire.

— Eh bien, tant mieux^ je suis ravie. Va préparer tes affaires^ Clémence t'aidera.

Le lendemain, nous manquâmes le départ du matin parce que maman dormait et que personne ne voulut la réveiller; ce ne fut donc que le soir que nous montâmes en voi* ture. -►

Mon pauvre père nous accompagna jusqu'à la diligence, et là, tandis que ma mère se retournait^ il me glissa dans la main deux pièces de cinq francs entortillées dans du papier blanc.

— Pour tes petites dépenses^ ma chérie, me dit-il tout bas et comme à la dérobée. ChutI chut! ne dis rien.

4e mademoisette Ciboi %l

Je le regardai : il avait les yeux pleins de larmes et me serrait le bras à me faire crier. Je lui baisai la main, et ce fut tout*

Dans un coin de ma valise^ j'avais mis ma poupée, soigneusement entortillée à cause des cahotSy et tout près de là, deux coquillages que le matin j'avais ramassés dans le sable du jardin, puis une mèche de beaux poils longs et doux que j'avais coupés sur le cou de Sultan^ puis... bien d'autres petites choses encore qui résumaient ma vie passée.

Le regret est amer dans le cœur des enfants.

Les chers petits sont faits pour espérer, non pour se souvenir, et lorsque la crainte du lendemain les oblige à tourner la tête, ce n'est que le cœur bien gros qu'ils regardent en arrière.

Quand je fus installée dans le coupé de la diligence, je me blottis dans un coin. Je faisais tous mes efforts pour ne point paraître trop émue devant ma mère, qui ne l'était pas du tout; mais tous mes petits souvenirs arrivaient en foule^ se pressaient autour de moi, et les plus minces détails de ma vie d'enfant, ceux-là même que j'avais oubliés^ se dres-

86 Le Cahier bUu de mademoiselle Cibot

saient devant moi comme pour me dire adieu.

C'est une bonne chose que de voir au dé^* part tant de bons amis prêts à vous tendre la main, mais cela fait bien de la peine.

Au sortir de la ville, la voiture prit la route, qui monte en tournant^ de sorte que du fond de mon coin j'apercevais la petite ville^ lu rivière^ le {font et tout^ tout, jusqu'à rhumble hôtel de la préfecture qui se détachait en noir sur le soleil couchant.

Dans le jardin dont je distinguais la masse verdâtre^ il me sembla que j'apercevais un point noir; était-ce mon père qui de loin regardait la diligence^ ou bien M. Chambon qui quittait le bureau? G)mme tout cela était loinl

Je détournai la téte^ je fermai les yeux, mais je voyais toujours en moi-même la petite ville, les grandes montagnes et M. Cham* bon me souriant en frottant sa manche.

*- Recule-toi, que j'étende mes jamlies^ me lit maman tout à coup.

(Suite.)

La maison qu'habitait ma mère, à Paris, était si neuve et si blanche que j'en fiis éblouie. La lumière do gaz qui éclairait la fieiçade me révélait une quantité prodigieuse de sculptures^ qui semblaient avoir été appliquées là en hâte et après coup.

Je n'avais rien vu de semblable, et^ tandis qu'on déchargeait les caisses^ je restai le nez en l'air, contemplant cette façade riche et tôngeant à ces boutiques de porcelaines variées qui t'installaient là-bas^ le jour de la fête.

— Voyons^ petite niaise, que fais^tu là ? me dit ma mère^ entre donc.

L'appartement était à Tentresol; il était

aS Le Cahier bleu

fort bas de plafond et plein comme un oeuf.

Il y avait là un fouillis indéchiffrable, un en« combrement de meubles placés à l'aventure, de sorte qu'il était difficile de faire un pas sans se heurter quelque part : beaucoup d'objets dorés et tortillés^ quelques nuages peints dansle plafond, des boutons de porte en cristal bleu et dans toutes les pièces^ un tapis devenu légèrement chauve sous la caresse trop fréquente des portes et des chaussures.

Le salon de la préfecture^ si vide et si froid, ne ressemblait guère à celui-là! Aussi je pensai tout de suite que maman devait être beaucoup plus riche que mon père.

On m'avait préparé un lit de sangle dans la salle à manger.

— Ne défais pas ta caisse^ me dit ma mère de la pièce voisine, demain matin je te conduirai à ta pension.

Je me retournai vers ma valise qui était près de mon lit, ficelée avec soin et ornée de < son étiquette que j'avais écrite moi-même de/ ma plus grosse écriture. Ce qui m'étonna, c'est que l'étiquette que j'apercevais maintenant ne ressemblait pas à celle que j'y avais

d€ mademoiselle Cibot 19

mise. J'avais écrit : Mademoiselle Adèle Cibot, et je lisais : Mademoiselle Adèle C* de Larive, J'avais bien remarqué depuis longtemps que l'on appelait papa M. Cibot et maman madame Cibot de Larive^ ou plus ordinairement madame de Larive^ à cause de ma grand'mère maternelle qui s'appelait madame Delarive. Il n'y avait donc à tout cela rien de bien extraordinaire^ mais j'aurais préféré Cibot tout court. Je ne sais trop pourquoi. 11 en est des noms comme des habits^ on a des préférences. Au reste, j'étais très-fatiguée et je ne tardai pas à m'endormir. Le lendemain, après une bonne heure de course^ la voiture qui nous emportait, ma mère, moi et la valise^ s'arrêta dans une rue étroite, déserte, devant une porte cochère munie en son milieu d'un petit guichet grillé. Au-dessus de cette porte était une grande planche sur laquelle on lisait : Institution Rambour. A droite et à gauche, sur les pilastres de la porte, deux vases en fonte un peu trop gros. Au-dessus du mur, couvert d'affiches, on voyait quelques arbres grêles et gris de poussière, assez semblables à

3o Le Cahier bleu

ceux des guinguettes que j'avais remarquées en approchant de Paris.

— Enfin, fit ma mère^ voilà la pension; cet imbécile de cocher a pris le plus long; voyons, descends, dépéche-toi.

C'est derrière cette porte cochère, flanquée de ses deux vases en fonte, que je passai huit ans de ma vie.

J'ai toujours entendu dire qu'on s'habituait à tout, mais je crois qu'il y a beaucoup d'exceptions à oette règle-là. Dieul que je me trouvai seule, oubliée, dans cette institution RambourI Que le jardin, encaissé dans ses quatre murs^ me parut triste et désolél L'herbe y avait disparu sous le piétinement des élèves; paftout où les mains avaient pu at^indre, l'écorce des acacias était luisante et ^ie comme le dossier d'une chaise. Pauvres arbresi on eût compté leurs feuilles sans se fatiguer beaucoup : ils avaient cette expression de fatigue, d'indifférence et de désillu sion que l'on remarque dans la physionomie de ceux dont la carrière est manquée.

Le long du mur, dans une ombre éternelle, étaient nos jardins. Longue bande dé terrain,

de nmdgmoitiîU Cibut

étroite comme le trottoir d'une ruelle et divisée en tout petit morceaux. Chacune de noua avait le sien et le cultivait à sa guise. J'y vis tenter des modes de culture bien hardis I J'y vis semer des petits pois mêlés à du sucre en poudre^ et planter des pieds de violettes en* tortillés dans des chiffons de flanelle pour empêcher les refroidissements.

C'était une folie, que ce jardinage! Etlorsqu'arrivait le printemps, on y pensait toute la journée^ on y rêvait la nuit, et, s'il faisait du vent, on s'échappait de la classe, sous un prétexte quelconque^ pour aller planter sa règle en guise de tuteur et prévenir les accidents. Au jour de sortie^ lorsqu'on rentrait le soir, le parloir ressemblait à un marché aux fleurs : chacune rapportait son pied de violette, de marguerite ou son rosier pompon; et celles qui étaient bien avec la sous-maî* tresse allumaient un bout de bougie et couraient au jardin planter bien vite leurs fleurs avant de se coucher.

Tout cela me faisait envie^ mais je ne sortais jamais; ma mire me venait voir deui; fois par an, de sorte que mon jardinet était le

plus pauvre et le plus vîde de tous. Je ne l*en aimais pas moins pour cela^ au contraire : il me semblait qu'entre nous deux il y avait des points communs, une sorte de sympathie secrète; n'ayant rien à planter, je remuais la terre, je creusais des vallées, je construisais des montagnes, et^ dans les fonds, je disposais de petites pierres qui, pour moi, figuraient la sous-préfecture, la vieille église, et tout ce que j'aimais.

J'aurais bien acheté des fleurs avec les deux pièces de cent sous que papa m'avait données, mais j'aimais mieux conserver ces deux pièces dans leur morceau de papier. Je n'étais point avare, seulement, en regardant cet argent, je me rappelais les yeux pleins de larmes de mon pauvre père, et ce souvenir me causait une peine agréable.

Souvent une de nos sous-maîtresses qui m'aimait bien, — elle était orpheline, — m'emmenait iavec elle au parloir durait la récréation. Elle pensait me distraire, mais tout ce monde qui s'embrassait, toutes ces mamans et ces petites filles qui causaient, mangeaient des gâteaux et riaient de si

de mademoiselle Cibot 39

bon cœur,me donnait des envies de pleurer»

La mère d'une de mes compagnes, ma yoi« sine de jardin, m'avait bien dit une fois :

— Ma petite Adèle, venez donc avec Marie au parloir; cela me fera grand plaisir, j'apporterai deux gâteaux au lieu d'un...

C'était bien aimable, et j'avais été au parloir avec Marie. Mais le pauvre baiser qu'on m'y donnait me faisait l'effet du petit sou qu'on jette au malheureux. L'isolement rend aigre et susceptible ; il est bien des gens qu'il a dû rendre méchants.

Et puis, à la seconde visite, la mère de Marie me dit :

— Vous êtes donc seule à Paris, ma petite Adèle ? Vos parents habitent l'étranger^ sans doute ?

— Non, madame, maman est à Paris.

— Ah !... je croyais...

Elle n'en dit pas plus, et je ne retournai plus au parloir; je n'aimais pas ces questions-là.

Mon père m'écrivait bien de temps en tempsj mais peu à peu sa correspondance s'était ralentie, et ses lettres étaient devenues si

JLiCâMÊrêUu

hésitantes, si gauches, si Toiléet, que paurais presque préféré ne les pas recevoir. Peut-être s'imaginait-il que je montrerais ces lettres à maman, et cette pensée coupait-elle court â son expansion?

Il se trompait joliment : ma mère me faisait une visite tous les six mois et ne s'occupait guère des lettres que je recevais.

Elle arrivait en grande toilette, s'étalait dans le parloir^ et le plus souvent, en me voyant entrer^ me disait de loin à haute voix:

— Comme tu es fagotée, petite I ot est madame Rambour ? Mon Dieu, cette enfant estelle fagotée!

Tout le monde nous regardait, et la maîtresse de pension arrivait bientôt.

— Dites-moij ma chère madame Rambour, pourquoi ma fille est-elle mise de la sorte?

c'est de la démence^ en vérité!

— Mais, madame, je croîs avoir eu l'honneur de vous écrire deux ou trois lettres pour vous dire qu*Adèle avait besoin de vêtements.

- Attendez donc^ ma chère madame Ram-

de madtmoiseltê Ciboi 9S

bour... iR>U8 pourriez bien avoir raison; en effet, mais ces lettres me sont sorties de la tête. Je vais prendre note de tout cela, car, en vérité,..

Alors ma mère tirait de sa poche un petit calepin en cuir de Russie^ cherchait longuement parmi ses breloques un crayon en argent qui s*y trouvait suspendu, et écrivait vite, vite, en tenant le petit cahier à un pouce de son nez.

Et huit ou dix jours après je recevais une robe décolletée^ ornée de ruches, prétentieuse comme celle d'un bébé des Tuileries, et ayant une jupe trop courte de trois doigts.

Il faut être femme pour comprendre ce qu'éprouve une fillette lorsqu'elle est forcée de se montrer à tout le monde affublée d'une robe semblable. Que de fois ai- je fait la malade pour ne point aller en promenade dans mon costume de danseuse de corde I

Sophie^ qui était méchante^ — oh I Taspicl —ne manquait pas l'occasion de donner un coup de dent^ et, lorsqu'elle me voyait ainsi parée :

-<- Bonjour! mon petit ange^ me disait-

elle en me caressant le menton; bonjour, mon petit agneau ; fais la risette , mon chéri. Est-il coquet pour son âge, ce petit bébé-là!.«.

Et tout le monde riait à se tordre. Je la détestais, cette grande Sophie.

J'ai tort de repenser à tout cela. Quand je me rappelle une seule des petites misères d'autrefois, elles me reviennent toutes à la file, et j'emplirais des volumes avant d'avoir tout dit. Ce n'était encore rien dans l'été:

mon amour-propre seul souffrait; mais en hiver c'était une autre affaire : je me vois encore à l'église durant les longs offices de la semaine sainte, grelottant sous ma petite pèlerine de taffetas. Par bonté, madame Ram« bour me passait son gros manchon, que je serrais contre moi, et, au contact de cette fourrure, dont les longs poils me chatouillaient le menton, je songeais à mon Sultan, l'ami d'autrefois. Qu'était-il devenu, le pauvre animal?... A quelque temps de là, je fus frappée des changements étranges que subirent les allures de ma mère. Depuis plu* sieurs années déjà, je m^étais aperçue qu'elle

de mademoiselle Cibot 3j

£osayait de ne point vieillir trop vite; son obstination à m'habiller comme une enfant me le prouvait assez.

Peu à peu sa mise était devenue plus voyante et plus tapageuse, ses coiffures plus excentriques^ le timbre de sa voix plus aigu et plus vibrant^ ses gestes plus osés; mais un beau jour elle dépassa toute limite : elle vint à la pension avec un chapeau garni de boutons de roses et des sourcils noirs comme Pébène : jamais je ne lui avais vu ces sourcils-là.

Elle s'aperçut que je la regardais avecattention^ mais elle me fixa avec une expression si dure^ que je baissai les yeux. Ouij vraiment, il me sembla qu'il y avait de la iaine dans son regard. Que lui avais-je donc •ait, pourtant ? Elle parla beaucoup, avec une volubilité encore plus grande qu'à l'ordinaire, des soirées auxquelles elle avait été, des toilettes à la mode, du jaune qui ne lui allait pas, et de mille autres choses encore. Elle ne songeait pas à m'intéresser, elle parlait pour faire du bruit, et sans doute se distrajre. Elle s'arrêtait de teilips en temps, fixait un point

Imaginaire^ et^ tout à coup, partait d'un éclat de rire qui me faisait tressaillir.

Quand vint Theure de nous séparer, je m'avançai pour Pembrasser; ma mère me repoussa doucement de la main.

— Non, tu as trop chaud; adieu, petite.

Je crois qu'elle s'était étalé sur* les joues je ne sais quoi de blanc et de rose, et sans doute elle craignait que mon baiser ne dérangeât son teint.

Je savais bien que maman ne pouvait pat être une toute jeune femme, m'ayant eu tort tard, mais je n*avais jamais calculé son âge. Ce jour-là, cependant, ses rides me sautèrent aux yeux, à cause des boutons de rose qui semblaient rire aux éclats^ et au milieu des boucles inquiètes de sa coiffure, sous les couleurs virginales de son teint, je la trouvai vieillie de dix ans.

C'est sans doute pour cela que cette visite m'est restée dans l'esprit.

La premîère communion d'Adèle, qui avait alors douze ans passés, fut retardée d'un an par une maladie assez grave qui la retint au lit pendant près de trois mois.

Aux premiers symptômes, madame Rambour écrivit à madame de Larive pour lui annoncer Pétat de sa fille.

Cinq ou six jours après, on reçut une réponse sur papier rosé^ cartonné, à tranches doréeSj écrite d'une petite écriture menue, rapide et pointue.

Madame de Larive était désolée de Tindisposition de sa chère fillette; mais elle était retenue par quelques affaires rmportantes. Elle recommandait la petite malade aux bons soins de madame Rambour... etc. Le fait est que la mère d'Adèle avait toujours eu une peur

excessive des maladies contagieuses^ et avait profité de l'occasion pour aller prendre un peu Tair. des champs.

Sur la demande d'Ad-èle^ madame Rambour écrivit alors à M. Cibot. Celui-ci répondit immédiatement. C'était une lettre singulière: le pauvre homme, prévoyant sans doute que sa réponse serait lue par sa femme et par la maîtresse de pension^ avait été pris d'un de ses accès de gaucherie et de timidité.

« Madame, écrivait-il, j'apprends par votre lettre, en date du ycouranty à laquelle je réponds immédiatement^ pensant vous rassurer ainsi que la petite malade, désirant surtout TOUS remercier des soins que vous lui donnez et auxquels madame de Larive sera excessivement sensible. Veuillez le croire; j'apprends^ dis-je, que ma petite Adèle est sous l'influence d'une indisposition, explicable sans doute par les variations brusques de température qu'amène fatalement un changement lie saison; vous m'annoncez en même temps qu'un peu de mieux s'est manifesté. Madame de Larive, dont la santé délicate demande beaucoup de ménagements, accueillera avec

de mademoiselle Cibot 41

grand plaisir l'annonce de ce mieux^ qui fera cesser les inquiétudes qu'en pareil' cas une mère ressent toujours^ et qui, veuillez le croire... j etc., etc. »

Il mettait au bas de la lettre un affectueux baiser pour sa petite Adèle et signait, au milieu d'une laborieuse paraphe, un tout petit Çibot suivi d'un gigantesque de Larive.

Madame Rambour fit transporter Adèle dans une chambre voisine de la sienne, et la soigna comme son propre enfant.

Un jour oîi la fièvre s'était un peu calmée, la chère petite sentit que ses bras étaient perdus dans des manches de chemise beaucoup plus grandes qu'à l'ordinaire.

. — Mes chemises sont devenues énormes, dit-elle de sa voix faible à madame Rambour, qui se trouvait là.

— Ne vous inquiétez pas de cela, mon en»

fant, vous êtes mieux, ce soir, n'est-ce pas? Allons, ma petite Adèle, du courage; ne sortez pas vos mains du lit; nous, irons faire une fameuse promenade ensenable quand vous serez rétablie.

Mais comme la malade continuait à regar-

4s Lt Cahier bleu

der la manche de chemise^ la maîtresse de pension^se mit à sourire.

-^ Cela vous intrigue donc beaucoup, petite curieuse? eh bien, voici la chose : les malades ont besoin de beaucoup de linge^ et vous n*en avez pas assez; madame votre mère ayant oublié de vous, en envoyer^ alors j'ai eu recours au mien; elles sont un peu grandes^ ces chemises, mais à la guerre comme à la guerre!... Ne vous découvrez pas, ma chère, ne vous découvrez pas.

Et elle lui remonta bien soigneusement la couverture sous le menton, comme font les mères lorsqu'elles vont le soir embrasser leur enfant endormi. Elle lui souleva la téte^ ajusta Pôreiller, et^ comme elle effleurait le visage de la malade^ elle sentit sur sa main un long baiser et vit dans les yeux d'Adèle deux grosses larmes qui glissaient le long de ses joues pâlies.

La convalescence arriva enfin; c'est l'heurt oti la famille est douce pour les petits êtres qui renaissent à la santé; c'est dans les bras de la mère qu'ils aiment à sç réfugier, c'est là qu'ils mettent à l'abri leurs faiblesses ; c'est

de mademoiselle Cibot

sous les caresses et les baisers qu'ils se réchaufient et reprennent goût à la vie. La tendresse^ le soleil et l'air pur sont alors les seuls spécifiques qui hâtent la guérison, spécififiques merveilleux^ médecine adorsbie qui s'avale le sourire aux lèvres et réchauffe le cœur en même temps qu'elle achève de guérir le corps.

Il faut être juste; mais quand on accepte la vis logique et naturelle, les impressions, les sentiments et les désirs s'enchaînent admirablement. C'est au moment oîi l'enfanta besoin de caresseSj de chaudes gâteries^ d'affec* lion tendre, de petits soins incessants, c'est à ce moment qu'il devient lui-même plus affectueux, plus doux, plus séduisant. Son petit corps amaigri et faible ne demande qu'à se réfugier dans vos bras, et sa tête se penche d'elle-même sur votre épaule. Sa chair, transparente comme un albâtre à peine rosé, invite au baiser. Il a )e ne sais quoi de langoureux, de plaintif et de tendre qui vous appelle et vous attire. Il est, sans s'en douter, le plus séduisant du monde, si bien que la fatigue qu'il vous cause est comme une ré-

44 ^^ Cahier bleu

compense dont on est tenté de le remercier.

Dans la nature végétale, non loin du poison est d'ordinaire le remède; dans la nature morale il en est de même, et si l'on était sage lorsque le chagrin, la peine et le découragement arrivent, au lieu de se jeter par la fenêtre, on fouillerait aux environs et l'on trouverait la consolation qui vous attend dans un petit coin.

La fortune, peut-être bien^ sourit aux au** dacieux , mais le bonheur est aux sédentaires ; c'est folie que de courir après : il vient lui-même vous rendre sa visite lorsque le logement est propre et qu'on a su d^avance disposer un fauteuil pour lui.

Les mères qui n'ont point veillé au berceau de leur enfant et se plaignent plus tard du vide et de l'isolement, sont comme ces vieillards qui gémissent de mourir rôtis par le soleil, n'ayant pas pris la peine au printemps de leur vie de planter devant leur cabane un ou deux arbres pour s'abriter.

Si au lieu d'entourer la morale de bandelettes en papier doré et de devises écrites en latin^ on Tavait présentée comme une chose

de mademoiselle Cibot

toute simple^ indispensable à la vie de tout le inonde^ et dictée par le plus simple bon sens, les choses^ je m'imagine^ eussent été beaucoup mieux. Tout le monde sera heureux le iour oti l'on dira d'un malhonnête homme:

— Ce garçon-là est un imbécile qui no comprend pas ses intérêts.

Mais revenons à notre histoire.

Adèle se trouva bien seule durant sa convalescence. De son lit, oti elle restait encore couchée une partie de la journée, elle entendait dans le corridor, qui était au-dessous de sa chambre, le nom de ses compagnes qu'on appelait au parloir, et immobile, la tête appuyée sur sa main, elle cherchait à comprendre le bourdonnement confus des joyeux bavardages.

Parfois elle entendait dans le lointain le roulement d'une voiture, elle suivait le bruit avec anxiété, se figurant que son père ou sa mère étaient peut-être dans cette voiture; et tandis que le roulement devenait de plus [ en plus sonore, tous les souvenirs d'autrefois se pressaient dans son esprit; bientôt les chandeliers posés sur la cheminée tin-

taient^ la maison tout entière était ébranlée^ et le bruit continuait toujoursj puis diminuait peu à peu jusqu'à ce qu'il cessât complètement.

Ce qu'il j eut de fâcheux dans cette maladie, c'est que la première communion d'Adèle fut remise, ce dont madame de Larive fut véritablement navrée... Elle attachait, disaitelle, une immense importance à ce grand acte.

La chose avait dans son esprit une telle gravité que l'année suivante. elle déclara à madame Rambour qu'elle tenait absolument à ce qu'Adèle fit sa première communion au couvent des dames de Saint-Joseph. C'était un couvent alors fort à la mode qui ne recevait que d^s pensionnaires de choix.

Madame Rambour ayant fait observer que ce projet rencontrerait sans doute quelque obstacle :

•^ Je m'en charge, dit madame de Larive; dans une circonstance semblable, il n'y a pas d'obstacle qu'on ne doive surmonter ; je ferai tout pour obtenir cette faveur; j'irai, s'il le faut, trouver Mgr qui n'a rien à me refuser.

de mai:mois€lle Cihot 47

Ce qu'il y a de certain^ c'est que trois semaines avant la première communion la femme de chambre de madame vint prendre Adèle en voiture et la conduisit au couvent des dames de Saint- Joseph oîi elle était attendue.

— C'est par une faveur toute spéciale, ma chère enfant, lui dit la mère supérieure en lui prenant les mains, c'est par une faveur toute spéciale, bien due aux vertus exquises de votre digne et excellente mère que nous vous recevons pendant quelques semaines. J'espère, ma chère amie, que vous vous montrerez digne d'un tel privilège. N'est-ce pas, mon enfant? Vous en serez reconnaissante?

— Oui, madame, fit Adèle en rougissant.

— Appelez-moi ma mère.

— Oui, ma mère.

— Très-bien. Allez en paix, mon enfant allez.

Adèle sentit sur sa joue un petit souf* fiet amical et doux comme le frôlement au satin.

Le temps qu* Adèle passa dans ce couvent laissa dans son esprit un souvenir ineffaçable. Son entrée fut comme une extase. Le printemps commençait, les arbres se couvraient de petites feuilles tendres et fraîches, tout était tranquille et reposé, on ne respirait pas là le même air qu*ailleurs. Les bonnes sœurs entouraient la jeune fille de cajoleries et de caresses, et leur physionomie était, sous les larges tuyaux de leur bonnet blanc, tellement angéliquCj leur regard tellement doux, que sur un signe on leur eût donné son cœur.

Adèle enviait le sort des pensionnaires qui, d'un bout de l'année à l'autre, vivaient dans ce paradis, et elle se demandait pourquoi sa mère ne l'avait point fait entrer tout d'abord chez ces dames de Saint-Joseph.

Le mot couvent lui-même n'est-il pas délicieux? 11 est modeste, contenu, doux aux lèvres comme un bonbon à la crème. Couvent!

C'est sourd, discret, un peu voilé, mystérieux, ce qui ne nuit pas. On le devine, il n'y a point là de regard curieux. Ce mot n'éclate pas avec fracas, rien de sonore et de brillant, mais un charme intérieur, un bonheur intime.

5o Le Cahier bleu

Pour tout le monde ce n*est qu*un mot sans accent; pour tout le monde aussi le cou-' jrent n'est qu'une enceinte entourée de grands murs sombres, cela est vrai; mais derrière ces murs les lilas fleurissent, les allées ombreuses serpentent et s'entre^rroisent. Les arbres y sont beaux parce qu'iU poussent dans une terre bénie; les fleurs y sont embaumées parce qu'elles serviront à l'ornement de l'autel, les âmes sont épanouies. Tout enfin derrière ces murs est heureux et tranquille parce que Dieu y sourit à l'aise, se sentant chez lui et au milieu des siens.

Le prédicateur qui prêchait la retraite était, de l'aveu de toutes ces demoiselles, un orateur hors ligne. Adèle fut émerveillée d'une éloquence aussi brûlante. Il y eut surtout, peu de temps après son arrivée, un sermon sur l'enfer qui l'impressionna énormément.

L'orateur avait parlé avec tant d'entraînement et de chaleur qu'on apercevait sur son front la trace bleuâtre de ses veines gonflées; le long de ses joues écarlates on voyait cheminer de grosses gouttes de sueur qui laissaient sur la chair, à l'endroit de la barbe surtout, un'^

de mademoiselle Cihot bi

longue trace humide et brillante. L'orateur, qui s'était d'abord essuyé fréquemment le visage^ avait bientôt renoncé à l'usage de son mouchoir et s'était abandonné tout entier, de sorte que c'était un spectacle à la fois pénible et entraînant. On eût voulu l'arrêter et l'inviter à se rafraîchir, mais l'enthousiasme était irrésistible, et au milieu de cette tempête de gestes et de paroles, devant cet homme éperdu ayant le blanc des yeux injecté, la figure violettej^ le coin des lèvres blanc d'écume, on se disait malgré soi : Les damnés les plus tracassés ne sauraient être dans un état plus lamentable.

Ce prédicateur était pourtant à la ville un bomme fort calme, et en dehors de son travail, lorsqu'il était séché, c'était la douceur même. Il aimait à venir, pendant la récréation, s'asseoir sur un petit banc en pierre qui se trouvait sous les tilleuls. Lorsqu'on le voyait arriver avec sa démarche lente, son regard doux et un peu voilé, son geste affable, on ' chuchotait : c Voilà le bon père, voilà le bon père 1 » Deux ou trois grandes passaient la mainsur leurs bandeaux,— il faut être poli^ —

5a Le CMcr bleu

et respectueusement on allait à sa rencontre, on s'approchait en baissant les yeux et on lui taisait ainsi cortcge jusqu'au petit banc derncre lequel était une statue en plâtre de la Vierge, dont le cou était chargé de chapelets.

