AMM^H
140 Lt Canier Dieu
dit, responsable. Mais avec un peu d'adresse, on pourrait s'en tirer. M. Laumel a des terrains à Montrouge.
—» Oui, )e sais.
^ Ces terrains ont, il est vrai, perdu beau« coup de leur valeur, le projet de rue qui devait les traverser ayant été abandonné; mais en se résignant à une perte sèche, monsieur votre mari peut vendre, réaliser un capital et devenir possesseur des constructions déjà élevées dont il tirera un assez bon produit en les louant à un industriel quelconque. Il n'y a encore que les quatre murs et le toit, on ne sera donc pas gêné par l'aménagement in« térieur; .c'est une enceinte qui peut con« venir à toute espèce d'industrie.
Je n'avais que trop bien compris. Je me levai et je rentrai à la maison, la mort dans Tâme. Je dis à la cuisinière de cherch'er une place, et je m'occupai d'une femme de ménage. Je risquai un mot sur la vente immédiate des terrains de Montrouge, mais, comme je m*y attendais, mon mari prit fort mal mon observation. Je l'avais pourtant faite bien doucement. Il me pria, une fois pour toutes, de le
de mademoiselle Cibot %4%
laisser libre de placer ses capitaux comme il l'entendait. Il aimait mieux attendre jusqu'au dernier moment^ espérant sans doute qu'uv miracle le tirerait de 14. Après tout^ il avait raison : il m'avait épousée sans fortune^ il était bien libre de se ruiner à sa guise.
\;Soite
Je crois cependant que^ parfois, il était inquiet; je m'en apercevais à la crainte qu'il avait de paraître gêné aux yeux du monde.
Il voulut aller rendre notre visite à la famille Linder^ et le lendemain il m'entraîna le soir chez madame d'A venue. C'était son jour^ et^ à mon grand effroi^ nous y trouvâmes M. de Marsil.
Malgré tous mes efforts^ il m'était impos^ sible de dissimuler ma Iristesse. La présence du comte me troublait beaucoup, et la gaieté pénible qu'affectait mon mari me troublait encore davantage. Vers la fin de la soirée^ comme on prenait le thé et qu'on s'était divisé en petits groupes, le comte vint s'as-
Le Cahier tku A 0méiimoiseUe Cibot «43
seoir près de moi. Il y tirait je ne sais quoi dans son extérieur de plus ajQfable et de plus doux qu'à l'ordinaire. Cela me fit du bien.
— J'hésitais à venir causer avec vous^ chère madame^ malgré le désir... le besoin que j'en pouvais avoir. Je sais que vous devez être malheureuse, et je...
— Pourquoi vouk^vous que je sois malheureuae?
— Vous voyes bien que j'avais raison d'hésiter à venir vous tendre la main» puisque vous me traites toujours en ennemi.
— Je ne vous comprends pas.
— Voyons, chèiv madame^ soyes un pea confiante etlàisse2&->moi l'être aussi. Je connais la malheureuse afiaire où Laumel is*est laissé entraîner* Je ne voulais pas vous en parler, mais j'ai pensé que vousaviek peut-^re besoin d'un ami^ et je me suis décidé à me mettre à votre disposition. Puis-^ vous ^re bon à quelque chose?
Il parlait si simplement, d'une façon tellement franche et persuasive, que je ne pus m'empêcher de le remercier. Ce n'était plus le même homme, celui que je redoutais de
§44 £^ Cahier Meu
revoir. Il y avait bien encore dans son regard de la tendresse, mais c'était la bonne tendresse d'un ami loyal. Je fus heureuse tout à coup de pouvoir causer avec lui intimement, sans avoir à trembler.
— Merci, lui dis-je, merci, cher monsieur; mais que faire? Quoi qu'on tente, la petite fortune de mon mari y passera jusqu'au dernier sou. Vous le connaissez aussi bien que ^oi.
•—C'est justement parce que je le connais et que j'ai sur lui quelque influence^ que ja n'ai pas hésité à être indiscret. Ne pourrait-on pas trouver pour votre mari un emploi, une place honorable?
— Mais laquelle? M. Laumel n'a point l'habitude du travail et ne possède aucune connaissance spéciale...
— Voulez-vous me laisser faire? voulezvous pour tout de bon me considérer comme un ami ? J'ai quelques relations, je chercherai; j'ai déjà cherché, puisqu'il faut vous le dire« et je ne désespère pas de trouver. Ayez confiance en moi^ je vous en prie^ ayez confiance^ Demain ou après, j'irai voir Laumel et nous
de mademoiselle Cibot 24 b
f causerons de tout cela; mais j']^ pense : il est
soupçonneux^ méiianty au premier mot de
moi^ il est homme à refuser tout net.
-^ Vous avez bien raison.
— Il faut pourtant s'entendre. Voilà qui est embarrassant! Je n'ose pas vous proposer de venir chez moi. Je peux du moins vous écrire.
— N'en faites rien; mon mari ouvre mes lettres, il serait humilié... Oh! gardez- vous en bien !
— Voicij en tous cas ^ l'adresse de mon atelier : RueNotre-Dame-des-Champs^ 82. Si vous avez un mot à me faire dire, }e suis tout à vous. Excusez-moi d'avoir pensé un instant que vous pourriez venir chez moi. J'étais fou, pardon.
Nous fûmes interrompus par mon mari qui venait me chercher.
— Si nous revenions à pied, me dit-il; le ciel est magnifique^ cela nous ferait du bien?
Il releva le col de son habita je m'entortillai de mon mieux^ et nous nous mimes à marcher. U faisait un vilain froid noir. Il ne me disait pas un mot, et moi je pensais :
146 Zm Cahier bleu
*^ Aller chez lui? Et pourquoi pas, si cela était nécessaire? J'avais oublié le baiser. Je ne voyais plus ^o lui qu'un frère dévoué^ et je sentais que je l'aimais d'une bonne fa^n.
Jeaesaiscpmmentcela arriva, mais en mon* tant Pescalierj )e fis un faux pas. Immédiate-mentj avec une ardeur tout à fait en désaccord ^ avec l'insignifiance de l'accident, M. Laumel •'Ària :
— Adèky prends la rampe et donne-moi le bras, je le veux^ tu m'entends. Tu vas te tuer aiv«c tis talons»., te tuerl vous avez toutes des Ukms absurdes.
Quand nous fûmes entrés dans l'appartement» U continua, commes'ilse fût agi d'une •iair« capitale :
— Tu me promets que lorsque tu es seule co ne descends jamais un escalier sans tenir la rampe; tu me le jures?
** 'Maisi oui| certainement.
—^ Tu me le jures devant Dieu? Et lorsque tu traverses une rue^ lorsque tu montes sur un trottoir «vec ces talons insensés?...
-*- Mais, mon ami> ne vous inquiétez donc pas.
de mademoUêUe Ciboi 147
•— Que je ne m'inquiète j>asl c'est fort bienl Aimez les gens^ prévenez-les d'un danger^ témoignez-leur quelque tendresse, et voilà ce qu'ils vous répondent : Ne t'inquiète pas ; c'est-à-dire, en bon français, ne t^occupe pas de mes affaires, tu radotes, ton affection m'est à charge.
— A qui en avez-vous, mon Dieu! Tu me
poursuis-- — Je la poursuis 1
— ... Depuis des semaines à cause de mes talons. Qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire à ceque je te dise : Ne t'inquiète pas ? Toutes les femmes n'ont-elies pas des chaussures semblables aux miennes?
— Et parce que les autres femmes sont folles et s'exposent à chaque instant à se casser les reins, s'ensuit*il que mon devoir d'époux ne m'oblige pas à te prévenir, à te guider de mes conseî^? N'est-ce pas pour toi, en somme, pourtonbienrQuem'importe,après tout, que tu te casses une jambe ou unbras ! Je suis bien fou, en vérité; ah ! je suis bien fou I
Il haussa les épaules, et murmura ensuite, sans s'adresser à moi s
140 ■ te Cakier bleu
— Être récompensé de ce que l'on a hit parTingratitude... Ah (grand Dieul Épousez donc des filles sans dot.
— Qu'est-ce que vous venez de dire?
m'écriai-je en me levant tout à coup. — Je sentais la colère qui me montait au cerveau.
— Répétez ce que vous venez de dire, je le veux; vous m'entendez. Qui donc est la victime ici, d votre avis, dites-le-moi, qui est-ce?
Il pâlit extrêmement, et après m'avoir regardée dans le blanc des yeux :
— C'est toi la victime, parbleu! c'est toi, me dit-il d'une voix étouffée, — l'émotion le faisait bégayer. — Ah I tu es la victime; et qui donc t'aurait épousée si je n'avais pas été assez insensé pour le faire? Malheureuse I Crois-tu que ta dot était faite pour attirer les maris, et que la jolie réputation de ta mère... Tiens, tais-toi! Il faut que j'aie la patience d'un ange pour supporter tout celai. ,, Et venir me faire une scène au moment ob je souffre, oti les émotions sont atroces pour moi. Ah 1 la misérable!
A mesure qu'il parlait, ta pâleur devenait
de mademoiselle Cibot 249
livide, ses yeux s'ouvraient de plus en plus, sa langue s'embarrassait davantage. Il se leva tout à coup, et, saisissant d'une main tremblante une carafe qui était sur la cheminée, il la lança à travers la chambre. Puis il retomba dans son fauteuil, porta son mouchoir à sa bouche, et comme il Fécartait un instant de ses lèvres, je vis sur le mouchoir une large tache de sang.
— De Tair, murmurait-il en se frottant la poitrine... Mais de 'l'air, ouvre donc les fenêtres; veux-tu me tuer?
Il me faisait peur.
J'écris tous ces vilains souvenirs à mesure qu'ils me reviennent à l'esprit. Je sens que, si jamais quelqu'un lisait ce récit, il le trouverait repoussant ou grotesque.
Eh! sans doute, mon mari était un maniaque, un malade; il n'avait certes pas conscience de ce qu'il me faisait souffrir, et souvent je m'accusais de manquer de patience.
Le lendemain du jour dont je viens de parler, il m'arriva à l'heure du dîner en fredonnant; il semblait joyeux et marchait d'un
ftSo U CMêt Mh
pas 4iS8url; Mul«ntot, il avait des lunettes bleueSj lunettes comfJiquéeS) munies d'écrans A dfoit« et à gauche.
Quand nous fâmas dans la salle à manger»
il fit une grimace douloureuse et me dit :
— Fais enlerer ce potage, mon eniant, Todeuf du bouillon m'est intolérable.
Sa physionomie exprimait un dégoût si profond que je fis enlever le potage immédiatement*
J'avais déjà constaté bien souvent la sua* ceptibilité nerveuse de ses yeux^ mais pour le coup cela dépassait la mesure.
— • Vous souffres davantage, lui dis-je.
Pourquoi lie consultea-vous pas?
-^ Chut..* parle plus bas^ si tu ne veux pas me déchirer le tympan.
•^ J'ai été consulter Sichel, Demartie et toute la bande. Ils ne savent ni A ni B. Ils prétendent que je o'ai rien.
U haussa les épaules» et durant le dîn^r je ne pus lui arracher une parole, si ce n'est de nombreux chui aussitôt que j'ouvrais la bouche.
Cela me frisait un chagrin extrême. Je
d0 mademnscUi CiM *^i
me disais : De quel travail €4t-il capable, quelle fonction trouver qu'il soit en état 4c remplir? Et M. de Marsil qui &it des démaiv cbes^ lui, notre seul amil... notre seul ajpaill««« Après le dîner^^ il voulu t> comme i^ l'ordioaire^ faire $es comptes^ Cette opération m'était pénible entre taute&««. Il alUit chercher son gros cahier réglé en ro^e^i et s'installait au coin du feu, enveloppé dans sa robe de chambre bleue, le cou entortillé daas ua ma-s dras. M. de Buffoti se mettant au UaveU ne devait pas affecter plus d'impq^tance et de gravité. Alors commen^ient d'i^teraûnables observations pour un ^vi dont U Ht comprenait pas l'usage ou dont il n'apprenait pas l'emploi. C'était fort rude pour vXQi^ Une me donnait plus que cinquante frauci pai cinquante francs.
— Ne confonds pas les piices de dii^ francs avec les pièces de cinquante centimes. J[e suis sûr que ces erreurs-là doivent t'arrive? à chaque instant.
— Mais^ mon ami, soyez sans crainte*
— - Oh! sois sans crainte, sois sans crainte. Madame est infaillible^ je sais cela; mais je
sais aussi à quoi m'en tenir sur la cervelle des femmes... Enfin! As-tu encore de l'argent ?
— Non, répondis-je^ plus un sou,
— C'est que je n'en ai pas non plus. Ton père ne t'a pas donné, pour me le remettre, !e trimestre de ta rente?
-^ Non; mais nous ne sommes aujourd'hui que le trois du mois.
— Tu n'as pas besoin de crier pour me répondre. Je te dis que le bruit me fait mal... Le trois! eh bien, il est en retard, puisqu'il devrait me payer le premier. Ahl grand Dieu I si en dehors de ma santé il faut encore que je me tourmente pour avoir de l'argent I
— J'irai demain matin; mon père a sans doute oublié.
— Qu'est-ce que tu dis?
-^ Je dis que j'irai demain matin.
— Ils n'ont pas de mémoire dans tafamille.
C'est bien le moins qu'ils puissent faire que de payer régulièrement. Ne me réponds pas, je sais que cda n'est pas de ta faute.. . et baisse un peu l'abat'jour.*. Merci.
(Suite.)
Le lendemain, vers dix heures du matin, je pris mon parti et je m'acheminai vers la demeure de mes parents. Je marchais vite ; je voulais en finir promptement avec cette démarche qui me coûtait beaucoup ; mais lorsque je fus dans Tescalier, je m'arrêtai tout net, j^étais hésitante. Je cherchais un moyen d^éviter cette visite. Il n'y en avait malheureusement pas. Je sonnai.
La femme de chambre vint m'ouvrir, et j'entendis presque aussitôt layoix de ma mère qui, d'un cabinet voisin de la salle à manger, et dont la porte était restée entr'ou verte, disait :
— Qui est-ce donc, Marie î
»54 l^ Cahier bleu
— C'est la fille de madame^ répondit l'autre en me toisant des pieds à la tête.— Ma mère avait la spécialité des femmes de chambre délurées et insolentes.
•^ Ab! eh bieni faites entrer. Tu peux entrer» tu peux entrer; mais ferme ta porte^ je suis dans le bain.
Ma môre était en effet plongée jusqu'au cou dans un bain laiteux et parfumé. Elle tenait en l'air, avec mille précautions coquettes, une grappe de raisin qu'elle dégustait grain i grain. Dû reste, l'oeil cahne, le teint frais, la peau nette^ brillante, quoiqu'un peu tendue et iitolIe^^x)mme il arrive à toutes les jeunes femtmes qui fr61ent ta cinquantaine. Il était clair cependaht, en dépit de cette peau tendue, que depuis mon mariage ma mtrt rajeunissait à vue d*œil.
— Tu vois, fit-elle en me montrant sa grappe de raisin^ je mis ao régime; le docteur m'ordonne les rafraîchissants. Marie^ baiisez donc ces rideaux ; on est ici comme chez un photographe.
Et que viens-tu faire si matin ?
— Jtt voudrais parler à papa^si c'est
de mâdemoùelieCiboi sSS
— Trèft-possible; il est dans sa chambre.
Vas-tu ce soir à la ville i
— Mais non, mon mari est un peu souf* frant.
«- Ah ! moi j*y vais. M«rie, laites chauflfer te peignoir, il est temps.
J'entrai dans la chambre de mon père. Elle était toute vieille et fanée, cette pauvre chambre; on y reléguait les meubles qu'on voulait soustraire aux regards du public. Et cependant c'était le seul endroit dans l'appartement de ma mère qui me rappelât un souvenir. Je retrouvai la pendule en marbre jaune, surmontée d'une coupe en bronze^ qui ornait la cheminée du cabinet de la Préfecture; je retrouvais aussi le bureau sous lequel je m'installais pour jouer à la poupée. Pauvre temps passée que de souvenirs déjà lointains! Je me rappelais mon père^ en costumé, l'épée au côté , bien ému , bi^i rouge , mais jeune encore, et je le revoyais maintenant au milieu de ces débris de mobilier^ blanchi, cassé, déj^ vieillard et tremblotant sous sa vieille robe d^ chambre &&ée.
Ujekva^enm'apercevant et devint pourpi:e.
— Ah ! bonjour, ma fille ; justement j'allais aller chez toi. Je vais te piquer en t'embrassant, parce que je n'ai pas fait ma barbe.
Il tira son mouchoir de sa robe de chambre et se moucha longuement, en soufflant de toutes ses forces, ce qui voulait dire qu'il était fort embarrassé et voulait gagner du temps.
— Ma barbe... pas encore... Je n'ai pas encore fait ma barbe. Tu as vu ta mère ?
— Oui, papa.
— Ah ! ah !•., et elle t'a... Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?... Ton mari va bien ?
— Elle ne m'a rien dit, mon petit père.
— Ah ! ah I.,. oh I je te demande cela... tu sais... Approche -toi donc du feu... C'est juste, il n'y a pas de feu;., tiens, et il n'y a pas de bois non plus... Alors mets tes pieds sur le tapis... Ton mari va bien ? Qn a oublié le feù, par hasard... Oh! j'en ai toujours, mais on aura oublié. Oui, je voulais aller chez toi aujourd'hui. J'avais quelque chose à te dire en particulier, ma petite fille.
Il rougissait, balbutiait, croisait ses jambes pour les décroiser aussitôt, façonnait son mouchoir, vieille habitude que je lui avais
de mademoiselle Cibot 267
toujours connue^ ou se grattait le nez de sa main devenue maigre, osseuse, sillonnée de rides profondes et de veines bleuâtres.
— Que voulais-tu me dire, mon bon père ?