Le bon abbé, en approchant du banc, prenait un air gfave, saluait sans affectation la statue, se retournait avec précautio;i comme on le fait lorsqu'on regrette de tourner le dos à quelqu'un, puis s'asseyait avec le même air austère qu'il conservait pendant quelques instants comme poursuivi par quelque pensée d'importance; enfin il passait sa main sur son visage, et souriant :

— Approchez-vous, mes enfants; voilà une belle matinée, n'est-ce pas? disait-il.

C'était bien peu de chose, me direz-vous; eh bien! on se sentait électrisé, parce qu'on opposait malgré soi à ce visage calme et souvient, à ces paroles conciliantes et onctueuses, .a physionomie violente, enflammée, terrible fui vous avait fait frémir la veille au soir; parce qu'on devinait sous ce langage simple et bienveillant des torrents d'éloquence fougueuse et terrible. El tous ces petits chéru-

de mademoiselle Cibof b$

bins restaient là immobiles, bouche béante^ comme devant un fusil chargé.

Je crois que le bon abbé avait conscience de l'impression qu'il produisait sur son jeune auditoire; on devinait cela à la simplicité un peu affectée, à la douceur un peu trop ange* lique qui arrondissait ses gestes et veloutait sa voix. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et souvent, durant ces pieuses causeries, Torateur poussait la condescendance jusqu'à mettre la main sur Je front de la plus proche, ainsi que dans les bas-reliefs on représente Jésus au milieu des enfants.

Si vive que fût l'impression produite par le prêtre sur Adèle, celle-ci évitait cependant avec le plus grand soin de se trouver à la portée de sa main. Voici pourquoi. — Il faut que nous tenions absolument à reproduire ici les plus intimes pensées de notre héroïne pour nous permettre d'entrer dans d'aussi minces détails.

La main du bon père était grasse et molle, c'était une main tranquille et reposée, ayant celte blancheur un peu trouble et chaude qui, chez les gens du Midi, peut être causée

par les ardeurs du soleil^ mais qui, chtz les gens du Nord, est produite souvent par Tirrégularité des ablutions et les oublis d'une toilette trop hâtive. Les ongles de cette main, bombés et bien enchâssés dans les chairs, n'étaient pas nets, et le filet grisâtre qui les couronnait faisait naître dans l'âme desdoutes involontaires.

Adèle voyait toujours cette main pétrissant le vaste mouchoir dont l'orateur se servait pour essuyer fiévreusement la sueur qui coulait de son front ou dans lequel il se mouchait bruyamment avant de prendre une petite prise qu'il dissimulait du reste fort adroitement. De sorte que la chère enfant éprouvait . pour cette main et pour ces ongles une espèce de répulsion. Moralement, leur contact Peut flattée, mais physiquement elle en redoutait beaucoup l'approche. — Il se trouvera peutêtre quelques lecteurs qui verront dans ce fait un germe d'impiété; je crois qu'il faudrait d'autant moins juger Adèle sévèrement dans cette affaire-là, que la répulsion dont je viens de parler lui causait de. grosses inquiétudes. Elle se demandait s'il n'y avait pas là un

de mademoiselle Çiboî 55

petit péchéj et comme en cherchant à 8*en rendre compte son œil s'attachait avec une opiniâtreté croissante et dont elle n'était pas maîtresse sur cette main négligée, sesscrupules augmentaient et son trouble aussi.

L'inquiétude causée par toutes ces petites observations la préoccupa tellement que, dans la franchise de son cœur, elle résolut de s'en ouvrir à quelqu'un.

Toutes les personnes qui vivaient dans ce couvent étaient pour elle comme entourées d'une auréole; l'une d'elles surtout avait, par sa ferveur particulière^ attiré l'attention d'Adèle. C'était une charmante petite blonde, d'une candeur... étourdissante. C'est elle qui, ayant remarqué qu'un arbre nouvellement planté était mort tout à coup, eut l'idée de le ressusciter par ses prières. On la trouva un matin agenouillée près de ce pauvre arbre et priant de tout son cœur après l'avoir arrosé d'eau bénite. Ce petit fait avait produit une certaine sensation dans le couvent, et malgré les observations sévères qu'on avait cru devoir faire à cause de l'eau bénite puisée au bénitier de la chapelle, on n'en avait pas moins

S5 te Cahier bleu

trouvé dans cet acte la preuve d*une grande confiance en Dieu et d'une ferveurtouchante.

Ce fut à cette pieuse jeune fille qu'Adèle confia sps inquiétudes^ prudemment^ ave^ mille précautions, bien entendu^ car elle sen tait qu'il y avait au fond de tout cela une chose fort grave. Elle en fut convaincue par l'attitude contrainte que prit immédiatement sa compagne.

— Je vous plains^ mademoiselle, d'avoir ces pensées-là, dit celle-ci en se pinçant les lèvres, au moment oîi votre confession générale est si proche !

Adèle comprit tout de suite qu'elle était bien coupable.

— Mais, mademoiselle^ c'est justement parce que je regrette ces mauvaises pensées que je vous en parle; vous me paraissez si pieuse et si...«

— Je fais mon salut comme je peux^ mademoiselle^ et je ne me charge pas de celui des autres ; ce que je peux vous affirmer, c'est que je vous plains beaucoup. Je dirai un Paierai un Ave pour vous.

— Mais, mademoiselle, je ne vous demande

de mademoiselle Ciboî

pas l'aumône, répliqua Adèle qui %t tentait blessée.

— C'est la première fois que j'entends corn* parer une prière à un petit sou.

— Mais mademoiselle...

•»^Je ne comprends pas, mademoiselle, qu'étant sujette comme vous Têtes à des dissipations semblables, vous soyez venue dans ce couvent; dans la première paroisse venue^ on vous aurait fait suivre une retraite très-suffisante pour vous.

— IL me reste à vous remercier, mademoiselle.

— Il n'y a pas de quoi, mademoiselle, tout à votre service.

Ce soir-là, en entrant dans la salle oti l'on se réunissait pour une petite méditation sur l'éternité, Adèle fut toute surprise d'apercevoir les yeux fixés sur elle. Elle comprit bien que son histoire avait, hélas! fait le tour du couvent, ce qui troubla sa méditation et l'empêcha d'entrer dans le cœur même du sujet.

Cependant, le grand jour étant proche, on commençait à se livrer aux exercices prépara-

58 U Cahier bleu

toires qui précédent la confession générale.

Embrasser dans un vaste examen s:i vie tout entière, réunir en une seule poignée toutes les mauvaises herbes de son passé sans en excepter une seule^ tel est le travail délicat qu'il s'agit d'exécuter. Pour des enfants de douze ou treize ans, il faut avouer que la chose n'est point commode. Aussi le couvent tout entier était-il dans une excessive agitation. Les cerceaux étaient abandonnés, les poupées et les cordes se reposaient dans les coins, on ne voyait plus que des poses pensives et des visages réfléchis. Pendant les récréations on apercevait de temps en temps une de ces demoiselles s'éloigner de ses compagnes, s'asseoir sur un banc, tirer de sa poche un crayon^ un petit carré de papier, et tracer rapidement quelques notes qu'elle cachait bien vite à la moindre approche. On en voyait se promener deux par deux, trois par trois, et à leur démarche réservée, à l'animation peinte sur leur visage^ on devinait sans peine qu'elles discutaient quelque question délicate. Au milieu de cette préoccupation générale, Adèle faisait comme ses compagnes, quoique

de mademoiselle Cibot 59

plus naïvement^ étant moins exercée; elle chercbaitj elle fouillait dans toutes les cachettes de son être, mais de tous côtés elle trouvait les portes ouvertes et les chambres vides. — Ni bien ni mal; c'était désolant^ de sorte que le soir elle était un peu triste, comme ces chasseurs qui rentrent chez eux le carnier vide. Elle avait ajouté à sa prière quotidienne ces quelques mots qui peignent bien l'état de son ftme :

c Mon Dieu» disait-elle^ faites, je vous en conjure^ que la journée de demain soit meilleure. »

Et elle s'endormait en pensant à ses voisines qui, pendant toute l'étude. du soir, avaient écrit, écrit! Que pouvaient-elles avoir écrit? Le petit ange qui soignait les aibres morts avait depuis deux jours fabriqué un beau cahier en papier glacé dans lequel on la voyait griffonner avec beaucoup d'application. Les feuilles de ce cahier étaient reliées ensemble par une &veur noire nouée très-coquettement.

De temps en temps le petit ange prenait sa règle et trajait des raies et des doubles raies^ longues ou courtes, suivant le besoin. Parfois

6o le Cahier bleu

a ne accolade, et souvent aussi elle changeait de plume pour écrire une note à l'encre rouge.

Adèle observait tout cela, quoiqu'elle fût un peu éloignée, et lorsqu'ensuite elle regardait Tunique feuille de papier qui était devant elle, elle était prise de découragement et se demandait si le bon Dieu ne l'abandonnait pas. Elle avait énorménient travaillé pour couvrir cette page, encore y avait-il beaucoup de remplissage, vers la fin surtout. Elle était humiliée, un peu jalouse; n'en voulait à personne cependant et n'accusait qu'elle-même, son manque de mémoire et son aveuglement.

On lui avait dit d'être humble et elle Tétait de tout son cœur; mais elle ne pouvait éviter certains mouvements de convoitise lorsque le soir, en allant au réfectoire, elle entendait chuchoter autour d'elle :

, — As-tu fini, Emma?

— Fini ! ah ! ma chère ! Fini ! je ne suis pas une sainte, moi!... fini I et toi?

— Moi, c^est fait, mais c'est à retoucher.

Adèle pensait non sans raison que ces inquiétudes étaient le sûr présage d'une cata*

de mademoiselle Cibot 6i

Strophe ; elle ne se trompait pas, la catastrophe arriva.

La porte de rétudes'entr'ouvritet une voix gppela Adèle de Larive à la chapelle. Il s'agissait de la grande préparatoire, La pauvre petite sentit son cœur se serrer; il lui sembla en passant que la jeune fille au cahier satiné jetait sur elle un regard de pitié. Tout le monde la regardait. Elle plia son petit papier en quatre, — toute sa fortune, — et se rendit au confessionnal. Lorsqu'elle eut tout lu^ ce qui ne fut pas bien long, le bon prêtre la regarda, et d'une voix douce il dit :

— Et ensuite, mon enfant, et ensuite.

— Mais mon père...

— Calmez- vous, prenez confiance, songez 'que la bonté de Dieu est immense, et qu'en même temps les tortures de l'enfer sont éternelles et effroyables... prenez confiance, voyons, voyons... Et ensuite. ^

— Mais, mon père, je...

Elle eût payé d'an doigt de sa main une demi-douzaine de péchés assortis.

-^ Je ne veux pas croire de votre part à une négligence, à une légèreté qui, dans des cir-

6» Le Cahier bteu

constances aussi graves, seraient rinJice d'une impiété précoce et... inqualifiable.

— J*ai été gourmande, murmura Tenfant, qui commençait à perdre la tête.

— Vous me l'avez déjà dit; eh bien, spécifiez. Étes-vous souvent retombée dans ce vice?

— Ouij mon père. — Sa voix était mourante.

— Spécifiez nettement. Combien de fois par an, par mois... par semaine avez-vous succombé?...

— Depuis ma naissance^ mon père?... Je ne sais pas... Tous les jours... peut-être... un petit peu.

— Eh ! malheureuse enfant, dit tout à coup le prêtre après avoir regardé sa montre, comment après les salutaires instructions que vous avez reçues, vous trouvai-je aussi mal préparée, aussi indigne de l'absolution ? Songez-y 1 il en est temps encore, imitez vos compagnes qui font un examen si complet et si sérieux de leur vie. Rentrez en vousmême...

— Mon Dieu! mon Dieul dit-elle après

dt mademoisdlt Cibot él

avoir remis son petit papier dans sa poche; j'ai bien certainement des péchés mortels sur la conscience, puisque Tenfant qui vient de naître en est déjà souillé, et je ne peux pas trouver mes crimes I Cela ne prouve-t-il pas que j'ai une misérable nature?

C'est sous cette impression qu'elle eut ridée de chercher un secours dans un petit livre à couverture jaune, qu'elle avait vu entre les mains de sa voisine de classe^ et qui, à en juger par son titre, semblait écrit tout spécialement pour les enfants qui. vont £Eiire leur première communion.

Le titre était ainsi conçu : Cantiques de SainUSulpice avec des airs nouveaux à l'usage des catéchismes et maisons d'éducation.

Elle emprunta ce livre et, l'ayant ouvert, elle lut au haut d'une page : Examen de conscience.

Il lui sembla que Dieu lui souriait. Elle se précipita sur ce morceau avec l'avidité d'un malheureux qui n'a pas mangé depuis huit jours.

Cet examen de conscience, imprimé en

64 L^ Cahier bleu

petit texte, couvrait douze ou quinze pages^ quel trésor I Elle allait enfin apprendre à se connaître, et puis, au fond, elle éprouvait une sourde curiosité^ un pieux désir de soulever le voile qui cachait tant d'infamies.

Ces douze pages lui semblaient être le livre du diable, dont son esprit était préoccupé.

Elle eût voulu ces quinze pages exceptionnelles en papier rouge, elle les eût voulues entourées d'^un gros filet noir^ zébrées de caractères phosphorescents et inintelligibles. Elle eût voulu, en un mot, une mise en scène plus soignée et plus en rapport avec la gravité des circonstances.

C'était horrible I Elle çntra dans ce chapitre comme on entre chez le dentiste. — Quoi qu'il en soit, elle commença avec avidité :

« 'Pour vous exciter à la contrition^ lise^ posément les motifs et les sentiments qui suivent^ vous efforçant d'en bien pénétrer votre cœur.

a Par mes péchés ^ J'ai mérité d*être préci* pitée en enfer.

« PourraiS'je bien demeurer au milieu de ces brasiers dévorants,,, d'infortunées vie-

de mademoiselle Cibot 6S

tintes ySemb labiés à de V airain fondu, embrasées de toutes parts sans être consumées!...

J'entends des grincements de dents ^ des cris de rage et de désespoir^ des imprécations j des blasphèmes, »

Peut-être notre chère enfant avait-elle le tort de prendre tous ces mots à la lettre et d'en recueillir le sens dans son esprit avec unie entière confiance et une absolue naïveté. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était pénétrée.

Elle était haletante, comme il arrive le soir lorsqu'on est seule dans un couloir et que le vent éteint la bougie,

— Ah ! mon Dieu I mon Dieu I s'écriat-elle tout bas, prenez pitié de moi, sauvezmoi de ces horreurs! Car son esprit, évoquant mille impressions recueillies çà et là, reconstituait l'enfer tout entier. C'étaient des forêts de fourches toutes rouges^ des roues, des chaudières et des quantités de serpents semblables à ceux que, durant ses tristes promenades de pensionnaire, elle avait vus au Jardin des Plantes, mais beaucoup plus gros etplus animés. La chère petite n'était : i plus

êê U Cahier bleu

lotte, ni plus niaise qu'on ne l'est d'ordinaire à son âge; elle était sincère, honnête, portée vers le surnaturel par l'isolement, et dans la pureté de son cœur croyait aux paroles enthousiastes du bon prêtre, aux récits échaut- Ces des pieux recueils.

f // se trouve îà^ disait encore le livre, des enfants de mon âge condamnés éternelle^ ment » Elle s'arrêtait devant ce dernier mot Imaginez, lui avait-on dit^ que chacun des grains de sable qui sont au bord de la mer soit une année; essayez de compter ces grains de sable, votre vie tout entière n'y suffira pas; eh bien^ supposez que vous ayez autant de vies qu'il y a de grains de sable, et que^ pendant tout ce temps-là, vous comptiez toujours : le nombre d'années ou de grains de sable ainsi rassemblés par vous ne sera pas même une fraction de l'éternité. Voilà ce que c'est que l'éternité. Adèle avait entendu toutes ces explications, mais soit insuffisance de sa nature^ soit impuissance à concentrer ses idées, elle avait beau s'enfouir sous des montagnes de sable, elle restait dans un vague extrême au sujet de l'éternité et secrà-

wiademoiseUe Cibof 67

tement en demandait pardon au bon Dieu.

Il n'est pas rare, en effet, de trouver des esprits superficiels incapables de saisir cef grandes conceptions de l'infini et de Féter^ nitéy qui^ pour d'autresj sont de digestion extrêmement facile.

c Des enfants de mon âge, condamnés éternellement pour avoir recherché les plaisirs que je recherche^ pour avoir suivi les habitudes déréglées qui me tyrannisent. »

Qucb pouvaient être ces plaisirs et ces ha" bitudes déréglées, sous l'empire desquels elle se trouvait sans s^en douter? Peu à peu elle prenait son ignorance de toutes ces choses pour un aveuglement coupable; mais en même temps elle se sentait attirée vers ces malheureuses victimes semblables à de l'ai* rain fondu; son imagination surexcitée cherchait dans ces effrois nouveaux pour elle une sorte de jouissance qui la grandissait à ses propres yeux. Son sang circulait plus vite et elle se sentait plus femme à mesure que l'horizon devenait plus vaste et plus effroyable.

c Je déteste mes péchés ^mon Dieu^ à cause de votre grandeur ei de votre mqjesté^ contre

laquelle je me suis insolemment révoltée. »

On lui eût dit huit jours avant que ces pa« rôles pouvaient s'appliquer à elle qu'elle n'y eût pas cru. Il lui semblait bien qu'elle n'avait pas lancé de défi à la Providence, mais elle n'en était pas absolument certaine.

€ Ver de terre ^ vil néant que je suis y f ai osé vous offenser en votre présence^ tandis que pous me tenie:{ suspendu par un fil audessus de V ah me; et vous nem'ave^paspré^ cîpité dans l 'enfer !

Par mes péchés, j'ai crucifié de nouveau Jésus-Christ. »

Cet avant-propos, qui précédait l'examen de conscience, produisit sur Adèle d'autant plus d'effet qu'elle n'avait jamais eu occasion de causer avec personne sur ces sujetslù, et que sa mèr^ n'avait jamais pris soin d'en adoucir l'effroi.

On comprend que, sous cette impression, l'examen de ses péchés devait être consciencieux jusqu'à l'excès. M^ais là encore de nouvelles frayeurs et de nouveaux embarras l'attendaient.

Les péchés étaient énoncés dans ce manuel

de maiemoiseîle Cibot 69

en un ^le si particulier^ et dont Adèle avait si peu l'habitude, qu'il lui fut souvent impossible d'en comprendre nettement le sens, de sorte qu'autour de chaque phrase' son esprit tournait pour trouver une issue, et puis elle était prise de vertige en se rappelant les paroles menaçantes de l'avant-propos, et elle transcrivait bien vite,.. Après tout, c'était plus sûr. C'est ainsi qu'elle s'accusa par prudence d'avoir observé des objets immodestes, tableaux, statues, gravures; d'avoir manqué aux lois Je la pudeur et, en ôiant ses vêtements^ d'avoir excité fa curiosité des ' autres. C'était pourtant un livre très^stimé et destiné spécialement aux enfants.

Elle regarda au haut de la page pour savoir quel était le commandement de Dieu dont tous ces péchés un peu troubles étaient la violation, et elle vit que c'était le sixième commandement : Luxurieux point ne seras.

Luxurieux! elle avait toujours cru que le mot luxurieux voulait dire : aimant le luxe avec excès.

N'avait-elle point été luxurieuse, était-elle bien sûre de n'avoir point excité la curiosité

lA Cahier èteu

des autres en Otant ses vêtements ? Elle osait d'autant moins TafErmer, qu'elle ne comprenait pas du tout quelle pouvait être la nature de cette curiosité. Elle entrevoyait bien dans tout cela quelque chose de ténébreux et de caché, mais poussée par la crainte des châtiments éternelsj qu'elle prenait à la lettre, les scrupules s*enchaînant et se poussant l'un l'autre, elle croyait découvrir en elle les fanges indécises que lui révélait le pieux livre^ et consciencieusement elle copiait avec fièvre, tout en disant dans le fond de son bon petit cœur, trop pur pour la besogne qu'on lui imposait :

— Mon Dieu, faites que je m'accuse des fautes que je n'ai pas commises plutôt que d'omettre une seule de celles dont je me suis rendue coupable: Ne me damnez pas, mon Dieu^ ne me damnez pas !

Arrivée à l'homicide, mot dont clic connaissait le sens grammatical^ elle respira.

Pour le coup, elle était sûre de n'avoir tué personne, aussi ne jeta-t-elle les yeux sur cet articlequeparpure curiosité. Mais elle fut bouleversée lorsqu'elle en eut terminé la lecture.

di mademoîselU Cibot

a Je m'iiccuse, disait le chapitre de l'homi<« cîde, cT avoir donné la mort à Vâme de mon prochain en le portant au péché* »

Depuis sa seconde dentition, éîait-elle bien certaine de ne point avoir été pour autrui une cause de péché?

€ Taiy par les dérèglements de ma vr<?, donné la mort à mon Sauveur. »

Cela l'acheva; aussi ne put-elle s'empêcher de fondre en larmes lorsqu'arrivce à la fin de l'examen de conscience elle lut ces lignes qui en étaient comme le couronnement :

« Le fils de DieUy Vinnocence même, déchiréy ensanglanté^ attaché à une croix , ex^ pirant sur ce bois infâme, . . Approche^ enfant coupable y compte toutes ses plaies; approche de plus près, mets la main sur ce corps en»

sanglante ^ ose jurer que tu n'en es pas U meurtrier... Eh quoi y quel trouble s'élève ai fond de ton, cœur ! tu frémis... Oui y c^esi moi qui suis te meurtrier... etc. »

Ohl non, bien certainement, elle n'eût point osé jurer qu'elle n'était pour rien dans le supplice de Jésus. Une simple recherche

chronologique eût pu la convaincre de son innocence, mais elle ne songea point à faire cette recherche de sorte qu'elle sentait le sang du Seigneur lui tomber goutte à goutte sur le front.

Le lendemain matin, lorsqu'elle se présenta au*tribunal de la pénitence, ce n'est pas une simple feuille de papier plié en quatre qu'elle tenait entre ses doigts, c'était un cahier tout entier qu'elle portait sous son bras. Elle s'agenouilla, toussa un peu pour se donner du courage et commença la lecture. Cependant à mesure qu'elle avançait dans le récit de ses aveux, lé visage du bon prêtre devenait plus sévère. A la fin, le confesseur l'interrompit tout net d'une voix sévère :

— Eh! comment, mon enfant, dit-il, comment, vous qui avez une mère si éminente par ses vertus, comment avez-vous pu vivre jusqu'à ce jour dans l'état oti vous êtes ? Comment avec une conscience aussi troublée avcz-vous pu trouver un seul moment de repos... malheureuse enfant? Comment avezvous pu dissimuler jusqu'à ce jour cette précocité dans le mal dont votre confession me

de mademoiselle Cibot

donne la preuve ? G)mme vous avez dû souffrir au milieu de vos compagnes en songeant que vous les trompiez !

En écoutant ces sages remontrances, la pauvre enfant sentait les larmes lui monter à la gorge. Elle aurait voulu réclamer, car enfin il y avait dans son petit mémoire l>eaucoup de crimes dont l'authenticité lui paraissait douteuse. Elle entrevoyait bien qu'elle avait été, sans doute, un peu loin, mais elle n^en était pas assez sûre pour oser protester^ et puis elle avait peur aussi d'avouer son ignorance. Pour rien au monde elle n'eût eu le courage de dire :

— Mon pèrCj j'ai copié le livre jaune tout entier, il y a des mots dont je ne sais même pas le sens.

Il eût fallu qu'elle redît ces mots qu'elle avait écrits parce qu'ils étaient imprimés, mais qui lui faisaient peur maintenant au point de ne pouvoir les prononcer une seconde fois.

Quoi qu'il en soit^ elle eut l'absolution , et franchement elle l'avait bien gagnée*

vu

fiOtJTBNIBS D*ADiLB

Après ma confession générale, lorsque je me trouvai enfin libre, pure et dégagée, il me sembla que le bon Dieu me baisait au front.

Jamais de ma vie je n'éprouverai une plus enivrante sensation, j'étais pardonnée, délivrée de ces frayeurs dont l'excès même ren^ dait mon calme actuel mille fois plus douz« Tout était changé autour de moi, on se regardait avec une sorte de mélancolie dont leâ ftmes qui sont à Dieu peuvent seules ressentir le charme; c'est un charme voisin de la béatitude^ qui n'est point de ce monde. Je n'osais plus faire un mouvement^ de peur de me souiller, j'étais comme quelqu'un qui marche, portant à la main un verre plein jusqu'aux

Le Cahier hUu de mademoiselle Ciboi 75

bords, et je m'enfermais dans mon innocence comme on s'entortille dans son manteau lorsque le vent commence à souffler. A chaque instant je me disais : Si je mourais mainte-^ nant, j'irais au ciel. J'aurais été sûre d'une mort peu douloureuse que je Teusse souhaitée de tout mon cœur.

Je m'endormis ce soir-là les mains jointes et tenant mon chapelet. Le lendemain, à l'heure de la messe, maman arriva dans une voiture découverte qu'on fit entrer dans la cour presque en même temps que celle de Mgr. Ma mère avait un chapeau blanc avec des plumes jaunes.

-— Ma fille^ mon enfant, mon angel s'écriat-elle en m'apercevant lorsque après la messe nous fûmes au parc.

Mon ô nge ! Elle m'embrassa à plusieurs reprises tout en s'essuyant les yeux. Quel beau jour pour elle... ej pour moi, ajoutaitelle en se retournant vers la mère supérieure qui marchait à côté de nous, c Ma fille^ mon enfant!... » Et elle m'embrassait encore.

— Remettez-vous, chère dame, répliquait la bonne mère supérieure avec un sourire

plein de douceur. Dieu ne veut pas que la joie qui vient de lui fasse mal à ceux qu'il aime. Remettez- vous; souhaitez-vous un verre d'eau ? Asseyez-vous.

— Oh ! ce n'est rien, je suis remise de rémotion, merci.

Moi aussi je pleurais; maman me donnait en gros tout ce qu'elle avait oublié de me donner en détail. II me sembla que, durant toute ma vie, elle m'avait aimée de la sorte.

Lorsque la supérieure fut partie et que nous nous trouvâmes seules, je lui sautai au cou et je lui dis..., — < mon cœur débordait, — je lui dis en sanglotant :

— Je t'aime, maman. Ah I je t'aime bien, val

— Moi aussi, mon enfant, me réponditille. Voyons, voyons, tu me chiffonnes.

A ce moment l'horloge sonna onze heures.

Ma mère regarda sa montre et ajouta :

— Ah ! mon Dieu, j'allais oublier le train I II faut que j'aille dîner à Chatou. Sois bien

a^e. Tu resteras encore huit jours ici pour rendre ce grand acte encore plus ineffaçable* 4dieu, fillette..*

de mademoiselle Cibot 77

Et elle remonta en voiture. Je vois encore son panache. Comme je l'aurais aimée alôrs^ si elle avait voulu !

Ces huit jours passés au couvent furent divins.

Le soir^ vers sept heures, nous nous réunissions dans la chapelle pour chanter des cantiques. Nous traversions un coin du parc, déjà verdoyant, l'air était pur et tiède comme nos âmesj embaumé par ce parfum du printemps qui est indéfinissable, mais délicieux comme Pencens de l'autel.

Plus d'inquiétudes, plus de terreurs^ plus d'enfer et de cadavres ensanglantés. La cloche de la chapelle tintait d'un son argentin que je n'avais entendu nulle part ailleurs^ et nous entrions dans le saint lieu. J'y éprouvais un frissonnement involontaire, il y avait là une odeur particulière^ l'encens et les fleurs y avaient laissé un parfum pénétrant, spécial^ non pas parfum d'église^ mais parfum de chapelle et de couvent. L*air y était doux^ le jour discret et coloré. Pas un bruit profane ne pénétrait dans ce refuge, pas un murmure, si ce n'est celui des branches de marronniers qui^

yB Le Cahier bleu

de temps en temps^ s'agitaient un peu à l'extérieur et caressaient les vitraux.

Parfois, à cette heure du soir, un dernier rayon du soleil couchant traversait cette délicieuse chapelle ornée^ parée, saintement coquette, chaude à l'œil, où l'on devinait la tendresse caressante des femmes dont la vocation est d'aimer.

Un rayon de soleil traversait donc la cha« pelle et venait illuminer le visage plein d*amour d'un beau Christ mourant au milieu de saintes femmes. Et tandis que je regardais ce corps divin et nu, éclatant d'une blancheur céleste que poétisait encore le soleil, les paroles du cantique que nous chantions pénétraient si profondément en moi, que je me sentais pâlir et pleurer :

Quel feu t'allume dans mon cœur?

Quel Dieu vient habiter mon âme?

A son aspect consolateur Et je m^éclaire et je m'enâammei Je t'adore, esprit créateur.

C'étaient là les paroles d'un cantique que nous chantions sovvent, et j'aimais entre

de mademoiselle Cibot 79

toutes cette strophe pleine d'un sentiment indéfinissable, qui ressemblait pourmoi à un baiser et me troublait d'une délicieuse façon.

Parfois le soleil disparaissait un instant.

Alors je me sentais si près de Dieu, que je le priais dans un élan de tendresse d'illuminer encore la chapelle^ et le plus souvent les rayons d'or reparaissaient bientôt — c'était Dieu lui-même, c'était notre Sauveur, étendu là devant moi, qui m'exauçait! Je n'osais plus le regarder, je fermais les yeux, je le voyais dans mon âme et je le sentais plus intimement en moi; j'étais éblouie et heureuse.

Durant ces exercices du soir, les sœurs res»

taient agenouillées, la tête dans leurs maint blanches et mates, immobiles comme des statues, affaissées, perdues dans leur prière; mais lorsqu'elles se relevaient, au fond de leurs grandes coiffes blanches j'apercevais leur visage coloré et leurs yeux brillants. Elles avaient prié avec une si grande ferveur qu'elles semblaient rentrer à regret dans la réalité.. •

J'en étais presque jalouse; je les admi-

8o Lt Cahier bleu

rais^ mais je me disais : Elles sont plus pieuses <}ue moi, elles aiment Dieu encore plus que moi, et le bon Dieu doit le leur rendre... Oui, en vérité, c'était une sorte de jalousie... A ce moment-là j'aurais voulu devenir Téternelle esclave du divin époux, comme on disait dans les livres, attirer sur moi une plus grande dose de sa divine tendresse, par un sacrifice plus complet de moi-même. Sans doute je fis ma première communion trop tard, et, probablement, la maladie qui m'avait retardée avait aussi rendu mon esprit plus impressionnable et mon cœur plus précoce.

Ohl les chers cantiques, comme je les aimais, comme ils me firent heureuse! Ils étaient si doux, si tendres, mais d'une douceur vague, délicate, un peu indécise qui se prétait bien à la timidité de mes pieux et premiers élans. Ce n'était partout que chastes attraits, parfums célestes^ amour tendre, enivrements de Vâme^ et partout, P amour ineffable remplaçant les grincements de dents, les fournaises et les cadavres ensanglantés.

Tout un horizon de sensations nouvellea m'apparaissait dans la lumière de l'avenir. Je

de madtmoiiélU Cihot 8r

sentais que j'allais vivre davantage, que le grand acte à*amoar qu'on venait de me faire faire était comme un épanouissement moral, un affranchissement.

Et maintenant que j'y repense, je ne fus jamais plus femme que durant ces huit jours-là.

vin

Lorsque Adèle rentra dans la pensio/i de madame Rambour, après ces quelques semaines passées au couvent^ elle se trouva seule et isolée; il lui sembla que l'air était moins pur. Les murailles avaient je ne sais quoi de profane et de vulgaire; la cour était sombre^ plus humide et plus triste qu'avant.

Elle offrit à Dieu ce déboire et, docilement, reprit le cours de sa vie d'autrefois.

Mais à mesure que les mois se succédaient^ elle éprouvait un besoin de rêverie de plus en plus impérieux : rêverie vague, accablante, extrêmement triste, tout à fait délicieuse, et qu'elle cachait au fond de son cœur comme un avare cache son dernier écu. C'étaient les mêmes objets et les mêmes êtres qu'elle retrouvait autour d'elle, mais tout au-

Le Cahier bleu de nutdemoiseUe Cikof 8S

trement colorés. Était-ce l'effet de son séjour au couvent? Je ne sais. Ce qu'il y a de certain^ c*est qu'elle sentait en elle^ dans son propre corpsj une Adèle qui n'était point elle-même, une Adèle épurée, légère comme la fumée bleuâtre que chasse le vent dans l'espace, insaisissable^ ailée, toujours prête à s'élancer et lui soufflant à l'oreille^ quelque prosaïques que fussent d'ailleurs ses occupations^ lui soufflant les paroles inexplicables des beaux cantiques tendres et parfumés. En constatant cette sorte de dualité^ elle crut comprendre un jour le mystère de la Sainte-Trinité et vit que Dieu l'aimait toujours. La nature physique lui apparaissait en certains moments comme à travers ces vapeurs miroitantes qui s'échappent des haies sous le soleil d'avril, et du fond de la cour humide, assise sur un banc, elle évoquait les cimes rosées des montagnes se détachant sur l'azur des cieux. Chère souspréfecture, prairies verdoyantes, étincelantes au matin comme un collier d'argent^ chaudes et riches comme Tor à la tombée du jour! Et tandis que ces images apparaissaient dans son cerveau, elle murmurait là bas, là fro^...

autrefois y ÔQUx mots qui poétisent, font pleurer et sourire tout à la fois. Si alors elle apercevait à la portée de sa main le frais bourgeon d'un des lilas étiques et poudreux qui croissaient dans la cour, elle approchait le bourgeon de ses lèvres et l'embrassait avec attendrissement. Elle eût voulu serrer dans ses bras quelqu'un ou quelque chose, et lorsqu'elle retrouvait dans son passé l'image de son père, grandie par le souvenir, elle l'entourait de caresses pieusement passionnées.

Elle revoyait son père, elle le revoyait avec son regard attendri, elle croyait sentir encore la main du cher homme errant dans ses cheveux d'enfant. Dans sa pensée elle lui sautait au cou, l'attirait à la brume dans le petit bosquet de la terrasse et là, à la lueur des étoiles, lui ouvrait son cœur trop plein. Il la comprenait, lui parlait du bon Dieu, ils confondaient leurs larmes et leurs baisers...

Un jour on l'appela au parloir. Elle y fut pensant y trouver sa mère; mais à son grand étonnement elle n'aperçut qu'un petit vieillard réfugié dans un coin et tournant le dos à la porte d'entrée.

de mademoiselle Cibot - 85

Ce qu'elle remarqua d'abord dans ce per« sonnage fut une perruque grisâtre et fanée, dont les cheveux se contournaient à leur extrémité et formaient une espèce de gouttière au-dessus du col d'une redingote râpée.

Au bruitdes pas de la pensionnaire, le vieillard se retourna gauchement, et ils se regardèrent tous deux, n'osant se reconnaître et hésitant à se parler.

Comment Adèle aurait-elle pu tout d'abord retrouver son père dans ce petit vieux flétri, brise, tremblant! Elle fut si troublée en le voyant à ce point ruiné, qu'en dépit de tous ses efforts elle ne put s'élancer vers lui comme elle eût désiré le faire. Ce n'était plus son papa d'autrefois; il lui semblait qu'entre lui et elle il s'était dressé je ne sais quelle barrière difficile à franchir.

Le vieillard, de son côté, qui s'était levtî rapidement, restait immobile; il regardait cette grande jeune fille si différente de lenfant qu'il avait connue; de sorte qu'ils étaient tous deux l'un devant l'autre, s'observant avec cette curiosité dont on est d'autant moins maître qu'on cherche avec plus de soin à la dissimuler.

— Mon bon père ! dit enfin Adèle en s'avançant.

La voix de la jeune fille était vibrante et pleine, sonore, harmonieuse : cette voix n'était plus celle d'une enfant. Elle avait déjà ce charme indéfinissable sous l'empire duquel les aveugles doivent tressaillir et apercevoir dans leur esprit l'image d'une jolie femme.

M. Cibot répondit avec embarras : a Ma chère^ma chère Adèle! » Il aurait voulu dire : « Mon enfant, ma mignonne^ 9 comme autrefois ; mais le moyen devant cette belle personne?

Enfin ils s'embrassèrent et se mirent à causer, mais sans effusion. Elle l'avait pourtant bien souhaitée la visite de son père I Que de confidences elle avait mises en réserve pour cette visite-là I Que de chagrins, gros et petits, elle devait raconter au pauvre homme, le jour oti elle le reverrait! Comme elle devait lui ouvrir son cœur, et l'embrasser, et le cajoler !

— Tu vas rester quelque temps à Paris, lui dit-elle bientôt, je suis si heureuse de te revoir, mon bon père. Est-ce qu'il te faut repartir bjentôt ?

tff mademoiuUe Cibof 87

— Oh pas de sitôt; oh non !... Mais comme tu es grandie, ma fiUel... Tu es une femme.. . je ne croyais pas... dame! il y a longtemps ! Ohl non, je ne repars pas, je ne repars plus. — il regardait à terre en disant cela^ — je... tu comprends, ma chère Adèle, c'était si loin pour ta mère! Je ne suis plus sous-préfet; j'ai donné... enfin j'ai reçu ma démission.

Oui... oui, oh I c'était trop loin pour ta mère ! Elle ne t'en a rien dit ?

— Mais non ! Quel bonheur, mon petit père, t'avoir là près de moi 1 Tu viendras me voir, n'est-ce pas, souvent, souvent ?

— Oui... oui... Ah 1 ta mère ne t'a pas parlé de cela? Alors ne lui dis rien ; tu comprends, elle avait ses raisons pour ne pas t'en parler. Je t'ai raconté cela sans... réfléchir... tu feras comme si tu ne savais rien...

— Certainement, si tu le veux.

— Oh! je veux... je veux! — Il sourit, mais d'un sourire si triste et si humble ! — Je veux ! , Je désire... ma petite Adèle. Tu te souviens, quand tu jouais avec Sultan ? Et le moulin, et papa Chambon .^.. C'était trop loin pour u mère, vois-tu. Ah tu ne lui diras pas non

plus que je t'ai priée d'avoir l'air de ne rien savoir, tu comprends?

Il ôta son chapeau, s'essuya le front avec son foulard; et puis il ajouta au bout d'un instant :

— Tu sais qu'il est mort ce pauvre papa Chambon... et Sultan aussi.

Ils causèrent ainsi pendant quelque temps, puis se séparèrent, soulagés d'un téte-à-tête qui leur était pénible à tous deux. En traversant la cour pour regagner la salle d'étude Adèle s'appuya contre un arbre et éclata en sanglots : il lui semblait que tout son passé se brisait et qu'elle venait d'entendre pour le présent et l'avenir la plus dure des condamnations.

Cependant à partir du retour de son père la pauvre fille fut moins seule. Toutes les semaines ou tous les quinze jours, M. Cibot, armé d'une petite canne en baleiné noire dont il frappait régulièrement le pavé, venait chercher sa fille.

Ces sorties lui parurent d'abord délicieuses. Les promenades faites avec ses compagnes ne lui avaient guère donné l'occasion de t'initier

de mademoiselle Cibot 89

aux splendeurs de la capitale. Elle connaissait le Jardin des Plantes dans ses plus menus détails, avait des notions exactes sur les boulevards extérieurs, le Champ de Mars et le quai de Billy, mais sa science s'arrêtait là. Lorsqu'elle fut au milieu de la foule^ qu'elle put s'arrêter devant les boutiques, elle fut éblouie, charmée, et ne songea qu'à regarder. Cependant vers sa troisième ou sa quatrième sortie, en passant devant la glace d'une boutique de parfumeur, elle se trouva face à face avec un petit bonhomme au visage écarlate, coiffé d'un chapeau trop large et trop vieux, dont les bords fatigués s'affaissaient devant et derrière. Son cou était serré dans une cravate en satin noir inflexible comme le collier d*un chien de berger et se bouclant par derrière.

Son corps était entortillé dans une redingote marron^ il tenait dans la main^ à la façon des bedeaux de paroisse, une canne toute noire et se haussait sur ses pieds pour être à la hau* teur de sa voisine, à laquelle il donnait le bras.

La voisine de ce drôle de corps^ car elle le trouva bien comique tout d'abord, était elle-

go Le Cmhier bleu

même très -singulière. C'était une grande fille ou une jeune femme, assez jolie, il faut bien le dire> mais affublée d'une jupe noire tellement courte, qu'on apercevait dans leur entier deux bottines, épaisses de semelle, éraillées^ pitoyables. Le chapeau allait avec les bottines ; il était en peluche noire, déformé, trop étroit et orné de brides en un certain velours bleu dont eût rougi la culotte d'un pajsan romain. Arrivée à l'examen de la pèlerine que portait la jeune femme, Adèle se dit :

— Voilà qui est étrange, cette pèlerine ressemble joliment à la mienne I

Elle fit un mouvement pour rajuster sur ses épaules le vêtement en question; h jeutie femme imita son geste et bientôt le doute ne fut plus possible.

Le petit bonhomme au visage écarlate, marchant sur ses pointes, n'était autre que son père. La jeune femme aux bottines éculées et tlétries était sa propre image. Elle se sentit rougir d'un dépit qu'elle ignorait encore. On lui avait bien souvent dit à la pension: Adèle, prends garde, ma chère, tu vas marcher sur

de mademoiselle Ciboi 91

ta jupe — mais elle avait fini par en rire. Elle n'ignorait pas le ridicule de ses vêtements de pensionnaire que sa mère s'obstinait à raccourcir, mais le plaisir de voir lui avait fait oublier tout cela. A partir de ce ]our-là elle fut moins curieuse de se promener dans Paris.

Elle n'osait plus enjamber les ruisseaux^ tremblait à l'idée de monter sur les trottoirs, de peur de laisser voir sa pauvre bottine claquée, deux fois trop grande pour un pied dont elle n'ignorait pas la petitesse et l'aimable tournure. Alors elle employait mille ruses pour éviter les rues fréquentées, elle inventait desdétours prodigieux sous prétexte de faire de l'exercice. Le plus souvent M. Cibot ne se laissait pas vaincre et longeait fièrement les boulevards^ tenant d'un bras sa fille et de l'autre sa petite canne noire. Chose singulière, cet homme, timide jusqu'à Texcès, devenait fou d'audace lorsqu'il accompagnait sa fille; il eût souhaité parfois qu'on Tinsultât pour avoir l'occasion de se prouver à lui-même qu'il était homme à ne point trembler.

ga Le Cahier bleu

Un matin qu'ils cheminaient ainsij Adèle pressa le bras de M. Cibot et lui dit :

— Père, est<e que tu ne pourrais pas prier maman de me permettre. ••

M. Cibot devint rouge.

^- Tu sais que ta mère ne te refuse rien, ma chère amie. D'ailleurs^ elle te refuserait quelque chose, qu'ayant ses raisons... tu comprends, ta mère, est ta mère^ et jamais, jamais.. • ta mère a toujours raison parce qu'elle est ta mère.

— Oui y père^ je sais bien, mais c'est si peu de chose : je voudrais la permission d'acheter une paire de bottines avec mon argent.

— Je ne t'ai pas dit cela pour te faire de la peine, ma petite Adèle: est-ce que je t'ai fait de la peine ? Eh bien^ il ne faut rien dire et acheter les bottines; tu n'en parleras pas ; tu les mettras pour venir te promener avec moi.

As-tu un peu d'argent ? Attends, attends, je vais voir.

11 fouilla dans sa poche, prît son portemonnaie qu'il ouvrit difficilement à cause de ses gros gants de daim qui étaient trop longs,

de mademoiselle Cibot qS

et puis^ après avoir examiné dans tous les coins il dit en souriant :

— Tout à l'heure, à la maison^ je te donlerai cela^ ma petite fille... nous irons les

acheter ensemble^ on en vend de toutes faites. Il y avait dans ce porte-monnaie deux pièces de vingt sous.

— C'est que ta mère s'apercevra que tu as des bottines neuves... Ah bah^ tant pis!

En vérité^ il était fou de hardiesse.

Il ajouta au bout d'un instant : « TienSj nous allons prendre p^r ià^ nous aurons la galerie de la rue de Rivoli pour nous abriter^ car il pleut. Si nou9 avions su, nous aurions pris une voiture! Dans ce quartier-ci il n*y a point de voitures ; c'est le diable pour avoir une voiture. •• au reste, la marche est préférable, n'est-ce pas, ma bonne amie ?

— Sans doute, père^ sans doute.

' Adèle n'avait point été longue à deviner l'état de gène dans lequel vivaient ses parents et comprenait parfaitement pourquoi M. Cibot évitait avec tant de soin de prendre une voiture.

Les parents d'Adèle occupaient un petit

94 ^ Cahier bleu

appartement, au troisième ^tage^ dans une me peu fréquentée. Le mobilier de madame de Larive et quelques meubles de la préfecture avaient été entassés à la hâte et sans soin dans ce logement étroit, sombre et poussiéreux.

On sentait que personne n'avait présidé à cette installation, qu'on ne vivait là qu'à regret; l'aspect de ce désordre avait quelque chose de triste et d'inhospitalier. Sur les fauteuils traînaient des chapeaux, des gants, des objets de toute sorte; il n'y avait aux fenêtres que des petits rideaux trop étroits, et madame de Larive se promenant au milieu de tout cela, coiffée dès le matin par un coiffeur, traînant ses jupes fanées et prétentieuses, dont elle accrochait à chaque instant les meubles, ressemblait plus à une marchande maussade errant dans sa boutique qu'à une maîtresse de maison traversant son salon.

Le logis de Tez sous^préfet avait dans. son aspect quelque chose de troublé, de pauvre et d'aigre. Les murs eux aussi, les papiers, les tapis et les meubles ont une physionomie qui semble refléter celle des gens. Madame de

de mademoiselle Cibot 95

Larive affectait toujours de considérer cette installation comme passagère et s*obstînait à ne rien faire qui pût lui donner le caractère d'un séjour définitif. Elle n'avait point assez de dédain pour le quartier perdu qu'elle habitaitj point assez de sarcasmes pour les quatre étages de son escalier^ au milieu duquel elle s'arrêtait essoufflée en murmurant: « C'est le purgatoire! »

— Votre appartement me fera mourir, mon cher. Vous appelez ce pigeonnier un appartement? Je vous rends grâce... Que dites-vous ?

M. Cibot, à qui s'adressaient ces paroles, ne soufflait mot; mais voyant que sa femme désirait qu'il parlât, il murmurait avec un sourire conciliateur :

— Je ne dis rien, ma bonne amie; jo cherche ma canne pour une petite course que j'ai à faire... Déjà midi! Où donc est ma canne?

— Il cherche sa canne! observait l'épouse irritable en agitant fiévreusement son pied.

Allons^ cherchez^ cherchez votre canne, monsieur. Quel supplice.. • quel supplice I

11 est rare qu'une cuisinière, cassant le cou d'un lapin^ ne murmure pas avec aigreur :

« As-tu bientôt fini de gîgotter^ enragé ? »

— Eh bien ! que faites-vous là à me regarder? Prenez votre canne et allez faire votre... petite course...

Le pauvre homme ne trouvait rien à répondre. Il prolongeait son petit sourire jusqu'à la porte et disparaissait. Autrefois^ dans sa jeunesse, en entendant les plaintes de sa femme, — ce n'était pas d'hier qu'elle se plaignait^ — il s'approchait d'elle avec inquiétude cherchait à la consoler, avouait ses faiblesses. Il eût avoué un crime imaginaire pour rétablir le calme, qu'il aimait avant tout. Il Uvait toujours trouvé sa femme plus intelligente que lui et ne voyait aucun mal à le reconnaître. Sa nature d'ailleurs le portait à constater trop exactement ses petites infirmités morales qui grossissaient sous le mi« croscopeet le réduisaient à l'humilité.

A force de se frotter l'œil^ on transforme les pailles en poutres.

Le lendemain de ses noces, lorsqu'il s'était trouvé, et sans pouvoir s'expliquer comment^

de mademoiselle Cibot 97

le mari d'une femme belle et ardente, il avait été ébloui, confus. 11 se demanda si par hasard il n'avait pas commis là quelque chose comme un vol^ et lorsque sa femme lui dit pour la première fois en laissant tomber les coins de sa bouche :

— Mais vous n'êtes donc bon à rien^ mon cher I

C'était, je crois, au sortir de l'église^ à l'occasion d'un mouchoir de poche qu'il n'avait pas su ramasser à temps.

Le pauvre homme se dit en lui-même:

c Grand Dieu^ elle m'a deviné ! ^ Le sang lui monta au visage, son pied prit le garde- crotte pour le marchepied, et il tomba dans la voiture de noce à côté de sa compagne, qui éclata de rire.

SOUVENIRS d'aDÈLB

Durant la dernière année que je passai en pension^ mes jours de sortie furent autant de supplices; j'en étais arrivée à les redouter. La maison paternelle, oti les enfants vont d^ordinaire faire provision de caresses, était pour moi si vide et si triste I Je m'y trouvais étrangère, absolument comme mon pauvre père que je n'y vis jamais en pantoufles et en robe de chambre. Ohl les longues heures passées devant la fenêtre, le nez contre le carreau glacé, dans cette petite chambre jaune où je me réfugiais lorsque maman voulait être seule pour lire ou écrire. Il n'y avait pas de cheminée dans cette chambre jaune, qui, à vrai dire, n'était qu'un lieu de débarras.

J'essayais d'y travailler à Taiguille et puis mes mains s'engourdissaient, alors je m'entortillais dans mon châle et j'attendais l'heure oU papa rentrait de son bureau, car il avait enfin obtenu un petit emploi dans je ne sais quel ministère. Nous dînions en silence et le soir, après avoir embrassé maman, que mon approche semblait réveiller en sursaut^ je retournais chez madame Rambour et je retrouvais là, dans le parloir^ tout le monde s'embrassant joyeusement et se disant au revoir.

Il est facile de comprendre que, le jour où Ton m'annonça que je quittais la pension pour rentrer dans ma famille, je ne sautai pas de joie. J'avais assez d'expérience pour prévoir la vie que j'allais mener... Elle fut assez rude en effet. On m'installa dans la fameuse chambre. J'y ai terriblement pleuré dans cet horrible trou! Je n'aime pas à repenser à tout cela. Qu'avais-je donc fait pour être ainsi détestée? Je fus bien longue à comprendre que ma mère avait tout simplement l'esprit malade et que ses emportements n'étaient que l'écho des souffrances irtiagi* naircs qu'elle éprouvait. Il y a des étr^s nés

sous une mauvaise étoile qui prennent la vie au rebours et ne trouvent qu*amertume là où d'autres rencontrent le bonheur. Était-ce l'état de fortune bien restreint auquel elle était condamnée, était-ce l'approche de la vieillesse ou les déboires amers d'une ambition non satisfaite? Je ne sais. Ce qu'il y a de certain^ c'est qu'elle souffrait et nous faisait souffrir.

Parfois ma mère m'emmenait faire des courses^ lorsqu'elle sortait à pied^ ce qui lui arrivait de plus en plus souvent; elle avait très-peur des voitures et n'était pas fâchée d'avoir quelqu'un près d'elle. Ces sorties-là étaient pour moi autant de tortures. Je ne me souviens pas d'avoir une seule fois appuyé mon bras sur le sien; elle me faisait marcher devant elle et, du bout de son ombrelle, me donnait un petit coup dans le dos lorsqu'elle voulait s'arrétçr devant un étalage ou traverser la rue. J'aurais préféré de beaucoup aller derrière au lieu de marcher devant, mais maman, qui se méfiait de moi et se savait le dos un peu voûté, n*aimait pas qu'on i'ôbservAt de ce côté-là.

de mademoiselle Ciboi loi

Quand nous entrions dans un magasin^ elle remplissait tout entier de sa personne, renversait les choses^ faisait déplier les étoffes^ dérouler les tapis^ gourmandait les commis et finalement, contente de l'effet produit, s'en allait sans rien acheter tout en lorgnant de droite et de gauche. Ces allures m'étaient instinctivement odieuses, et la froide contrainte que j'affectais un peu dans ces mo* ments-là doublait encore son irritation. Ce qui ne l'empêchait pas, quand il y avait du nionde^ de m*appeler : Ma grande fillette.

— Mais voyez donc ma grande fillette ! disait-elle à haute voix» Et tout bas, elle ajoutait en confidence : -^ N'est-ce pas qu'elle a des yeux ravissants?

Ces choses -là me rendaient furieuse. Je savais bien qu'elle ne m'aimait pas, je ne croyais pas plus à sa tendresse maternelle que je ne croyais à sa dévotion. Et c'était justement l'impossibilité oîi j'étais de croire à tout* cela, qui me rendait le plus malheureuse.

Que de fois dans les jours d'hiver, oU je me trouvais à quatre heures du soir sans feu et sans lumière^ — on ne me confiait de bougio

lot Lt Cahier bleu

que le soir, — me suis-je étendue sur mon lit pour m'entortiller dans le vieux couvre-pied à ramage et y sangloter chaudement ! Que de larmes^ que de rêves impossibles poursuivis pendant de longues heures, tandis que mes yeux suivaient lentement les dessins flétris de la tenture! Lrorsque je retrouve l'un de ces souvenirs, je ne peux m*en arracher, et malgré moi je les évoque tous l'un après l'autre, comme on dit son chapelet.

La seule chose qui me consola, ce fut de prier le bon Dieu; encore ne m'était-il pas facile de remplir régulièrement mes devoirs.

En dépit des grands scrupules religieux qu'affectait maman, lorsqu'il y avait du monde et qu'elle y pensait, il ne lui arrivait pas une fois par an d'arriver à la messe de une heure avant une heure et quart. Et je me souviendrai toujours qu'une fois je ne pus faire mes Pâques, parce que la cuisinière qui devait m'accompagner le soir à confesse fut retenue par ma mère qui craignait de rester seule au logis, mon père ayant à travailler au ministère. Nos dîners en famille ressemblaient à des repas funèbres; on ne se

di mademoiselle Obot loS

disait mot, on se regardait à peine et Ton mangeait vite pour avoir plus tôt fini. De temps en teitips^ maman disait : « Adèle, du pain» 3 Et c'était tout.

Bien souvent^ en hiver^ maman se faisait servir dans sa chambre à coucher^ de sorte que nous dînions seuls papa et moi, en face l'un de Pautre, bien gentiment; seulement, comme la chambre n'était séparée que par une porte de la salle à manger, nous n'osions pas parler très-haut et rire bien fort; c'était une convention tacite entre nous deux, et puis ce pauvre papa craignait d'avoir l'air à mes yeux d'un écolier qui fait l'école buissonnière. Sa faiblesse me faisait toujours de la peine, mais en certain moment elle me causait une sorte d'indignation.

Mes bons jours étaient ceux oti venait l'ouvrière. Comme l'appartement était petit , cette femme travaillait dans ma chambre. Je la vois encore, la bonne Louise, assise près de la fenêtre, les pieds sur sa petite chaufferette, le visage souriant et la poitrine hérissée d'épingles, à vous en faire frissonner. Tout en tirant l'aiguille, elle m'avait parlé de son petit mé-

104 ^ Cahier bleu

nage, de son mari^ qui était employé dans les bureaux de la poste , et de ses enfants qu'elle avait eu bien de la peine à élever. A force de courage^ elle était sortie de peine, et joyeusement; aussi^ après Je récit de l'un de ses gros chagrins passés^ son large visage s'épanouissait et elle fredonnait un bout de chanson en enfilant son aiguille.

La bonne santé morale de Louise m'inspi»

rait plus que de la sympathie, c'était une sorte d'admiration involontaire que j'éprouvais. Je faisais un retour instinctif sur ceux qui m'entouraient d'ordinaire, et il me semblait que je vivais au milieu de malades.