— Ah ! c'est juste, j'oubliais ! Eh bien, voilà ! nous sommes le trois, ma chère petite, je crois que nous sommes le trois du mois.
Il se pencha vers son bureau comme s'il voulait chercher l'almanach.
— Oui, père, nous sommes le trois.
Je tremblais que ce qu'il eût à me dire eût quelque rapport avec ce que j'avais à lui demander.
— C'est le moment de te payer le trimestre de ta rente, et justement, dans ce moment-ci, je me trouve un peu... Je peux bien confier cela à ma fille. Ta mère a eu beaucpup de choses à payer. Tu sais qu'elle est au régime?
— Oui, je l'ai vue dans le bain, elle mangeait du raisin.
— Justement... de sorte que je suis gêné.
J'ai pensé que tu pourrais attendre un peu.
Moi qui avais un si grand besoin de cet argent ! Je regardai mon pauvre papa d'un air hébété.
— Il ne &ut pas parler de cela à ton mari, • ajouta-t-il plus bas^ en dépliant de nouTeau son mouchoir. Tu pourras, sur tes économiesi combler ce petit vide; ti; comprends» ton mari n'en saura rien... Là^ c'e^t arrangé.
— Ma mère sait ce que tu viens de me dire?
— Oui^ ouil oh ! sans doute, puisque c'est ^lle qui a la clef... Je crois que tu sais qu'elle a la clef; mais tu feras bien peut-être de ne pas lui parler de tout cela; elle est au régime, et alors ce serait mieux de ne pas lui en parler.
— Mais c'est que, mon bon père^ |*ai très* grand besoin d'argent, lui dis-je en baissant la voix.
Il m'en coûtait de confier pareille chose, même à voix basse.
Il me connaissait bien au fond et comprit sans doute ce que j*éprouvais, car il s'agita sur sa chaise avec une animation nouvelle, et je vis dans ses yeux deux larmes plus grosses qu'à l'ordinaire; puis il ajouta, tout bas aussi :
-* Mais )e n'ai pas d*argent, ma pauvro petite.
de mademoiseile Cibot i5 j
Nos regards se rencontrèrent un instant et il se moucha encore.
Je savais qu^il était inutile de rester plus longtemps. Je Tembrassai et fatlai retrouver ma mère.
— Tu viens me dire adieu. Dépéche-toi, le.
peignoir est chaud, }e vais sortir du bain; ferme ta porte.
Il fallait absolument parler de cet argent; ma mère seule y pouvait quelque chose. Fai sant donc un grand effort ;
— Papa vient de me dire qu^l ne lui était pas possible de me donner le trimestre de ma pension, hasard§i-je timidement.
— Oh ! ma chère, arrange-toi avec ton père ; ces choses-là ne me regardent pas. Tout ce que ton père &it est bien fait. Je n^entends rien aux affaires. Le trimestre de quoi, la pension de qui ? Je ne comprends même pas ce que tu veux me dire.
— Mais le trimestre de la rente qui constitue ma dot« Précisément en ce moment^i nous sommes un peu à court. —Je me sentais lougir en disant cela.
— > Mais ne dirait-on pas que ton père ne fiiit
26o Le Cahier bleit
point honneur à sa signature ? Est-ce qu'on refuse de te payer ce qu'on te doit ? Tu le prends sur un singulier ton, ma chère. Ton père probablement ne peut pas te donner cet argent aujourd'hui même. Eh ! vrai Dieu, ne pouvez-vous attendre vingt-quatre heures, une semaine, un mois même? Et quand ton père, pour une cause indépendante de sa volonté, se trouverait en retard d'un trimestre tout entier, est-ce à une fille à venir mettre le pistolet sous la gorge de ses parents pour une misérable question de gros sous?
Tu ne trouves pas cette démarche humiliante pour nous et honteuse pour toi ? Quel usage ton mari fait-il donc de son argent pour t'obliger à venir tendre la main ? Tiens, tu me fais l'efifet d'une mendiante. Veux-tu un louis?
Le sang me montait à la tête et mes jambes chancelaient. Je me mordais les lèvres pour ne point éclater.
— Voyons, dis vite, veux-tu un louis?
poursuivit ma mère avec son vilain sourire que je connaissais si bien. Décide-toi promptement, mon bain est glacé et mon peignoir est prêt.
•• fc
de mademoiselle Cibot 261
— Merci, dis-je.
— Toujours ton petit orgueil d'autrefois.
Je me dirigeai vers la porte et je m'en allai,
mais quand je fus sur l'escalier je me mis à sangloter.
Je tenais la rampe et je descendais les marches une à une, cherchant dans ma tête le moyen d'avoir de l'argent* Mon mari allait m'en demander en rentrant, et puis il fallait vivre... Emprunter? mais à qui? Je sentais bien qu'il ne fallait plus compter sur le payement régulier de ma rente ..je me sentais si pauvre, si seule... et je ne sais comment en ce moment-là le souvenir de cette course en voiture, le soir du dîner à Saint-Cloud, me traversa l'esprit, comme l'éclat de rire d'un voisin dans une maison en deuil.
Tout à coup une idée me vint. J'étais au bas de l'escalier, je me réfugiai dans un coin oîi il faisait sombre, et là, après avoir dénoué les brides de mon chapeau, je défis les deux boutons en diamant que j'avais aux oreilles.
Mes deux pauvres petits boutons que j'avais eu tant de bonheur à porter ! Ils n'avaient pas, je crois, une énorme valeur, mais je les avais
2C2 Le Cahier bleu
toujours considérés comme m'appartenant, Cétait rude. Quand je les eus enlevés, et non sans peine^ ils semblaient ne pas vouloir me quitter; je les retournai, je les regardai sous toutes les faces. Je m'étais dit :
— Plus tard^ quand je serai riche, j*y ferai ajouter une poire, et cela me fera de fa« meuses boucles d'oreille.
C'était niais de me rappeler tout celai Je leur donnai à tous deux un petit baiser et je les enveloppai dans un morceau de papier.
Alors je remis mes gants, je renouai les brides de mon chapeau en ayant soin de ca« cher mes oreilles, et je partis, disant :
— Allons tes vendre.
Je marchais vite, serrant dans le creux de ma main les deux bijoux que j'avais fourrés sous mon gant pour les sentir à moi jusqu'au dernier moment.
Il me semblait qu'on devait me suivre, que les passants, en me voyant glisser le long des murs, devinaient mon histoire.
On a presque autant de peine à laisser voir sa pauvreté qu'à avouer un crime.
Enfin, farrival devant lé magasin d'un
de mademoiselle Cibot »63
bijoutier; je Tavais choisi à dessein; il était d'apparence modeste et situé dans une rue étroite^ oti il passait peu de monde. Mon.
cœur battait/ je n*osais entrer^ et je restais devant la devanture, examinant les bijoux que Je regardais sans voir. Enfin je tournai le bouton de la porte,
Un commis, qui tripotaîtdes petites choses avec des pinces, se retourna en levant la loupe qu'il avait devant Tœ!!. II avait l'air abscH lument indifférent et calme, et cela me semblait singulier qu'en un pareil moment quel qu'un fût calme.
•^ Monsieur, dis-je, je vous apporte deux diamants dont je voudrais me défaire.
Je tenais le petit paquet dans ma main, au fond de ma poche, et je pensais :
-— Je ne vous reverrai plus, met pauvres amis.
Après avoir fait semblant de chercher pour ne point avoir l'air trop pressé :
-i^ Voici, monsieur, voici les boutons.
Il les regarda avec soin en faisant la moue»
Quel besoin avait-il de leur faire la moue? ne pouvait-il les acheter Sans cela ? Puis il les mil
dans une balance, m'examina rapidement et me dit assez sèchement :
— Madame, il nous est interdit d'acheter des bijoux dont nous ignorons la provenance.
Si vous voulez revenir avec un papier...
— Mais, monsieur, ces diamants m'appartiennent; d'ailleurs, je dois avoir sur moi une carte, une lettre...
Et tout en cherchant dans mes poches, je m'apercevais que j'avais en effet une mise négligée.
Je m'étais habillée à la hâte, ne songeant pas en sortant qu'on dût me juger sur mes vêtements.
Cependant le commis, sans toutefois se déranger et me perdre de vue, se retourna du côté de la porte et appela l'orfèvre.
C'était un petit vieillard bourru, coiffé d'une calotte noire et portant sur le bout de son nez une paire de lunettes, dont il ne se servait que pour voir des objets éloignés, de sorte qu'il regardait le plus souvent soit en dessous, soit en dessus. Je l'interrompais au milieu de son repas, car il arrivait la bouche pleine et la serviette sous le bras.
de mademoiselle Cibot 265
— Madame désire sans doute changer la monture de ses boucles d'oreilles^ dit-il en apercevant les bijoux ; l'or, en effet, n'est point favorable à l'éclat des pierres.
— Ce n'est pas cela, monsieur, je voudrais tout simplement m'en défaire ; pourriez- vous me les acheter?
— Acheter, acheter , dit-il brusquement ; je ne peux pourtant pas tout acheter... tout acheter... tout acheter. Ce seraient des diamants magnifiques que... Celui-ci est jaune... et puis pas d'épaisseur... pas d'épaisseur...
Tout en disant cela, il lorgnait les pierres en fermant un œil et achevait de mâchonner librement sa dernière bouchée que tout d'abord il avait dissimulée par politesse» Moi je regardais avec attention des tabatières qui étaient là ; je sentais le regard du vieil orfèvre peser sur moi. Combien avait-il dû en voir déjà de pauvres diables pressés de vendre à tout prix !
— Pas d'épaisseur!... non, en vérité, je préfère ne pas... Ce n'est pas le moment, voyez-vous bien ; ces diamants me resteront peut-être deux ans sur les bras... peut-être
%66 Le Cahier hîeu
plusf Celui-ci est jaune... Non, vraiment, je préfère...
-^ Enfin, combien en donneriez-vouSj monsieur?
J'adoucissais ma voîxy j'essayais de la faire caressante^ tandis qu'il grossissait la sienne; on devient humble à ce métier-là.
— Dame! je ne sais pas, moi. Je vous dis :
Je n'en ai pas envie, sur mon honneur sacré... Cinq cents francs.
Le commis^ qui avait logé de nouveau sa loupe sous son sourcil, se retourna tout à coup en faisant un tout petit mouvement d'épaule qui voulait clairement dire : Mais, patron, vous êtes fou I
-^ Enfin, je l'ai dit... Oui, fai eu tort, j^ai la langue trop longue ; c'est cinquante francs de trop, sur mon honneur... Je ne peux réellement pas... enfin je n*ai qu'une parole.
— Mais, monsieur, ces diamants ont coûté le triple, dis-je un peu timidement. — J'avais si peur qu'il me renvoyât.
•^ Ah I jour de ma vie, je n'y tiens pâs, ma chère dame I
— J'en voudrais A% ceûttf franes;
de mademoiselU Cibot 267
Le maître et le commis échangèrent un sourire qui semblait preiKlfe le ciel à témoin de ma démence.
-^ Cinq cent cinquante... La moAtuire est toute neuve...
Je ne sarais ce que je disais. Cest un don que de savoir vendre.
'^ Allons, cinq cent dixj pour en finir.
Vous ave2 un papier qui constate?...
Je présentai deux ou trois cartes de visite. •
-^ C'est très-bien, vous allez écrire id votre nom et votre adresse.
Il lisait par-dessous seslunettes, tandis que j'écrivais, tout en fouillant à tâtons dans son tiroir.
-^ Tiens ! Laumel ! ffli connu uti Laumel qui était grainetier.
Quandileut étalé sur le comptoir les vingtsix pièces d'or i
— Ma foi I me dît-il, vous avez de la chance de ne point avoir eu affaire à ma femme !
— Âh oui! murmura le commis en riant derrière Sa Idupe,
Je rentra? chct moi> soulagée d^ttfl grand
poids. Mon mari, tout habillé, la canne à la main et Tair joyeux, m'attendait,
— Eh bien ! as-tu réparé l'oubli du papa beau-père ?
— Voilà l'argent. — Et je lui remis vingtcinq louis qui étaient le montant de ma petite pension. — Il releva ses lunettes bleues, compta les pièces, les mit dans sa poche, et partit très-gaiement. Je profitai de ce moment de calme pour me mettre à l'ouvrage. Ma femme de ménage était loin de faire tout, et j'étais obligée de m'occuper de bien des choses ; ce n'était point, au reste, ce qui m était le plus pénible.
Seule, j'aurais eu le courage de tout supporter sans me plaindre.
Mon mari était sorti depuis une heure à* peu près, lorsqu'un violent coup de sonnette retenti{ à la porte.
— Ce sont deux commissionnaires qui apportent un paquet, vint me dire la femme de ménage.
J'allai dans l'antichambre, et je trouvai, en effet, deux hommes s'essuyant le front à côté de deux paquets assez volumineux.
i< ;,ij '»i
de mademoiselle Cibot 269
— ,Ce n'est pas que c'est lourd, mais c'est casuel, disait l'un.
— Ah dame ! oui^ c'est casuel ! tout cristal, pensez donc !
— Pour qui est ce paquet ? fis-je observer à l'un des hommes.
— Pour monsieur. •. voyez sur le papier, ma petite dame, ça vient de chez l'opticien; d'ailleurs, c'est ce monsieur qui a écrit lui-même l'adresse.
J'ouvris le papier que l'on me présentait et je lus en effet le nom et l'adresse de mon mari, écrits de sa propre main.
— C'est bon, dis-je en me retournant.
Pourquoi M. Laumel envoyait-il ces paquets ?
La réponse à cette question ne se fit pas longtemps attendre ; dix minutes après j'entendis le bruit rapide des bottes de mon mari« Il ouvrit la porte précipitamment.
— Tu as reçu la machine ?
— Quelle machine? J'ai reçu deux paquets.
— Deux paquets ! ah oui, le plateau a été apporté à part ; c'est bien, mais le tabouret, as-tu vu le tabouret ?
2 70 Li Cahier bUu
— ie n'ai rien yu. Tout cela est daas l'antichambre. Que veux-tu hkt i» cette onelkiiie^ sans indtscrétioa?
— Ce que j'en veux faire I Parbteit l qcet fiiiton d'ttne machine électrique ? De Pékctrici té.
Et il se mit à tirer sur ke fecttes et à arracher ks papiers»
•«-JevaismetraiterparFélectrjeité».^ Poiir« TU quUIs n'aient point oubHé le taboinretl Les médecins sont des ânes... je veux me guérir tout seul.
Un beau cylindre en cuivt e brillant appa* rut enfin.
-<- Qu'est-ce que ta en dis? fit mon mari en se retournant d'yn air joyeux* Voilà les pieds en verre... admirablement montés t et fe plateau l \m mètre de diamètre^ s'il vous plait t
Il paraissait le plus heureux des hommes en disant tout cela; il tâtait> caressait de la main les parties visibles de l'appareil.
•— Mais qui est-ce qui t'a recommandé Tusage de cette machine ^
— Personne. Si on me î'aN^h recommandé, je me serais bien garde de sairre la recom-
mandation; c'est un essai, pas davantage. Je crois que le tabouret est là-dessous. Voilà trois semaines que je lorgne cette machine.
— Et qu'est<e que cela coûte? hasardai-je.
Je réunissais tous mes efforts pour conserver
mon calme.
— C'est précisément le prix qui m'a décidé.
C'est une machine^ dit-il avec la gravité d'un commissaire-priseur et en mettant la main sur l'Un des cylindres, c^est une machine de trois cents francs. Je l'ai eue pour deux cents.
Il me regarda en riant, dhin rire silei^ cieux qui lui était familier.
y Je n'eus que le temps de refit rtr dans ma chambre.
-^ Le malheureux^ Plmbédle t m'écriai-^.
Je me sentais trembler de rage> et Recherchais quelque chose ft briser; fe me jetai sur mon lit et Renfonçai mes poings dans ks oreillers; je les meurtri», je les mordis, et je finis par fondre en larmes.
«^ Donne-moi tes ciseaux, mon enfant, me crîa-t-il ft travers la porté, donne vite, c'est pour les ficelles.
Mes pauvres boutons d'oreille I ^
Lorsque y après ce premier moment de désespoir^ la pauvre femme revint à ellemême^ elle entendit la voix de son mari qui, dans la pièce voisine^ aidé de la bonne, montait l'appareil électrique.
— Soulevez le plateau, disait-il, mais soulevez donc le plateau 1 Là, très-bien. Maintenant, poussez les cylindres vers moi. Allons, ferme.
Ce bruit lui était intolérable. Elle s'habilla rapidement et sortit; elle avait besoin d'air et de solitude. La misère qui lui apparaissait la faisait trembler; qu'allait-elie devenir, sans argent, à côté de ce maniaque qui n'en était pas sans doute à sa dernière foUe?
Elle allait, regardant sans voir, comme il'
arrive aux gens qu'une idée préoccupe. A mesure qu'elle marchait plus vite son esprit se surexcitait : elle pensait à tout quitter, à s'en aller seule, pauvre et courageuse, vivre en travaillant, n'importe où, mais indépendante, loin des hontes et des tortures. Elle ne devait rien à personne après tout;. n'avait-elle pas gagné la liberté, franchement?...
Et puis, tout à coup, les souvenirs du passé lui revenaient^ en [tête. Elle ralentissait sa marche, se rapprochait du mur et fixait le sol du regard. Elle pensait au calme du couvent, elle revoyait l'existence bénie des bonnes sœurs; mais quelque effort qu'elle fît^ elle ne pouvait retrouver dans toute leur franchise les impressions d'autrefois. D'autres sentiments s'étaient depuis succédé dans son cœur; elle était devenue femme, elle avait entrevu de nouveaux horizons, elle s'était bercée d'autres rêves et surtout elle était dominée maintenant par un sentiment qu'elle ne voulait pas s'avouer, mais qui décolorait tout ce passé :
Elle aimait de Marsil ; elle l'aimait de toute son âme, d'autant plus follement qu'elle se
disadt : |)fir8anne ne le ^ura, et qu'elifi citait sans issue cet amour qui croissait à mesuFe qu'augmentait sa détresse et que ses d^oûts devenaient plus profonds. ^
Cofioment se fait-il qu'au bout de vingt minutes de marche Adèle se trouva rue Notre- Dame-des-Cbamps, c'est ce qu'il lui eût été impossible de s'expliquer à elle-même. Elle n'était ni vicieuse, ni foUe» mais découragée^ humiliée, brisée, et dans son cœur elle ne trxïuvait plus qu'un souvenir consolant, celui de de Marsil lui tendant la main et lui disant : Ayez confiance.
Elle s'était acheœiaée vers ce quartier désert^ poussée par fe ne sais quel besoin de son esprit : de ce côté^ l'air lui semblait plus pur^ le soleil plus chaud, et maintenant qu'^^ était arrivée à l'extrémité de la rue VavJa et qu'il fallait tourner à gauche pour entrer dans la rue Notre-Dame-des^hamps^ elle <8e mit à trembler comme une feuille/
Elle n'avait pas songé un seul instant à se rendre chez de Marsil^ mais elle voulait voir^ ne lftt*0e que de loin^ cette maison, cette c^hulit» comsM U Jàmt^ ob se passait une
de maétmoâelle Cibot 17&
pan.rc <îkî la vît xle ^celuî qci^Ue «fmait. Elle érait si prêsl A cent pas elle apercevait une griHe entf'ouverte qu'ombrageaient les arib«s des >arâins voisins* G^ là sans doute qu'il demeurait.
Efie ne put résister; elle barssa son voile.
— Je passerai devant rapidement et je reviendrai par le Luxembourg, dit- elle.
Et elle s'avança dans la rue, obliquant un peu vers la grille. A oe monrent eHe entendit derrière elle des pas précipités. Elle marcha plus vite, mais le bruit se rapprochait toujours, enfin elle entendit une voix bien connue qui disait très-gaiement :
** Comment! à pied, madame?
Elle avait reconnu la voix du comte. Elle se reftourna^ et ils se trouvèrent tous deux face à face» stupéfaits, hésitant, ne sachant que se dire.
La vérité eâ(t qu*Adèle avait iété surprise et que, de son côté, de Marsil, voyant une femme voiTée se diriger vers la grille à une heure oti ïl attendait une visite, availt pris Adèle pour une certaine Clémence, fort agréable personne, du reste, qu'il honorait
de ses faveurs depuis un certain temps.
Pierre de Marsil, sur la [personne duquel je crois le moment venu de donner quelques détails^ était, comme on le sait^ un fort joli garçon^ élégant dans ses allures, extrêmement fin et délicat dans ses goûts. Riche depuis Tenfance, il jouissait avec intelligence d'un désœuvrement habilement calculé. Il trouvait la vie charmante et y marchait prudemment, choisissant avec tact [la place où il mettait le pied, évitant soigneusement les cailloux et les ronces.
Il aimait les arts, poussait même le raffinement jusqu'à les pratiquer un peu pour en jouir davantage. Curieux de3 femmes plutôt que passionné pour elles, il avait un faible pour la vertu coquette et n'était pas sans tolérance pour un petit vice coquettement porté.
Aimant le vin de haut cru, dégustant les bons livres, grignotant les mauvais, friand du joli, gourmand de Faimable... Mais tout en jouissant de ces bonnes choses, n'oubliant jamais son estomac et choisissant parmi les mets.
Il eût fait jeter par la fenêtre un plat
de mademoiselle Cibot. 277
succulent mais indigeste dont il eût craint de trop manger.
Il n'avait point de passions, mais simplement des goûts dont il réglait le développement de façon à respecter l'équilibre de son désœuvrement bien ordonné.
Il était d'un commerce charmant.
Quoique porté vers les femmes, il eût été incapable d'un coup de tête, incapable de porter le trouble dans un ménage uni : la seule perspective du mari désespéré, des enfants abandonnés, l'eût fait reculer d'indignation, il se fût détesté lui-même et se fût considéré comme un malhonnête homme; mais il était incapable aussi, se trouvant à côté d'une jolie femme, de ne point se rendre compte de la situation et de ne point penser en lui-même :
a Par hasard n'y aurait-il rien à faire de ce côté-là?»
A la moiùdre coquetterie féminine il dressait l'oreille, et comme il était habile, prudent et toujours maître de lui, il était difficile qu'il fît fausse route et persistât dans une erreur.
jyS Le Cahier lUu
Il n'était pas, «n somme, plus sceptique que ne l'étaient les hommes de son milieu et de sa génératloQ. Il croyait à la v^rtu des femmes en règle générale^ il n'eût naérne pas souffert qu'on en doutât devant lui, mais il admettait d'autant plus volooti^s les exceptions à cette xègle, que des excepticas seulement il entendait tirer profit.
Tout plein de cette indulgence facile aux hommes calmes^ M n'accusait jamais personne, expliquant toutes les faiblesses par l'enchaînement 4e8 circonstances et des choses, par cette sorte de fatalité à laquelle il croyait un peu et q^ lui permettait de vivre avec ses voisins en parfaite intelligence^* ce qui , expliquait son inaltérable courtoisie auprès de toutes les femmes^ qu'elles eussent nne vertu inattaquable ou fussent susceptibles de faiblesse. Dans ce dernier cas cependant sa politesse était plus attentive, car la' faute ét»it possible, probable ou évidente, il trouvait tout naturel qu'un autre n'en tirât pas profit à sa place.
Dans cette affabilité, que son éducation -soignée, son tempérament et ses avanuges
de mademoiselle Cibot 279
physiques rendaient on ne peut plus s^dui* santé, et qui était devenue chez lui un état d'être ordinaire, on pouvaiit supposer ce qu'on voulait. Dam sa résenre, on pouvait deviner une passion contenue, le désir de plaire^ l'émotion naissante d'un homme épris et prudent, mais ce qu'on n'y avait )amais pu lire, c'est précisément ce qui était au fond, à savoir le calme et l'indifférence attentive^ vertus du pécheur à la ligne qui attend que le poisson morde avant de se prononcer.
Tel était ctt homme raisonnable, orné d'un égoïsme séduisant, doué au suprême degré du don d'analyse, croyant à tout^ mais choisissant parmi ses croyances celles dont Il pouvait jouir sans trop déranger lui-même et les autres. Le jour oti une conviction l'eût gêné^ je crois qu'il s'en fât défait comme d'une paire de bottes trop étrmtes.
Personnage peu sympathique^ à coup sûr, pour cent qui, comme nous, peuvent fouiller dans seis tiroirs. Mais il avait toujours sur lui la clef de ses tiroirs^ soigneusement cachée au fin fond dé son gousset*
Il n'avait jamais été amoureux d*Adéler
mais il l'avait dès Tabord trouvée charmante; il Tavait étudiée avec curiosité et intérêt.
Observateur trop fin des ruses de ce bas monde pour croire d'abord à la naïveté, il avait supposé que la chère enfant avait dû, par un calcul dont il connaissait d'autres exemples, accepter ce mariage ridicule comme un moyen de se faire libre immédiatement.
Et il avait noté ce cas dont il croyait bon de suivre poliment les conséquences. De là ses assiduités prudemment pressantes auprès de la jeune femme, de là ce baiser qu'il avait risqué, non pas à tout hasard, en Don Juan vulgaire qui monte à l'assaut de vive force, mais après y avoir pensé et précisément à l'heure oîi il croyait, à tort ou à raison, que ce baiser était souhaité.
La visite d'Adèle le surprit cependant : il pensait bien que les choses en arriveraient là, dût-il y aider légèrement, mais il ne pouvait s'imaginer que le résultat fût aussi prompt; et sans cesser d'avoir bonne opinion de lui, il se trouvait singulièrement favorisé par les événements qui, pour ainsi dire, jetaient madame Laumel dans ses bras.
de mademoiselle Cibot. 28 [
Adèle était tout aussi étonnée que lui, et à coup sûr plus troublée. Se trouvant en têteà-tête au milieu de la me avec de Marsil, elle eut une peur affreuse, et comme il poussait la grille, et d'un geste tout à fait naturel et convaincu rinvitait à entrer dans l'allée, elle s'y précipita sans réfléchir. Tout en marchant dans le sable elle murmurait :
— C'est en passant... par hasard... vous allez bien ?
Et lui qui n'en croyait pas un mot et voulait la rassurer, répondait :
— Que je serais heureux de pouvoir vous donner un bon conseil... Nous allons causer, j'ai tant de choses à vous dire !
A l'extrémité d'une allée couverte, au milieu d'un jardinet plein de fleurs et de fragments de sculpture, était une maisonnette cachée sous la vigne vierge. C'était la plus étrange des demeures ; moitié chalet, moitié chaumière, mais chaumière habitée par un homme riche et de bon goût. Un bajcon abrité par un toit énorme d'oîi la verdure tombait était orné | de longs stores rouges qui produisaient au milieu des feuilles un ra-
vissant effet. Des vases^ au ton chatoyant^ à la forme bizarre, étaient suspendus de tous côlés; un singe, retenu par une longue chaîne^ jouait avec une pomme, installé sur le dossier d'un lit chinois. En dépit de son émotion^ Adèle saisissait tous les détails d'un milieu si nouveau pour elle.
De Marsil ouvrit la porte de l'atelier, et avec un joli sourire^ s'effaça pour laisser passer Adèle qui se disait :
« Entrons toujours, je ne vais rester qu'un instant, le temps de lui expliquer que je me trouvais dans cette rue par hasard, que... si je n'entrais pas, j'aurais l'air d'attacher trop d'importance à cette rencontre.»
L'aspect de la maison étonnait singulièrement, mais l'intérieur en était plus surprenant encore.
Il y avait là un chaos de choses^ mais un chaos bien rangé, étudié avec amour : au milieu des tentures, on apercevait des meubles sculptés et brillants, encombrés' de bijoux^ de poteries, de vases et d'éinaux ; les armes pjrécieuses^ disposées en trophées^ étincelaient dans les coins^ et du plafond, dont les poutreft
de mademoiteîlê Cibot 283
saillantes étaient couvertes de peintures délicates, pendaient des lustres d'un autre âge sou^ tenus par des chaînes étranges dont les chaînons^ travaillés curieusement, semblaient être l'ouvrage d'une fée. Un réjouissant rayon de soleil^ sorti je ne sais d'où^ traversait ce mi* lieu, accrochant sur son passage la poignée d'or d'une épée, l'anse niellée d'un brûle-parfuftis,€âr6ssant un verre deVenise et se perdant dans la haute laine d'un tapis de Smyrne coloré comme un bouquet de fleurs. Les yeux étaient éblouis et heureux.
— Je ne vous offre pas de rester dans le jardin, dit Pierre de Marsil; par cette chaleur et ce soleil, on est mieux à l'intérieur.
Puis, l'ayant fait asseoir sur un divan recouvert d'une peau de lion, et ayant pris place en face d'elle sur un tabouret :
— Comment va Laumel }6t hâta-t-il de dire avec le plus vif intérêt. J'ai cherché, comme je vous l'avais promis, une position à lui offrir, mais c* n'est pas facile.
Elle lui savait un gré infini de la rasimrer en lui parlant afiaires immédiatement.
^— Malheureusement mon mari eit dans
284 ^^ Cahier bleu
un état de santé qui lui rend le choix d'une position bien difficile.
— Est-ce qu'il va plus mal? Vous vous alarmez peut-être à tort, chère madame.,, pauvre chère madame I
— Oui, sans doute, il va plus mal.
Elle était plus confiante et se sentait presque rassurée.
-*• Eh! mon Dieu, qu'est-ce encore? N*étiez-vous pas assez éprouvée?
Et il ajoutait à part lui : Pourvu que Clémence n'arrive pas au milieu de tout cela !
Toutefois, il rapprocha son siège du divan.
— Son irritation nerveuse augmente et m'inquiète beaucoup. Il est incapable de tout travail; que voulez-vous demander à un homme qui...
Elle n'osait achever. Qui sait si tous ces détails qui la faisaient tant souffrir ne seraient pas simplement grotesques pour les autres?
De Marsil, de son côté, faisait de grands efforts pour trouver une transition convenable.
— Ne se soigne-t-il pas? Il faut pourtant qu'il se soigne.
de mademoiselle Cibot 285
— Il vient d'acheter une machine électrique dont il attend de grands effets ; je souhaite qu'il s'en trouve bien, mais il oublie que nos ressources sont limitées...
Il ne la quittait pas des yeux.
— Comme vous devez souffrir... pauvre chère jeune femme! Ah! le fou, le fou! qui, non content de vous ruiner, vous torture encore par ses manies et ses...
— Il est malade et a plus besoin d'aide que de blâme.
— Je ne vous dis pas, mais enfin la charité a ses limites. Vous le jugez avec un dévouement par trop angélique. Oh ! dût ma franchise vous blesser, chère madame, je vous le dirai quand même : quand la vertu dépasse certaines limites, je l'admire toujours, mais je la condamne. Entre un bourreau malade et une victime bien portante, je n'hésite pas, mes sympathies sont pour la victime.
— Vous êtes trop sévère, murmura-t-elle.
Ce qu'il venait de lui dire lui avait fait du
bien.
— Oui, je suis sévère, et on le serait à moins. Comment ! fit-il tout à coup.
Dans Télan de son cœur, il se leva sans abandonner la main, vint s'asseoir sur le divan, et comme son visage restait grave, sa voue émue^ indignée, elle n'osa s'étonnerc
— Comment f loi qui avtfit toutes les chances de bonheur : une tortune honorable, par suite la possibilité de choisir une carrière à son gré...
— Une carrière 1
— Je vous entends : il était incapable d'en remplir aucune... Ne cherchez donc pas à l'excuser, pauvre ange que vous êtes, vous ne me tromperez pas sur ce point-là^ vous le comprenez bien. Je le connais et je.*, vous connais aussi... mieux que vous ne croyez.
La pression de sa main soulignait ses paroles. Après un court silence^ il reprit plus bas, et comme se parlant à lui-même :
-— Oui^ toutes les chances de bonheur.. • Une femme jeune^ charmante, dévouée, ayant toutes les délicatesses, l'acceptant pour époux généreusement et pour ainsi dire... les yeux fermés. Ah ! le foui Que d'autres, mon Dieu, eussent remercié le ciel en face de ce bonheur qu'il n'a pas même su deviner 1 Que d'autres,*.
de tnademoHellt Cibot lèj
Il s'arrêta tout nst, comme pour chasser une pensée importune.
De Marsil ne jouait pas la comédie. D'abor 1 surpris et sur ses gardes^ il se sentait maintenant gagné par l'émotion. Le voisinage de cette pauvre enfant troublée^ se livrant à lui avec tant d'abandon, le touchait au dernier point. Son amour-propre d'homme séduisant en était flatté; de plus il trouvait Adèle charmante et la curiosité ou il était toujours resté à son endroit la rendait encore à ses yeux plus désirable.
— Mais nous ne sommes point ici pour dire des paroles inutiles, ajouta-t-il, il faut parler de vos affaires et ne nous point perdre dans les rêves.
— Oui, cherchons ensemble.
— Vous êtes habituée à les fouler aux pieds, les pauvres rêves, n'est-ce pas? Vous avez raison, cherchons... Vous souvenez-^ vous du jour de votre mariage ? Je me le rappelle bien, moi. Lorsque je vins vous saluera la sacristie, et que je vous vis heureuse, riante, j'eus une espèce de pressentiment.
J'jentrtvoyais pour vous je ne sais quoi de
somtre dans Tavenir, et je fus embarpassé lorsqu'il fallut aller vous saluer. Vous vous souvenez? Je vous dis deux mots, on n'est pas éloquent quand on veut. Pauvre chère petite, pensais-je, — pardon, je vous appelais ainsi,- — pauvre chère petite, qui se donne de toute son âme, comme elle doit l'aimer pour en agir ainsi !
Adèle frissonna; elle trouvait intolérable qu on pût la supposer capable [d'avoir épousé M. Laumel par amour.
— Comme elle doit l'aimer!... ou comme elle croit l'aimer! ce qui revient au même, ajouta-t-il.
— M. Laumel était bon, et puis je n'étais pas gâtée en fait d'affection.
— Oui, pauvre -femme, oui... tenez, vous êtes une sainte. Pardon de vous rappeler ces souvenirs; c'est malgré moi... je suis brutal... c'est qu'aussi j'ai deviné une à une vos désillusions, vos douleurs... je...
-— Vous vous êtes occupé de cette place, me disiez-vous? C'est pour cela que je suis...
venue.
Elle ne put s'empêcher de rougir en faisant
dt mademoiselle Cibot 389
ce mensonge. De Marsil resta un instant sans répondre, et elle crut qu'elle lui avait fait de la peine. « L'avenir m'inquiète tant! » ajoutât-elle.
Elle n'y songeait pourtant guère à Tavenir dans ce moment-là.
— Oui, dit le comte en se penchant vers elle et parlant bas, comme en confidence, je me suis occupé de cette place. Un de mes bons amis m'a même parlé d'une fonction qui, avec un peu d'adresse, pourrait devenir disponible. Il s'agit d'une véritable sinécure, qui n'a qu'un inconvénient.
— Nous n'en sommes pas à reculer devant un inconvénient] lequel est-ce?
— Celui... je ne vous en ai pas parlé à cause de cela, celui de nécessiter votre séjour en province.
Adèle tourna les yeux vers lui et rapidement baissa la tête sous le regard de Pierre, qui la pénétrait. Elle sentait que, si elle le regardait encore une fois, elle perdrait tout empire sur elle-même. Elle répondit à l'aventure :
— S'il le fallait, cependant, croyez-vous que je n'accepterais pas?
— Je ne crois rien, je ne veux rien croire.