— Voyez-vous, mademoiselle Adèle^ disait la chère femme en continuant à travailler, il y a dans la vie de ce monde du bonheur pour... J'ai envie de couper cela en biais, à cause de l'entre-deux... Oui^ oui^ il y a du bonheur pour tout le monde... C'est pas rembarras, mais il vaudrait peut-être mieux, ne le couper qu'après avoir posé l'entre-deux. Sans vous commander, mademoiselle Adèle, voudriez-vous me tenir cela bien droite bien droit que je présente la ruche?

4ê mademoiselle Cihot io§

Alors elle arrachait rapidement de sa poitrine une demi-douzaine d'épingles qu'elle mettait dans 'sa bouche, étalait soigneusement la ruche sur l'étofTe que je tenais tendue, fermait un oeil en inclinant la tête de côté pour vérifier Talignement et prestement fixait une épingle.

-- Du bonheur pour tout le monde! c'est bien consolant, ma bonde Louise, lui répondais-je, — car tout ce que me disait cette digne femme me faisait réfléchir^ — mais vous ne nierez pas qu'il y ait des gens qui naissent malheureux et meurent malheureux.

— Parce qu'ils n'aiment personne; eh bien, c'est de leur faute.

— Et cependant, Tannée dernière^ lorsque votre enfant a failli mourir, si vous l'aviez moins aimé vous auriez été moins malheureuse.

Je sentais bien que je lui disais une sottise, mais j'éprouvais un grand bien-être à l'entendre causer d'elle et des siens.

— Ah bien, en voilà un calcul I Je crois bien que vous vous moquez un peu de moi, mademoiselle Adèle. C'est comme si vous me

io6 Li Cahier bleu

disiez qu'il est avantageux de se faire couper les deux jambes pour économiser ses bottes.

Vous verrez^ plus tard et dans p,as trop longtemps faut croire^ comme c'est commode de ne pas aimer ses enfants. C'est la peine^ mais c'est la joie aussi. Ah! il aurait été bien reçu celui qui m^aurait dit : N'aime donc pas tant ton galopin^ grosse béte, ça va te donner des crampes d'estomac. Ah oui I il aurait été bien reçu! quand je tenais sur mes genoux le pauvre petit plus qu'à moitié mort, cherchant de ses deux pauvres lèvres bleuies l'air qui ne pouvait plus entrer!... Sa figure aussi était bleue et ses mains blanches comme un cierge. •• Que voulez- vous, on sentait que l'intérieur ne voulait plus marcher I Et cependant, il avait toujours ses deux grands yeux énormes fixés sur moi... C'était comme s'il m'eût sucé le cœur. Je lui souriais toujours, bien sûr, mais je n'y voyais plus à cause des larmes que je ne voulais pas essuyer devant lui et que j'essayais d'avaler. Elles sont diablement salées ces larmes-là, mademoiselle Adèle. Mon pauvre homme était là à genoux devant le petit, il lui faisait des pe>

de tnad€mQis€li€ Ci6ot 107

tites cocottes en papier et lui chantait un air qui l'avait fait rire dans le temps. A certains mots de la chanson^ qui lui rappelait une idée drôle, le pauvre petit soulevait les deux coins de sa bouche et ses joues se gonflaient un peu sous les yeux ; on voyait qu'il riait encore^ comme à distance, de loin. Notre enfant n'était plus là^ voyez-vous, il était comme derrière un voile... Tenez^ je ne peux pas seulement penser à cela sans pleurer, excusez-moi.

Et la pauvre femme tira son mouchoir de sa poche et se mit à sangloter. Au milieu des larmes, elle riait et disait :

— Ça va se passer... Ça n'est rien... Est-ce béte! AUonSj bon^ voilà que je pleure sur le corsage de madame votre mère, c'est du jolil...

Je lui pris la main et je la serrai.

— Vous n*avez donc pas peur de vous piquer^ mademoiselle Adèle; j'ai mon aiguille^ me dit-elle très-finement. Vous ne pensez pas ce que vous disiez tout à l'heure^ n'est-ce pas?

— Quoi donc?

io8 Le Cahier bleu

— Qu'il ne faut aimer ses enfants qu'à moitié pour s'éviter des désagréments. Ce sont les malpropretés de Tesprit^ voyez-vous, ces pensées-là. Q.uand on les a^ il faut se laver. Pardonnez-moi de parler ainsi.

— Vous avez bien raison, ma bonne Louise^ )*ai dit cela en plaisantant.

— Allons, voyons^ posons cette ruche, si vous voulez tirer PétofFe un peu à gauche.

-*- Et comment en est-il revenu votre petit mourant ?

— Attendez que j*aie fini, je vous raconterai cela, c'est un miracle... Comme cela, le corsage est plus étoffé et il n*y a pas de mal, madame se creuse un peu... Quand je dis que c'est un miracle, je ne dis pas assez, c'est deux miracles. C'est un miracle que le bon Dieu ait rendu la vie au pauvre chéri, et puis c'est un miracleaussi que de rencontrer un homme avec une science et un cœur, et le talent et l'âme, et tout, tout... Je parle du médecin. Un grand médecin pourtant, vous le connaissez comme moi, c'est le docteur Faron. dieu sait qu'on court après, qu'il est riche et célèbre. Ça vous étonne, n'est-ce pas.

de madetnoisêlle Cikoi 109

de savoir que c'est lui qui a opéré notre petit? et c'est peut-être là justement que commence le miracle. En voyant que l'enfant se mourait, mon pauvre homnie avait perdu la tête.

Tout à coup, je le vois se lever, chercher bien vite, dans Tarmoire, sa redingote neuve^ son chapeau noir et s'habiller quatre à quatre.

— Oïl vas-tu?

— Je vais chercher le docteur Faron. C'est comme s*il m'avait dit : Je vais chercher le ministre des finances. Et tu crois que le docteur Faron va se déranger... On te mettra à la porte. C'était peine perdue de lui dire tout cela; il était déjà dans l'escalier^ et je l'entendais dégringoler comme si le feu était à la maison. Le feu! c'était pis que le feu.

Et me voyez-vous maintenant seule avec ce petit sur mes genoux? Il ne voulait plus tenir dans son lit et ne se trouvait bien que sur mes bras, entortillé dans ses couvertures. Je me disais : C'est là qu'il veut finir; tout à l'heure, il^va fermer les yeux et puis ça sera tout, et je retenais ma respiration pour écouter la sienne qui devenait de plus en plus

faible et sifflante.

IM U Cahier Um

Au bout d*une heure ^ j'entends monter bien vite — nous n'étions pas riches et demeurions haut. — La porte s'ouvre et mon pauvre homme entre. Il était en nage et pouvait à peine parler, tant il était essoufflé. Je vivrais cent ans que je verrais toujours rex<* pression de sa figure, lorsqu'il me dit :

— Eh bien? .

— Pas plus mal; et le docteur?

— Il va venir.

Ça me fit un bien cette parole-là ! il me sembla tout de suite qu'on me rendait mon petit enfant. Si vous saviez comme on les aime ces êtres-là I J'embrassais le petite j'embrassais son père, jfe riais et je pleurais; je ne doutais plus de rien. C'est parce qu'on a besoin de courage, voyez-vous, que le bon Dieu, dans certains moments^ vous envoie ces bouffées d'espoir. C'était pourtant de la folie, car M. Faron aurait bien pu ne pas venir. Je dis à mon mari : — Tu l'as donc trouvé chez lui?

Alors il me raconta tout bas ce qu'il avait fait, s'interrompant à chaque instant poar s'essuyer le front et respirer.

de wiaéewiùiselU Cibot m

— J'ai couru à Phôpital des enfants ; comme il est le chef, j'espérais le trouver là. Le concierge m'indique au fond d'une cour une porte basse; je frappe^ j'entre et je me trouve dans un nuage de fumée au milieu d'une dixaine de jeunes gens qui fumaient et riaient comme des fous.

«» Abl les gredins, au milieu des gens qui se meurent!

— Ne dis donc pas cela avant de savoir.

— Qu'est-ce que vous voulez, mon ami?

me dit l'un d'eux^ un grand qui avait un tablier blanc et une calotte noire. Et en voyant ma figure bouleversée, il me pousse dans la cour.

— Qu'est-ce qu'il y a ? voyons I

•^ Monsieur^ je suis fâché de vous déranger.

— Ne faites-donc pas de politesse : au fait.

-— Je venais chercher M. Faron pour sau^

ver mon enfant qui se meurt du croup, mon cher monsieur. Je ne suis pas riche, mais je donnerai tout ce que je pourrai...

— Oui^ oui» c'est bien. Quel âgs a votre enfant?

lia Le CMer àliu

— Quatre ans.

— Qui est-ce qui le soigne?

— » C'est un docteur qui lui donne des pe« tits grains blancs, tout petits^ dans beaucoup d^eau.

— Ahl très-bien^ fait-il en souriant. Eh bien^ ne vous désolez pas.

Et tout en disant cela, il enlève son tablier, fiche sa calotte sur une chaise et se met à écrire un mot.

— Courez vite porter cette lettre chez le docteur Faron, voilà son adresse. OU demeurez-vous? Je prends ma trousse et je vous suis.

— Ah l que vous êtes bon^ mon cher mon* sieur. — Je Taurais embrassé I

— Vous êtes bavard^ vousl allons^ filez^ mon ami, et rondement.

Je cours chez le docteur avec ma lettre; il dînait en ville. Je dis au valet de chambre qui tenait la porte entrebâillée :

— Eh bien ! oti dîne-t-il votre maître ?

*- Je n'en sais rien^ répond-il tout net en repoussant la porte.

Alors je sens la colère qui me monte ; jV

de mademoiseUe Cibot 1 1 3

▼ais toujours devant moi l'enfant. Je pousse la porte et j'entre dans l'antichambre.

— C'est pas tout cela; je viens de la part d'un des internes de l'hôpital, et vous allez me dire oti votre maître dîne, et tout de suite.

Je n*avais pas l'air de plaisanter, à ce qu'il paraît^ car il m'a dit l'adresse en ajoutant :

— Maintenant, laissez-moi tranquille, et fermez votre porte.

Je prends mes jambes à mon cou et j'arrive rue de Lille. La cour était encombrée de voitures^ et toutes les fenêtres brillaient comme des soleils, mais je monte tout de même. Je me disais toujours : « Le petit se meurt, le petit se meurt! » de sorte que je bousculais tout ie monde. Un vieux domestique m'arrête dans l'antichambre:

— Oti donc allez- vous, dites donc?

— Je veux parler au docteur Faron ; il faut absolument que je lui parle; prévenez-le, je vous en supplie.

Le vieux me regarde^ et puis tout doucement il me dit :

— Asseyez-vous là un instant ; puisque cela est si pressé, je vais voir s'il y a moyen.

114 isCâkkrèim

Je ne sais pas pourquoi, mais en me trouvant là assis au milieu de tous ces dômes-tiques qui portaient des plateaux^ )e sentis qu'il me tombait des yeux de grosses larmes, et impossible de les arrêter.

Au tx>ut d'un instant un gros monsieur en cravate blanche arriva dans l'antichambre.

— Où est-il cet homme qui me demande?

dit-il d'une grosse voix bourrue.

Il m'aperçut tout de suite dans mon coin, et comprit que j'étais malheureux, car, après m'avoir examiné un instant, il ouvrit la lettre que je lui tendais et me dit d'une voix si douce et si bonne I... Ah! le brave homme! il me dit:.

— Rentrez chez vous, mon garçon, j'y vais^ du courage! j'y vais, j'y vais.

Mon mari avait à peine achevé de me ra« conter cela, poursuivit la bonne Louise^ que j'entendis monter dans Tescalier. C'était le docteur! c'était le bon Dieu!...

Eh bien I savez«vous ce qu'il nous dit, en entrant, et d'une grosse voix à tout briser^ encore:

— Que le bon Dieu vous bénisse! J'ai failli

de madimoiseUe Cibot n!

me casser le cou dans votre escalier... Où eet-« il cet enfant?

— Le voilà^ mon bon^ mon cher monsieur le docteur!

Je ne savais comment l'appeler. Je voyais sous son paletot sa cravate blanche et un petit paquet de croix qui pendait de la boutonnière de son habit, comme un trousseau de clefs.

Il ôta son par-dessusj son chapeau^ et,s'approchant de mon garçon, il le retourna avec tant d'adresse et de douceur qu'une mère n'aurait pas su mieux faire; il appuya sa tête contre le dos et contre la poitrine. Je le re« gardais pour tâcher de lire dans ses yeux, mais je n'y voyais pas grand'chose, parce que ces hommes-là prennent l'habitude d*étre sensibles en dedans.

— Nous allons l'opérer; il est temps, dit-il.

A ce moment l'interne entrait dans la chambre^ il s'approcha du docteur et mur^ mura :

— Vous ne m'en voulez pas^ mon maître, de vous avoir dérangé?

1 16 Lt Cahier bleu

— Je t'en veux de ne m'avoîr pas dérangé plus tôt. Prépare ce qu'il faut.

Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela^ je ferais mieux de travailler.

— Continuez donc , ma bonne Louise , continuez.

— Eh bien! figurez -vous, mademoiselle Adèle, que ces deux médecins, qui n'étaient ni nos parents ni nos amis, ont préparé tout eux-mêmes. Pendant que mon mari allait emprunter des lampes dans la maison, le gros docteur fixait avec des cordes un matelas sur la table, tandis que son élève disposait en rang les petits couteaux...

Il faut avoir passé par là pour comprendre ce qu'on éprouve quand on a là son enfant sur ses genoux et qu'on se dit : « On va lui enfoncer tout cela dans le corps ! » et, si leur main n'est pas bien sûre, ils me le tueront.

Quand tout fut prêt, M. Faron ôta sa cravate, prit mon enfant de mes bras et le coucha sur le matelas, au milieu des lampes, et puis il dit à mon pauvre homme :

— Vous allez lui tenir la tête, votre femme tiendra les pieds, et Joseph me passera les

de mademoiselle Cibot 1 17

instruments... Tu as une petite canule, mon enfant?

— Oui, mon maître.

Mon mari était pâle comme ce mouchoir; je le vis s'approcher du pauvre petit. Sa main tren^blait si fort que j'eus peur. Je dis au docteur :

— Mon bon monsieur^ laissez-moi tenir la tête, je vous en prie I

— Et si vous tremblez, ma pauvre femme?

— Laissez-moi, je vous en prie !

— Eh bien I c'est entendu.

11 ajouta, en me souriant d'une bonne façon :

— Je te le sauverai, ton galopin, ma fille; tu as du cœur et tu le mérites bien.

Et il me l'a sauvé, le cher digne homme!

Il me l'a sauvé comme s'il me l'avait repêché du fond de la rivière.

— Vous n'avez pas tremblé, ma bonne Louise ?

— Bien sûr, puisque j'aurais fait tuer me garçon !

— Comment avez-vous pu faire pour nt»

pas trembler?

Ii8 L€ Cahier b!€U

— Damel je ne sais pas; je me suis raidie.

Quand il faut^ il faut.

— Et vous avez vu tous les détails de Topé* ration ?

— Si bien que j'en rêve encore de temps en temps... Son pauvre cou fendu, et les veines que M. Joseph écartait avec ses doigts^ et la canule en argent qu'on a poussée dans l'ouverture^ et tout, et tout!... et la figure du pauvre petit qui changeait à mesure que l'air entrait dans sa pauvre poitrine. Imaginez une lampe qui s*éteint^ et dans laquelle on verse de l'huile, eh bien I c'était tout pareil. On l'avait posé là^ violet, mourant^ l'œil éteint, et je retrouvais mon chéri pâle, les lèvres blanches^ mais le regard animé et res* pirant le bon air.

— Embrasse-le, ma fille, me dit M. Faron, et va le coucher dans son lit; tu lui tiendras une petite cravate légère devant la canule... au surplus Joseph va passer la nuit avec vous^ n'est-ce pas^ mon enfant, tu vas passer la nuit? Je viendrai demain matin avant l'hôpital. Allons, (a va bien^ très-bien.

11 remit sa cravate , son par-dessus^ etj

de mademoiselle Cihot 119

comme il s'en allait en donnant la main à mon pauvre homme^ je pris son autre main et je l'embrassai. C'était peut-être béte, mais je n'avais pas eu le temps de calculer. Il partit d'un gros rire et, se retournant vers mon

mari:

— Tu n'es donc pas jaloux, mon camarade?

vois donc ta femme qui me fait la cour. Allons, bonsoir, mes enfants.

C'est drôle, mais à partir de ce moment-là il nous a toujours tutoyés^ pas par mépris, ça se voyait bien; c'était une façon qu'il avait de dire : Voilà de braves gens que j'ai obligés de bon cœur.

Le lendemain, il arriva à cinq heures et demie du matin, toujours frais et rasé. Il me parut encore plus gros que la veille, et ça s'explique : il apportait quatre bouteilles de vieux bordeaux, deux dans ses poches et dcum

sous ses bras»

— Il faut qu'il boive de cela, le galopin.

Tout a bien marché, cette nuit?

— Oui, mon maître, répondit M. Joaeph»

admirablement.

Je l'appelle M. Joseph, mais j'ai su le len-

ito Le Cahier bleu

demain qu'il était lui aussi un fameux médecin, et neveu de M. Faron, par-dessus le marché^ mais il disait toujours : « Oui, mon maître; non, mon maître, » comme un militaire qui dit : « Oui, mon général; non, mon général. »

C'est pas tout cela, mais pendant toute la semaine ils vinrent chaque jour. Et quand j'entendais la voiture rouler comme un tonnerre dans notre pauvre petite rue et s'arrêter devant la porte, je me disais :

— Comment ferons-nous, mon Dieu 1 pour les payer? Nous avions demandé à droite^ à gauche, et nous avions su que le docteur Faron soignait des ducs et pairs et demandait des mille et des mille.

■ Nous avions quelques cents francs à la caisse d'épargne, mais je pensais : S'il me demande le double ou le triple ? vous comprenez, que faire? J*en étais malade. Un matin que mon mari était là, je pris mon courage à deux mains et je dis :

— Monsieur Faron, vous avez été bon...

trop bon pour nous; vous avez sauvé la vie à mon garçon.

de mademoiselle Cibot m

— Quant à cela, tu peux t'en vanter, ma fille I mais c'est mon métier, tu sais, de couper le cou de ces galopins-là.

— Pasde ceux qui demeurent au cinquième étage, rue Serpente...

Vous comprenez, mademoiselle, je ramenais petit à petit à la question.

— Comment, pas ceux-là I qu*est-ce que tu nous chantes ? Ceux-là avant les autres, nom d'un petit bonhomme l — (1 disait souvent ce mot-là* — Avant les autres, parce qu'ils en ont plus besoin.

— Je devine bien que vous avez bon cœur, monsieur Faron, mais ça ne fait rien, je...

maintenant que le petit est guéri... nous voudrions bien... nous ne sommes pas riches, mais enfin...

Je sentais que j'étais rouge comme un coq, et plus je cherchais à en sortir, moins je trouvais la porte.

— Vous voulez me payer, voyons, dis-le donc tout de suite? Eh bieni tu ne me dois rien du tout, là, es-tu contente?

— Ah! par exemple, monsieur Faron!

nous ne pouvons pas... nous ne pouvons pas.

itt Le Cahier bleu

— Laissez-nous foire ce que nous pourrons, mon bon cher monsieur, disait mon mari.

— Au fait^ je ne veux pas vous blesser, mes enfants. Vous voulez me payer^ eh bien !

payez-moi : c'est cinquante francs. Fichezmoi la paix — il était si drôle quand il faisait semblant de se mettre en colère. — Fichezmoi la paix! enragés que vous étesl c'est cinquante francs, pas un liard de moins et pas en billets^ je veux des écus... Dimanche pro^ chain tu habilleras ton galopin^ et vous vous tiendrez prêts pour midi. Il faut que ce gar* çon prenne l'air et aille faire un tour au bois de Boulogne/ en voiture; on viendra vous prendre.

— Mais vous êtes donc bon comme le bon Dieu ! monsieur Faron ?

— Un peu de silence! si ça t'est égal...

Après la promenade, vous monterez me dire bonjour et le bambin m'apportera son argent.

C'est entendu.

— Eh bien! mademoiselle^ ajouta Louise, le soir de ce jour-là nous recevions encore un panier de vin de Bordeaux, voire même que nous en avons encore quatre bouteilles. Quel

de mademoiselle Cibot i»3

hommel dites? Aussi, voyez-vous, demain matin le docteur Faron aurait besoin de mon bras droit, que je lui dirais tout de suite:

Mais coupez donc !

Cinquante francs! cinquante francs! ça n'é^ tait pas seulement la vingtième partie de ce que nous lui devions; mais c'était pour ne pas nous humilier. Aussi, quand j'ai vu cela, j'ai voulu lui faire plaisir. J*ai acheté de la toile, tout ce que j'ai trouvé de plus beau en toile^ et je lui ai fait une belle douzaine de chemises.

— Mais comment avez- vous pu lui prendre mesure ^ fis-je remarquer.

— Ah 1 c'est ce qui m'a donné le plus de peine, mais je suis entêtée quand je veux quelque chose. J'ai été trouver le valet de chambre qui me connaissait, puisqu'il nous avait apporté le vin; je lui ai dit que le docteur m'avait dit de m'entendre avec sa blanchisseuse pour raccommoder son linge. C'était pas trop bête. Quand j'ai su oti demeurait la blanchisseuse, j'ai été lui dire que le docteur m'avait commandé des chemises semblables à celles qu'elle avait; alors j'ai bien prîs mes

mesures : j*ai taillé un patron pour le col et les devants, les poignets, les épaulettes et tout, et voilà. J'étais pourtant bien pressée par l'ouvrage à cette époque-là, mais je travaillais la nuit; j'ai fait les douze chemises la nuit. Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que cela me faisait plaisir. Je me disais tout bas :

« Ah ! tu ne veux pas te faire payer, endiablé, eh bien, tu ne m'empêcheras pas de passer des nuits pour toi, et je travaillais, ah, dame, fallait voir}... »

Vous comprenez que c'était piqué dans la perfection des perfections ! D'ailleurs vous savez comme je pique, quand je veux piquer.

Mais ie bavarde, et le corsage de madame ne se fait guère. Nous disions donc qu'il faut poser cette ruche.

Elle arracha encore de sa poitrine cinq ou six épingles qu'elle mit dans sa bouche.

Je ne sais pourquoi le récit de ma bonne Louise produisit sur moi beaucoup d'impression, et j'y repensai bien souvent. Je me représentais la pauvre femme soignant son cher enfant ; je me figurais que le petit malade était encore en danger, et, dans mon rêve, je

de mademûisilU Cibot uS

passais les nuits auprès de lui^ tandis que sa mère prenait un peu de repos. Je m'attachais à ce petit être comme s'il eût été à moi^ et j'étais heureuse de me dévouer un peu. L'histoire de Louise me fit entrevoir une autre vie pleine de chaudes caresses^ d'angoisses et de tendresses : la vie du ménage^ qui plus tard serait peut-être la mienne. Et ma pauvie imagination si inquiète à ce moment de ma vie s'élançait dans le rêve, vagabondait pendant des heures, et finissait toujours par se casser le nez contre un gros mur qui me semblait infranchissable.

Je m'imaginais que ma mère ne consentirait jamais à mon mariage. Et puis, j'étais fort timide; un peu coquette, il est vrai, comme tout le monde, mais ma coquetterie se cachait tellement au fond de moi-même, et sous un tel amas d'amertume, que je n'étais pas bien sûr de la retrouver intacte le jour oîi j'aurais les moyens de m'en servir. Je me savais gentille, je l'avoue, mais je n'avais pas de fortune, j'étais habillée comme une Cendrillon... En vérité, je me faisais pitié. Qui donc aurait voulu de moi?

(Suite.)

J'en suis encore à me demander comment, vvec sa petite fortune dont je n*ai jamais su au reste le chiffre exact, ma mère trouvait moyen de- courir les soirées comme elle le faisait. Il est vrai que la plupart de ses toilettes si tapageuses étaient autant de tours de force d'économie dont la bonne Louî se avait le secret. Je ne fus pas longue d'ailleurs à m'apercevoir que maman tenait les cordons de la bourse.

Ce qu'il y a de certain^ c'est que nous allions beaucoup dans le monde. Ma mère, qui dans le jour était languissante ou furieuse^ ne retrouvait de la gaieté qu'à l'édat des bougies. Ce n'était plus la même femme.

C« CMifP Mtif de maéemùistttt Cibot i»7

Vêtue de blanc ou de bleu tendre, coiffée d'une âiçon espiègle^ chaussée en bergère de paravent^ elle entrait dans un salon comme un enfant gâté qui se sait la reine du. bal et qu'on attend pour commencer. Minaudant^ vive, prête à la réplique, le regard animé et la poitrine en avant , elle allait bravement s'asseoir sur la banquette la plus en vue, dans le joyeux bataillon des danseuses intrépides.

Ce qui m'étofine encore, c'est qu'elle exerçait une sorte de fascination sur l'extrême jeunesse; je ne crois pas qu'il fût possible de plus danser qu'elle ne dansait. Je la voyais distribuer à tout venant de grandes poignées de main familières qu'elle accompagnait de rires bruyants qui m'irritaient. Elle restait assez grande dame, malgré tout cela, mais grande dame qui traite les hommes en camarades.

Je prenais le contre-pied de ces façons d'être qui me choquaient; je parlais peu et je me cachais dans les coins. Je sentais que mes robes, qui m'étaient imposées, étaient choisies pour faire valoir les siennes,et qu'elle luttait pour m'efTacer. Que n'aurais-je pas

I »8 Ia Cahier bku

donné pour lui rendre le triomphe plus facile en restant à la maison.

Mon pauvre père faisait comme moi^ mais plus docilement, sans aigreur. A peine entre dans le salon, il profitait de l'entrée triomphale de maman pour s'éclipser en rasant les murs derrière quelque rideau^ où on le retrouvait parfois sommeillant dans sa cravate.

Un soir que nous étions au bal^ la maîtresse de la maison, qui s^appelait madame d' A venue, vint s'asseoir près de moi. C'était une grande fée, toute jaune, toute mielleuse et pointue; elle avait la manie de vous embrasser deux fois de suite, comme au retour d'un voyage^ et lorsque son grand museau sec vous frôlait, on se sentait piquée par un bouquet de cnns dont elle excitait la croissance par une tonte mal entendue.

— Ah! la voilà, fit-elle en s'abattant à mes côtés. Bonsoir, ma jolie ! — Son cœur semblait déborder. — Mais oti vous cachez-vous donc, petite violette? Au troisième rang, dans l'embrasure des fenêtres! Ah I nous nous brouillerons I

Et puis, me regardant sans rien dire, elle

^ mademoiselle Cibot 119

murmurait, comme en parlant à elle-même, la phrase qu'affectionnait ma mère quand elle jouait à la maman :

— A-t-elle de beaux yeux^ cette petite sau* vagel a-t-elle de beaux yeuxl... Est-ce que vous n'allez pas danser un peu, ce soir? Moi je veux que vous dansiez; il le faut absolument... Oh! pas de maiSj pas d'excuses!

— • Vous êtes bien bonne ; ce soir je me ménage un peu»

— Vous vous ménagez I et c'est précisément ce dont on se plaint. Vous finirez par causer une émeute... Ah I vous croyez que je plaisante^ eh bien! je vais vous envoyer M. Laumel, pour qu'il vous répète ce qu'il me disait tout à Theure de vous ; où est-il donc, M. LaumeL.. où est-il donc?

— Qu'a donc dit ce monsieur ?

^ Voyez -vous la petite curieuse !... Il m'a dit... il m'a dit... c'est qu'en vérité^ j'ai peur de vous faire rougir, ma belle, et puis ces choses-là sont difficiles à répéter. C'est la façon de dire qui donne le sens aux paroles.

En deux mots^ il m'a demandé quelle était cette jolie personne qui se cachait dans un

i3o Le Cahier bleu

coin.*. Mais vous le voyez^ tout cela devient

banal dans ma bouche. Où donc est M. Laumel, que je lui fasse signe?

— Gardez-vous-en, je vous prie.