£t se reprenant tout à coup :
— Je vous en conjure, restez ici... — Tout en disant cela il couvrait dé baisers la main de- la jeune femme. — Vous ne savez donc pas, mon enfant chéri, que je vous...
Ce n'est pas tant' ce qu'il disait qui la troublait, c'était ce que disaient ses yeux^ c'était le voisinage de toute sa personne, dont elle n'avait plus le courage d'éviter le contact. Elle était U^ immobile^ bien émue^ frissonnant et jouissant de tout son être en songeant, à l'aveu qui était sur ses lèvres, et auquel, tout en tremblant, elle faisait d'avance une place dans ton cœur.
«» Vous ne vous doutez donc pas que je vous aime^ dites ?
Et, plus bas, il ajouta :
^ Que je t'aime comme un fou) II était sincère : sa voix était vibrante et ses yeux humides. Il répétait : « Oui, chère, ouij je t'aime, » tandis que de son bras il en^ tourait la chère petite ainsi que fait une mèrè avec son enfant.
Adèle se raidissait contre le chanMi «{ttî
dt mademoiselU Cibot 291
renvahissaity elle appelait à son secours le peu de force qui lui restait, fermant les yeux pour ne point voir^ cherchant uii moyen pour ne point entendre, mais^ quoi qu'elle fitji ' ^ vertige la gagnait, comme il arrive aux gens dont le pied glisse sur une pente trop rapide. C'est à peine si elle pouvait murmurer d'une voix éteinte :
— Je vous en prie^ taisez-vous* •• mon ami... Quelle est cette place? Je.,, je suis venue pour cela, j*irai... taisez* vous. •• j'irai en province, mais plus un mot, si vous m'aimez.
-— Ne crains rien^ mon Adèle. Vois, je mç tais... je ne t'aime plus^ je ne veux plus t'aimer...
Et l'enlaçant plus étroitement^ il ferma d'un baiser la bouche de la pauvre femme, qui perdait connaissance et se renversait dans ses bras.
Elle croyait voir le ciel s'entr'ouvrir^ çt toute sa vie passée n'était plus que la préfacç confuse de cette délicieuse effusion.
Elle était tout à U fois brûlante, et glacée.
aga Le Cahier bleu
Quand le cœur d'une femme est resté vide trop longtemps, qu'il ne s'est point empli lentement, goutte à goutte, des saines tendresses de la famille, il arrive un moment oti le flot du dehors l'envahit tout à coup.
Vingt ans de douce affection se résument alors en un baiser qui ressemble à un coup de foudre, et la maison s'écroule. La vie d'une femme tout entière est dans une certaine iomme de sensations que, bon gré mal gré, légalement ou autrement, il lui faut éprouver.
Les femmes ne peuvent pas remplacer le travail du cœur par celui de l'esprit^ raisonner au lieu de sentir.
Au-dessus des conventions sociales et religieuses^ il y a leur nature même. Il leur faut des baisers à donner et à recevoir. Il faut qu'elles aient frissonné sous les caresses de leur enfant, de leur mari ou celles de leur amant. Hors de là, il n'y a que des victimes honteuses ou sublimes, mais desséchées, écrasées, misérables; des exaltations maladives autour desquelles on peut allumer des cierges^mais qui ne sont qu'une étrangeté;
de mademoiselle Cihot $9)
hors de là, on peut rencontrer une sainte, mais pas une femme.
Nous retrouvons cette page écrite par elle et qui exprime bien ce qu'elle dut éprouver :
c Eh bien, oui, je me perdis en lui, j'oubliai tout sous le baiser de ses lèvres, je me sentis mourir d'une mort vivifiante sous les douceurs de son regard chéri. Oui, je t'aime mon Pierre; oui, je t'aime. Si c'est un crime, j'en subirai la peine. Puis-fe mourir sans avoir vécu? Faut-il donc qu'après des années de dégoûts amers, de hontes imposées, je rougisse encore, parce que mon cœur déborde et qu'en moi la femme n'est pas tout à fait morte. Non, non, je n'en rougis pas. Je suis à toi, mon bien-aimé, ma vie. Serre-moi dans tes bras, serre bien fort; fouille en mon cœur. Tout ce qui est là est à toi. Prends, prends, et merci. J'existe enfin, je suis baptisée, je renais au soleil. Tu seras mon mari, mon enfant, mon amant. Je n'ai plus dans mon cœur qu'une seule tendresse et qu'un seul nom. C'est toi que je souhaite et que l'attends; c'est pour me permettre de t'aimer davantage que je n'ai eu ni famille ni inté-
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•94 Le CMer hlm
fleur, que je n'ai trouva la tendresse nulle part et que le besoin d'aimer s'est gonflé en moi. C'est pour te recevoir avec plus d'ivresse que mon oosur a tant souffert. •• Je t'aime, mon ami. Je t'aime, mon Pierre. Hors de tes braa^ tout est tristesse et larmes. Sans tes baisers, tout est honte et misère..* »
Elle était encore dans l'atelier lorsque six heures sonnèrent» Elle tressaillit, regarda autour d'elle^ et en apercevant les yeux de son ami encore voilés de tendresse^ elle prit k tête du leune homme et l'embrassa de toute son âme. Elle se donnait à lui corps et âme^ absolument. Le jour commençait à baisser, la pièce n'était point encore sombre, mais déjà noyée dans cette demi-teinte tranquille, qui s'étale comme un voile et ressemble A un adieu.
— Nous nous reverrons, dit«il tout bas.
Elle ne répondit pas, lui tendit sa main,
qu'il prit dans la sienne, et, comme il la pressait, elle lui disait :
— Plus fort, serre à l'écraser. Elle aurait voulu qu'il la brisât.
Quand elle fut dans la rue, elle ne sut plus
de mademoiselle Cibot 295
de quel côté elle deyait tourner. Il lui était impossible de fixer son attention^ il lui semblait vaguement qu'elle était en retard, qu'on l'attendait, chez elle^ mais tout cela était confus, elle était étourdie, et elle répétait tout bas :
-^ Il m'aime 1 N*est<e pas que tu m'aimes, dis, n'est-ce pas?
Et aussi elle ressentait délicieusement la douleur que Piere lui avait faite en lui serrant le poignet.
Tandis qu'Adèle regagnait sa demeure^ longeant les murs^ les yeux brûlants^ de Marsil roulait une cigarette, se disant à lui-même :
— Dieu me pardonne^ me voilà amoureux pour tout de bon! Pauvre petit être chéri!
voilà une femme!... Mais quelle chance j'ai euel Clémence^ qui d'ordinaire est si exacte!
Quand elle fut arrivée chez elle, madame Laumel monta rapidement les trois étages et entra dans la salle à manger. Elle s'arrêta tout court. La machine électrique était montée au beau piilieu de la pièce^ et la femme de ménage tournait la manivelle avec tous les lignes extérieurs de la mauvaise
humeur. Quant au maître de la maison, debout sur un tabouret dont les pieds étaient en verrej il tenait un cordon dans sa main et regardait béatement le plafond. Ses cheveux paraissaient hérissés.
A peine Adèle fut-elle entrée, que la femme de ménage lâcha la manivelle, et s'essuyant le front :
— Maintenant, madame va tourner, j'entends mon gigot qui brûle depuis cinq minutes.
— C'est cela, oui, oui, tourne, mon enfant; dépéche-toi, dépêche-toi. Il ne faut pas d'interruption.
Tout cela lui faisait l'effet d'un rêve. Elle ne comprenait qu*à moitié ce qu'on disait, et machinalement, sans même ôter son chapeau et ses gants, elle s'approcha de l'instrument et se mit à tourner la roue. Ce mouvement machinal lui faisait du bien; il lui donnait un moment de répit, de calme, la possibilité de ne point sortir d'elle-même et de rester avec lui.
Sa main conservait encore le sentiment de Tétreinte, ses lèvres frissonnaient encore»
de mademoiieîle Cibot 197
Elle tournait...
— Je crois véritablement que ce remède est merveilleux, fit LaumeL Voilà ce que c'est que la médecine! On m'a tout ordonné; excepté l'électricité.
— Mon Pierre, mon Pierre! Et de temps en temps elle fermait les yeux pour le voir plus nettement/ penché vers elle et lui souriant.
Tout à coup^ M. Laumel sauta de son tabouret, et joyeux, guilleret, rajeuni, folâtre, il ouvrit ses deux bras maigres et se précipita vers sa femme en disant :
— Que je t'embrasse, mon petit ange« Elle poussa un cri en se jetant en arrière.
Mous ne trouvons plus ensuite dans \ci papiers d'Adèle que des notes éparses^ sa 1^3 suite ni lien, dont nous nous servirons cependant pour terminer ce récit.
« Voilà des semaines que cela durej écritelle. Dans certains moments je suis suffo^ quée, la respiration me manque, je voudrais ne l'avoir jamais connu , l'ivresse est trop grande lorsque je suis près de lui; je le sens, cela ne pourra pas durer toujours^ et alors qu'adviendra-t-il? Ma vie n'est plus ici; elle est là bas^ dans ses bras. J'ai un trop grand vide à combler, cela me fait l'effet d'un gouffre tellement immense, que j*ai le vertige lorsque je veux regarder le fond. J'ai peur qu'en l'aimant trop il en arrive à ne plus m'aimer assez. Mais que puis-je à tout cela ?
Lt Cahier Bleu de mademoiselte Obùi 199
Tu ne sais pas, mon Pierre, que le jour où tu ne m'aimerais plus^ ma seule consolation serait de me jeter par la fenêtre... Mon père est venu m'àpporter ce matin ma pension, le pauvre homme! à Pinsu de ma mère, sans doute. Au reste, M. Laumel semble s'être procuré de l'argent. Peut-être entame-t-il le petit capital qui lui reste. Il y a trois mois, j'en eusse été bien effrayée. Tout cela m*est égal à i*heure qu'il est. Advienne que pourra. Je m'habitue à vivre au milieu de ce chaos, »
La pauvre femme disait vrai^ elle était envahie tout entière. L'amertume des dégoûts qu'elle retrouvait dans son ménage donnait aux joies qu'elle goûtait ailleurs une saveur irritante qui doublait sa soif.
Parfois elle eût voulu jeter loin d'elle toute honte, proclamer bien haut son amour^ écrire sur son front le nom de son amant; elle eût voulu se dévouer^ se sacrifier, faire quelque chose d'héroïque^ d'impossible, qui fût à la hauteur de la passion qu'elle ressentait. Dans un abandon plus complet de toute chose, elle entrevoyait je ne sais quelle grandeur qui rehaussait son crime à ses propres
yeux. Elle acceptait la honte, mais elle la voulait sublime, dépassant les limites ordinaires.
Elle avait si bien mis dans sa passion le meilleur d'elle-même,, que parfois elle ne pouvait s'en expliquer le charme que par une sanction céleste. Elle se voyait en rêve s'élançant vers Dieu dans les bras de Pierre.
On lui faisait place, elle était pure, il était pur aussi, et dans l'extase des harmonies d'en haut, ils échangeaient l'anneau d'or des fiancés, €( ils étaient unis par des liens éternels.
D'autrefois, cet amour, qui tout à l'heure lui paraissait immense et inaltérable lui semblait maintenant fragile et passager; alors elle voulait être jolie, séduisante, enchaîner à elle son Pierre chéri par tous les moyens possibles'^ le retenir à jamais. Elle se torturait en vain l'esprit, rêvant des séductions étranges; elle passait des heures, des soirées, des nuits à combiner une coiffure nouvelle, une toilette irrésistible, et son mari, dont toutes ces coquetteries réveillaient l'ardeur maladive, la poursuivait de ses caresses pour b
de mademoiselle Cihot 3ot
remercier de toutes ces recherches dont il croyait être la cause et Pobjet.
Elle trouvait cela odieux; aussi attendait-elle pour s'habiller que Laumelfût sorti. Malheureusement l'état de santé du malade, qui s*aggravait rapidement, le rendait de plus en plus sédentaire; il avait en outre à cette époque un grand travail qui le retenait beaucoup à la maison : il avait entrepris d'orner les vitres de son appartement de bouquets de fleurs en papier découpé^ de sorte qu'Adèle, ayant peine à contenir son impatience, frémissant lorsque la pendule indiquait l'heure prochaine du rendez-vous^ maudissait le malheureux qui^ dans son coin^ découpait avec ses petits ciseaux des coquelicots et des roses tout en fredonnant avec sérénité.
A peine était-il sortie elle s'habillait en hâte^ appelait sa femme de ménage^ à laquelle elle avait fait donner trois ou quatre leçons de coiffure^ elle se parfumait, se parait de son mieux, et s'élançait vers l'atelier.
Lorsqu'elle revenait de ces rendez- vous^ encore frissonnante^ inapaisée, plus désireuse encore, le cœur excité, l'esprit en feu^ elle
3oa Le Cahier bleu
ttiofttait en hâte ses trois étages^ s'enfermait à clef dans sa chiimbrè^ et se déshabillait bien Vite, mouillant ses cheveux pour en dérouler les boucles, les aplatissant sur son front et cherchant dans son armoire quelque bonnet passé de mode qui la transformât tout à fait. Rentrée èhez son mari, elle voulait être laide, repoussante; elle eût coupé ses cheveux de bon cœur, si la nuit eût suffi pour les £aiire repousser.
(Quelquefois elle sortait de grand matin sous un prétexte quelconque, — c'était un besoin irrésistible qui la poussait, — et allait rue Kotre- Dame -des -Champs pour le simple bonheur de passer et de repasser devant la porte de l'allée, en souvenir de sa première, visite. Elle savait que de Marsil n'était point encore dans son atelier , mais elle plongeait son regard sous le long berceau au bout duquel elle apercevait la petite maison riante, au soleil du matin, avec sa parure de vigne vierge, et puis, lorsqu'elle s*était empli le cœur et lés yeux, elle rentrait chez elle....
Un jour, Laumel, ayant rangé ses fleurs découpées et ses petits ciseaux dans un tiroir
de mademoiseUe Cibot 3o3
Spécial, en recommandant bien que personne au monde ne portât la main sur toutes ces choses durant son absence^ prît sa canne^bou'tonna sa redingote et s*enfut. Il était un peu plus pâle qu'à Pordinatre. Adèle^ libre enfin, ouvrait déjà son armoire à glace pour en reti* rer son cachemire et son chapeau lorsqu'elle entendit dans l'antichambre un bruit sourd. Elle prêta l'oreille : quelqu'un s'agitait en criant... Enfin la porte de la chambre s'ouvrit^ et la femme de ménage entra précipitamment.
-* Madame^ dit-elle, ah Jésus mon Dieoi madame, venez vite, c'est monsieur qui Vient de tomber.
Adèle courut. Son mari était dans l'antichambre, assis à terre, le dos appuyé contre lâ muraille^ la tête penchée sur l'épaule. Son visage était livide^ ses lèvres décolorées j de temps en temps ses yeux s'entr'ouvraient d'une effrayante façon , il tressaillait^ et un flot de sang s'échappait de sa bouche. Tout ses vêtements en étaient déjà souillés.
— Ah mon Dieul qu'a-^-il donc? s'écria Adèle?
— Ehl madame 9 c^eat un hpuioïc qui se
io4 Le Cahier bleu
meurt. Il est tombé comme cela tout net en voulant ouvrir la porte; j'ai entendu, je suis accourue^ et je vous ai appelée.
Pendant que parlait la bonne femme, Adèle^ penchée sur le corps de son mari, déboutonnait le col de sa chemise^ écartait les vêtements. L'idée que Laumel allait mourir, là, à ses pieds, lui venait à l'esprit. Elle perdait la tête, s'accusait de cette mort prochaine.
N'étaient-ce pas le châtiment^ la malédiction, la vengeance divine? Ce sang qui s'échap-pait la faisait frissonner d'horreur : il lui semblait qu'elle l'avait versé elle-même.
Elle envoya la femme de ménagé chercher le médecin et^ restée seule, elle voulut soulever son mari pour le porter jusqu'à son lit, mais comme il était trop lourd, elle n'arriva qu'à le traîner au pied d'un fauteuil^ où le malheureux^ qui revenait à la vie^ put s'asseoir, non sans peine.
Adèle s'empressait autour du malade avec une sorte d'acharnement : elle voulait^ à force de mouvement, faire taire une voix qu'elle croyait entendre et qui lui reprochait son
de mademoUeUe CiBot 3oS
crime. Elle voulait d'un coup payer sa dette d'épouse^ et elle le faisait avec fureur^ comme quelqu'un que l'heure presse et que le remords poursuit. Elle mouillait le front de Laumel, lui soutenait la tête, elle écartait de sa main ses cheveux collés sur les tempes par une sueur glacée. Elle voulait triompher de tous les dégoûts et de toutes les répugnances.
— Es-tu mieuZj mon ami ? lui dit-elle enfin , voyant que le regard du malade était plus naturel et son visage meilleur.
Il fit un effort et répondit d'une voix éteinte^ en hachant ses mots :
— Tais-toi, pas de bruit, tais-toit
Le docteur arriva bientôt. Lorsqu'il eut examiné le malade^ il dit :
.^ Rassurez-vous^ le danger est passé.
Il ordonna Fusage interne et externe de la glace, et pour toute nourriture prescrivit le lait, ajoutant qu'il reviendrait dans la soirée.
Laumel regardait de ses yeux grands ouverts, effarés, mais ne soufflait mot.
Lorsque le médecin fut dans l'antichambre, Adèle, qui l'avait reconduit, lui dit :
3o6 Lf Cahier bleu
— Eh bien, docteur, qu'est-ce? qu'a mon mari? dites-le-moi, je vous en prîel
— Il y a longtemps, n^est-ce pas, qu'il souffre de l'estomac?
— Sans doute, fort longtemps. Il a consulté la Faculté tout entière et, n'obtenant aucun soulagement des traitements divers auxquels il se soumettait, il a fini par ne plus rien faire du tout.
Le médecin lui dit alors :
— Il a dû éprouver tels et tels dégoûts; son humeur a dû se transformer peu à peti, devenir sombre^ difficile, etc.
Et il énuméra tous les phénomènes phy« siques et moraux que la pauvre femme n'avait que trop bien constatés.
— Alors vous connaissez sa maladie, docteur?
— Je le crains, madame; c'est une affection de l'estomac assez grave... qui n'est pas sans danger. Ces accès d'hypocondrie, ces vomissements de sang... tout me fait craindre qu'il n'ait un ulcère de l'estomac.
— Est-ce que cela est mortel?
— Dangereux,'répondJt-il, avec cette èxpre»-
de mademoiselle Cihot S07
6ion étrange qu'ont les médecins quand ils veulent se faire comprendre et ne pas tout ditt. A partir de ce jour^ Laumel ne quitta plus la chambre. Devenu plus exigeant et plus fantasque à mesure que ses forces augmentaient un peu^ il ne pouvait souffrir que $a femme s'éloignât, et souvent même, lorsqu'elle restait quelques instants dans une pièce voisine^ il sonnait la bonne et lui disait :
— Où donc est madame?
Son idée fixe était réconomfe;il entretenait sa lemme^ durant des heures^ sur les moyens de vivre à meilleur marché. Il la prévint même qu'il voulait désormais entrer dans les plus petits détails de la dépense, payer luimême la femme de ménage et vérifier les notes.
— Je ne mets pas en doute ta probité, mais je n'ai pas confiance dans ta direction; tu dois être étourdie, et, en attendant, je me ruine. Oh! quand je vais être rétabli, je me mets à travailler. Ce ne sont pas les idées qui me manquent. Dieu merci! Si j'avais réalisé seulement la moitié de celles qui sont Ul, je serais riche à millions*
t 3o8 Le Càhter Bleu
Et il parlait à Taventure , les pieds sur les chenets, les mains perdues dans les manches de sa robe de chambre^ les yeux ^, fixés sur les tisons, s'interrompant de temps à autre pour tousser ou se frotter la poitrine. Il parlait de ses terrains de Montrouge ou bien de ses bouquets en papier, qui n'étaient point terminés, mais dont il n'avait pas encore la force de continuer l'exécution. Il revenait aussi^ lorsqu'il ne souffrait pas, sur un sujet qu'il affectionnait : ses succès de femmes au temps où il habitait Nantes, — la petite marchanda de tabac de la rue Neuve^ qui n'était pas bégueule du tout, etc., etc. — Adèle, qui la tête entre ses deux mains écoutait tout cela comme on écoute le bruit d'une gouttière, pensait à tout autre chose. Sa passion, qui s'était tue un instant en face de Laumel mourant, n'avait pas tardé à reprendre son empire, ravivée furieusement par de nouvelles entraves. La pauvre femme, au contact incessant de son mari, était dans un état de perpétuelle révolte. Tandis que le malade causait, elle voyait arriver lentement Theure des rendez-vous ordinaires et se mordait- les
4e mademoiselle Cibot 309
' lèvres jusqu'au sang, cherchant dans sa tête un prétexte pour Réchapper et ne le trouvant pas. Elle croyait apercevoir le comte, se promenant de long en large dans Tatelier, regardant, lui aussi, la petite pendule à carillon qu'elle connaissait si bien, et se disant en mâchonnant sa moustache :
— Elle lie viendra donc pas, mon Dieu; elle ne viendra donc pas!
Peut-être se trompait-elle un peu sur l'impatience que devait éprouver de Marsil.
C'était un enfer! Le médecin, qui venait souvent, après avoir tenté plusieurs médicamentSy avait perdu la confiance de Laumel, qui, une fois ou deux, l'envoya promener sans aucun ménagement.
Comme Adèle s'excusait auprès du docteur :
— Votre mari m'inquiète, dit celui-ci; le mieux n'est qu'apparent; nous ne faisons pas un pas... une seconde crise peut l'emporter.
Elle n'avait pas vu de Marsil depuis trois
jours : elle était folle, et cette crainte du doc-
i teur rébranla des pieds à la tête. Elle fris^
sonna comme à la perspective d'une déli-*
vrance.
3 10 l^ Cahier bleu
— Il faut que je sois bien misérable 1 pensait-elle.
Elle était parvenue à s'échapper quelquefois^ mais il lui avait fallu user de tant de ruses t A son départ et à son retour^ Laumel Taccablait de mille questions auxquelles il fallait répondre :
— Oli vas-tu ? Qjmbien seras-tu de temps?
Pourquoi sors -tu aujourd'hui? Pourquoi mets-tu cette robe? Pourquoi ce chapeau? Tu profites de mon indisposition pour faire toilette! Peu t'importe que je sois seul, n'est-ce pas?
Et souvent il la suivait d'un regard tellement aigri et méfiant, qu'elle se deman-* dait en tremblant si^ par hasard, il n'avait pas un soupçon. EUe partait quand même.
Une fois habillée, elle aurait sauté par la fenêtre pour aller le rejoindre. Elle marchait rapidement, elle courait presque, enveloppée dans son châle et le voile baissé.
Bien souvent elle eût souhaité une voiture pour arriver dix minutes plus tôt, mais son p<Kte^motfinaie était si peu rempli, qu'ellerefoulait cette tentation. Une fois cependant
de mademoiselle Qibot 3 1 1
que M. Cibot était v«nu rendre visite à son gendre et qu'elle descendait l'escalier k, son bras^ elle ne put résister^ en apercevant le pavé boueux^ et tremblant 4 l'idée d'arriver chez le comte avec des bottines crottées^ elle emprunta trente sous à son pare pour prendre un fiacre.
Fort heuieusement^ M. Cibot lea avait sur lui.
Pour être )uste^ il faut bien dire que le comte de Marsil^ qui véritablement avait été fort épris , commençait à l'être un peu moins. Depuis quelque temps toutes ces contraintes lui pesaient légèrement. Adèle, après trois jours de fièvre et d'exaltatioUj» arrivant essoufflée, haletante, et se précipitant dans ses bras comme après un voyage au long cours, contrariait légèrement ses habitudes galantes. En outre,^ la chère mignonne entraînait après ellcj à son insu, la pauvre âme, tout un cortège de souffrances, de chagrins.
De Marsil ne pouvait s'empêcher de lui trouver comme un arrière-goût de tisane.
Les obstacles avaient disparu^ les mon* U^es t'étaient aplanies» les «bima s'étaient
3ift Le Cahier bleu
comblés, et parfois le pays lui semblait plat et monotone. Il regrettait les difficultés. Après plusieurs mois de tendresse, il éprouvait ua malaise à constater chez sa maîtresse ks progrès toujours croissants d'une passion qui chez lui marchait en sens inverse. Lorsqu'il se sentait enlacé par elle, qu'il voyait son visage brûlant s'approcher du sien, qu'il sentait ce regard enflammé plonger dans ses yeux^ il trouvait, dans ces élans qui troublaient son calme, une nuance d'indiscrétion, souvent même de mauvais goût. Cela le blessait comme une note fausse^ et il était d'autant plus choqué qu'il avait conscience au fond d'avoir été le premier à changer le ton.
Il avait rêvé une maîtresse, et de plus en plus il se trouvait posséder ou mieux être possédé par une femme qui, à chaque instant, serrait les liens et l'enlaçait plus étroitement. C'est Laumel qui devenait le personnage secondaire et lui, de Marsil^ qui prenait le titre d'époux.
Adèle lui répétait souvent^ au milieu de seft transports :
<^ Ouijtu es mon mari devant Dleu^ chen
de mademoiselle Cibot 3i3
Tu es mon père^ ma mère, mon époux^ mon enfant^ tu es tout pour moi.
Elle disait cela dans tout l'épanouissement de son cœur. Ces paroles eussent autrefois Qiis des larmes dans les yeux de Pierre; il n'y voyait plus maintenant qu'une exaltation dont le côté légèrement comique l'égayait malgré lui, et devant ce rôle à tiroir, il éprouvait le besoin impérieux de rouler une cigarette.
La pauvre femme, dans la naïveté de son grand amour, racontait tout son passé, son présent, ses chagrins d'enfant^ ses pleurs de jeune fille, ses tortures de femme ; elle était si heureuse de ne lui rien cacher, de s'abandonner à lui tout entière, de lui prouver sa reconnaissance par l'effusion de sa franchise !
Ce qui frappait le plus le comte dans ces bavardages, c'était le parfum de petite bour « geoisie qui y régnait. Il n'était pas flatté qu'on l'introduisît, même par la pensée, dans ce petit appartement qu'il entrevoyait meublé à la diable et empreint d'une odeur de cuisine qui répugnait à ses goûts. Il croyait âlorg trôler la robe de chambre fanée du malade, il
l'entendait tousser, se plaindre, et commençait à s'impatienter d'avoir à partager quoi que ce soit avec ce magot. Alors il enveloppait Adèle d'un regard refroidi ; il devinait à des riens les robes reteintes, les velours cousus à la • hâte, les corsages modifiés économiquement sans le secours de la couturière. Tous ces petits tours de force qu'elle exécutait le soir^ bien avant dans la nuit^ tandis que son mari ronflait^ à la lueur de sa petite lampe au pétrole, hâtivement, fiévreusement, le cœur gonflé et les doigts encapuchonnés de peau pour éviter la trace du fil et les piqûres des aiguilles, n'échappaient pas à l'observation du comte désillusionné* Il en était touché, ému, car il était compatissant, et peu à peu la pitié remplaçait en lui Famour d'autrefois, qu'il s'étonnait souvent d'avoir ressenti. Il se disait :
— Comme elle m'aime, la pauvre femme t comme elle m'aime \
Ce qui l'amenait à conclure qu'il était bien aimable, mais ne le rendait pas plus aimant.
Et puis aussi, dans l'expression de sa tendresse, la malheureuse femme avait des al-
de mademoiselle Cihot 3 1 5
lures innocentes et naïves dont elle ne pouvait supposer la monotonie, mais qui étaient peu &ites pour réveiller l'appétit du comte.
Ce gentilhomme avait toujours été un joyeux convive et ne détestait pas les salmis étudiés.
Adèle ignorait tout au monde, elle était chaste jusque dans ses folies^ et, aimant de toute son âme, elle ne croyait pas qu'on pût aimer autrement et mieux.
De Marsil n'était point aussi naïf. Souvent il la parait à sa guise^ dénouait ses cheveux^ les poudrait et tentait ensuite des coiffures impossibles^ qu'il émaillait de camées et de perles.
Elle subissait tout cela joyeusement; mais la docilité enfantine avec laquelle elle se prétait à ces badinages leur enlevait en partie la saveur que Pierre pensait y trouver. Sous prétexte de faire un dessin, il l'habilla un jour en esclave grecque; une autre fois, il la drapa en dame romaine , compliquant ces costumes des mille détails que lui fournissait son imagination curieuse de nouveau. Mais toutes ces tentatives restaient infructueuses. En dépit de tous ces apéritifs, sous tous ces
9i6 Le Cahier bleu
déguisements dont elle ne comprenait pas lo sensj la petite bourgeoise reparaissait toujours^ un peu gauche, intimidée, toujours ivre de tendresse idéale, de baisers sans fin, et au milieu de ces folies, il lui arrivait de fondre en larmes et d» prendre le ciel à témoin de la pureté de son amour : ce qui était hors de raison et agaçait beaucoup de Marsil.
Pierre lui dit un jour*:
— Savez-vous, chère amie, que vous avce une main de duchesse, mignonne^ fine... — Il caressait la main tout en disant cela. — Vous voyez bien ce petit bourrelet rose qui termine chacun des doigts et enchâsse votre ongle^ eh bien! ce petit bourrelet n*a pas de prix.
— Tu trouves ma main jolie, mon Pierre.
Oh! tant mieux, je suis si heureuse de ne pas te déplaire!
— Sans doute qu'elle est jolie... charmante.
Mais que mettez-vous donc sur votre petite menotte pour la rendre aussi souple et aussi blanche ?
— Moi? rien du tout. Est-ce qu'il faut y mettre quelque chose?
— Je ne dis pas cela. Ce sont là simplement
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de petits raffinements de coquetterie, que certaines élégantes ne négligent pas^ à ce qu'il parait.
^ Tu ne me trouves pas assez coquette , dis? C'est que, vois-tu, je...
Elle s'arrêta tout court; elle voulait dire : C'est que je n'ai pas le moyen de l'être, mon ami; si tu savais comme je suis pauvre, si tu savais ce qu'il m« fai^t de ruse, d'économie, de privations pour m'acheter un ruban, payer mon pauvre chapeau et t'arriver ici avec des gants frais !
— Eh bien 1 je^ veux être plus coquette, reprit-elle au bout d'un instant; rien ne t'échappe, tu as le goût inné de tout ce qui est joli et délicat. Qu'est-ce qu'elles se mettent sur les mains, les femmes élégantes?
— Mais je ne sais pas au juste, moi ; ce sont des onguents qui parfument et adoucissent la peau. Les parfumeurs n'ont-ils pas des gants préparés pour cet usage-là? Comment! tu ne sais pas cela, mon petit ange ?
— Oh 1 ne te moque pas de moi ; j'apprendrai toutes ces élégances-là, maintenant que je sais que tu les aimes. J'aurais dû m'en dou»
3i8 iM Cahier bleu
ter; tu dois avoir un faible pour tout ce qui est exquis. Je sais bien qu'il y a des femmes qui te mettent du rouge et du blanc^ qui s'allongent les yeux... Est-ce que tu trouves cela joU?
— Eh I eh I fit de Marsil en eflSlant sa moustache^ cela n'est pas laid. Gela donne à la physionomie un certain piquant qui n'est pointa dédaigner. Et puis, tous ces petits pots employés avec tact, intelligence et dans le but de se rendre plus séduisante aux yeux de quelqu'un qu'on aime^ deviennent tout à &it estimables. Tu me dlras^ pion petit agneau chéri, que dans le fait de se farder il y a supercherie, etc., etc.; mais je te répondrai qu'il y a mille autres supercheries tout aussi conventionnelles et que l'on admet parfaitement : te friser les cheveux, les parfumer, en tripler le volume par des artifices... n'est-ce point une supercherie? Se serrer la taille dans un corset savamment aménagé, modifier l'aspect de sa poitrine, en augmenter le volume et la forme^ se parer et se transformer tout entière sous le velours et la soie, n'est-ce point trom* per encore le prochain ? N'y a-t-il pat encore
de mademoiselle Cibot 3 1 g
U, comme en mille autres choses « supercherie évidente? Que sert^ parmi toutes ces supercheries charmantes, dont le côté^ élégant^ poétique méme^ n'est pat impossible à trouver, que sert de distinguer avec tant de partialité? Être indulgent pour celle-ci, sévère à outrance pour celle-là^ trouver tout naturel qu'une femme se charge sans rougir d'un kilo de faux cheveux, de cinq cefits grammes de
coton^ et crier au feu parce que cette même femme se sera mis sous l'œil une pointe de brun, de gris ou de noir... o'est-ce pas vraiment en&ntillage? Voyons, ma belle mignonne, ne trouvez-vous pas^ ne trouves-tu pas que c'est là un enfantillage? Il faut être logique et sincère^ accepter sans scrupule la coquetterie en général et tous ses artifices sans distinction, ou bien la condamner, la chasser de nos mœurs et se promener en costume d'Eve, sous une peau d'ours en biver^ sous un sac à farine en été.
Elle le suivait des yeux tandis qu'il étalait son paradoxe. Elle trouvait sa voix pénétrante^ son sourire fin, spirituel, incisit, son œil brillant.
• — Tu as bien raison, lui dit-elle en lui sautant au cou. Ah! tu as bien raison I ; Elle n'avait pas entendu la moitié de ce /qu'avait dit le comte. Elle n'avait compris / qu'une chose, c'est qu'il était sensible à tous ces petits soins , à toutes ces coquetteries luxueuses^ et que leur excès même ne lui déplaisait pas.
Lorsqu'elle fut dans la rue, elle aperçut un fiacre stationné en face de la porte, et dont le store se baissa rapidement. Comme instinctivement elle faisait tomber son voile, la voiture partit au grand trot. Elle n'y songea plus et repensa aux gants préparés. Elle fit un grand détour, quoiqu'il tombât quelques gouttes de pluie, pour passer devant un parfumeur qu'elle savait à la mode. Les environs du magasin étaient embaumés d'un parfum pénétrant qui invitait à s'arrêter. Il y avait là des pyramides de flacons étincclants, en* tourés de faveurs roses, des rangées de pots en porcelaine blanche sur lesquels étaient écrits des noms qu'Adèle lisait pour la pre« mière fois : Serkis des Sultanes^ Crème 4* Ambroisie^ iMcioHne» Neige dorée pour
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blondes y Pencil Japonais^ Surmet de Circas siey etd'autres noms encore auxquels elle trouvait je ne sais quoi d'aristocratique et de raffinéj mais dont le sens mystérieux lui échappait complètement. Sans doute les femmes du grand monde, celui dont Pierre faisait partie, employaient , sans qu'on s'en doutât , ces cosmétiques. Un équipage était arrêté à la porte, et deux dames voilées^ étalées dans les plis de leurs grandes jupes, se faisaient montrer je ne sais quoi. Adèle attendit qu'elles fussent parties, et à son tour entra dans la magnifique boutique. Elle était intimidée.
Pour se remettre, elle examina négligemment une foule d'instruments en ivoire et en acier qui étaient sur la table, et dit enfin :
— N'avez-vous pas des gants pour la nuit, de ces gants... vous savez?...
— Oh! parfaitement, dit en souriant l'élégante personne qui régnait en ces lieux embaumés. Gants gras préparés.
Elle chercha dans un carton et en retira des gants droits et raides, gonflés et qui semblaient être en parchemin.
— Ceux-ci sont un peu grands... madame
322 Le Cahier Ble^i.
a la main fort petite^ oial« il ect bon^ pendant le sommeil, de ne point gêner la circulation.