— ... Ahj le voilà près de la porte. N'est-ce pas qu'il a l'air distingué? Un brun^ près de la porte, sous le candélabre... il porte la main au nœud de sa cravate, ne le voyez- vous pas? Il faut avouer qu'il est un peu pâle ce soir. Comment lé trouvez- vous ?

' — Mais je le trouve fort bien^ ce monsieur.

— Vous n'avez pas tort : c'est un charmant jeune homme... de l'avenir, de la fortune.

Je me retournai pour répondre... Madame d*Avenne s'était envolée. J'examinai alors ce monsieur d'avenir dont on venait de me parle/, seulement je fus surprise d'apercevoir du coin de l'œil ma mère qui m'observait curieusement en s'éventant à grandes volées.

M. Laumel, — je tâche d'être impartiale et de reproduire ma première impression, — était un petit homme chétif, aux épaules tombantes, ayant une partie de sa poitrine dans le dos, point bossu^ quoi qu'il en soit. Il était maigre et à tous crins. Sa chevelure et

de mademoiseUê Cikoi i3i

sa barbe noires et touffues eussent été magnifiques sur les épaules d'un Brésilien de haute stature^ mais cette forêt couronnant cette petite personne causait une impression pénible. On se disait : Voilà un fait anormal! ou la forêt se desséchera, faute de nourriture, — ce n'est point une petite affaire que d'alimenter de sucs nourriciers une futaie de cette importance j — ou l'homme succombera ^ absorbé^ épuisé, mangé par la forêt. Et Ton devinait les longues racines avides de tous ces hauts poils fouillant profondément dans cette petite tête, dont le visage creusé, pâle, grimaçait d'une façon maladive. J'ai vu souvent de pots à fleurs gros comnie le poing s'élancer des plantes éndrmés. La plante fait plaisir à voir, et pareillement la chevelure de ce jeune homme n'était pas désagréable en elle-même; mais si l'on a du cœur on plaint la petite motte de terre contenue dans le petit pot. M. Laumel était, du reste^ vif, prodigue de gestes un peu faux et mal aisés. Il causait avec animation en se soulevant de temps en temps sur la pointe des pieds, tandis que d'un mouvement rapide il abaissait son gilet.

i3a Lit Cahier bleu

Il gonflait son étroite poitrine et lançait un coup d'œil rapide de droite et de gauche...

Je vis bien que sa conversation n^était qu'une contenance et qu'il se sentait observé.

J'eus envie de rire. Et maintenant que je repense à ces accès de gaieté absurde^ il est clair pour moi qu'en ce moment-là la Providence me poussait le coude et me prévenait amicalement.

Ce n'était pas tant la personne elle-même de M. Laumel qui me faisait sourire^ c'était surtout le contraste comique qu'il y avait entre ce petit monsieur brun, touffu, dévoré, et le jeune homme blond, grand, robuste, avec lequel il causait : autant celui-là était agitée remuant, autant celui-ci était calme^ simple^ aisé dans ses façons. Il écoutait avec une légère négligence qui avait un petit parfum aristocratique fort agréable à constater ; sa moustache mince et effilée donnait envie de passer les ciseaux dans les grands favoris de Tautre, et la chevelure blonde, courte^ bouclée naturellement, vous rendait sévère pour ces grands diables de cheveux noirs tout brillants de pommade et laborieusement frisés.

dt mademoiselle Cibot iS3

Peut-être aussi étais-je à mon insu indulgente pour ce grand jeune homme blond que je connaissais un peu pour l'avoir rencontré dans le monde.

J'avais si souvent entendu chuchoter au« tour de moi :

— Quel est donc ce joli garçon qui entre en ce moment ?

— Comment ! vous ne le connaissez pas ?

C'est le beau M. de Marsil.

— En vérité, c'est là le comte Pierre de

Marsil ? Ah ! il est fort bien !

— N'est-ce pas^ ma chère ? il a une simplici té adorable . . • etc .^ e te.

Quelques instants après, je vis M. Laumel se détacher du comte^ traverser le salon en glissant et s'approcher de moi.

Il était écrit que je danserais avec lui ce soir-là.

Il fut fort aimable avec moi et, sans un léger défaut de prononciation qui le faisait bredouiller un peuj sa conversation eût été à peu près celle de tous les danseurs qui s'essoufflent facilement.

— La valse est bien certainement la seule

i34 lA Cahier bUu

danse possible/me dit-il en s'arrétant tout à coup après avoir fait le tour du salon — la seule possible; je le disais il n'y a qu'un instant au comte de Marsil et il me répondait à ce sujet. ..

— Ah vous connaissez le comte de Marsil?

-— Depuis l'enfance; nous sommes intimement liés^ intimement.

Et comme on nous bousculait un peu, nous continuâmes à danser.

Le lendemain de ce bal, maman me dit d'un air dégagé :

— Comment trouves-tu ton danseur d'hier, Adèle ?

— Ni bien ni mal, fis-je.

— - Il est extrêmement bien. C'est un parti fort convenable pour toi. Ce jeune homme ne ressemble pas précisément à Apollon, mais tu n'es pas une déesse, tu dois t'en douter. •• il a de la fortune et te trouve à son goûtj à ce qu'il parait... Profite de l'occasion. Dans ta position et avec tes avantages on ne trouve pas des maris sous toutes les banquettes.

de wîademoifeUe Cibot i35

Je crus rêver. J'avais bien pensé an ma* riage mais comme à une chose lointaine et voilée. Ma mère m'avait si souvent répété :

€ Sais-tu que tu ne seras pas facile à caser avec tes manies? » J'étais d'ailleurs convaincue que maman mettrait à mon mariage toutes les difficultés possibles.

Le premier sentiment que j'éprouvai fut une espèce de reconnaissance pour ce bon petit monsieur qui^ cbétif oc non, beau ou laid^ m'avait remarquée et songeait à moi.

Alors^ je cherchai à me le rappeler, à le reconstruire dans mon esprit^ mais, chose singulière^ cela m'était impossible. Il s'était tout à coup transformé en génie^ il ne s'appelait plus M. Laumel, mais bien monsieur Mariage.

J'avais beau me dire : Il est petite il parle d'une façon étrange^ et un à un énumérer les défauts que j'avais remarqués en lui, tout cela n'avait plus de sens, mes sourires de la veille me pesaient comme un remords; je n'avais plus en &ce de moi qu'un nuage derrière fequel je m'apercevais moi-même vêtue d'une lobe blanche et coiffée de fleurs d'oranger,

i36 Le Cahier bleu

ou bien assise au coin de mon petit feu. mon feu à moi, à nous I — Il faut ne s*étre jamais chauffé pour comprendre le charme de cette pensée-là. — Le mariage pour moi était plus qu'une délivrance^ c'était la vie elle-même.

Je me précipitais vers lui sans vouloir, sans pouvoir réfléchir^ je me serais jetée aux genoux de ma mère^ je lui aurais embrassé les mains, si j'avais osé, pour les paroles qu'elle venait de dire. L'idée d'une existence nouvelle m'étourdissait et me faisait toutoublien même Thomme avec lequel je devais partager cette existence.

C'était à coup sûr de la folie, mais une folie bien excusable. — Les oiseaux ont-ils jamais trouvé laide ou difforme la main qui leur ouvre la cage ?

II fut décidé que nous irions le lendemain même prendre le thé chez madamed'Avenne, et que^ si M. Laumel me plaisait décidément, les choses marcheraient bon train.

Quand je pense aux deux mois qui suivirent^ il me semble que je rêve. Je n'osais plus le regarder, de peur de le trouver mal, et, si par hasard mes yeux constataient une des

de mademoiselle Cihot ilj

laideurs dont il n'était malheureusement pas exempt^ j'étais effrayée, et je me reprochais d'avoir mal vu. Il y avait pour moi deux Laumel : l'un qui était imaginaire^ que j'a« vais fabriqué moi-même en fermant les yeux ; l'autre, le réel, le palpable, que je m'efforçais de me dissimuler. Seulement ces deux Laumel s'étaient peu à peu confondus en un seulj et je restais indécise et sans opinion entre le rêve que je souhaitais et la réalité que je ne voulais pas voir.

Et cependant, il y avait des moments otij malgré tout, il me paraissait bien absurde !

Cela ne durait pas longtemps à cause des efforts que je faisais pour chasser cette apparition, mais je tremblais comme une feuille.

C'est surtout lorsque, nous connaissant davantage^ il se trouva plus à son aise^ que ces apparitions désolantes se renouvelèrent plus fréquemment. Il avait des façons de s'empêtrer dans le moindre récit, qui me mettaient à la torture, et, chose bien singu* lière^ il avait la manie de causer. Dans certains moments il me rappelait mon pauvre papa et je sentais un frisson. Il nie rappelait

i3ê U Cahier bUu

mon père^ moins la bonhomie, moins la fiiiblesse et la douceur. Bien entendu, je chassais tout cela.

Je me souviens qu'un soir^ le comte étant là^ l'homme barbu dont on m'invitait à accepter lé nom^ entreprit de raconter je ne sais quelle ascension qu'il avait faite en Suisse. Je le connaissais assez pour être persuadée qu'il n'irait pas loin sans encombre et j'étais sur des charbons ardents. Je ne craignais pas la mauvaise impression que me causerait son embarras, j'étais disposée à l'excuser d'avance, mais je redoutais l'opinion que les autres personnes allaient porter sur lui. Il me semblait que j'étais quelque peu responsable dé ce qui allait arriver^ et que tout ce qui Pattei* gnait devait m'atteindre aussi. Je me sentais liée à lui par le seul fait de ces entrevues^ et je savais très-bien qu'à chaque instant on devait chercher à lire sur mon visage l'impression qu'il produirait sur moi.

Il n*eut pas fait cinq pas dans sa maudite ascension, que^ sans raison aucune et dans le seul but de se donner du temps, il partit d'un gros éclat de rire, de ces rires qui s'imposent

âê maâtmoittlk Cibat i39

et te prolongent jusqu'à ce qu'ils aient entendu leur écho. J'étais furieuse^ je faisais mille eficMts pour pensera autre chose. Je médisais: Je n'ai sans doute pas compris^ ce n'est rien, il va cesser; et comme il ne cessait pas, je me rois à rire aussi pour couvrir le bruit qu'il faisait; mais le sang me montait furieusement à la tête Je n'osais lever les yeux et je regardais bêtement ma manchette en continuant mon ricanement en compagnie du sien. Ce qui me mettait à la torture, c'est que ma mère put croire qu'en effet mon rire était sincère et que M. de Marsil put supposer que je jouais la comédie. Les autres personnes ne m'intéressaient guère : ce soir-là je ne m'en occupais pas.

M. Laumel, probablement, prit mon hilarité pour un encouragement, car il reprit le cours de son récit le plus gaiement du monde^ souriant encore par intervalles, en souvenir de son précédent succès.

Au reste^ je l'ai remarqué depuis, il faut qu\ia homme soit bien fort pour qu'ayant fidt une ascension quelconque il résiste au bonheur de la raconter de tempâ en temps. A

ce point de vue, les voyages en Suisse ont fait de grands ravages dans la bourgeoisie.

Quoi qu'il en soit, on ne pouvait accuser M. Laumel dans cette afTaire-Ià que d'une faiblesse commune à bien des personnes^ et qu'on est convenu, entre gens bien élevés, de subir sans observation.

Malheureusement, arrivé non sans peine au sommet de son pic, et tandis que )e souffrais à son intention, il se retourna vers moi avec an sourire et me dit :

— Vous ne savez peut-être pas, mademoiselle, — je l'aurais mordu, -— vous ne savez pas ce que sont les baromètres dont se servent les voyageurs dans ces ascensions-là? Le voici en deux mots :

J'en avais un excellent... M. de Marsil doit s'en souvenir... voici ce que c'est. Imaginez.., ou pour plus de clarté, voici un tube, n'estrepas!*...

Il ôta son gant, étendit verticalement son doigt pour représenter le fameux tube, tandis que son autre main osseuse, longue, poilue, figurait par des mouvements saccadés la prèssipn atmosphérique. Son pouce, renversé

de mademoiselle Ciboi 141

outre mesure, était arméd'un ongle démesuré, taillé soigneusement en pointe et se pliant à la moindre pression. Je regardais son poignet maigre, composé d'une réunion de petites fi- ^ celles qu'on voyait s'agiter à chaque mouvement de ses doigtSj, perdu dans cette grande manche flottante^ dans les profondeurs de laquelle on devinait l'isolement d'un bras chétif.

Pendant que je faisais ces observations^ la démonstration continuait.

— Ce qui n'est pas très-clair, disait-il, c'est la présence du vide dans le sommet du tube. Voici la... oh! c'est bien simple! — Il fouilla dans sa poche et en tira un petit cahier de notes... Le malheureux all^iit faire un dessin !

Tout en cherchant dans cette poche il poursuivait :

— Voici la... voici la... j'ai toujours un calepin sur moi... voici la... colonne de mercure sollicitée par...

Mon père^ qui était tout oreilles, ayant toujours eu un faible pour les sciences exactes, hasarda timidement ;

142 Le Cahier bUu

— Il y a en Russie d'immenses mines de mercure, n'est-ce pds^ monsieur Laumel ?

— Maisj monsieur de Larive, dit ma mère qui finissait de bâiller^ je ne comprends pas vos partis pris dans la conversation; vous prenez à tâche d'interrompre les plus intéressants récits. N?est-il pas vrai, madame d'Avenue, que M. de Larive semble prendre à tâche...

Et elle bâilla de nouveau sans achever.

— Le fait est^ dit madame d'Avenue qui voulaitétreaimable avec tous, que M. Laumel a l'art de faire comprendre les choses compliquées; une pression de deux kilogrammes par centimètre carré» n'est-ce pas prodigieux? C'est-à-dire que c'est à rendre l'embonpoint odieux. Quand on songe que la moindre augmentation de volume ajoute au fardeau ordinaire des centaines de kilogrammes... j'en suis tremblante, je me mets demain matin au régime... ah, ah, ah!

•— Ah, ah, ah ! fit maman.

— Je ne voulais pas interrompre^ observa mon père, qui n'avait pas ri, je pensais seulement que les mines de mercure,..

de mademoiselle Cibot 14)

— Oui, très-bien^ les mines de Russie, c'est entendu.

— Je représente ici le tube^ dit M. Laumel, après avoir ouvert son calepin et humecté son crayon. ••

J'aurais voulu pouvoir lui arracher des mains le calepin, le crayon, et jeter le tout 4ans le feu.

Je crois bien que M. de Marsil lut sur ma physionomie ce que j'éprouvais , car il dit tout à coup en interrompant le démonstrateur :

— Mais nous avons parfaitement compris, mon cher Laumel; ce que vous oubliez de dire, c'est que vos observations barométriques ne vous empêchèrent pas ce jour-là de me sauver la vie ou à peu près.

— • En vérité^ je ne me souviens pas.

—Ah I vous ne vous souvenez pas? Parbleu, je me souviens bien, moi, et vous ne m'empêcherez pas de vous en être reconnaissant. Je fis un faux pas dans la neige^ et sans votre bras je roulais bel et bien et me cassais le cou.

Il se fit uQ' mouvement d'intérêt dans Tassembléer

144 ^ Cahier bleu

— Je vous jure que je ne me souviens pas, murmurait mon futur mari en regardant fixement la flamme de la lampe^ comme un homme qui cherche dans sa mémoire.

— Fort bien; soyez modeste et n'en parlons plusj mon cher ami... Voilà du thé parfait.

Ce qu'il y a de certain^ c'est que tout cela avait été dit si adroitement^ avec tant de tact et de sang-froid que le baromètre tomba dans l'eau et que M. Laumel sortit de ces dangereux glaciers avec les honneurs de la guerre. Dans ce moment- là j'aurais serré de bon cœur la main du comte. N'avait-il pas fait tout cela un peu pour moi ?

— Il est trés-instruit, me dit mon père en descendant Tescalier; je crois même qu'il a beaucoup de fond.

— Qui est-ce qui a beaucoup de fond?

— Ton futur, ma petite Adèle; il est vraiment très-bien; et c'est que, outre Tinstruction, il a la forme, ce qui ne nuit pas.

Ce pauvre papa, qui n'avait jamais osé dire trois mots, était émerveillé qu'on en pût prononcer quatre de travers.

— Moi je le trouve fort bien, poursuivit-il;

de mademoiselle Cibot 145

il a de la fortune^ eh I eh ! des relations... Je ne vois pas d'obstacle à ce qu'il soit reçu... s'il te plaît; naturellement... reçu à la maison. — Dites donc^ monsieur de Larive^ je vous serais reconnaissante si vous vouliez bien me faire l'honneur de m'offrir votre bras^ s'écria ma mère empêtrée dans sa pelisse et son ca* puchon.

(snile.)

Quand je fus seule dans ma chambre^ je m'enfermai bien vite^ je voulus songer à tout cela et me recueillir pour prendre un parti.

Il fallait bien me décider; mais lorsque j*en arrivai à me J ire : Me plaît-il ou ne me platt-il pas? je m'aperçus que j'avais la fiévre et qu'il m'était impossible de fixer mon attention. Des centaines d'impressions et d'idées contraires tourbillonnaient dans ma pauvre tête, et si je voulais m'accrochera l'une d*elleS| j'étais bousculée par les autres.

Je ne veux pas dire qu'il est certains êtres que la fatalité pousse dans votre vie le fouet à la main^ je sais que cette doctrine n'est pa$ chrétienne; mais cependant, lorsque je songe

à tout cela^ je me demande si dans l'existence il n'est pas des courants qui vous emportent à votre insu.

Je n'étais point décidée, mais on Tétait pour moi, et, dans mon trouble, j'étais reconnaissante aux autres de prendre une décision dont j'étais incapable.

Je vis dès le lendemain matin arriver le frotteur, bousculer le salon. A déjeuner, maman, qui était empanachée de papillottes innombrables^ présage d'une coiffure inouïe^ dit à mon père :

— C'est à quatre heures que viennent ces messieurs; vous reviendrez de bonne heure de votre bureau.

J'assistai à tous ces préparatifs sans dire un mot. A mesure que l'heure avançait, j'étais plus indécise, plus émue^ et lorsqu'enfin j'entendis tmter la sonnette^ j'étais un peu moins avancée que la veille^ et je n'avais plus qu'une pensée : celle de me laisser faire et de gagner du temps.

M. Laumel était orne d'une cravate bleue...

•— Seigneur, qu'elle était bleue I — et d'un oncle qui faillit me faire pousser un cri. Cet

i5o Le Cahier bleu

sérieux. De ma main qu'on était venue demander, il n'avait été dit un mot.

Que de sous-entendus dans la vie^ que de grosses affaires se glissent sous ces banalités qui font sourire et quî devraient &ire trembler I A partir de ce jour, je n'eus plus un moment à moi, et d'ailleurs j'avais un peu peur de la solitude. Puisque j'étais sur la pente, j'aimais mieux aller vite et ne pas avoir le temps de me retourner.

Il fallut s'occuper du trousseau, songer à mille choses. Un jour on me parla d*un appartement^ puis de la corbeille, puis... les femmes ont Tinfirmité de se griser avec ces choses-là. D'ailleurs je m'habituais à lui, je prenais au sérieux ces allures graves qu'il affectait en certains moments. Je me disais : € Il n'est pas brillant, mais il a des qualités solides; il est gêné, mais, s'il n'avait point de cœur, aurait-il songé à m'épouser? » Je m'imaginais qu'il devait lire en moi, et que je lui plaisais parce qu'il avait découvert la grosse provision de tendresse que je conservais intacte au fond de mon cœur pour celui qui saurait la deviner.

de mademoiselle Ci bot i^l

Et c'est ainsi qu'enveloppant mon futui mari dans un rêve que j'aimais, j'arrivai peu à peu à le trouver aimable. Et puis aussi lorsqu'on a été trop longtemps dans une situation pénible, toutes les issues semblent bonnes pour sortir; on confond la porte avec la fenêtre, et Ton se jette du troisième étage croyant descendre Tescalier. Il y a les amis» dont le devoir est de prévenir; les parents, dont le rôle est de conseiller : mais lorsqu'on n'a ni amis ni parents?

De temps en temps le voile, que je ne sais quel diablotin venait tendre devant moi, se déchirait, et j'apercevais le petit monsieur pâle, au dos voûté, à la chevelure monstrueuse, qui m'était apparu au bal de madame d'Avenue; mais cette apparition durait de moins en moins longtemps : le rêve revenait bien vite au galop, comme un nuage que le vent pousse, et mon mari rentrait dans son écrln. De sorte que je me trouvai un beau matin, sans avoir dit ni oui ni non, habiilce de moire blanche, cachée sous un grand voile, marchant au bras du fameux oncle auquel peu à peu j'avais trouvé de la distinction.

iSi Lt Cahier bleu

L'église était pleine; l'orgue éclatait sur matéte^ tous les yeux étaient fixés sur moi... 11 me sembla que le bon Dieu m'ouvrait enfin les portes de la vie.

Au moment oti j'allais m'agenouiller sur le prie-Dieu dQré,j*entendis la voix aigu de maman qui me disait :

— Voyons, dépéche-toi I tu marches sur ma robe.

Je me retournai; j'aperçus son vilain re« gard de mauvais augure qui, depuis mon berceau, me poursuivait, je ne sais pourquoi.

Et tandis que les prêtres se rangeaient devant Tautel, je sentis de grosses larmes qui me venaient aux yeux. Ce regard de maman me rappelait tant de choses!

Je pensais aussi : Ceux qui me voient pleurer doivent se dire :

€ La pauvre enfant, c'est bien naturel, au moment de quitter la famille elle est émuel Ce sont là des larmes touchantes! »

Je sentais qu'on devait dire cela, et j'étais effrayée, parce que dans mon cœur je n'avais pas un regret, parce que dans mes souvenirs de jeunesse je ne trouvais qu'une rancune

de mademoiselle Cibot iS3

amère qui me faisait peur. Je me rappelais bien les soins de la bonne madame Rambour, les caresses .timides de mon pauvre père et je me demandais si moi-même je n'avais pas une de ces natures mauvaises oti les bons germes avortent. J'aurais voulu avoir à briser des liens de famille plus solides. On est bien malheureux dans ces jours oîi la vie change, lorsqu'on n'a pas dans son passé quelque chose ou quelqu'un à saluer d'un sourire ou d'une larme !

— Mon Dieu, ayez pitié de moi ! disais-je dans toute la sincérité de mon cœur; permettez qu'on m'aime un peu^ pour que je puisse aimera mon tour; permettez que plus tard je devienne mère^ et puisse entourer mon en« fant de la tendresse qui m'a si fort manqué.

Alors je croyais sentir sur mon bras le 'poids d'une petite tête qui s'abandonnait^ et presque en même temps^ car ces impressions couraient la poste, je voyais le petit être déjà grande épelant sur mes genoux ou arrêtant sur moi son regard profond et me disant:

— Est-ce que ta maman t'aimait comme tu m'aimes, dis?

i34 Le Cahier Bleu

— Adèle Cibot de Larive, murmura le prêtre d'une voix rapide et grave^ acceptez* vous pour époux... etc.

— Oui, répondis-je avec conviction, — je me sentais heureuse dans ce moment-là; — oui, j'accepte les devoirs et les joies de l'épouse et de la mère; je veux vivre ! oui, j'accepte, mon Dieu, et je vous remercie I

Mon cœur battait bien fort : j*ôtai mon gant et je tendis la main vers l'anneau que me présentait mon mari. Nos yeux se rencontrèrent : son regard était celui d'un bon vivant qui monte l'escalier d'un restaurant oti l'attend un petit souper fin.

Oh! certes, il ne pensait pas en ce momentlà aux mêmes choses que moi I

J'allongeai le doigt, et je frissonnai en sentant qu'il entrait tout entier et sans résistance dans cette bague étrange qui semblait venir au-devant de moi.

Toutes ces impressions disparurent bientôt; la sacristie était encombrée. Au milieu du frou-frou des robes et des éclats de voix, on distinguait ma mère coifiTée d'un chapeau jonquille, gesticulant et dominant le bruit.

de mademoiselle Cihot i55

M. de Marsil vint me saluer avec une simplicité si respectueuse, que je rougis un peu. On est embarrassé de son épaulette lorsqu'on la porte depuis dix minutes seulement.

— J'ai prié pour vous, madame, dit-il en s'indinant. Et il accompagna le geste d'un sourire singulier qui me fit baisser les yeux. — Je n'y voyais cependant que de la bienveillance et de la sympathie dans ce sourire.

Puis il alla serrer la main de mon mari^ qui s'agitait et parlait à tous un peu trop, comme un maître d*hôtei au moment du dîner.

J'aurais voulu que le comte laissât M. Laumel : je n'aimais pas à les voir l'un à c6té de l'autre.

Nous devions partir le soir même après le repasj pour faire un voyage de quelques jours, ainsi que cela se pratique d'ordinaire. J'attendais l'heure du départ avec une impatience extrême. Mon mari me faisait alors l'effet d'un de ces fruits excellents qui n'ont pas bonne mine, et sur le compte desquels on pourrait se tromper. J'avais hâte de soulever cette peau rugueuse et laide pour retrou-

i$6 Le Cahier bleu

yer dessous rhomme que je pensais. J'étais sûre qu'il avait du cœur, je voulais qu'il en eût^ et d'ailleurs je me sentais de force à lui en prêter. Il m'avait donné une poignée de main en sortant de l'église, je voulais le lui rendre; j'attendais avec impatience cette ^bonne parole affectueuse et intime qu'il allait me dire aussitôt que nous serions seuls, et qui me ferait tant de bien.

L'heure arriva. On vint nous dire que la voiture était avancée... Nous fîmes nos adieux.

Et comme on nous reconduisait dans l'antichambre, — la famille seule avait assisté à ce repas^ — maman dit à l'oncle, qui était près d'elle :

— Voilà le moment cruel!... Ah ! voilà le moment !... Jamais, mon cher monsieur, je ne me serais crue aussi faible.

Et elle porta plusieurs fois son petit mouchoir à ses yeux.

Mon mari, trè; -pressé, très-agité, regardait à sa montre et poussait sûus son bras sa canne et son parapluie.

— Les bagages sont descendus, disait-il;

allons^ très-bien... Adieu^ mon onde!... Et mon sac de nuit?.. Ah! très-bien... Adieu, mon oncle I adieu, ma mère!...

A ce mot, maman fit la grimace; j'avais oublié de prier M. Laumel de dire simplement madame.

Quand nous fûmes seuls dans la voiture, il me prit des mains un petit sac que je portais à mon bras et l'accrocha au bouton en ivoire qui servait à maintenir le store de la voiture.

— Ce sac ne me gênait pas, je vous remercie, lui fis-je remarquer.

— Si, si, je vois bien qu'il vous gène, et f ai la passion du confortable aussi bien pour les autres que pour moi-même... Ma canne ne vous gêne pas, non plus?

Il attendait sans doute que la voiture fût en marche pour me parler suivant son cœur, et tout ce tatillonnage n'était qu'une contenance; je devinais bien tout cela. J'étais d'ailleurs gênée tout autant que lui.

Alors il se pencha et voulut lever la glace de la voiture, qui était t)aissée de mon côté,

— Je ne veux pas que vous attrapiez froid, disait-iL

i58 Le Cahier bleu

Il tirait de toutes ses forces sur la courroie de la portière, penché sur moi de façon à me frôler le visage de son coude pointu.

— Merci, je ne crains pas Pair, il fait trèsdoux, merci.

— Vous ne savez pas ce que c'est, qu'un courant d'air, il y en a de mortels.

Et il tirait toujours^ se mordant la lèvre inférieure comme quelqu'un qui fait un grand effort.

— Que le diable vous emporte avec votre glace I dit-il enfin au cocher qui allait monter sur le siège.

— C'est que monsieur ne sait pas s'y prendre, répondit l'autre assez brusquement.

Et, le plus aisément du monde, avec deux doigts, le cocher souleva la glace.

M. Laumel se rassit en grommelant.

— ■' Insolents! tous ces gens-là I si on ne se retenait pas, on leur donnerait une leçon. — Ce cocher était pourtant bien gros. — Cinq heures moins cinq ! le train part à cinq heures quinze... Cocher^ mon brave! dépéchons!

dépéchons 1... Vous n^avez rien oublié, vos

de mademoiselle Cibot iSç

caisses sont bien fermées? ajouta-t-il en sou« riant.