— Veuillez me les envelopper ; combien TOUS dois-je ?
— Dix francs, fit la dame avec une sorte de négligence et de confusion qui semblait dire : Je suis véritablement honteuse de n'avoir à vous demander que cette misérable somme^ excusez-moi.
Adàle fouilla dans son porte -monnaie^ trouva sans peine la petite pièce d*or qui était ^eule^ logée dans la poche du milieu» et paya.
— Madame n'a pas besoin d'autre chose?
Nous avons une spécialité de blancs pour le théâtre^ blancs liquides pour les épaules.
Nous avons aussi une variété nombreuse de rouges pour la scéne^ rouge à base végétale d'une innocuité parfaite... Pâtes, tampons et houpettes, poinçons en ivoire pour les cils, bleu myosotis. Madame sait combien est nuisible l'usage fréquent des vinaigres rouges?
— Oui I oui I... merci; j'ai tout ce qu'il me taut.
Elle prit les gants enveloppés et s'en fut.
de mademoiselle Cibot 323
Cette longue liste d'onguents et d'instro*^ ments jusqu'alors inconnus la poursuivait.
Elle avait honte d'ignorer tous ces élégants mystères de la grande vie. Le comte^ n'avaitil pas dû bien souffrir en la voyant à ce point niaise et inexpérimentée ?
— Je dois lui faire l'effet d'une pensionnaire, pensait- elle.
Au souvenir de$ deux dames dont la Voiture attendait à la porte du parfumeur et comparant sa mise à la leur^ elle se rappela qu'on lui avait proposé avec insistance du blanc et du rouge pour la scène. On l'avait prise sans doute pour une actrice... une actrice de province.
Et elle marcha plus vite pour chasser cette pensée qui en amenait d'autres et la chagrinait.
Comme elle entrait sous la porte cochèré de sa maison» elle se trouva nez à nez avec une femme très-mudestement mais très-proprement mise qui tenait un paquet et était accompagnée d'un enfant. Elle ne fut pas longue à leconnaitre dans cette femme qui lui souriaitt l'ouvrière de sa mère, dont elle
3s4 ^ Cahier bleu
avait si souvent partagé la chaufferette dans sa chambre de jeune fille.
— Ah 1 que je suis contente de vous voir^ madame! Je venais vous demander si vous n'aviez pas besoin de moi. Je ne vous ai pas vue depuis si longtemps! Le mariage ne vous a pas changée en mal au moins I Vous rappelez-vous ce que je vous disais un jour.
Ah dame I on ne peut connaître et aimer la vie que lorsqu'on a passé par là. Vous avez joliment bonne mine I
— Et vous, ma bonne Louise, étes-voui heureuse? Voilà votre garçon, le ressuscité. Comme il est robuste et bien portant! Il ne s'est jamais ressenti de son opération ?
— Ah oui, je me souviens que j'ai raconté notre histoire à madame. Oh ! tout est oublié^ Dieu merci! Madame voit que le mauvais sujet est solide et qu'il a des couleurs. Madame ne me croira peut-être pas, mais cet enfant^ c'est tout son père, pour la figure : c'est le même œil, le même sourire^ enfin tout. — La brave femme embrassa son enfant en riant. — Mais c'est principalement pour la charpente qu'ils se ressemblent. Moi, je lea
d€ mademoiselle Cibot 325
préfère comme cela, ils sont bien plus commodes à aimer; l'un fait penser à l'autre, on ne perd pas de temps. — Et elle éclata d'un bon rire heureux. — Ah oui! ajôuta-t-elle en reprenant son sérieux^ mon mari a toujours eu une charpente et un coffre I... Je vous pria de croire que s'il n'était pas bon et doux comme il l'est^ ça serait un voisin dont le coup de poing ne serait pas léger.
Pendant ce temps-là, le petit garçon, qui
"^entendait parler de son père^ levait ses grands
yeux curieux vers le visage de sa mère, dont
il semblait approuver les paroles par son
silence épanoui.
— Aimes- tu bien ton papa^ mon petit homme? dit Adèle en lui passant la maio sous le menton.
— Ouij madame, je l'aime bien.
-^ Et ta maman, je suis sûre que tu ne l'aimes pas ?
Il se mit à rire. Pour toute réponse il entoura les jupes de sa mère de ses deux bras et embrassa la main qui pendait.
Alors Adèle se baissa vers l'enfant, et lui
prenant la tête :
326 Lt Cahier bîtu ée mademoiselle Cibat
— Aime-les ) mon amour; aime-ks^ mon chéri.
Et elle couvrit de baisers le visage de l'enfant avec une telle effusion qu'il lui échappa un sanglot.
— AdieUj ma bonne Louise, dit-elle bien vite, je suis pressée; revenez me voir bientôt.
Elle monta rapidement l'escalier en serrant sous son bras le petit paquet qui contenait les gants préparés
Elle sonna trois fois de suite sans qu'on vînt lui ouvrir, ce qui Pétonna beaucoup.
Enfin elle entendit marcher précipitamment^ et la bonne ouvrit la porte.
•— Ah I madame, venez donc vite, ça lui a repris, ça lui a repris.
La pauvre femme avait le visage bouleversé^ et ses mains étaient couvertes de taches de sang.
— Qui est-cequi est repris, et repris de quoi ?
— Monsieur a une attaque comme celle de l'autre jour^ mais bien plus grave encore. Entrez donc vite.
Adèle traversa le petit appartement rapidement, tout en dénouant son chapeau et en enlevant son châle, qu'elle jeta sur un meuble en passant.
Laumel était couché et comme inanimé ; ses vêtements^ son chapeau et sa canne gisaient, oubliés sur le plancher.
Le docteur, en entendant entrer^ fit signe qu'on marchât sans bruit. Et se penchant vers l'oreille d'Adèle :
— Voilà ce que je craignais^ dit-il tout bas; ayez du courage, chère madame, il est fort mal. Il vient d*avoir une hémorrfaagie épouvantable.
— Est-il mieux?
— Ouij oui, momentanément. Pas de secousse et du silence; la moindre commotion peut amener une nouvelle crise.
A neuf heures du soir il ne s'était p^s manifesté de nouveaux flux de sang. Trois ou quatre fois le malade avait repris connaissance^ mais son regard restait fixe et sombre, attaché sur les plis du rideau. Puis, au bout d'un instant^ il reformait les yeux et rentrait dans son anéantissement.
Le médecin se leva enfin en entendant sonner la pendule. -^
— Il n'y a pas de danger imminent, dit-il. 1. Je reviendrai aussitôt que cela me sera pos»
de mademoiselle Ciboi 3 29
sible. Dans tous les cas^ si les vomissements se renouvelaient, vous lui feriez prendre, comme je Tai déjà fait, quatre ou cinq gouttes de perchlorure de fer dans une cuillerée d'eau. La fiole est là sur la cheminée.
Le médecin examina une dernière fois le malade et sortit. Adèle resta seule; elle était tremblante. Le visage de son mari, pâle et déprimé, avait, dans la demi-teinte de l'alcôve^ un aspect fantastique. Elle eût voulu agir^ se remuer. Elle n*avait jamais assisté à la mort d'un homme, et, dans son imagination, elle se figurait une lutte suprême qui, par avance, la faisait frissonner. De teipps en temps, elle prenait sur elle, approchait sa tête de celle de Laumel, retenait sa respiration et écoutait le souffle à peine perceptible du mourant. Le tic-tac de la pendule la gênait. A un certain moment, comme elle s'approchait, le moribond ouvrit les yeux démesurément, et elle se jeta en arrière devant ce regard qui avait une expression haineuse et terrible. Alors tous les muscles du visage de Laumel se contractèrent; il se redressa, et se retournant vers sa femme, il lui dit d'une voix profonde :
S3o Le Caldîr hleu
-^ Je t'ai... je... t'ai...
Un flot de sang Fempécha d'achever. Pendant vingt inintttes l*hémorrhagîe continua ainsi.
Il ne pouvait plus parler^ ou du moins il ne pouvait plus articuler que des fragmenta de mots qui restaient inachevés^ mais son regard, qui conservait la même expression farouche , semblait achever cette phrase sans cesse interrompue et jamais achevée.
Adèle^ hors d'elle-même, avait pris la fiole, et dans une petite cuiller elle faisait tomber des gouttes, mais son émotion était si grande qu'elle ne pouvait jamais arriver à la dose exacte. Enfin^ lorsque profitant d'un moment de calme^ elle approchait la potion tout en soulevant la tête du malade^ celui-ci rejeta d'un geste violent cuiller, potion, et s'écria :
•— Je f ai suivie.
— Suivie... oti^ où m*as-tu suivie ?
Pour toute réponse^ il s'empara du bras d< sa femme, et de sa main maigre, glacée^ humidej il la serra rudement, si rudement, que les ongles entraient dans les chairs; mais elle ne sentait pas la douleur.
de mademoiselle Cibot 33 1
— Où m'as-tu suivie, oU? Dis-le... où ?
^ Aujourd'hui; chez ton amant... misérable... Et je;., et j^ suis ton bienfai... bienfaiteur.
Sa faiblesse extrême et les nausées entrecoupaient sa voix.
Je ne sais ce qui se passa alors dans l'esprit de la pauvre femme. Devant ce moribond souillé, ensanglanté^ dégoûtant, n'ayant dans le regard que haine et mépris, et insultant son amour qui seul la faisait vivre, elle sentit qu'elle haïssait Laumel. Elle se recula, elle eut un bourdonnement furieux dans ses oreilles, et elle fut prise tout à coup d*un tremblement si violent, que la fiole qu'elle tenait à la main tomba sur le parquet et se brisa en mille morceaux.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle, je suis donc maudite?
Vers minuit, lorsque revînt le docteur, Laumel ne respirait plus qu'à peine; à de rares intervalles, un soufHe soulevait ses narines déprimées et jaunies, tandis que ses mains décolorées égratignaient encore le drap de mouvements convulsifs.
33s Le Cahier bleu de mademoiselle Cibot
— Hélas! il était condamné, fit le médecin
après avoir tâté le pouls. C'est un coup bien
icruel qui vous frappe^ chère madame, mais
i quelque chose doit vous consoler : c'est la
conscience d'avoir jusqu'au bout rempli votre
pénible devoir.
Adèle éclata en sanglots, et tombant à ge* nouxj elle se précipita sur la main rigide et crispée du mort, qu'elle couvrit de larmes et de baisers.
Le âurîendemaïn, vers onze h(fures du matin, M. Cibot de Larive^ cravaté de blanc et le sang à la tête, attendait les invités dans la maison mortuaire. A le voir piétiner sur place, tâter le nœud de sa cravate, ôter, puis remettre ses gants noirs, on eût deviné facilement que l'ancien sous-préfet n'était pas à son oÀsCy et que l'idée de conduire le deuil de son gendre le troublait énormément.
M. Cibot se tenait dans la petite* salle à manger, tout près de la porte, de sorte que chaque invité qui entrait, soufflant un peu à cause de l'ascension des quatre étages, se heurtait contre lui et se reculait ensuite pour le saluer comme il convient.
Le vieillard s'était bien aperçu qu'il était là
334 U Cahier hltu
placé fort mal; il avait songé à aller se réfugier de l'autre c6té de la pièce^ mais il eût été en pleine lumière; il eût fallu,, de plus, traverser la salle devant les six ou huit personnes qui étaient arrivées déjà^ et il sentait que cette action héroïque était au-dessus de ses forces. D'autre part, il eût voulu, tout en restant à contre- jour» s*éloigner un peu de la porte, mais la machine électrique avait été poussée dans le coin pour encombrer le moins possible^ de sorte que M. Cibot se trouvait pris entre le battant de la porte d'entrée et ce diable d'appareil dont le plateau de cristal lui agaçait le dos lorsque par oubli il se reculait un peu.
L'ancien sous-préfet était donc fort ému et, tout en répondant aux saints qu'on lui adressait, il remarquait que certains invités^ ceux qui avaient monté rapidement les quatre étages, avaient l'air absolument indifférents, que d'autres, au contraire, ceux qui, ayant monté lentement, avaient eu le temps de mettre leur visage en deuil, avaient une expression de profonde affliction. Il voulait répondre à chacun convenablement, ne point
de mademoîseUt Cibot 335
paraître trop affligé à celui-ci^ trop consolé vis-à-vis de celui-là.
€ Je suis le beau-pire^ c'est vrai, pensait-il^ mais avant tout, je suis^ pour ainsi dire, maître de maison; je conduis le deuil, je conduis le deuil . » Et toutes ces pensées se heurtaient dans sa tête dans un chaos si complet que son embarras était à son comble.
Enfin de Marsil arriva et tendit la main à M. Cibot.
Le comte venait de jeter sans doute au bas de l'escalier un cigare excellent, à en juger par le parfum dont ses habits étaient empreints.
— Quel affreux malheur 1 dit-il tout bas au vieillard^ ahl quel affreux malheur^ mon cher monsieur I
— Oui, oui, murmurait l'autre... ma fille aimait beaucoup son mari... c'est naturel I
La salle à manger commençait à s'emplir, il était refoulé, et de temps en temps il entendait craquer la machine ; une pression plus violente pouvait amener une catastrophe.
— A-t-il beaucoup souffert ? fit observer Pierre en logeant son lorgnon sous le sourcil
et en tirant sa manchette. A- t-il beaucoup souffert?
**Oui et non... depuis longtemps^ vous savez. ••
— Sans cloute; moi, je lui ai toujours connu une santé...
— Veuillez croire à toute la part que je prends ... veuillez le croire^ dit un gros monsieur en offrant au beau-père une main qu'on n'avait point eu le temps de ganter tout à fait.
— Madame va bien I répondit M. Ci bot avec des larmes dans la voix. Il commençait à ne plus comprendre parfaitement le sens des mots. Cependant il se retourna vers le comte, qui promenait sur l'assemblée un regard observateur.
— Ouij ouii.. il avait un ulcère cancéreux; c*est ce qui nous l'a...
— Enlevé. Ah! quel coup! si jeune encore !
— Oui, oui, à la fleur de Tâge : trentehuit ans.
— Les billets marquaient trente-sept... il me semblait aussi. •• '
de mademoiselle Cibot 337
— Il y a eu une erreur sur les- cent premiers billets.
— Ah I vraiment.
— En vérité. Je vous laisse à penser si j'étais contrarié de cette erreur!... un jeune homme très-instruit., de la fortune, un bel avenir... en un mot...
— Messieurs les parents^ messieurs les amis^ hurla avec beaucoup de discrétion un gros père en manteau noir, qui ne put pénétrer dans la pièce.
On s'écarta^ et M. Cibot se trouva seul^ isplé^ le chapeau à la main, face à face avec le maître des cérémonies qui le saluait jusqu'à terre. Tout en songeant qu'il était plus digne de ne pas répondre à cette politesse, le souspréfet inclina la tête et avança d'un pas.
Ce maître des cérémonies avait la physionomie la plus sympathique du monde : ses cheveux, noirs comme l'ébène, brillants^ pommadés, collés et ondulant avec grâce, encadraient proprement un front calme que pas une ride ne déparait. Au milieu de son visage fleuri, deux bonnes grosses lèvres gourmandes et affectueuses souriaient éternelle-
338 Lt Cahier bleu de mademoiselle Cibot
ment, et deux petits yeux ronds et clignotants^ enfouis dans des chairs roses et bien portantes, souriaient aussi*
M. Cibot enviait l'extérieur séduisant de ce gros homme^ tandis que le convoi s'avançait; il enviait surtout la canne à pomme d'ivoire dont il était muni^ et qui l'eût délivré d*un grand embarras : celui d'occuper son bras gauche qui pendait inutile et désœuvré.
Cependant Adèle, qui avait passé cette journée chez sa mère> voulut, après le dîner, rentrer chez elle; son père la reconduisit.
En se retrouvant dans cet escalier étroit et raide qu'elle connaissait si bien, il lui sembla que depuis le matin des mois entiers s'étaient écoulés. De temps en temps^ elle voyait une marche fraîchement éraillée comme par le clou d'un soulier ferré. Elle pensa aux vilains hommes noirs pesamment chargés et descendant cet escalier avec ensemble et au pas.
Rentrée dans l'appartement, elle trouva sa bonne qui avait déjà tout remis en ordre ; les traces du passé avaient presque disparu. Elle fut dans la chambre d coucher ; tout y était propre et net; vers le lit cependant il y avait sur le parquet une grande tache Jaunâtre
qu'elle cacha rapidement en avançant le tapis.
— Je ne sais pas ce qui est tombé là , dit la bonne^ mais c'est bien le diable à enlever :
J'ai lavé à trois reprises différentes.
— Ah! oui, j'ai renversé la potion en me retournant.
— Ça devait-il lui faire du mal au pauvre cher homme d*avaler des poisons pareils I
Elle se sentit frissonner au souvenir de la scène qui avait eu lieu à cette place même, et elle passa dans le salon où on avait disposé son lit. Sur la cheminée était un paquet de cartes de visites. Après les avoir examinées à la hâte, elle dit à la femme de ménage, qui avait consenti à coucher dans l'appartement pour quelques jours :
— Allez vous reposer, ma bonne fille, vous devez en avoir besoin.
Aussitôt qu'elle fut seule, elle prit l'une des cartes et l'embrassa avec efiusion : c'était celle du comte de Marsil, épaisse, imprimée en gros caractères et cornée. Il était donc venu la déposer lui-même?
« Enfin I disait-elle, enfin, c'est donc lui, je
de mademoiselle Cibot 34 1
le retrouve! » Et elle s'assit sur son lit les yeux fixés sur cette carte qu'elle tenait toujours entre ses doigts! Depuis deux jours, elle n'avait plus qu'une pensée : voir de Marsil, se jeter dans ses bras et lui dire : Maintenant^ je suis à toi, àjoi pour toujours. Cette pensée la dominait si complètement que tout le reste disparaissait. 'Cette mort affreuse de son mari lui revenait bien de temps à autre, un desi mille détails de Tagonie lui traversait Tesprit, mais c'était tout.
Le temps des épreuves, des hontes, des douleurs était passé. Tout cela s'était évanoui comme un cauchemar qu'efface le réveil. Elle entrevojrait un horizon immense, tellement éblouissant qu'elle osait à peine le regarder en face; elle sentait qu'elle allait peutêtre toucher le bonheur du doigt, qu'elle allait se réhabiliter à ses propres yeux, effacer un crime qui pesait lourdement sur elle.
Depuis deux longues journées passées dans le voisinage de ce cadavre qui semblait se réveiller et la menacer encore lorsqu'elle le regardait, elle n'avait ni pu ni voulu s'absenter, quelque besoin qu'elle eût de voir son
342 Le Cahier hlmt
amant. A toutes les paroles qu'on lui avait dites elle était restée sans réponse^ absorbée^ ne comprenant pas ou n'entendant pas, attendant dans une anxiété mortelle l'heure prochaine où elle serait libre et seule.
— J'irai demain, pensait-ellô. Je suis impatiente comme toi, mon Pierre; prends courage. Demain! demain! L'union de nos deux cœurs va donc devenir solennelle et sainte.
Ne l'était-elle pas déjà? Demain je serai à toi*
Et elle s'endormit d'un vilain sommeil agité, tout plein d'hallucinations. Elle se réveillait de temps en temps, prêtait Toreille, croyant entendre dans la pièce voisine les gémissements du mourant, et puis elle se rappelait que tout était fini et essayait de se rendormir.
Enfin elle vit le jour qui blanchissait les rideaux. Elle se leva bien vite; il lui semblait qu'elle devait être en retard et que Pierre l'attendait déjà. Elle avait froid, ses dents claquaient, et quelque effort qu'elle fit pour se calmer, elle frissonnait de la tête aux pieds. Elle regarda ëa montre : il était cinq heures du matin,et^ comme le lit lui était insuppor-
de mademoiselle Cihùî S43
table, elle prépara la toilette qu'elle mettrait pour aller faire sa visite. Elle voulait être belle pour cette visite^ qui lui faisait l'effet d'une solennité.
Vers dix heures et demie elle était prête à partir. C'était l'heure où le comte déjeutiait ordinairement chez lui. Elle ne voulait point retournera l'atelier, où elle était entrée si souvent en cachette. Elle voulait maintenant marcher la tête haute, n'ayant plus rien à cacher^ étant maîtresse d'elle-même, et tous les obstacles entre elle et celui qu'elle aimait ayant disparu.
Tandis qu'elle se dirigeait vers l'hôtel du comte^ elle eût souhaité que chaque passant lui demandât où elle allait, pour avoir à répondre : Je vais chez celui que j'aime^ chez celui qui est l'époux de mon cœur et que Dieu m'a promis.
Elle entra bravement dans la courdel'hdtel et monta au premier étage sans parler au concierge. Il lui semblait qu'elle était déjà venue dans cette maison; elle y avait si souvent pénétré par la pensée. Laumel lui avait si souvent dit en passant sous ces fenêtres :
344 ^ Cahier bleu
— Tiens, c'est là qu'habite le comte. Ces deux fenêtres sont celles de sa chambre à coucher; ici est le salon; là, la bibliothèque^ etc.
Un valet de chambre vêtu de noir vint lui ouvrir^ et elle lui donna sacarte^ le priant de la faire passer au comte.
On l'introduisit dans une petite pièce toute pleine de livres et de cartons. Elle s'assit dans un immense fauteuil en cuir, à côté d'une grande table à pieds sculptés sur laquelle, parmi des papiers et les mille bijoux qu'on trouve dans le cabinet d'un amateur^ étaient un chapeau, une cravache et des gants de cheval. Le comte, sans doute, était sorti le ma* tin et avait laissé tout cela en rentrant. Elle attendait^ le temps était bien long. Il fallait qu'il fût retenu par quelque empêchement bien grave pour tarder autant. Elle tremblait de plus en plus, se sentait le visage en feu^ le gosier sec et les pieds glacés. Elle pensait : Il va venir... il va se précipiter vers moi, me serrer sur son cœur, etc. Enfin, au bout de quelques instants d'attente, une 'petite porte cachée dans les tentures s'ouvrit sans bruit, et de Marsil entra la serviette à la
de mademoiselle Cibot 545
tnaiti et hâtant la déglutition d'une bouchée
de perdreau truffé. 11 venait de se mettre à table en compagnie de quelques amis qu'il avait invités ce matin-là.
— Par quel heureux hasard, chère.., amie!
dit-il en se dirigeant vers Adèle.
Mais il n'acheva pas en voyant la pauvre femme qui, après s'être levée en ouvrant les bras, retombait dans son fauteuil et le regar^ dait avec des yeux hagards.
Il était contrarié d'être interrompu, contrarié surtout que la jeune veuve pénétrât ainsi chez lui sans qu'il lui en eût manifesté le désir.
— Je te dérange^ murmura-t-elle sans oser te regarder en face.
— • Moi? mais en aucune façon, mon ange!... Me déranger?... Ahl par exemple!
Il s'assit auprès d'elle ne sachant que lui dire et pensant qu'on l'attendait dans la salle à manger.
Je ne sais ce que la pauvre femme crut voir dans ce silence, mais elle enlaça ses deux bras autour de la tête du comte et fondit en larmes sur son épaule*
— Mon Pierre! mon Pierre 1 disait-elle au milieu de ses sanglots.
Il est rare qu'un chanteur invité tout à coup à donner un ut de poitrine arrive à produire cet fif sans préparation. Ainsi du cœur: il est certains élans dont il n'est point capable lorsqu'on le prend au débotté; et il arrive alors que plus on fait d'effort pour chauffer son émotion, plus celle-ci se fait tirer l'oreille et se montre sourde à toute sollicitation.
De Marsil, qui sentait le front d'Adèle appuyé sur son épaule et voyait de grosses larmes tomber sur son gilet blanc , disait en lui-même :
— Pauvre petite femme! sacrebleu, pauvre petite femme I — Mais impossible de trouver un mot de plus.
— J^ ne te dérange donc pas^ dis^ mon «mi?
— Pas le moins du monde! j'ai cinq ou six amis à déjeuner avec moi, mais qu'importe ; ils peuvent bien^ fralichement, attendre quelques instants.
Ces quelques instants n'étaient pat mal placés ; il était poli et limitait la visite.
de mademoiselle Cibot 347.
I Tout à coup, en apercevant les vêtements noirs de sa maîtresse^ il se rappela la mort de Laumel. En vérité, au milieu de tout cela, il n'y pensait plus.
— Au fait, elle est veuve, la chère petite I — • Et assombrissant un peu le timbre de sa voix :
— > Vous avez été bien rudement frappée, mon amie, depuis que je ne vous ai vue.
Pauvre garçon ! je vous jure que j'en ai été atterré... A son âge... avec toutes les chances de bonheur...— 11 se mordit un peu les lèvres, car il avait envie de rire en se rappelant que la veille, à pareille heure, M. Cibot lui débitait une phrase analogue.
— Oui, oui! murmurait Adèle en continuant à pleurer.
Pierre la pressait machinalement sur son cœur et lui disait :
— Calme- toi, mon ange; il feut se résigner, mon amour. — Tandis qu'à patt lui il remarquait : — Le diable m'emporte, les femmes sont aux trois quarts folles; qu'est-ce que celle<i peut regretter dans le wisigoth qu'elle vient de perdre?
Sans doute de MarsiU en traversant Tappar-
tementj avait oublié de fermer exactement la porte, car en ce moment-U une fusée d'éclats de rire et un bruit de vaisselle^ s'échappant de la salle à manger^ arrivèrent jusque dans la bibliothèque^
— Je vous quitte, murmura Adèle, en se levant tout à coup et en essuyant ses larmes, je vous quitte... pardonne-moi d'être venue.
— Êtes- vous folle ?... T'excuser comme si j'étais le premier venul C'est mal cela^ ma chérie!
Il se leva et l'embrassa au front après avoir écarté ses cheveux.
— J'avais besoin de te voir, mon ami... Si j'avais su, j'aurais attendu; c'est que... je n'ai que toi, que toi au monde absolument. Je voulais te dire : Maintenant je t^appartiens tout entière. Si tu savais comme j'ai souffert!
-^ Sans doute, pauvre amie, sans doute, mais maintenant., •
Il ne put réprimer un mouvement d'impatience en songeant à ce qu'Adèle pouvait entendre parce mam^nan^y^ t'appartiens tout entière^ et comme il était très -agacé il devint cruel.
de mademoiselle Cibot 349
. — Et que peut-il y avoir de changé entre nous, chère?
— Rien, sans doute, nous ne pourrons jamais nous aimer plus que nous ne nous ai mons. Mais maintenant Dieu nous permet de ne point en rougir, de marcher le front haut, mon ami !••• Je voulais te dire...
Elle était tellement émue que les paroles se pressaient sur ses lèvres. Et j'arrive sottement à une heure absurde... Pardon^ pardon.
«*- Mais tu es pardonnée, mignonne. Dieu^ que tu es enfant I Au revoir, ma chère.
Coquettement, du bout des doigts, il lui envoya le plus tendre des baisers.
Il rentra dans la salle à manger où il fut accueilli avec enthousiasme^ car on avait interrompu le repas et on mourait de faim.
Tandis que tout le monde riait et causait autour de lui, de Marsil était préoccupé. Il se disait à lui-même :
— Tout cela est bien gentil, Tamour pur, les liens éternels, le bon Dieu qui sourit, les colombes qui battent de l'aile; mais ce qu'il y a de plus clair au milieu de tout cela, c'est que là chère petite va devenir terriblement
35o Le Cahier bUu
pesante. Ce jkave Laumel était en somme un charmant compagnon; je le regrette^ moij ce garçon 1 Aprôs tout^ je ne l'ai pas priae de force.
Elle dispose de mon avenir par trop cavalièrement en vérité 1
Et puis il se rappelait tout à coup l'abandcMi absolu avec lequel Adèle s'était donnée à lui, il se rappelait son regard limpide^ confiant^ et il était pris de cette pitié profonde qui^ en amour, n'est que Tindifférence des gens bien élevés.
Pauvre créature ! disait-il en sucrant son café.
Il cherchait un moyen gracieux de réparer tout cela, une façon de dégager doucement sa responsabilité et en même temps de sécher les larmes de la jeune femme.
L'idée de la marier lui traversa l'esprit, et il ne put s'empêcher de sourire, quoique en vérité il fût péniblement préoccupé.
Ce n'était pourtant pas la résolution à prendre qui l'inquiétait; il était bien dair que la chère petite veuve ne deviendrait jamais, mais jamais, comtesse de Marsil. — Point d'hésitation de ce côté.
dt mademoitelU Cibot Zbi
D'autre part^ en admettant pour un seul instant qu'il la conservât comme maîtresse^ U frémissait à la pensée de cette femme^ libre désormais, d'autant plus exaltée^ incapable de discrétion et de mesure, pénétrant chez lui par toutes les issues^ forçant sa porte, escaladant la fenêtre, et l'entourant^ Técrasant de son amour bku de ciel, assurément très- poétique, mais, dans la pratique, plein d'inconvénients.
— L'amour, pensait-il, ne peut être qu'une torture ou un plaisir; mais le jour où il devient une habitude insipide et imposée, il rentre dans la catégorie des infirmités misérables qu'on doit soigner comme on soigne la goutte.
La difficulté dans le cas présent n'est donc qu'une difficulté de forme ; cherchons un peu.
Lorsque les amis de de Marsil furent partis et qu'il te trouva seul, il alluma un cigare et s'assit devant son bureau. La forme, à ce qu'il paraît, n'était point facile à trouver, car il recommença deux ou trois fois la lettre qu'il voulait écrire. Enfin il couvrit une pe-
tite page entière sans trop d'hésitation, signa^ mit la feuille sous enveloppe et immédiatement fit porter le tout à l'adresse indiquée.
— Ce qui est niais dans ces histoires-là^ disait-il, c'est qu'on en arrivée une brutalité^ si légère qu'on ait la main.
Il avait toujours pensé qu'en amour les liens devaient se dénouer d'eux-mêmes^ courtoisement, joyeusement, si c'est possible. Pour la première fois de sa vie, il se trouvait forcé de prendre ouvertement les devants.
Cette journée fut donc pour le comte voilée de quelque mélancolie ; il n'était pas content de lui, et comme il arrive d'ordinaire en semblable circonstance^ il se mit à réfléchir beaucoup, retournant la question sous toutes ses faces de manière à lui trouver un aspect qui lui donnât raison.
L'homme d'esprit, en pareil cas, rencontre rapidement la consolation souhaitée.
— En somme, que fais-je en ce moment-ci?
j'efHeure le lien de mon petit canif, pas davantage; le temps fera le reste et nous serons dégagés; si j'avais aujourd'hui négligé cette
de mademoiselle CiBot 353
incision insignifiante, dans six mois une hache ne m'eût pas suffi pour briser la chaîne. Je me délivre, il est vrai, mais je la sauve 'aussi, la chère aveugle; je ne dois pas songer qu'à moi. Je vois mieux qu'elle, plus juste : elle se perdait, elle roulait au fond de l'abîme... je n'exagère pas; cette situation était pour elle un abîme, tandis que maintenant, lorsque le temps aura séché ses larm^es, qu'elle aura brossé légèrement ses petites... espiègleries, elle se trouvera dans d'excellentes conditions pour faire le bonheur dVft brave garçon, et, il n*y a pas à s'y tromper, elle fera la plus charmante épouse!... jeune encore, pas d'enfants, un bon fond de religion...
Pauvre fille, va !
Allons, ma lettre n'est pas maladroite ; je dirai plus : elle est honnête et charitable.
Comme il était convaincu, il se jugea hors de cause et acheva de se réconcilier avec lui-même à l'aide de considérations générales et philosophiques sur cette intéressante question.
— Ce qui m'étonne, pensait-il, c'est qu'on rencontre par les chemins autant de femmes
354 U Cahier blêu
disposées à prendre le mors aux dents. Il n*est pas d'homme qui dans sa vie n'en ait frôlé une demi«douxaine. Il faut en vérité qu'elles aient toutes en elles un petit diablotin qui les pousse. C'est insensé 1 Comment! voilà une femme élevée religieusement^ que le ciel a mise dans les meilleures conditions de vertu^ et partant de bonheur, — car vertu et bonheur, c'est tout un, — dans le çûsar de laquelle Dieu a déposé comme dans un écrin le sentiment le plus saint et le plus puissant de tous: la maternité, pour lui rendre délicieuse cette famille dont eUe est le centre et l'âme.,. Vous croyez qu'elle va marcher dans une voie si bien tracée? Point du tout^ elle file à droite ou à gauche^ à travers champs, dans les broussailles, s'empêtre dans les terres labourées, et il faut que ce soit nous, pauvres déshérités^ qui n'avons pour nous soutenir et nous guider ni l'amour maternel ni l'amour du foyer; il faut que ce soit nous qui courions après ces égarées pour les ramener sur la grande route, de force quelquefois I
Tout cela est attristant en vérité lorsqu'on j songe Ud peu froidement. En voioi une que
de mademùitélU Cihot 355
je vais sauver^ c'est clair comme le jour ; que je vais sauver comme si je la tirais de la rivière... m'en sera<t-elle seulement reconnaissante? Bah I si l'on comptait sur la reconnaissancej on renoncerait à tout^ même à faire son devoir.
De Marsil, dont l'individualité pourrait, sans beaucoup d'efforts ^ passer pour un type , philosophait ainsi au bois de Boulogne^ où il s'était fait conduire pour prendre un peu l'air. Il s'était arrêté à l'un des cafés du lac, si bien qu'ayant avalé à petites gorgées un verre de madère^ ayant de plus respiré le bon air pendant deux heures^ il se sentit appétit et rentra chez lui fort bien disposé et se disant : — Bah ! avec un peu d'adresse et de patience, tout s'arrangera.
La journée avait été plus rude pour Adèle. Lorsque la pauvre femme eut quitté le comte, qu'elle entendit la porte se fermer et qu'elle se trouva seule dans ce grand escalier en pierre^ blanc et net comme une laiterie royale, elle s'arrêta, chancelante, étourdie; elle avait beau serrer la grosse rampe de toutes ses forces^ elle ne la sentait pas; ses jambes fléchissaient; elle crut qu'elle allait s'évanouir. Cependant elle abaissa son long voile de veuve, et faisant grand effort pour se ranimer, elle arriva dans la rue et se mit à marcher le plus vite qu'elle put, ne voulant pas se rendre compte de la douleur qu'elle ressentait.
— Il m'a mal reçue, voilà tout^ disait-elle; suis-je folle? Qu'ai- je donc? N'est-ce pas tout
naturel? J*arrive au milieu de son déjeuner I je suis sûre qu'en ce moment il est plus malheureux que moi. Mon pauvre Pierre! il était contrarié d'avoir là ses amis qu'il ne pouvait laisser seuls. Il va venir me voir avant dîner, car il peut venir sans se cacher maintenant; je ne suis plus seulement sa maîtresse, je suis sa femme. 11 va venir me tendre la main, m'ouvrir ses deux bras... Pourquoi donc^ mon Dieu, suis-je si faible et si malheureuse?
Quand elle fut rentrée dans son appartement^ elle se sentit glacée et fut prise d'un frisson si persistant que, pour se réchauffer, elle se coucha tout habillée sur son lit, s'entortillant dans les couvertures. Elle avait une terreur instinctive de laisser le désespoir qu'elle sentait gronder au fond se traduire par des pensées nettes ; elle parlait haut^ cherchait à s'étourdir au bruit de ses paroles et répétait les consolations misérables qu'elle s'était adressées déjà dans la rue.