— Tout est en ordre, merci.

J'avais le cœur si plein en ce moment-là 1 J'aurais donné une année de ma vie pour une poignée de main et... eh bien 1 oui, pour un baiser.

— Ah ! les jeunes filles ! les jeunes filles ! elles s'en rapportent un peu trop à leur femme de chambre pour ces petits soins-là; je dis cela en général, bien entendu... Cinq heures passées ! cette voiture va comme une charrue.

Il se moucha^ roula soigneusement son mouchoir en forme de petit pain, et jpoursuivit :

— Je vous dirai que je ne m'en rapporte qu'à moi-même^ quand il s'agit de faire ma malle.

— Ah! vraiment I

— En vérité : j'aurais cinq cent mille livres de rente que je ferais absolument de même. Ainsi^ vous voyez, ce sera un embarras de moins pourvouSjina chère petite femme...

Cinq heures cinq 1 J'ai mes petites habitudes :

i6o Lt Cahier bleu

|e mets mes chemises à gauche, au fond ; mea a£faires de toilette toujours en dessus. Je m'y retrouverais les yeux bandés. Vous verrez comme nous nous entendrons bien, ma chère Adèle! Je suis extrêmement facile à vivre, surtout pour ceux que j'aime.

J'eus un petit frisson ; il allait entrer dam le sujet que je souhaitais, et toute cette préface n'avait point été maladroite.

— Je déteste^ poursuivit-il^ toutes les choses compliquées : les ragoûts, les sucreries; ne préférez-vous pas les viandes rôties ? A mon goût il n'y a que cela de sérieux dans un repas; ainsi, tout à l'heure, le déjeuner était exécrable; vous n'avez peut-être pas vu ce que j'ai mangé?

— Non, fis -je, je n'ai pas remarqué.

• — Vou-s êtes bien un peu étourdie ! Ne vous en affligez pas, cela se passera avec une direction. Ëh bien ! moi j*ai très- bien vu que vous avez laissé sur votre assiette deux oii trois aiguillettes de canard aux olives. Je déteste qu'on laisse sur son assiette, il y a toujours de TafTectation là-dessous... Mais voilà que j'ai l'air de vous gronder... Cinq heures

de mademoiselle Cibot ibi

huit minutes! Enfin I nous voilà arrivés! ne vous occupez de rien, allez m'attendre dans la salle des bagages; je me charge de tout... Deux caisses, bien^ un sac de nuit, trois... Adèle^ vous oubliez les parapluies; ah! non, pardon. Dépêchez- vous, mon brave, je vais prendre les billets : c'est très-bien; le pourboire! le pourboire ! je n'y suis pas obligé^ vous m'entendez? Adèle, votre petit sac? voilà vingt centimes de pourboire, et fichez-moi la paix.

Quand nous fûmes installés dans là voiture du chemin de fer^ il ôta son chapeau, tira de son sac une petite casquette en soie et l'enfonça soigneusement, méthodiquement sur sa tête.

Je le regardais, nous étions seuls dans le compartiment et je me sentais émue. J'ôtais et je remettais mes gants^ je cherchais un mot à dire, mais je ne trouvais rien, et cependant, malgré cette gêne, je n'étais point malheureuse; man cœur battait bien fort. Que va-t-il me dire? nous voilà seuls. Il me semblait qu'au premier mot affectueux je fondrais en armes et je tomberais dans ses bras.

— Deux francs dix d'excédant! fit-il en me

i62 Lb Cahier blêu

regardant en face avec un petit sourire jaunâtre, vous en seriez-vous douté?

— C'est énorme!

— Je crois bien; aussi faî conservé mon sac de nuit avec moi, c'est toujours cela de gagné. En Allemagne, cela ne me serait pas permis; ils sont, en Allemagne, d'une sévérité extrême pour les bagages. Le comte, vous savez, de Marsîl...?

— Oui, oui, je sais... vous disiez?

— C'est bien le plus charmant garçon, le meilleur camarade I

— Il semble fort bien.

— Ohl oui, mais vol:s ne pouvez pas l'apprécier ; vous Tavez vu dans le monde, et il a dû vous paraître un peu guindé, froid. Si vous le connaissiez comme je le connais I c'est un gaillard joliment fort !

— Vous disiez qu'en Allemagne...

— Nous avons été très-liés ensemble...

c'est lui qui me disait que voyageant en Allemagne, et lassé de s'occuper sans cesse de ses bagages, il avait tout renvoyé à Paris, et avait continué sa tournée en achetant au fur et à mesure le linge et les vêtements dont

de mademoiseUe Cihot i63

il avait besoin. — Je trouve que cette folie le peint bien. Il est vrai qu'avec son immense fortune il peut se permettre ces sortes de plaisanteries... Vous n'aves pas froid? Il est artiste! Dieu, que je me suis moqué de lui... de moi il accepte tout!... Cest que j'ai peur que vous ayez froid.

— Vous êtes bien bon^ je vous remercie...

Et nous arrivâmes ainsi à Orléans^ il faisait nuit noire. Il m'aida à descendre; la gare était déserte. Un de ces vents froids qui sentent encore l'hiver et annoncent la pluie s'engouffrait sous les portes. Il me laissa un instant dans un coin avec le sac de nuit^ le parapluie, la canne, pour aller réclamer les bagages, et je ne sais pourquoi je me trouvai si seule, que les larmes me vinrent aux yeux. Un omnibus nous conduisit de la gare à rhôtel; là encore nous étions seuls. Maintenant j'aurais souhaité quelqu'un. Mon mari était de plus en plus gai, causant, avec un entrain toujours croissant^ de mille sujets dont je n'entendais qu'un mot sur dix, grâce au bruit assourdissant des ferrailles et des vitres de cette voiture, roulant au grand trot sur

le pavé pointu des grandes rues solitaires.

Un domestique dont notre arrivée avait in«terrompu le somme, alluma un bougeoir et nous précéda dans l'escalier; un autre garçon portait nos bagages. — Je montais lentement, j'étais essoufflée, et mon cœur battait plus vite, non que je fusse fatiguée; j'étais inquiète, et puis tout cela me faisait l'effet d*une fuite. — Je me disais : Où allons-nous?

Nous nous arrêtâmes au premier étage dans un long corridor. A la lueur de la bougie on apercevait une longue suite de portes numérotées, devant lesquelles gisaient des chaussures poussiéreuses et affaissées. L'une de ces portes s'ouvrit, et nous nous trouvâmes dans une grande cl^ambre tendue de papier rouge à ramages. — Il y avait dans cette pièce une odeur de renfermé très-désagréable. — Au fond, dans le coin, sous un catafalque de dra* péri es fanées, un lit attendait... qu'attendait-il?... J'étais triste à pleurer. Sur la cheminée, à côté d'une sorte de petite tasse en porcelaine dorée, contenant des allumettes, était une pendule silencieuse, surmontée d'une statuette de Jeanne d'Arc, le tout pro-

de mademoiselle Cibot i65

tégé par un globe. Sur le plancher, un tapis à fleurs, devenu gris aux endroits fréquentés.

La chambre d'hôtel n'est jamais bien gaie, nais en certains moments elle devient lugubre; on n'aimerait pas à y laisser traîner une pensée à soi, il semble que chacun de ceux qui ont passé par là ont dû y oublier quelque chose^ larme ou sourire, bâillement ou chan« son; cette chambre est pleine de choses qui ne sont pas à vous,et tous ces témoins indiscrets pendent comme des loques le long des quatre murs. On n'y est point à l'aise et l'on hésite à y parler, comme on hésite à boire dans un verre qui n'a point été lavé.

On mit les malles dans un coin, sur une espèce de chevalet spécial, et mon mari ayant dit que tout était bien, on nous laissa seuls. Il se frotta les m^îns. et après avoir ôté son chapeau il dit :

— Allons, nous ne serons pas trop mal ici.

Et il regarda le lit avec l'imperceptible expression de bonne humeur d'un homme qui vient de faire une plaisanterie trop fine pour être comprise par les autres.

Je m'étais assise sur un petit fouteuil et

i66 Ia Cahier bleu

j*étais restée là, ne songeant à enlever ni mon chapeau, ni mes gants ; il me semblait que nous allions repartir. Toute tremblante^ je regardais M. Laumel qui, le bougeoir à la main, inspectait la chambre en détail.

—Tiens I dit-il^les rideaux sont trop courts et trop étroits^ il serait pourtant facile de les agrandir; le rempli est énorme, voyez, chère amie.

Ces pauvres rideaux, en damas de laine> étaient tellement fatigués d'abriter le monde, qu'ils s'y refusaient maintenant, comme se refuse à marcher un vieux cheval fourbu. Mon mari, ayant tiré vainement les cordons, approcha les rideaux l'un de l'autre très-soigneusementj et après les avoir réunis à l'aide d'une épingle qu'il avait en réserve dans la doublure de son porte-monnaie, il plaja devant une chaise pour les maintenir en cet état.

— Il faut savoir se servir soi-même dans les hôtels j disait-il en riant, n'est-ce pas, ma bonne petite femme? Vous n'avez rien oublié dans Tomnibus, Adèle, Tombrelle, le petit sac, le... Comme en disant cela il passait devant la porte, sans affectation il poussa le

verrou; après quoi il vint s'asseoir à mes côtés et pencha sa tête vers la mienne en me disant très-gaiement :

— Si nous supprimions le vous y qu'en penses-tUj ma chérie ?

Je me jetai en arrière ; maintenant il me faisait peur. L'homme que j'avais devant moi me regardant avec des yeux brillants et le sourire aux lèvres^ n'était pas celui que j'avais cru épouser. J'apercevais en lui des choses que je n'avais pas vues, il était trop près de moi; j'éprouvais cette sensation que l'oc ressent dans la fantasmagorie, oU Tobjet, d'abord lointain et confus^ devient tout à coup, et sans transition, réel, terrible, hideux, et semble vous sauter à la gorge. Une à une, les gazes dont je l'avais entouré à mon insu se déroulaient et s'évanouissaient. Il semblait être sorti de son cadre. — Ce n'était plus mon mari^ mon époux^ c'était un homme; ce n'élait plus l'avenir qu'on caresse en imagination, c'était le présent dont le contact vous blesse et

vous éXQMÎk.

Cela n'est pas possible, .«je vois mal, il est troublé, intimidé... je suis sûre que je vois

i68 Le Cahier bleu

mal, me disais-)e. Et en même temps la pensée que j'étais seule et que j'appartenais à cet être dont je ne connaissais ni les inten* tions, ni le pouvoir^ se dressait devant moi. J'avais la fièvre^ et le petit bruit sec du verrou tintait toujours dans mon oreille.

Il y a des niaiseries effrayantes. Il y a des bêtises hideuses.

— Pourquoi es-tu si pâle, ma chérie? Est-ce que je te fais peur?

Je l'entends endure ce mot chérie, où sa langue s'embarrassait...

Ah grand Dieu ! chassons tous ces souvenirs-là! la honte est comme la bûue, il ne faut pas la remuer au fond du verre.

Le lendemain matin, j'aperçus un rayon de lumière pâle qui glissait entre deux lames de la persienne. Je remerciai le bon Dieu qui m'envoyait un ami. Je n'avais pas fermé Tceil de la nuit; j'étais anéantie, humiliée surtout; Tune des bougies brûlait encore, et je songeai à ces cierges qui, durant le jour, restent allumés dans la chambre des morts. Lui dormait, couché sur le dos, la bouche ouverte et souriante; sans doute, un rêve d'or traver-

de mademoiselle Cibot 169

sait son esprit; sa respiration bruyante et saccadée s'arrêtait un instant, ses deux mains étendues sur la couverture se contractaient imperceptiblement, puis il retrouvait le calme, et le bruit monotone reprenait son train.

— C'est ignoble, pensai- je, ignoble I Ah ! tu as voulu être femme, eh bien ! tu es femme.

Je pensais ainsi à ma mère^ aux caresses et aux conseils qui m'avaient manqué. Elle Bavait la vie^ elle !... Tout à coup, l'idée qu'elle la connaissait peut-être trop m'apparaissait, et mon cœur cessait de battre.

C'était dans mon esprit un chaos effroyable de terreurs, de honte et de colères. Peut- être prononçai-je un mot à haute voix, je ne sais, mais mon mari ouvrit les yeux, chercha un instant autour de lui, comme un homme qui se réveille dans une chambre autre que la sienne, et m'ayant aperçue, — il avait la figurô livide, les yeux bouffis, le front perdu sous ses cheveux en désordre, — il sourit avec une expression dé bonheur profond et me dit en se penchant vers moi :

—Je t'aime, ma cA^We, oh ! je t'aime I et toi, tu m'aimes aussi, n'e^t-ce pas ?

^^iMaMk

170 Le CàhUr bleu de mademoiselle Cihot

— Oui» fis-je» oui.

J'avais les yeux brûlants, la gorge sèche.

Les hommes qui Tiennent d^étre souffletés en public doivent éproo^er ce que j^éprouyais.

(suite.)

Triste chose que ce marché dont les lois divines et humaines garantissent Fétemelle observation y et dont Pun des deux contractants ignore presque toujours les clauses.

Que sait-elle, la pauvre fille, de cet échange de tendresses ou d'argent, que sait-elle^ si ce n'est qu'il y a là une épreuve mystérieuse dont chacun cherche à lui cacher les douleurs ? On lutte contre toutes ses répugnances instinctives, on combat toutes ses appréhensions.

Mais celles qui, comme moi, ont signé les jreux fermés^ ne sachant rien de la vie, que doivent -elles penser, ces pauvres filles-là^ lorsque, les cierges étant éteints, de cette fête et de cette bénédiction il ne reste qu'un

homme en pantoufles qui, spirituel ou non^ souriant ou sérieux^ réclame son bien et rappelle le marché.

Du reste^ mon mari paraissait enchanté de l'acquisition qu'il avait faite en m'épousant: il était d'une gaieté folle, chantonnait à tout propos, et^ quoiqu'il fût très-difiicile sur le choix des mets^ à cause de son estomac ombrageux^ il mangeait comme un ogre^ à grosses bouchées et très-rapidement. Il m'entourait^ il m'accablait de soins et d'attentions^ mais toutes ces prévenances étaient si obstinées et si nombreuses qu'elles étaient irritantes^ et je prévoyais le moment oti elles me deviendraient odieuses. J'appris par lui, — le bonheur invite à la confiance, — j'appris qu'il avait eu une jeunesse assez... orageuse, ce fut son expression. Il me disait cela en confidence^ c'était une marque d'estime qu'il me donnait en ne me cachant pas son passé. « Un jeune homme est un jeune homme 9^ faisait-il observer en souriant longuement; et il y avait dans rhumilité de ces demi-confidences une joie triomphante qui cessait d'être blessante à force de naïveté et de maladresse. Je crois^

de mademoiselle Cibot lyS

du reste, qu il ne résistait pas au plaisir secret d'amonceler des nuages sur son passé, et que, dans cette affaire-là, il consultait plutôt son imagination que sa mémoire. Je sus que de Marsilj qui avait beaucoup folâtré avec lui, lui disait toujours :

— Ah ! vous, Laumel, vous ne connaissez pas d'obstacle I

J'appris en même temps qu'il n'était point de ces clients naïfs dont abusent les fournisseurs. Il connaissait à fond la direction d'un ménage, savait le prix du charbon, celui de la viande et du pain, avait l'habitude de la flanelle, toujours à cause de son estomac n'aimait pas le poulet au blanc, portait toujours des bottes, connaissait les femmes et tout ce qui s'ensuit.

Il m'avoua que là petite rente, toute petite il est vrai, que devaient me servir mes parents n'avait été d'aucun poids dans le choix qu'il avait fait de ma main, qu'il m'avait prise tout simplement parce que je lui plaisais, et qu'il était bien heureux, puisqu'en assurant son bonheur il m'avait donné à moi-même une position que je n'étais pas en droit d'espérer,

lo.

174 ^ Cahier bleu

Il ne me disait rien de tout cela pour me blesser^ mais simplement parce qu'il le pensait, le plus naïvement du monde et me souriant à chaque mot. Il était bon au fond^ et véritablement je crois qu'il m'aimait beaucoup.

Un soir il me dit, — j'y ai bien souvent repensé depuis, hélas I — il me dit :

— Vois-tu, mon enfant, l'avenir est magnifique pour nous. Les capitaux sont, à l'heure qu'il est, le plus puissant des leyiers. Je neveux pas t'ennuyer en te parlant économie sociale, mais il n'est pas mauvais que tu aies quelques idées sur ce sujet-là; vous autres, petites femmes , vous ignorez les côtés sérieux de la vie. Ehl ehl... ce n*est pas pour te fâcher que je dis cela... Mets donc une cravate autour de ton cou...

— Je n'ai pas froid, merci.

— Tu dois avoir froid, tu peux avoir froid.

Considère un peu ton raisonnement : Je n'ai pas froid maintenant, donc je n'aurai pas froid tout à l'heure.

0)mprcnds-tu ? Voilà ce que tu dis, là, carrément 1 Non, mais c'est que je voudrais

de mademoiselle Cibot 175

te faire juger par toi-même ; j'en appelle à ton bon sens, car je ne veux pas m'imposer... là franchement^ est-ce un raisonnement ?

Si tu trouves que c'est un raisonnement, dis-le^ je ne demande qu'à être discuté, convaincu. Je... n'ai... pas... froid dans ce moment-ci : donc, dans un quart d'heure^ quand il fera tout à fait nuit, que les brouillards de la Loire commenceront à se répandre, je n'aurai pas froid non plus.

— Eh bien ! je mettrai quelque chose autour de mon cou dans un quart d'heure.

— Bien, très-bien^ je l'attendais^ cette réponse I Est-il assez joli, le mot, est-il assez humain I profondément, profondément humain ! Dans un quart d'heure l dans un quart d'heure je serai sage, dans un quart d'heure je me rangerai ! Toute la vie est là... dans un quart d'heure I ah l mon Dieu 1

— Mais, mon ami^ je ne vois pas quel rapport*. •

— Non^ non^ il n'y a pas de rapport, il n'y a pas de... il n*y a rien ; tu veux attraper une angine ou une fluxion de poitrine^ tu en es parfaitement libre« mon enfisint. Je te fais

même mes excuses d'avoir contrarié tes projets en te proposant la plus facile des précautions...

En parlant ainsi il souriait; il faisait certainement de grands efforts sur lui-même pour me parler avec bonté, mais l'aigreur et l'opiniâtreté du maniaque perçaient sous sa bienveillance. — Je pris un fichu et le nouai autour de mon cou. Il se radoucit tout à coup.

— Vois-tu, mon enfant, ce que je t'en dis est dans ton intérêt, et sois sûre que lorsque je te fais une observation, souvent à regret, je l'avoue, — il faut bien aimer les gens pour ne pas craindre de les ennuyer un peu, — eh bien, sois sûre qu'alors j'ai des raisons sérieuses, très-sérieuses pour en agir ainsi. — Veux-tu savoir ma raison?- — Je vais te la dire. Ma raison estcelle ci: je soufTre irès-souvent de l'estomac; j'ai, du reste» une santé de fer, mais je souffre de l'estomac et je sais par moi l'importance des petites précautions... ne parlons plus de cela, maintenant que tu es gentille... Nous allons sortir; tu es bien chaussée ^

de mademoiselle Cibot 177

\ — Ne vous inquiétez pas, je suis très-bien

' chaussée.

— Que je ne m'inquiète pas I Crois-tu vraiment que Ton s*inquiète pour le plaisir de s'inquiéter? Est-ce donc une chose si douce

l que l'inquiétude, le crois-tu ? dis-le franchement. Eh bien^ ma chère > demande aux médecinsj et ils te répondront que le froid aux pieds cause la plupart des rhumes, des bronchites^ de angines^ etc. Comme les pieds sont loin de la gorge^ on se dit... c'est absolument comme ton raisonnement de tout à l'heure^ dont tu as reconnu du reste l'absurdité. Tu te dis maintenant : J'ai le cou préservé^ qu'importent les pieds^ je peux marcher dans rhumidite, je le peux. Toujours la même chose : de ce que je suis en bonne santé en ce momentci, il est clair que dans un quart d'heure.. .ah ! le fameux quart d'heure I ne te fâche pas^ je plaisante. Ah ! il est humain ton quart d'heure! Avec ton système je devrais me dire aussi :

J'ai acheté mes .terrains de Montrouge cinquante mille francs, donc ils ne vaudront jamais plus de cinquante mille francs, donc... ne m'interromps pas... donc j'ai tort de gar-

17S Le Cahier bUu

der ces terrains qui ne me rapportent pas un sou. Tu vois la conséquence.

Etlefour où madame Laumel viendrait dire à son mari :

— Comment^ insensé, «» ohi tu serais en droit d'employer ce mot-là, «- comment, insensé, as-tu renoncé à un bénéfice certain de cinquante mille écus, alorsque tu n'avaisqu'à attendre?

M. Laumel répondrait :

— Ma bonne amie, j*ai suivi tes ppncipes.

Et qui est-ce qui serait vexé? ce serait madame Laumel, parce que madame Laumel, qui est comme toutes les petites femmes, ne déteste pas, je m'imagine, les cachemires et les diamants...

Mais ne crains rien, je ne suis pas précisément un enfant qui vient de naître en fait d'affaires, et je sais qu'entre les mains d'un homme le capital est un outil puissant... toutpuissant! Quand M. Haussmann a tracé son premier boulevard, j'ai flairé l'avenir et j'ai dit, — de Marsil te le répétera quand tu voudras, — j'ai dit : C'est la fortune de la France dont cet homme creuse les fondations. Dieu

de madetHùiselle Cihot 179

merci, le mot a fait assez de bruit! Je n'en suis pas plps fier pour cela. C'était du bon sens, rien que du bon sens...

— Sortons-nous, mon ami ?

— Mais certamement. Je n'avais montré là que du bon sens. Quand j*ai acheté mes terrains de Montrouge» ai-je été assez harcelé par les donneurs de conseils I Celui-ci disait :

— Mais, mon cher Laumel^ vous qui avez des capitaux^ achetez donc du côté des Champs- Elysées; la fortune est là.

Il y a des gens qui ne peuvent pas laisser leur voisin faire une bonne affaire sans lui mordre les chausses. Un autre voulait absolument me faire acheter derrière la Madeleine; je l'ai noté^ celui-là! C'était un monsieur qui se prétendait bien informé... Ah! mon Dieu ! quelle drôle de chose que l'humanité ! Heureusement que je n'étais pas homme à me laisser influencer, je leur ai toujours répondu avec le sourire aux lèvres :

Écoutez, mes bons amis, chacun ma* nœuvre ses capi... L*air est plus chaud que je ne croyais ; tu n'as pas trop chaud avec ce foulard autour du cou; si tu as trop chaud, je te

i8o Le Cahier Bleu

conseille de dénouer ce foulard, il ne faut pas attirer inutilement le sang à la tête. Je leur ai donc dit : Chacun manœuvre ses 'capitaux comme il Pentend, n'est-ce pas? Les terrains de la Madeleine peuvent avoir de l'avenir, mais, moi, j'aime mieux Montrouge; voilà.

Règle générale, vois-tUj mon enfant, l'avenir est aux quartiers neufs. Pour moi, Montrouge est appelé à devenir un centre. Je suis sûr que tu me considères comme un spéculateur?— Il semblait tout fier de TefFet qu'il devait produire sur moi. — Ah ! tu ne réponds pas; tu vois que j'ai raison; tu crois que je suis un spéculateur et tu as grand tort. Je désire gagner de l'argent, c'est vrai, mais c'est pour toi surtout que je le désire. En t'épousant dans la position oti tu étais, je ne te fais pas de reproche au moins, ma chérie, il fau-« drait recommencer que je recommencerais; on aurait beau me dire : C'est une folie, vous n'y pensez pas, etc., etc., je recommencerais; ainsi tu vois! — Mais il n'en est pas moins vrai qu'en t'épousant, je me suis engagé moralement à te faire une position... Nous sommes tous mortels, n'est-ce pas? eh bien! si

di mademoiselle Cihot 18 1

un malheur m'arrivait, que deviendrai»»

tu?...

Oh non! je ne suis pas un homme d*ar^ gent; personne n^ tient moins que moi. Demande au comte, qui me connaîtdepuis long* temps.

— Vous, Laumel, me disait-il souvent quand nous faisions quelque partie ensemble, car je me suis amusé comme un autre, je t'estime trop pour ne pas te l'avouer; vous, Lau* mel, vous êtes généreux comme un prince !

Il plaisantait, mais j'ai toujours aimé à faire bien les choses, cela est vrai, et personne ne pourra dire qu'en toute circonstance je n'aie point fait honneur à ma petite fortune*..

Ainsi tu vois!

Tu n'étouffes pas? moi, j'étouffe; il fait très-chaud ce soir ; voyons, ôte donc ton fou« lard... J'étouffe, en vérité.

Lorsque nous fûmes de retour à Paris, mon premier soin, avant même d'ouvrir les caisses, fut d'aller à l'église. J'avais un tel besoin de me recueillir et de me sentir un peu seule avec le bon Dieu I Que d'antipathies ont dû naître durant ces quelques jours d'intimité

i82 Le Cahier bleu

forcée auxquels se condamnent les époux de fraîche date 1

— Je t'accompagnerais bien, me dit mon marij mais il faut que je dirige un peu l'organisation de tout cela. Je ne m'en rapporte qu*à moi en pareil cas. Donne-moi tes clefs, et prends garde aux voitures.

Cétaic la première fois que je sortais seule dans Paris. Je marchais vite^ longeant les maisons, il me semblait qu'on devait me suivre, et je n'osais regarder personne en face, persuadée que tous les regards étaient fixés sur moi. Il me sembla que les rues n'avaient plus le même aspect^ les passants me paraissaient plus agités et plus inquiets. Je me précipitai dans réglise. C'était celle oti je m'étais mariée. Pauvre chère église^ sombre et silencieuse^ calme et profonde ! Les bruits de la rue n'y pénétraient qu'assourdis et confus.

J'éprouvai une sensation de bien-être extrême en mettant le pied sur ce seuil béni. La dernière fois que j'étais entrée dans cette maison du bon Dieu, j'étais en robe blanche, coiffée de fleurs, émue par les accords du grand orgue, qui jouait une marche triomphale...

de mademoiselle Cibot i83

Triomphale ! J'entendais le frou-frou de ma robe qui traînait sur le tapis et les chuchote* ments de tout ce monde empanaché et souriant. Ne s'était-il pas écoulé un siècle depuis cette fête? et cependant tous les détails me revenaient à l'esprit. C'est là que le suisse avait frappé le sol de sa canne; lA-bas qu'étaient les fauteuils rouges... Le donneur d'eau bénite me tendit son goupillon. Je crus qu'il me reconnaissait : le pauvre homme était vieilli, son nez était plus pointu, son œil plus éteint, son bonnet plus gras et plus enfoncé.

J'allai tout droit vers une petite chapelle sombre oti l'on était toujours seule parce qu'elle était tout au fond et peu ornée. Les gens heureux prient devant le maître-autel.

On remercie au grand jour; on implore dans les coins. Quand je fus là, je m'agenouillai et il me sembla que je tombais dans les bras i'un ami. Je disais en moi-même :

— Mon Dieu ! Mon. Dieu I que je vous aime I Et jMprouvais une impression délicieuse à dire et à redire ces mots : Je vous aime, dont mes pauvres lèvres avaient soif.

i84 Le Cahier bleu

Je racontai tout au Seigneur : il me comprenait, et j'entendis une voix qui me répondait :

Pauvre enfant! sois courageuse; offre-moi les élans de ton cœur, réfugie-toi en moi, pauvre méconnue. Supporte et espère ;con« sidère ces épreuves comme une gloire et dans l'excès même de ton chagrin ne vois que l'exquise délicatesse de ton âme.

Le bonheur éternel est à ceux qui souffrent ici-bas. Dans la privation des joies mondaines, dont tu étais avide, ne vois que la bonté de Dieu, qui t'éprouve pour te purifier et te marque déjà du signe de ses élus, en te mettant en dehors des lois ordinaires de la fangeuse humanité. Ton époux est indigne de toi: viens dans les bras de l'époux divin, dont les tendresses sont mille fois plus enivrantes ot ne laissent après elles ni troubk ni remords.

Je fondais en larmes, mais j'étais plus forte; je me sentais entourée par les divines caresses; je planais au-dessus des misères humaines. A ceux qui implorent avec ferveur^ . le Seigneur sait parler la langue qui leur con-

de mademoiselle Ci bot |85

vient. J'entrevoyais dans la pratique des vertus héroïques un avenir facile et délicieux.

Le sauveur, qui était au-dessus de l'autel, me consolait de son œil mourant, chargé de ce* lestes voluptés^ et, dans l'exaltation de ma reconnaissance, je me prosternai et j'embrassai de mes lèvres les dalles humides de la chapelle.

Six heures sonnèrent tout à coup. J'essuyai mes yeux bien vite et je pris ma course à travers les rues. En repassant devant le donneur d'eau bénite^ mes yeux avaient rencontré les siens et son regard^ chose étrange, m'avait paru plein dé jeunesse et de douceur.

Mon mari m'ouvrit la porte avant même que je n'eusse sonné. Il avait une petite jaquette de maison, trop courte^ dont la manche droite était relevée. D'une main il tenait un marteau, et de l'autre des clous à crochet.

— La voilà! s'écria-t-il. Dans quelle inquiétude m'as-tu mis! Est-ce raisonnable?

Six heures vingt minutes I mais d'oti viens-t tu, Adèle^ d'oîi viens-tu ? J'ai la fièvre depuis; une demi-heure et des crampes d'estomac. •• Et dans quel état es-tu ! mon Dieu I en nage, le sang à la tétel Madeleine... non, Ursule...

i86 Le Cahier bleu

Madeleine^ ajouta-t-il en se retournant du côté de la cuisine^ fermez les fenêtres; pas de courants d'air, pour l'amour de Dieu, pas de courants d'air. Enfin^ voyons^ que t'est*il arrivé ?

— Mais rien, absolument; Je viens del'é"glise, oti je me suis peut-être un peu attardée^ voilà tout.

— Ahl je respire!

Et tenant toujours son marteau et ses clous, il leva les bras en l'air comme un homme qui revient à la vie.

— > C'est qu'une femme seule est exposée à tant d'accidents I Enfin, puisque tu m'assures que rien d'extraordinaire ne t'est arrivé. Regarde-moi bien en face, mon enfant... rien^ n'est-ce pas, rien d'extraordinaire ?

— Rien, fis-je.

Cet homme avait l'art de ne pas dire un mot sans me blesser profondément.

— Je ne doute pas de toi, au moins, mais c'est que si j'apprenais jamais que quelqu'un t'a suivie dans la rue^ par exemple^ ou t'a dit un mot, ou t'a... Ah ! morbleu/... tù ne me connais pas, je suis d'une violence! pauvre

de mademoiselle Cibot 187

chérie! tu es ma femme^ à moi, à moi, tu m'entends!

Dans un élan de tendresse, il me serra dans ses deux bras.

— Vous m*écorchezle dos avec le marteau, lui fis-je observer.

— C'est juste. Ah I j*ai cloud, j'ai cloué ! •— il s'était tout à coup radouci. —- Viens voir si je m'y entends.

Je le suivis dans le petit appartement. Déjà les malles étaient vides, et leui* contenu était étalé sur les meubles : le linge par ici, les vêtements par là.

— Ce n'est pas tout, ajouta mon mari, j*ai posé une planche dans le cabinet de toilette, et j'ai eu le temps de fixer un porte-manteau; il y a tant de choses à accrocher 1 Es-tu contente?

— Très-contente, merci.

— Allons, mettons-nous à table; nous rangerons le linge ce soir. Cet appartement a cela de précieux, qu'il y a des armoires partout. Moi, j'ai des théories sur les armoires, Vien$ toujours dîaer,

Les pages que nous trouvons ensuite dans les papiers d'Adèle sont empreintes d'une amertume trop maladive pour que nous voulions les reproduire dans leur entier. Du reste, pas le plus petit fait ; la pauvre femme semble vivre en elle-même. C'est une suite d'impressions contradictoires, dont quelques citations suffiront à faire comprendre l'étrangeté.

— Oui, Jésus, écrit-elle, oui, divin époux des déshérités de ce monde, je vous aime et je n'aime que vous! Vous êtes la lumière et la vie^ vous êtes le souffle qui purifie et transporte! Si grande que soit ma misère, vous me souriez et je vous possède; je baise vos pieds sanglants, et^ dans mon âme, je vous remercie.

Le Cahier hîeu de mademoiselle Cibot 189

Plus loin, oubliant la touchante exaltation dont on vient de lire l'expression, elle semble s'accrocher, pour akisi dire, avec une passion désespérée aux réalités mensongères de la vie terrestre:

— Mais je n*ai pas la force^ mon Dieu, je n'ai pas la force! Il y a des moments maudits oîi je me révolte et je m'indigne. Pourrai-jc supportier toujours ces haillons qui m'étouffent? Je ne suis pas une sainte; toutle monde ne peut pas l'être. Seigneur! pourquoi m'avoir donné un fardeau trop lourd sous lequel je tomberai inutile, écrasée? Et tout àl'heure je ne serai plus qu'une vieille honteuse^ n'ayant pas un souvenir et n'ayant pas un regret ; j'aurai beau fouiller dans ma vie, je n'y trouverai que des loques grotesques que je n'oserai plus toucher du doigt.

Ni fille, ni épouse, ni mère! Pourquoi m'avez-vous donc créée, mon Dieu ? Est-ce pour porter sur mes épaules un maniaque qui abuse et se fait lourd? Pour qui donc sera le paradis? Sera-ce pour les infirmes humiliés, pour les lépreux aigris qui, par orgueil ou par impuissance, maudissent la terre qui les

iço Le Cahier bleu

nourrit? Sera-ce, au contraire, pour les êtres bien portants qui marchent droit dans la bonne voie humaine^ la sueur au front, les pieds meurtris^ mais côte à côte et la main dans la main?

La misère, mon Dieu ! la misère comme celle de ma pauvre Louise, je la veux^ je là souhaite, je vous la demande à genoux. Je veux lutter, faire quelque chose. Comme je travaillerais de mes mains, joyeusement, se« rait-ce au grand soleil, si je savais que mon enfant dort à Tombre !

Et puis, tout à coup^ elle se fait humble^ demande pardon de ses blasphèmes; elle accepte et baise la boue dans laquelle elle doit cheminer.

Deux pages plus loin, elle dit :

— Et pourquoi tout semble-t-il s'opposera mon salut? Pourquoi se trouve-t-il toujours sur ma route^ lui, que je ne voudrais jamais voir^ lui dont je chasse le souvenir, et qui in'apparaît toujours aux moments de trouble et d'inquiétude pour me faire songer à une vie que je n'aurai jamais, mais qui m'attire et qui me fait peur? Que m'importerait tout

de mademoiselle Cibot 191

cela si j'étais mère... et qui me dit que je ne le serai pas? Viens, mon amour; viens, mon enfant; fais-moi souffrir, que tout mon être se brise en te mettant au monde, mais viens I je veux être féconde. .. J'ai besoin de toi; il faut que tu emplisses mon cœur et mon es« prit, oti trop de choses tourbillonnent et se heurtent.

RÉCIT d'aDÈLB

Nous avons été hier près de Saînt-Cloud, chez madame Linder, qui nous avait invités à dîner. C'est un paradis. Quelle bonne vie on doit mener sous les grands arbres de ce beau parc! Comme tout paraît facile à ces gens-là j et comme ils sont heureux de se trouver ensemble! Il faut vraiment qu'ils soient bien excellents pour qu'on n'ose point en être jaloux. La vieille madame Linder a un visage si caltne et si satisfait lorsqu'elle est assise devant ce'tte grande table oîi les enfants et les petits-enfants viennent joyeusement prendre leur pfacel Les marmots dînent à la petite table, en tas^ près de la fenêtre. Parfois une fusée d'éclats de rire interrompt la con*

Le Cahier bleu de mademoiselle Cihot igJ

versation de tout le monde^ mais on n'a pas le cœur de leur reprocher leur tapage, à ces pauvres enfants; on se sent en famille, et cela fait un bien infini.

Je savais qu'il devait y avoir beaucoup de monde à ce dîner, et je tenais à ne pas être trop ridicule. Je me doutais bien aussi que M. de Marsil, qui est aini intime de la fa« mille, se trouverait là triès-probablement... enfin je ne voulais faire peur à personne.

J'ai passé deux jours à m'organiser une toi* lette passable, et ce n'était pas une petite affaire.

Je ne voulais pas demander d'argent à mon mari, qui me donne cent francs par cent francs, très-gracieusement, il est vrai, mais, sous mille prétextes, demande à examiner mon livre de dépenses. Il faut qu'à un sou près son billet de cent francs se retrouve. 11 me nourrit... Je voudrais qu'il m'habillât le moins possible, et je ferais lé tour de Pans pour réaliser sur un ruban une économie de cinquante centimes. Quand il me dit avec une physionomie qu'on ne peut pas décrire :. ,

194 ^ Cahier bleu

^- Tu sais, mon enfant, quand tu n*auras plus d'argent, préviens-moi.

Il paraît tellement heureux, iSer, gonflé que je. serai tentée de sourire si, malgré moi, les larmes ne me venaient aux yeux. Enfin!

grâce à Dieu^ les leçons de ma pauvre Louise m'ont servi, et véritablement je suis plus adroite que je n'aurais cru.

Ma robe de visite de noce, que j'avais un peu rajeunie, n'était pas mal. Il faut voir M. Laumel en cravate blanche et en bottes vernies prenant nos billets d'aller et retour à la gare du chemin de fer. tl demande dix fois le même renseignement dont il n'a que faire. Il s*agite, tempête, interpelle, pousse du coude et regarde les gens sous le nez.

Il a besoin d'emplir les enceintes oti il se trouve et d'entendre le son de sa voix. A la Chambre des députés cet homme-là serait terrible... Dieu le garde I Cette opération des billets me rappelait notre départ pourOrléans.

— Mais vous ne me rendez pas ma monnaie^ dit-il en appliquant son visage contre le guichet, comme s'il eût voulu en dévorer la grille.

de mademoiseîte Cibot igS

— i*-*»^iWi^1^^— — ■ —I I I ■■■■■I. ii.-i ■ M ■^^i —^^^^M^i— — — ■iiM I «Il

— r- Pardon, monsieur, vous avez votre compte : deux premières Saint-Cloud, aller é et retour; je vous rends sept francs soixante- f dix.

^— Dépêchez-vous donc, murmura quelqu'un qui faisait queue.

— Je ne suis pas pressé, riposta mon mari en lançant un regard d'aigle. Les erreurs sont assez fréquentes pour qu'on cherche à se rendre compte, sacrebleu!

Il se sentait au cou une cravate blanche et des bottes vernie^ aux pieds, de sorte qu'il était surexcité. Je commence à le connaître.

Fort heureusement, le surveillant, qui se tenait en dehors près du guichet, prit Targent sur la tablette, le remit dans la main de M. Laumel, et lui pressant légèrement le bras le poussa plus loin :

-^ Vous voyez bien que vous avez votre compte^ monsieur, fit l'employé.

—Qui est-ce qui vous dit le contraire ?

Et mon mari vint me rejoindre en faisant crier ses bottes.

Quand nous fûmes installés dans la voiture, il me dit :

io6 Le Cahier bleu

— Je suis étonné de ne point avoir rcn-»

contré de Marsil, il a été là-bas, sans doute, à cheval ou en phaéton.

Cette observation coïncidait si parfaitement avec ma pensée que je ne pus m'empécher de rougir.

•— Eh bien^ qu'est-ce que cela peut nous faire ? Le comte est bien libre de prendre lo chemin qui lui plaît.

— Ah ça, tu le détestes donc ? Que t'a-t-il fait ? On ne peut pas prononcer son nom devant toi. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi, ma parole d'honneur. Je n'ai qu'un ami,, qu'un seul ami d'enfance. — Il aime à constater cette amitié qui semble grandir d'un pouce les talons de sa chaussure. — ^ Je n'ai qu'un ami^ et tout naturellement ma femme le déteste. Pourquoi ? On n'en sait rien. N'allez pas dire que cet ami est le plus loyal des hommes, le plus fin^ le plus élégant; n'allez pas lui dire qu'il est distingué, artiste, charmant^ qu'il est un des derniers rejetons de la vieille noblesse française... elle le détesterait encore davantage. Ah 1 mon Dieu I

de mademoiselle Cibot iq7

Je ne répondais rien; à part moi, je murmurais :

— Mais taisez-vous donc, mais taisez-vous donc, sot que vous êtes.

La première personne que j'aperçus dans le salon de madame Linder fut précisément le comte de Marsil. Il nous tournait le dos et examinait une charmante pendule Louis XVI que, la veille, M. Linder avait offerte à sa femme. Nos yeux se rencontrèrent dans la glace, et je me mordis les lèvres. Rien ne pouvait m*étre plus désagréable.

Lorsque nous eûmes salué tout le monde, M. Laumel vint serrer la main du comte.

— Comment va, mon cher? dit-il très-haut avec une aisance tout à fait déplacée.

— Va pas mal, mon cher Laumel, répondît M. de Marsil en soulignant sa phrase d'un de ces petits sourires fins comme un' cheveu et pointus comme une aiguille dont il excelle à larder les voisins; va pas mal.

— Vous ne vous doutez pas que je viens de rompre une lance pour vous, cher? poursuivit mon mari.

— Ah I mon Dieu I Je vous remercie quand

igS Le Cahier bleu

même, mon cher Laume). Mais contre qui avez- vous donc rompu cette lance, sans indiscrétion ?

— Contre ma femme^ parbleu.

— En vérité ? Ah ! c'est très-mal 1

Il sourit encore, s'approcha de moi, et avec ce tact qui lui faisait sans doute deviner mon embarras :

— Est-il possible vraiment de trouver une plus adorable pendule que celle-ci , n'est-ce pas, madame ? Voyez ces cuivres comme ils sont admirablement ciselés. Dieu I que c'est joli^ que c'est joli! Je ne suis pourtant pas fou de l'art de cette époque-là, mais il faut l'avouer, voilà un bijou.

Je n'avais compris qu*à moitié cette petite tirade, n'ayant jamais eu personne pour me •faire comprendre les différences artistiques qui séparent les époques entre elles. Ce qui me sautait aux yeux. C'est qu'il était bon et délicat, qu'il avait comme toujours un timbre de voix délicieux et que sa main, dont il frôlait les diverses parties de la pendule, était blanche, élégante et soignée comme celle d'une petite maîtresse

de tnademoiâêlU Cibot 199

On annonça le dîner^ il m*o£Erit son bratj et après avoir inspecté un instant l'étiquette qui se trouvait sur chaque couvert :

— Pour le coup^ madame^ il faut oublier pendant une heure ou deux vos antipathies^ car la Providence , vous le voyezj vous impose mon voisinage*

— Subissons ses décrets^ monsieur.

— Il est donc vrai que vous m'en voulez beaucoup?

— Et pourquoi^ grand Dieu? Vous n'avez pas pris au sérieux, je m'imagine, ce que disait M. Laumel?

— Alors^ c'est une plaisanterie.

-» Je le suppose.

<— Laumel a toujours été très*gai. Sa santé est meilleure, ce me semble, n'est-ce pas? Il est plus...

— > Oui, en effets il est un peu moms..»

Nous n'y avions pas mis de méchante intention, mais ne trouvant ni l'un ni l'autre l'expression que nouscherchions, nous ébauchâmes en commun un petit sourire, que nous étouffâmes immédiatement. Je ne saurais dire combien ce voisinage du comte me

too Le Cahier bleu

gênait. J'avais senti depuis longtemps entre lui et moi une espèce de sympathie involontaire qui me rendait, en sa présence, plus gauche et plus irritable que de raison. J'étais tiraillée entre le désir de ne point être mal jugée par lui et la crainte de lui laisser voir l'importance que j'attachais à son jugement.

Je le trouvais fort bien, il me plaisait beaucoup^ et à tout cela je ne voyais pas grand mal; ce qui m'irritait, c'est que je n'étais plus maîtresse de le trouver bien à mes heures et dans la mesure que je n'aurais pas voulu dépasser; de sorte que c'était une espèce de charme que sa personne exerçait sur moi^ il faut bien l'avouer, et tous les efforts que je faisais pour m'y soustraire ne faisaient qu'en prolonger la durée et en rendre les effets plus persistants. C'est pour cela que je redoutais M. de Marsil et l'évitais autant qu'il m'était possible. Pourquoi étais-je ainsi émue lorsqu'il était à mes côtés? Je ne sais^ mais c'était un fait dont je fus obligée de m'a vouer l'évidence ce soir-là, pour la première fois.

Peu à peu cependant^ je me trouvai plus à I*aise et bientôt j'eus oublié toutes mes ter-

de mademoiselle Cibot 201

reurs. Je n'aurais jamais cru que l'influence du milieu pût avoir des effets aussi immédiats.

Tous les visages étaient souriants, j'avais conscience que ma robe ne m'allait pas mal ; Qn gros bouquet de fleurs placé dans un cornet du Japon me cachait mon mari, dont la voix ne m'arrivait que par intervalles et confusément. Sur cette grande table , la vieille argenterie étincelait en reflétant les bougies des candélabres; ce n'était point cette argenterie qu'on voit partout et que tout le monde, avec de l'argent, peut se procurer ; les plats avaient une forme particulière, quelque chose de simple, de noble et de bon goût ; on ne les « avait pas mis là pour faire parade d'un luxe banal, mais bien pour charmer les yeux des délicats; on oubliait le nom de leur matière ; ils eussent été en étain ou en plomb^ que l'élégance de leur forme n*eût point été diminuée pour cela. Il y a vraiment un bien grand charme dans le voisinage des jolies choses. Les réchauds étaient merveilleux, mais il fallait les v 'ner et les comprendre pour les trouver i i. A première vue^ ce

aoa Le Cahier bleu

n'était que de bons gros vieux réchauds^ un pçu lourds et pas à la mode.

La salle à manger était immense, voûtée, tendue de haut en bas de tapisseries à personnages, dont j'ignorais alors la valeur, mais qui me semblèrent admirables. La couleur, non pas sombre, mais harmonieuse et sourde de ces belles tentures, faisait naître dans l'esprit le sentiment d'un confortable délicat et hospitalier qui, je ne sais comment, vous enveloppait des pieds à la tête.

On était chaudement, on $e sentait entouré.

Peut-être cela tenait-il à ce que je n'avais jamais rien vu de semblable^ mais je jouissais véritablement. Convives, argenterie^ toilettes^ fleurs et bougies, se détachaientd'une réjouissante fa^on sur ce fond calme et bien en« tendu; c'était comme la basse continue d'un orchestre qui^ savamment^ se dissimule derrière les premiers violons et les accompagne sans jamais leur nuire«

Comment se fait-il donc qu'une impression toute physique ait sur l'âme une influence aussi directe?

Il y a de grands rapports entre le plaisir des

de madtmoistllt Cibot ao3

yeux et. celui des oreilles : tous deux causent un bien-être identique.

Un ensemble de couleurs qui se marient et se confondent dans une harmonie joyeuse calme et console, de même qu'un assemblage heureux de notes qui s'aiment réjouit le cœur et l'invite à la sympathie.

Ce qu'il y a de cerlai», c'est qu'il me semblait que toute ma vie s'était passée au milieu de ce luxe charmant ; je m'y trouvais à l'aise; j'en dégustais délicieusement la saveur. Je me sentais bercée : le murmure de la causerie, qui était joyeuse, le tintement du cristal^ le parfum des fleurs^ l'harmonie des couleurs me caressaient et me grisaient un peu. Le neveu de madame Linder^ qui est officier de marine , racontait si gaiement une foule d'histoires fraîchement débarquées de Chine, que je me surpris à un certain mo' ment riant comme une folle avec le plus parfait abandon.

J'étais surexcitée^ mais heureuse; mon sang circulait plus vite, mes yeux devaient être brillants, et je pensai à un certain moment que je devais être jolie^ car^ sans en

104 l^ Cahier bleu

avoir l'air, je voyais três-bîcn que» M. de Marsil ne me quittait pas des yeux.

Tout à coup, il m'offrit de l'eau, que je ne lui avais pas demandée, et me dit, avec une :^uance de mystère et d'intimité confidentiels ;

— Vous avez, ce soir, une coiffure qui vous va merveilleusement, chère madame.

Cela ne me choqua pas, il me parut que c'était une conséquence naturelle de la satisfaction de moi-même que je ressentais.

-r- Merci, vous êtes bien bon, lui répondisje en riant.

— Vous trouvez niais le compliment que )e viens de vous faire, n'est-ce pas?

— Niais, c'est beaucoup dire !

— Voyons, vous avez trop d'esprit pour ne pas comprendre que ma niaiserie n'est que de la prudence.

Je fus un peu inquiète, Car je devinais que sa phrase s'embrouillait à dessein et qu'il allait sortir de là quelque chose, non pas de pénible, — je me sentais du courage, — mais de difficile à entendre.

— Je vous parle de votre coiffure, n'osant guère vous parler de vous-même; mettez-vous

de mademoiselU Cibot 20b

à ma place, on est mal à son aise pour dire à un ennemi juré : Cher ennemi^ que je vous trouve charmant 1 comme tout en vous me plaît et m'attire^ tout, jusqu'à votre petite haine... Avouez que, si l'on disait cela, l'eiinemi juré partirait d'un grand éclat de rire, de sorte que si l'on a un brin d'intelligence, on tourne la difficulté et l'on dit simplement : Vous avez là, cher ennemi, une délicieuse coiffure.

Puis, ne voulant pas me laisser sous l'impression de cette inconvenance calculée, il ajouta, sans me laisser le temps de m'indigner, une question qui m'obligeait à répondre :

— Vous aimez donc beaucoup la peinture^ vous regardez sans cesse ces dessus de porte, lis sont de Chardin, vous savez?

Je n'en savais rien du tout, j'ignorais jus* qu'au nom du peintre; mais le ramage de cette peinture me chatouillait. Je ne trouve pas d'^autre mot que celui-là qui, du reste, rend parfaitement ma pensée. C'était une sensation superficielle , mais délicieuse.

J'éprouvais en la regardant un petit frisson

to6 Le Cahier bleu

Mnsuel tout nouveau pour moi et analogue à celui que vous cause Papprocbe d'un beau fruit bien mûr.

— Ouij dis-je enfin, j'aime ces peintures-là. Il logea très-coquettement son lorgnon

dans le coin de son œil, tout en soulevant le petit doigt^ et murmura :

— Le fait estquecela est d'unton splendide.

«- D'un ton splendide... je ne sais pas,

mais j'ai plaisir à regarder ces dessus de porte, voilà tout.

— Je lis dans vos yeux que, sans vous en douter, vous êtes artiste jusque dans le bout des ongles.

Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait me dire^ cependant il me semblait que tout n'était pas absolument fou.

— Eh bien l avouez que nous n'avons pas de chance, poursuivit-il très-gaiement^ voilà encore une passion qui nous est commune à lious deux et dont votre inimitié va s'accommoder difficilement; j'adore la peinture.

— Ah 1 vraiment ?

-— J'en fiùs même un peu^ modestemeat| bien ent«odu« presque en cachette.

de mademoiselle Cihot 20^

-^ En amateur eilfin; oh! cela doit être charmant ?

— En amateur!... charmant!... vous ne favez pas que vous me percez le cœur en disant cela. Je travnîlle comme un forçat de sept heures du matin à six heures du soir.

J'ai des nuits d'insomnie et je m'attends un de ces jours à me réveiller avec des cheveux blancs. Mais, au fait^ vous serait-il agréable de voir le tableau que je termine en ce mo« ment pour l'exposition ?

Comme je n'osais répondre ni oui ni non^ malgré l'envie qui me vint tout à coup de visiter un atelier^ il ajouta très- naturel* lement :

— Si vous vouliez bien accompagner un de ces jours votre mari, chère madame, et venir frapper à la porte de ma cahute^ vous me rendriez vraiment bien heureux. Je vous préviens d'avance^ c'est une cahute^ dans un quartier perdu^ tout là-bas dans la rue Notre-Dame-des-Champs. J'ai des arbres tout autour de moi, un jardinet devant ma porte... Oh! venez donc, cela me ferait tant de plaisir 1

2o8 Le Cahier bleu

On quitta Ja table, et' par la porte qui était restée grande ouverte à cause de la chaleur on passa sur la terrasse, oti le café nous attendait sous un berceau de lanternes vénitiennes.

L'air était tiède, le café embaumait, la lune lançait de longues lueurs à travers les massifs des vieux marronniers. Par intervalle, on découvrait Timmense vallée se perdant au loin dans un brouillard phosphorescent au milieu duquel apparaissait la silhouette confuse de Paris entouré d'une lueur rougeâtre. Par ci par là, un bouquet d'arbres, un groupe de maisonnettes au toit étincelant, et puis, au milieu de tout c^la, la Seine se contournant dans la demi-teinte comme un long ruban d'argent.

On causait, on riait autour de moi, mais j'écoutais sans entendre, bien confortable^* nient renversée dans un grand fauteuil américain, les yeux fixés sur l'horizon :je me laissais vivre. De temps en temps, le timbre de la voix du comte, qui avait le don de me faire frissonner, me réveillait tout à coup, et pendant que les autres personnes conti-

de niaicmoiselle Cihot 209

nuaient la conversation, Pécho de cette voix restait en moi-même^ comme reste au palais la saveur d'une liqueur qu'on aime. J'aurais passé ma vie dans cet état-là.

Vers dix heures et demie, au moment où l'une de ces dames se mettait au piano dans le salon ^ M. Laumel s'approcha de moi.

— Tu sais l'heure qu'il est, mon enfant?

Le dernier train est à onze heures^ et j'ai un billet d'aller et retour.

— Comment, tout de suite? On était si bien sur cette terrasse.

— Oxxïy oui, tout de suite. Voyons, mon enfant I

— Que dites-vous donc là à madame, mon cher Laumel, fit M. de Marsil en secouant la cendre de son cigare qu'il tenait avec deux doigts et fumait à petites bouffées.

— Je rappelle l'heure du départ Le train...

En répondant cela, sa voix avait pris tout

à coup une expression de dQuceur insinuante qui lui était particulière lorsqu'il répondait au comte.

Use sentait inférieur. On n*est pas maître

910 Le Cahier Nni

de ces fensations4à^ mais on a le tort de les laisser voir.

*- Mon cher Laumel, c'est une mauvaise action que de s'en aller ainsi, dans un pareit moment^ n'est-ce pas, madame? Regardez donc ce beau ciel !

— Mais le train?

— Eh bien! le train partira tout seul. Je ferai atteler dans une heure, et si madame veut bien accepter une place dans le phaéton, nous reviendrons tous ensemble par le bois de Boulogne. Vous acceptez, n'est-ce pas^ madame? Laumel ne demande pas mieux.

Et c'est ainsi que^ une heure après, nous montâmes dans le phaéton.

C'était une de ces grandes voitures sur la banquette desquelles il n'est guère commode pour une femme de se hisser. Mon mari fit vainement deux ou trois efforts pour me faciliter l'ascension^ ce que voyant, M. de Marsil t'approcha et me soutint avec tant de force et d'adresse que je me trouvai assise en un instant»

Mon mari prit place auprès du domestique sur la banquette de derrière, et M. de Marsil,

de madimoheUe Cibot an

pour nous conduire, vint se mettre sur le devant à côté de moi.

Les chevaux^ qui étaient en belle humeur, ne pouvaient rester en repos. Sous l'effort de ces deux belles bêtes, — rien n'est beau comme un cheval, — les harnais vernis et brillants criaient comme fait la semelle d'une chaussure neuve. Les chevaux baissaient la tête avec impatience et, tout en dressant les oreilles, mordillaient Tacier déjà blanc d'écume. Tout en achevant de mettre son gant, le comte, sans effort apparent, tendait les rênes, et j'étais émerveillée en songeant que sa petite main blanche suffisait à retenir ces deux animaux robustes et prêts à s'élancer.