Comme elle redisait pour la centième fois :
€ Il va venir^ il est impossible qu'il ne vienne pas^ » tandis que ses dents claquaient et qu'elle
S58 U Cahier bleu
chefdbait eii vâin à se réehaoifer. elle eiKen* dit scmner à It porte.
«^ Enfin, le voild donc, petiM-t^elle.
Elle se précipita hors du lit^ courut en chancelant vei« la glace pour remettre ses cheveux en ordre ; son cœur battait comme bat le marteau d'une cloche qu'on agite. Un instant elle prêta l'oreille et fut surprise de ne point entendre le craquement des bottes du comte.
La porte s'ouvrit^ et la bonne lui remit une lettre sur laquelle elle reconnut immédiatement récriture de Pierre. Elle n'osait l'ouYrirj cette lettre^ elle la retournait dans ses mains, examinait le cachet, se disant :
«^ Mon Dieu 1 mon Dieu I qu'est-ce qu'il y a là-dedans?
Elle s'essuya le front, rompit enfin l'enreloppe, et lut ce qui suit :
« Ma chère Adètej
a Mon vieil oncle de la Charlay, dont je crois vous avoir déjà parlé, m'écrit à l'instant une lettre dans laquelle il réclame ma pré-
de mademoiseUe Cibot 359
sence auprès de lui. Ce n'est point on onde ordinaire, il m'a élevé et m'a toujours aimé comme son propre enfant. Après Payoir négligé pendant plusieurs années, je ne saurais sans ingratitucfe répondre par on refus au disir d'un pauvre vieillard dont la vie s'achève dans la solitude. Je pars donc pour quelque temps. Qui sait, mon Dieu, si dans la douleur de cette séparation, nous ne trouverons pas tous deux la force de mettre un peu d'ordre et de calme dans notre esprit et dans notre cœur I Croyez qu'en tout ceci, ma chère Adèle^ je pense plus à vous qu'à moi^ et suis, comme par le passé,
€ Votre ami bien dévoué^
c Le comte Pnau db Maksil. «
— ' Le malheureux! s'écria madame Lau« mel. C'était donc vrai... de Vordre... du calme... Il ne sait donc pas qu'il me tue I
Elle reprit la lettre, l'appliquant sur le marbre de la cheminée pour qu'elle fût immobile et la relut, s'arrétant à chaque moij Elle cherchait Miipost-scripium^ une phrase,
)6o Le Cahier bleu
un mot qui démentît la lettre elle-même, mais il n'y avait rien^Pécriture était irréprochable^ calme et posée; le papier sentait bon.
Elle courut à son petit bureau, et sur k premier papier venu elle écrivit — la pauvre femme tenait sa plume à deux mains :
« Je ne comprends pas bien... Sois franc, pas de détours^ pas de mensonges, car tout cela est hideux. Tu ne m'aimes plus, n'est*ce pas, tu veux rompre? Est-ce cela que tu veux dire? Si c'est fini, eh bien ! dis-moi : C'est fini. Pourquoi être lâche? Je veux une réponse tout de suite, on l'attendra.
« Adèle. »
Elle écrivit l'adresse et fit appeler un commissionnaire.
— Vous allez porter cette lettre, mon ami, il y a une réponse; si la personne n'est pas là, vous attendrez qu'elle soit rentrée. Il me fau t une réponse absolument, vous m'entendez bien.
Elle fouilla dans son tiroir où il n'y avait
de mademoiselle Cibot , 36 1
que deux louis^ en donna un au comniissionnaîre en lui disant : -^« Ne perdez pas de temps, je vous en supplie.
C'est vers sept heures seulement que l'homme fut de retour. On sait que le comt n'était revenu du bois que pour l'heure du dîner.
Adèle, depuis deux heures^ marchait dans la chambre. Lorsqu'elle l'entendit sonner,elIe courut ouvrir elle-même^ et le commissionnaire, en l'apercevant, lui trouva le visage si pâle, l'œil si sec et si profond, qu*il se recula comme effrayé.
— Madame a attendu bien longtemps... j'ai pourtant couru.
— C'est bien, merci.
La lettre contenait ces quelques lignes sea«
lement :
c Vous êtes cruelle pour moi^ chère amie.
' — Vous me permettrez, j'espère, de vous
.appeler encore ainsi. —Si douloureuse que
^soit la solution que vous paraissez souhaiter^
je me soumets et l'accepte ne vous demandant,
au nom de notre amour brisé, qu'une seule
<6a Le Cahier bleu Àe mademoiselle Cibot
chose : croire à l'affection profonde et au dévouement absolu de votre ami,
« Pierre de Marsil. »
— Eh bien, c'est un lâche, voilà toutl...
l'aime mieux cela, dît Adèle en froissant la lettre.,.
Et puis, tout à coup, elle se précipita sur son lit et éclata en sanglota.
Deux jours après ce que nous Tenons de raconter^ madame Cibot de Larive^ enve-^ loppée dans sa robe de chambre, les cheveux en désordre^ se promenait à grands pas dans sa chambre à coucher; elle semblait trèspréoccupée. De temps en temps^ elle se frottait le menton de sa main devenue osseuse, mais toujours soignée et couverte de bagues.
Il était une heure de l'après-midi environ j le lit n'avait point encore été fait; les couvertures chiffonnées et pendantes traînaient sur le tapis, et le bol dans lequel on lui avait apporté le café au lait du matin était resté sur un guéridon au milieu de papiers de chapelets et d'images pieuses. Quelques mouches à jeun flânaient dans ce bol oublié^ sur les bords duquel la cuiller frémissait et
364 ^^ Cahier bleu
tintait aux cahots de chaque voiture qui pas-* tait dans la rue.
— Je vous attends, dit-elle en se retournant vers son mari ; je vous attends.
M. Cibot^ qu'on attendait^ était assis près de la fenêtre^en face d'une petite table suppôt tant tout ce qu'il faut pour écrire.
Lorsque le cher homme eut achevé d^enfoncer dans son manche la plume de fer neuve qui était la cause de ce retard^ il l'humecta de salive soigneusement, et l'ayant trempée dans l'encrier , il murmura :
— - Quand tu voudras^ ma bonne.
— Ah I ça n'est pas sans peine! Je ne corn* prends pas comment, avec vos habitudes de lenteur^ vous arrivez à tenir en ordre les comptes de la société... Enfin, peu importej continuons; oU en étais- je?
— Bénédictions d'en haut^ point et virgule,
— Très-bien».. Bénédictions d^en haut^ point et virgule... point et virgule. — Tout en cherchant la suitiî^ elle repoussait sous son bonnet de nuit une mèche qui sortait. — Car il faut le dire y mesdames. Écrivez un peu gros, n'est-ce pas? L'autre soir j'ai eu toutes
de mademoiselle Cibot 36S
les peines du monde à vous déchiffrer. Nous n'avons qu'une lampe au bureau. Mesdames^ si cTunepart ces perspectives nous ravissent, d'autre part,, .
A ce moment M. Cibot s'arrêta encore une fois et regarda le bec de sa plume.
— Que le bon Dieu vous bénisse ! Qu'est« ce qu'il y a encore ? Vous savez que ce rap^ port doit être lu par moi, demain^ en assem« blée générale^ vous savez que ma dignité de vice-présidente y est engagée... 'vous savez... et vous inventez tous les prétextes^ vous cornbinez tous les obstacles pour...
— Ah I c'est une petite poussière qui était dans le bec... mais c'est partie e'est parti.
— Prenez une autre plume et finissonsen... Si d'une part ces,,, etc. perspectives. Bon y très-bien ! D'autre part, notre tâché n'est point encore accomplie.
Voyons^ monsieur de Larive, y étes-vous?
Point encore accomplie. Dieu «que vous êtes lent I Une charrue^ monsieur, vous dépasserait à la course.
— Je ne peux pourtant pas aller plus vite, souffla M. Cibot qui avait le nez sur le
K6 Le Cahier bleu
papier comme un écrivain qui s'applique.
— Vous me faites bouillir. A quoi êtesvous bon, je vous le demande ?
Elle haussa les épaules^ et voyant que le vieillard rougissait sans lever les yeux, elle enfonça légèrement l'éperon :
— Je vous lô demande, dit«elle en conti* nuant sa promenade à travers la chambre, traînant ses pantoufles sur le tapis usé.
Continuons; nous disions : Point encore accomplie^ à la ligne. Mais, mesdames, la Providence.
— La quoi? demanda M. Cibot en regardant sa femme par-dessus ses lunettes.
— La Providence. La Providence qui dans les débuts de Pœuvre des Dames de la Douleur... Mettez les Dames de la Douleur en gros caractères... nous a manifesté sa bienveillancCy ne saurait^ pour l'avenir, ou dans V avenir... J'aime mieux dans l'avenir... nous refuser sa protection. Y êtes- vous, morsieur de Larive?
— La Providence qui... fit M. Cibot.
— Soulignez la Providence; j'ai là une in tonation que je ne veux point oublier.
de mademoiselle Cibot 36y
Déjà, de toutes parts, les adhésions ar* riventy comme vous le prouve la liste cijointe. Dépêchez- vous, c'est la fin. L^ grande pensée de réunir en un même faisceau toutes les âmes désespérées de ce mondCy pensée sublime dont notre vénérable...
— Un petit peu moins vite, je...
— Ah ça! mais croyez-vous que je vous aie fait nommer secrétaire de Tœuvre pour enfiler des perles?... Notre vénérable directeur y M. l'abbé Saint/oint méritait bien d^avoir la glorieuse initiative,..
-* Faut- il un T à Saintfoint?
— Que le diable m'emporte si ce n'est pas la dixième fois au moins que vous me faites cette question ! Écrivez-le comme vous voudrez; vous m'agacez. Voilà trente ansque vous m'agacez. Ecrivez comme vous voudrez^ mettez un T, deux T, trois T, deux H, un K et un Z... êtes-vous content?
— Mais ma bonne amie, je...
— Tiensj fiche-moi la paix. J'en ai pardessus les yeux. Toute ma vie s'est passée à me heurter contre la... Veux-tu que je te dise &e qu'a été ma vie ? Eh bien , 9'a été un
étouffement, une agonie; j'ai toujours eu un rocher sur les épaules. Oh! ma jeunesse!...
Cette grande pensée, mesdames, se réalise au-delà.,. C'est à la lettre : un rocher! Vous n'avez été pour moi qu'un obstacle au lieu d'être un aide... Se réalise au-delà de nos espérances y et le doigt de la Providen..* Ahl grand Dieu! si j'avais été homme I Vous vous êtes fait traîner toute votre vie, mon cher...
— Voyons, ma bonne amie, voyons, tu oublies que j'ai des cheveux blancs.
— Et vous, vous oubliez que vous êtes se»
crétaire de l'œuvre. Ses cheveux blancs I il est inouï d'audace. Voulez-vous m'obliger à crier par-dessus les toits que vous portez perruque?
Le pauvre homme fut bouleversé; dan$ son émotion il avait complètement oublié que ses cheveux n'étaient point à lui.
— Ses cheveux blancs! Oui, ma vie n*a été qu'un long martyre, et je le dis hautement :
s'il est une femme à qui Dieu doive des compensations, sur l'honneur, c'est bien à moi.
«- Chacun a ses peines qu'il ofDre au Sei-
de mademoiselle Cibot 369
gneur , murmura M. Cibot dans son coin.
— Vous avez de l'onction depuis que je vous ai fait secrétiarede Pœuvre !... Ouij mesdames f tressons une couronne de nos amer-' tumeSy de nos acres désillusions. Pauvres êtres meurtris que nous sommes,,, meurtris que nous sommes... enveloppons-nous dans notre désespoir comme en un ctace gtorieux^ et nous pourrons alors nous écrier avec É\é^ chiel dans son divin langage... Après son divin langage, tu transcriras lisiblement la citation d'Ézéchiel.
— Quelle citatioUj ma bonne amie ?
\ —-La citation d*Ézécbiel que la comtesse m'a fait porter hier au soir par son valet de chambre. Il ne vous manque plus que d'avoir égaré ce document I
— Je vais le retrouver, ne t'impatiente pat; voyonSyOti l'ai-je mis ? c'était écrit sur papier azuré.
— Tenez, je la vois d'ici cette citation d'Ézéchielj là, sous le sucrier. Dieu de Dieu! un homme incapable, quel fardeau I
— Ah! je savais bien aussi que j'avais mis ce document de côté.
870 Li Cahier bleu
A ce moment la bonne frappa à la porte.
— Qu'est-ce qu'il y a, répondit la vice-présidente avec humeur. — Madame de Larive était, nous n'avons pas besoin de le dire^ vice* présidente des Dames de la Douleur.
— Madame, c'estl'abbé Saintfoint qui désire parler à madame.
— Bien. Elle est sotte cette fille^ ne pas comprendre que je désire être seule ! ne pas avoir un moment à moi... l'abbé Saintfoint I et je suis fagotée !... que le bon Dieu le bénisse ! Arrive-t-on chez les gens à cette heure* ci, en bonne conscience ?
Tout en disant cela^ madame de Larive enlevait son bonnet de nuit précipitamment, rajustait sa robe de chambre et mettait de l'ordre dans sa coiffure.
Elle était à peu près présentable au moment o\x la bonne, entr'ouvrant la porte > annonça le prêtre.
—Eh bonjour, mon cher abbé^ dit la vice-présidente en se précipitant vers le nouveau venu. Eh bonjour 1 quel bien vous me faites de venir me visiter! Il n'y a qu'un instant je parlais de vous. Mais veuillez donc
de mademoiselle Cibot 3^J^
rentrer dans le salon^ ce désordre est odieux; mille pardons de vous le laisser entrevoir.
Sa voix était tout à coup et sans transition devenue onctueuse, modeste et insinuante.
Ce qui l'étonna c'est que le bon prêtre, qui d'ordinaire souriait toujours lorsqu'elle lui adressait la parole, restait grave cette fois, caressant son rabat comme quelqu'un qui est embarrassé.
— Qju'importe le désordrCj restons ici, dit l'abbé ; la gravité des nouvelles dont je suis porteur suffit à faire excuser mon indis* crétion.
— Quelles nouvelles, mon Dieu I Votre visage est décomposé^ mon père... Le gouvernement vous aurait-il par hasard refusé le droit de réunion?... Parlez, je vous en prie. Le saint-père serait-il souffrant?
— Hélasl ce que j'ai à vous dire est bien grave aussi. Appelez à votre aide, chère madame, votre résignation de femme chrétienne... de mère...
««Ma fille était souffrante avant-hier; elk est plus mal, n'est-ce pas? Ahl mon Dieul parlez. Mon Adèle est en danger?
3 71 Le Cahier hleu
M. Cibot releva la tête en entendant parler de sa fille, et il écoutait avec tant d'attention que sa bouche restait entr'ou verte.
— Madame votre fille^ continua l'al^bé^ a été, par la mort de son mari, plus cruellement éprouvée que vous ne le supposez. Le désespoir est trop lourd pour ceux qui, aveuglés par la douleur^ n'ont pas recours aux consolations que Dieu seul...
— Ma fille est mortel s'écria M. Cibot en se levant comme si un ressort Teût poussé en avant.
— Madame, votre fille sortit de chez elle avant hier au soir, malgré la fièvre^ et depuis ce temps on ne... c'est une pénible mission, chère madame, que celle dont je me suis chargé. • . depuis ce temps elle n'est pas rentrée.
— Mais dites-moi donc tout de suite qu'elle est morte, car elle est morte; n'est-ce pas qu'elle est morte ? dit M. Cibot dont la voix tremblait.
— Hélas! la miséricorde de Dieu est sans t>ornes, voilà ce à quoi il faut songer en un pareil moment. Madame votre fille s'est noyée.
—Ma fille 1 ma fille chérie! Que vais-je de-
de mademoiselle Ci bot 373
venir? s'écria madame de Larive en se renversant dans le fauteuil où elle était assise Monsieur l'abbé... monsieur de Larive.., venez. . . je sens que je me trouve mal. Dieu !• . . Dieu m'accordera-t-il la grâce de supporter ce coup? moi qui l'aimais I . ..
A ce moment, M. Cibot s'élança vers sa femme^ et avec une expression qu'il n'avait jamais eue^ le visage pâle et sillonné de grosses larmeS) il toucha le front de la vice-présidente de son doigt tremblant, et bégayant beaucoup comme cela lui arrivait lorsqu'il était très-ému :
— Tu mens, tu mens, s'e'cria-t-ii. Elle ment^ la misérable!
— Monsieur l'abbé, mais mon mari devient fou] n'était-ce pas assez d'un malheur?
— Mon cher monsieur^ fit le prêtre, votre raison s'égare.
— Oui, oui, je suis fou, mais cette femmelà est une malheureuse; moi aussi, je suis un malheureux.
Tout en disant cela, il jetait sur un meuble ia robe de chambre, mettait à la hâte sa redingote et prenait son chapeau.
S74 Le Cahier bleu de mademoiselle Cibot
— Où est-^lle? où est-elle, que j'y aillel... Où est ma fille?
«-- Hélas! madame votre fille est là oti l'on dépose le corps de ceux que Ton ne connaît pas et que l'on retrouve noyés... C'est affreux! Souhaitez-vous que je vous accompagne^ car il faut constater l'identité de cette infortunée.
«-* Allons, dépêchons* nous ^ monsi'^ur l'abbé, dépéchons-nous.
Le vieillard marchait comme un homme ivre, allant vite cependant, et frappant le pavé de sa petite canne noire qu'il avait prise par habitude.
Arrivé là où il allait^ il entra hardiment dans la salle^ s'approcha des vitres en écartant quelques indifférents qui flânaient par là, et reconnaissant tout à coup le cachemire à fond rouge qui pendait accroché au-dessus du corps inanimé :.
— C'est elle! s'écria-t-il, c'est elle!
Et il tomba évanoui dans les bras du com« missairede police qui lui demandait son nom.