— Vous n'avez pas peur, chère madame?

me dit-il en se penchant vers moi.

— Pas absolument, mais n'allez pas trop vite, nous sommes joliment haut perchés.

Nous partîmes. Je n'étais pas rassurée du tout et j'avais mille peines à ne pas m'accrocher au bras de mon voisin. Quand nous fûmes sur la route qui longe la terrasse, nous entendîmes des voix et nous vîmes au-dessus de nos têtes la famille Linder qui nous disait

lia Le Cahier Bleu

^.dieu. C'est enfantin, mais je n'étais pas fâchée qu'on m'aperçût dans cette voiture brillante assise à côté du comte.

Le premier mouvement d'étonnement était passé et je me trouvais véritablement heureuse. Nous allions vite, le vent me venait en plein visage et me coupait la respiration d'une délicieuse façon. J'aurais voulu errer ainsi toute la nuit au trot de ces beaux chevaux dont le poil soyeux brillait à la clarté des lanternes. La fraîcheur du soir me vivifiait. J'aspirais l'air et la senteur de la nuit à pleins poumons, et de temps en temps^ au roulement de la voiture, je sentais le coude du comte qui par hasard frôlait le mien.

C'est une ravissante chose que d'être ainsi emportée tandis que votre jupe, qui dépasse en dehors, flotte comme un drapeau. On est haut placée, on domine, on voit les arbres qui défilent, la campagne qui fuit. Et les pensées se mettent aussi à fuir, de sorte qu'on a conscience de n*étre plus soi-même : il semble qu'on se regarde passer; on rêve que la vie devrait être ainsi, rapide, délicieuse, que tous les petits obstacles devraient se perdre et

de mademoiselle Cibot 1 1 1

c'évanouir dans le mouvement qui vous emporte. On est bercée, on est ravie, on ferme les yeux, on croise les bras, et l'on éprouve un charme extrême à s'abandonner tout en^ tière.

— Vous êtes bien, chère madame? me dit le comte en se penchant vers moi.

Je ne pensais ni à lui ni à personne dans ce moment-là; mais sa voix ne me surprit pas; elle était pénétrante.

— Très- bien, merci. J'étais trop bien!

— Alors, pressons un peu l'allure; voulezvous un petit temps de galop... dites?

Je fis signe de la tête que )e ne demandais pas mieux. Je vis la mèchede son grand fouet effleurer un peu les chevaux, et nous fûmes emportés. Ce fut d'abord si rapide que je ne pus retenir un cri, et instinctivement je posai ma main sur son bras.

— De Marsil, criait mon mari, pour l'amour de Dieu, n'allons pas si vite, vous allez nous faire verser.

— Bahl répondît le comte. Et tout en disant cela, il appuya sa -nain sur la mienne.

SI4 ^ OJiUr èkm

— Ato-tous peur de Ycner, chère voisine?

C)Outa-t-il plus bas.

— Cela m'est égal^ fis Je, à moitié suffoquée.

Ety en effetj j'éprouvais un tel bien-être, que ridée de verser m'était indifférente.

Au bout d'un instant, j'enlevai ma main.

Je m'aperçus qu'il faisait un mouvement, et nos yeux se rencontrèrent. Je ne sais pourquoi, je baissai les miens immédiatement.

Dans ce moment-là^ son regard me transperftit.

^ — Je crois que vous êtes rassurée maintenant, me dit-il.

Je répondis oui, mais je n'osai en dire davantage; ma voix était plus vibrante qu'à l'ordinaire, et pour rien au monde je n'aurais voulu le laisser remarquer.

Quelques instants après nous entrâmes dans le bois, et les chevaux reprirent le trot. Il y avait une bpnne odeur dans ce bois. Les masses de verdure, sombres et estompées, se détachaient sur le ciel en silhouettes bizarres. De temps en temps un tronc d'arbre, qu'un rayon de la lune venait caresser, brillait au milieu du fourré. Tout était silencieux et calme

de mademoiHlU Cibot aiS

et l'on n'entendait que le piétinement cadencé des chevauxy le roulement facile de la voiture ^t la toux sèche et irritante de mon mari qui parfois me rappelait à la réalité. Nous avions pris une petite route étroite au-dessus de laquelle les arbres formaient un véritable berceau. Parfois j'étais obligée de baisser la tête pour éviter une branche que M. de Marsil n'avait pu écarter de son fouet.

A un certain moment, comme nous nous baissions tous deux à l'approche de l'une de ces branches qui pendait plus bas que ks autres^ il me prit la main et je sentis sur mon poignet, au-dess;.s de mon bracelet^ le contact de ses lèvreF. Je n'avais pas d'abord compris ce que cela signifiait^ car ses moustaches m'avaient touchée avant ses lèvres.

Malgré moi/ je poussai un petit cri.

-— Ahl les maudites branches, dit tout haut le comte.

— Ma femme a peur de toutl répondit mon mari.

Je veux être franche et tout avouer. Je ne sais ce qu'à ma place uneautrefemmeeût pensé et fait. Pour moi, j'étais sans doute ce soir-là

ai6 Le Cahier bleu

dans un état de surexcitation particulière^ car je ne fus pas indignée, il s'en faut du tout au tout. J'avais poussé un cri, mais ce, cri n'était que de la surprise, et le grand trouble que je ressentis ensuite ne fut que le résultat de la douce sensation qui me faisait frissonner. Je ne réfléchissais alors ni au sens ni aux conséquences de ce baiser; je ne songeais pas que mon mari était là, que je lui appartenais, que mon silence était peut-être le commen* cément d'un crime. Je ne songeais à rien de tout cela. — La réalité de la vie légale avait été si dure pour moi^ elle m'avait causé trop d'amertume et de dégoûts 1 — Je m'élançais tête baissée, malgré moi, dans le rêve et la folie. Je serrais de ma main mon poignet, qui était brûlant, et je murmurais en moi-même :

— 11 m'aime donc, mais il m'aime donc!

Bientôt il n'y eut plus d'arbres, le ciel' apparut au-dessus de nous tout émaillé d'étoiles; les grands toits^ éclairés par les rayons bleuâtres de la lune^ commençaient à apparaître dans le lointain. C'était splendide^ et dans le chaos des impressions enivrantes qui tourbillonnaient dans ma téte^ ce spectacle me

paraissait être une promesse, un gage... je ne sais trop... comme un sourire du ciel.

Puis la voiture roula sur les pavés et s'arrêta enfin. Nous étions arrivés. Mon mari, qui était descendu le premier, me tendit la main; mais, en m'appuyant sur lui, je sentis qu'il faiblissait, et malgré moi j'hésitai.

— Sois courageuse, je suis là, disait-il en souriant d'un air capable.

Je voyais cependant à la contraction de ses traits, à la façon dont il arc-boutait ses jambes, que l'effort dépassait ses moyens, et qu'en me laissant aller il eût roulé avec moi.

Tant bien que mal je sautai. J'eus le bonheur de ne me rien casser.

— Petite folle, dit-il, sans moi tu te tuais. Il s'approcha de la porte et sonna trois

coups de suite, en homme qui n'aime pas à attendre. Et tandis que le concierge se réveillait lentement, je suivais des yeux cette voiture étincelante qui s'éloignait troublant le silence de son roulemisnt rapide.

Je restais là comme hébétée, immobile, regardant sans avoir conscience de ce que je voyais.

ai8 U CMer Mm

La porte s'ouvrit enfin. M. Laumel prit une allumette à tâtons et nous montâmes Tescalier. Les marches en étaient hautes et raides; Pair y était étouffant, chargé de cette odeur de gaz et de cuisine que l'on rencontra dans les maisons de Parie qui ne sont point des palais.

Tout en montant, mon mari s'arrêtait pour souffler. Arrivé au haut, il me dit en enfon* çant la clef dans la serrure :

-* J'ai mal à realomac, ce soir. Je vais me faire du thé.

Tandis que je me déshabillais machina* iement pour me mettre au lit, l'entendais M. Laumel qui soufflait le feu dans la cuisine et remuait les bouillottes. L'idée de l'aider dans son petit travail ne me vint pas; tout ce bruit ne me paraissait avoir rien de réel. Je me sentais eacoie emportée dans la voiture, fendant l'air et frissonnant au contact de ses lèvres. En ce moment-là^ la réalité était dans le souvenir^ et le bruit des bouillottes, ma chambre elle-même^ que favais sous les yeux^ n'étaient plus qu'une illusion. J*étais folle.

Au bout de quelque temps mon mari re»

de mademoiselle Cihoi 919

vint de la cuisine; je vis tout de suite que le thé lui avait fait du bien. 11 entra dans ma chambre gravement, la tête haute^ le visage sévère^ etj se campant devant mon lit, ea enfonçant les mains dans ses poches:

— J*ai à vous parler, dit-il.

Et sans transition il ajouta:

— Me prenez-vousj ma chère, pour un man de comédie? répondez, je ne serais pas fâché de savoir cela.

Il se soulevait .çur la pointe des pieds^ me regardait en face et agitait ses clefs au fond de son gousset. l'eus une sueiurfiroide, et cet être grotesque me sembla imposant comme un juge d'instruction.

— Que voulez-vous dire ? je ne vous comprends pas \ serait-ce parce que j'ai accepté une place dans la voiture de M. de Marsil?

— Eh ! qui vous parle de de Marsil? Le comte est mon ami... vous plaisantez, je crois.

Sa dignité le gênait. Il reprit plus fisimiliê- ^ement :

— Crois-tu que je ne t'ai pas aperçue pendant le dtner, avec tes airs faciles, ton corsage décolleté d'une façon inconvenante^ ta

%%o Lt Cahier Bleu

gaieté bruyante^ tes longs éclats de rire, chaque fois que cet officier de marine ouvrait I^ bouche?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire^ lui dis-je. Et je regardai d'un autre côté.

— Ah ! tu ne sais ce que je veux dire! eh bien, sache une fois pour toutes^ que je ne suis pas homme à jouer les rôles ridicules, en aucun cas... en aucun cas I Tu trouves un grand plaisir, n'est*ce pas, à afficher dans le monde une gaieté déplacée... plus que déplacée... je ne trouve pas le mot... je ne veux pas trouver le mot, — tandis que la souffrance me cloue sur ma chaise et me rend muet. J*ai souffert comme un damné pendant leur infernal dîner qui n'en finissait pas 1 Tu trouves cela original, piquant... un mari malade...

c'est à mourir de rire.... un mari malade...

 mesure qu'il parlait, il s'exaltait de plus jn plus.

— Voyons, qu'avez-vous ? vous ne parlez pas sérieusement; ai -je été plus gaie qu'à Pordinaire ? Je n'en sais vraiment rien. Dois- ^ je aussi maintenant compter mes mots et faire timbrer mes gestes ? II me semble que vous

de mademoiselle Ciboi 221

abusez un peu trop de votre état de malade.

Espionnez-moi, mais ne me le dites pas, car le ridicule de cet espionnage est tout entiefl pour vous. D'ailleurs, si le monde vous donne; des crises, n'y allons plus^ je ne demanda pas mieux, n'y allons plus.

Il se radoucit tout à coup.

— Ma chère, je juge tout autrement que toi, vois-tu bien. Tu es une enfant naïve^ pure ; tu ne coitnais pas la vie^ et moi je la connais. J'en ai vu de vives ; eh, eh I je découvre des dangers là oh tu n'en supposes pas.

Voyons, n'en parlons plus, laisse-moi t'embrasser, petite chérie.

Il prenait mon bras nu dans sa main humide, froide^ et avançait vers moi ses deux lèvres épaisses. Il me semblait hideux dans ce moment- là. Il continua :

— On parle de la vertu des femmes... U vertu des femmes Ijy crois, parbleu, j'y crois à la vertu, mais enfin il n'en est pas moins vrai qu'il est pénible de conduire sa femme dans le monde... lorsqu'elle s'y amuse s'entend. Tu vois bien que je veux te faire rire! Embrasse-moi,

%%* Le Cahiet Ueu du tÊUutemoîHlle Cihot

Il approcha ton visagt du miellé mais tout è coup ks lèvres fines et vermeilles sous leurs moustaches blondes me revinrent à l'esprit, et je fus prise d'un dégoût profond»

— Vous êtes absurde, murmurai-ja» Et je lui tournais le dos.

(SulteJ

Lt lendcmam auitîn, lorsque je me réveilki, je l^^ençus «e promenant à grands pas dans la chambre; il avait le visage décomposé et de ta main droite U frottait sa poitrine.

— Qu'avez-vous ? m*écriai- je effrayée. Je me rappelais les fMuoles qui m'étaient échappées k veille, «-Qu'as-tu^ voyons ?

— J*ai, j'ai que je me promène ainsi depuis trois heures du matin. Tu ne trouves pas cela drôle ?.«• C'est pourtant amusant, n'est-il donc pas extrêmement comiqu«^cet homme qui se promènëdepuis trois heures du matin.

U parlait très-péniblement et reprenait haleine àchaque pas.

— Pardon, je t'ai fait de la peine, mais tu

m'en avais fait aussi... tu souffres toujours^ puis- je t'aider ?

•— Merci bien; je me soigne tout seul.

Il ajouta au bout d^un instant :

— J'ai dit qu'on nous fît déjeuner de bonne heure, j'ai à sortir ce matin pour affaires.

Tandis que nous déjeunions, j'avais des re« mords^ il me faisait de la peine; je m'empressais autour de lui. Comme je lui servais le thé après avoir avancé devant lui les tartines de pain, il murmura :

— Sois donc un peu plus calme^ si cela t'est possible; tes mouvements m'agacent comme le crid*un chandelier sur le marbre. Tu es fière d'être bien portante, n'est-ce pas? tu es fière^ et il y a de quoi I

Il ne dit plus rien, alla s'habiller et partit.

Je me mis à la fenêtre^ et je l'aperçus longeant les murs et marchant un peu courbé; de temps en temps il s'arrêtait, s'appuyait sur sa canne, et faisait le mouvement d'un homme qui cherche son portefeuille dans sa poche. Je rentrai bien vite et je fermai la fenêtre.

Lorsque je me trouvai seule^ les souvenirs

de mademoiselle Cibot %%S

de la veille se mirent à bouillonner dans mot> esprit, et pour chasser tout cela je m'imposai h tâche de ranger mon armoire à glace.

C'était le seul meuble qui, dans Papparte* ment, fût bien à moi. Mon mari, qui avait présidé à l'arrangement de toutes choses, qui^, pour rien au monde, n'eût cédé à un autre le soin de monter la pendule, de mettre les rideaux ou d'enfoncer un clou, m'avait abandonné l'armoire à glace, j'y étais absolument chez moi. A certaines heures, lorsqu'il était sortie j'ouvrais mon sanctuaire et je m'y réfugiais. Je retrouvais sur la tablette du milieu tous les petits trésors de l'ancien temps, rangés par ordre, dans de petites boites. Dans Tune était une bague d'argent qui m'avait été donnée, â mon départ de la pension par cette sous-maîtresse orpheline dont j'ai, je crois, dit un mot. La pauvre fille était seule au inonde, et je tenais beaucoup à cette bague] je l'avais même portée pendant quelque temps, et puis un jour maman m'avait

dit;

/ — C'est pour les maux de tête, ce petit objet que tu as là au doigt?

t»6 Le Cahier thu

J'avais enlevé ina pauvre bague^ tt elle était rentrée dans sa boîte. Tout à côté étaient les poils de mon ami Sultan, lesquels^enfantillage ou non, je n'avais jamais eu le courage de jeter AU feu. Ceux qini m aVaieîit aimée n'étaient jjas nottibreuiy et j'étais reconnaissante à la pauvre béte de la tendresse quelle m*avait toujours témoignée. Dans le fond étaient mes livres At prix: le gros était un prix de sagesse. Cette annéè-là, ma mère^ qui ne venait jamais à la distribution^ avait envoyé sa bonne^ et je me souviens que jMtais humiliée à cause de mes camarades qui riaient •>— on rit de tout 1 «^ et me disaient :

-^ Adèle, va donc embrasser ta parente, ma chère; est-ce que c'tst ta cousine? Vous avez un air de âimille.

Je me rappelais tout cela, et tous les autres petits chagrins de xna vie défilaient au grand galop, comme défilaient la veille les arbres du bois de Boulogne ; je m'arrêtais tout à coup à ce souvenir.

Plus bas était mon linge bien soigneusetiltent rangé. Sous chaque rang était un gros sachet de verveine et d'ambre qui est mon

de mademoiselU Cibot %%f

odeur de prédilectmu i^A trajmtii «imé les parfums. Le linge parfumé a je ne sais quoi qui finît qu'on aeplait â soi-ménie.

Diuis fe tiroir du bas étaient mes dcoeelles; l'en avais bien peu, mais elles m'étaient d'autant plus chères et je les soignais» sachant qu'avant longtemps je ne pourrais pas les ro< neuveler; lesquelques bijoux de ma corbeille tct enfin mon cachemire, mon unique^ mon «mi^ mon pauvre compagnon, déjà flétri, un peupassé de mode, éraillé à la place ou je piquais ma broche. Je l'avais tant porté, traîné partout ) J^vais beau le retourner tantôt du oôté.reuge, tantôt en oftté noir, pour le rajeunir un peu} j'avais beau le plier en long ou en carré, mon pauvr»vieux camarade ne s'en usait pas moins. Il fallait bien avoir moours à lui; j'étais si pauvre en fait de toilettes I J'aurais pourtant bien voulu l'épargner, je l'avais choisi dans te temps avec tant de soin ; comme j'avais hésité, mon Dieu! après l'avoir tant souhaité 1 Ce n'est point un vêtement ordinaire que celui4à. On sent, lorsqu'on n'est pas trèsriche, quHl faudra vivre longtemps en sa compagnie. C'^est nne affaire de sentiment. Le

cachemire de l'Inde, celui qu'on possède surtout^ n'est point un simple morceau d'étoffe; il y a dans son ramage, dans l'harmonie de ses tons, dans la finesse de son tissu^ un charme intime qui pénètre en vous. Les yeuK ne sont pas seuls réjouis; il y a quelque chose de plus profond et de plus doux que ce plaisir-là. On a des préférences pour certains de ses vêtements; on a de la tendresse pour son cachemire de l'Inde. Il s'établit entre vous et lui des liens d'amitié; on lui est reconnaissant de ses services; il vous sait gré de l'estiôie qu'on lui porte. Peut-être ce que je dis là est-il un peu exagéré^ mais je pensais ainsi. Je crois que si j'avais été riche j'aurais aimé follement les belles chosee. Depuis quelque temps surtout^ il y a des instants où je me sens poussée vers elles au point d'en être effrayée.

Il est vrai qu'en fait de sensations douces je suis loin d'être rassasiée, et l'on se grise facilement à jeun.

Vers six heures du soir mon mari revint.

A peine fut-il entré qu'il se laissa tomber dans un fauteuil. Jeje regardai; il était livide^ et

de mademoiselle Cibot 229

de ses mains maigres il serrait les bras du fauteuil.

— Mon Dieu ! mais qu*as-tu ?

— Toujours l'estomac, fit-il^ cela m'a repris. Il ne voulut point dîner, se coucha

presque aussitôt ^ demanda la lumière et ouvrit le journal.

. — Je n'ai besoin que d'une bougie; souffle l'autre^ souffle... Mais dépéche-toi donc de souffler.

Ce n'était pas la première fois que je le voyais sou$ l'influence d*un semblable agacement nerveux.

— Ordinairement vous en allumez deux?

— Ordinairement I il ne s'agit pas de ce que je fais ordinairement. Souffle donc.

Il étendit alors le journal devant ses yeuz^ mais il ne le regardait pas, et ses deux mains tremblaient.

Je m'approchai du lit, j'écartai les rideaux pour qu'il eût plus d'airj et comme il conti« nuait à tenir le journal sans le lire^ je lui demandai s'il souffrait davantage.

— - S'il n'y avait que l'estomac, cela irait encore, murmura-t-il.

i5o Lé CdkMT hUu

— Eh biiBnl qti'avc2-voas dotie?

— J'ai que je suis volé^ volé comme dans un bois, s'écria-t*{l en se soulevant; j'ai eu affaire à des fripons... Un placement magnifique I et j*ai perdu.. . j*ai perdu cinquante mille francs, comme si on me les prenait dans ma poche.

— Cinquante mille francs! dis-je le plus doucement qu'il me fut possible.

— Non pas; heureusement^ fezagère! quarante-neuf seulement.

Nous restâmes longtemps sans nous dire un mot. Cétait la moitié de la fortune de mon mari qui d'un seul coup disparaissait.

Je n'avais pas le courage de lui demander des détails, je l'avais vu si sûr de son fait, si fier de ses connaissances administratives^ que favais peur de l'humilier en risquant une parole. Je devinais bien, maintenant que }e le connaissais mieux, qu'il avait dû commettre quelque imprudence impardonnable. Je me tus.

— Cétait une affaire magnifique, reprit-il au bout d'un instant] mais nous réparerons tout cela; j'ai autre chose dans la tête. Ce sera une gène momentanée. Pendant un mois ou deux, tu prendras une femme de ménage/ n'est-ce

d$ mâdemioinilê CiboÊ t3i

pas, mon «n&at? Tout cda sert réparé. Ne finqutétc pas; surtout pas un mot à qui que ce soit; tu comprends, il est inutile d'aller crier cette aventure par dessus les toits.

Écarte donc cette bougie, elle m*est intolérable. Écarte vite. Bonsoir i mon enfant* Dieu, que je souffre I

— ^ Bonsoir, répondis-je*

Je ne dormis guère cette aiiit4à. Je regardais à la lueur de la veilleuse les rampes du papier^ qui me rappelait celui de la chambre où l'avais à Orléans débuté dans la vie« J'entendais sonner les heures. Dans le silence, la demi-obscurité» le cerveau s'exalte; je voyais l'avenir sombre. Aujourd'hui c'est la gêne, pensai«j€, qui sak si demain la misère ne viendra pas? Je vendrai tout^ mon pauvre cachemire s'il le faut; je ferai mon ménage moi-^éme. Et puis, en songeant à mes mains noircies et chircies par cette besogne^ le famem baiser 0^ revenait en tête. Je le revoyais lui aussi avec ses grandes allures^ son élégiaoe^ «a douce voix^ je me lappelais ses paroles^ ses gestes et jusqufau jiarfum dont ses vêtements étaient empc^ims. Je le re-

s3a Le Cahier bleu

▼oyais comme l'idéal, Tétre rêvé. Je faisais des efforts pour chasser tout cela de mon cerveau. Je veux aimer mon mari^ disais-je^ il est bon, j'ai tort, je suis folle^ il m'aime... il faut que j'arrive à l'aimer, il le faut. J'essayais de* prier 4e bon Dieu, mais comme je le priais mal^ il ne me répondait plus. Vous m'abandonnez donc^ Seigneur, vous m'abandonnez donc? Et au milieu de ce chaos, je ne sais quel fantôme qui se dressait devant moi me soufflait dans l'oreille en ricanant :

— Ne cherche donc pas à te mentir à toimême, la belle ? Ne sait-on pas que tu aimes l'autre, l'hommeà la moustache blonde; ne saiton pas aussi que tu l'as en horreur, l'homme aux grands cheveux PComment pourrais*tu ne pas détester cet être dont l'ombre te glace et qui te suit à la piste, comme vous suit une ronce attachée au vêtement? Et tu en as, ma fille, pour jusqu'à la fin de tes jours, à moins que... 11 est, en somme, d'une bien mauvaise santé!

Je me trouvais misérable d'avoir ces pensées-là. Je me mordais les doigts pour chasser !• cauchemar.».

de mademoiselle Cibot a33

Il fallait pourtant voir clair dans les affaires de mon mari; je ne pouvais pas me laisser rouler jusque dans la boue du fossé sans chercher une branche pour m'accrocher.

J'étais mieuxj je me sentais courageuse. Je pensais à lui trouver une place, mais il faudrait le décider à accepter cette place, et d'ailleurs quelle fonction était-il en état de remplir? Je pensais aussi à travailler moi-même, gagner un peu d'argent, faire des broderies^ donner des leçons. Je n'étais pas fort instruite^ mais je pourrais bien apprendre à lire à des petits enfants; f'aurais eu tant de patience et de courage pour commencer l'instruction de mes enfants à moi. Toutes ces pensées-là me venaient ensemble. Il m'aurait fallu un conseil; je ne savais de la vie que les misères intimes; qui pouvais-je consulter?

Ma mère était pis qu'une étrangère pour moi; qui sait si^ au fond, elle ne serait pas bien aise d'un état de gêne qui la débarrassait dans le monde d'une rivale plus Jeune qu'elle? C'est pitoyable à dire, mais c'était ainsi.

Qjuant à mon père, le pauvre homme était éteint, tremblant; avec l'âge, l'égoïsme avait

a34 Le Cahkr hleu

pris le dessus. Il m^aimait peut-étre tencore; une ou deux fois il m'avait embrassée avec une apparence d'effusion^ j^avais vu des larmes dans ses yeux; mais à quelque heure du jour qu'on le rencontrât, lorsqu'il faisait du vent, ses yeux étaient humides.

Dans tous les cas, je voulais savoir h vérité sur les affaires de mon mari. Le lendemain matin, j'allai chez son notaire.

C'était la première fois que f entrais dans une étude; il y avait écrit sur la porte : Tbwrne^ le bouton. Je pénétrai dans une pièce étroite, très-hante de plafond, absolument nue, sale, et ne contenant que des aiSiches piquées au mur. l'une sur l'autre. Un petit pain avait été oublié dans h poussière tufime méchante table en noyer.

Une autre pièce presque vemMabie faisait suite à celle-là; enfin, j'entrai dans une troisième chambre, où quelques jeunes gens seinblaient écrire, le nez sur le papier, il y «¥ait partout des taches d'encre, et jusqu'au plafond des montagnes de paperasses et des centaines de cartons alignés.

En entendant le frôlement de ma robe.

de madifnoisene Cibot ftSS

toutes ks têtes se kTèrent^ «t Pun dt cm »e8-

sieurs, qui perçait des cahiers de {>apier à l'aide d^on poinçon et paasait dans le trou ainsi pratiqué uite ficelle rouge, se teta et tne fit entrer dans le cabinet du patron.

I^ntendis alors tout le pensionnat qui chu« chotait en ricanant.

Le patron était un grand homme pâle, maigre, austère, fort jeuM encore, mais â regret; il avait des lunettes asui^eS) «t derrière son dos pendait la graTure d'une Sainte Famille. Il me reconnut immédiatement, car il avait assisté à mon mariage^ et m'ayant indiqué de la main un (auteuil, Uae vetouma vers moi.

Au premier mot que je prononçai an sujet des terrains, il sourit^ et il dit^ ayant pri« «on temps, ayant tourné et regardé ses ongles avec beaucoup de lenteur :

— Les spéculations industrielles sont des spéculations ou du moins peuvent se diviser en plusieurs espèces d'opérations : les unes bonnes, les autres mauvaises, ii est vrai, je l'accorde... d'opérations^ en un mot^ soumises d toutes les chances, ft toutes Ies.,«ehlefa!

que dirai-je? vicissitudes que le hasard -«• si tant est que le hasard puisse exister, ce que mes principes m'empêchent d'admettre «^ que le hasard. •• que le hasard^ disais-je donc, ou mieux dont le hasard... en un mot, et pour parler firancj à toutes les vicissitudes de ce monde.

— Hëlas I monsieur, je m'en doute bien ; mais croyez-vous que la perte dont mon mari est victime soit irréparable? N'y a-t-il pas quelque moyen de...

Il m'arrêta de sa grande main blanche^ et m'ayant saluée légèrement, il fit: hum! hum!

et continua^ en s'arrêtant après chaque mot, dont il prononçait soigneusement toutes les lettres :

— Si fort qu'il m'en coûte, madame^ d'in* terrompre une aussi jolie bouche que la vôtre^ je... — il salua encore — je dois vous donner à ce sujet» et sans préambule, les éclaircissements que vous semblez... et à juste titre, je vous l'accorde, car on ne saurait être indifférent aux intérêts matériels qui, dans la famille, sont les garants de... huml Ce n'est point par hasard que tout àTheure je divisais

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