‹ Le "Cahier rouge" de Benjamin Constant. PubliéChapitre 11 sur 36 · Voir Appendice XIV, p · texte numérisé non relu

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s'élevait, l'originalité de mon caractère, tout cela parut piquant. Je fus fêté par toutes les femmes de la coterie de madame Suard, et les hommes pardonnèrent à mon âge une impertinence qui, n'étant pas dans les manières, mais dans les jugements, était moins aperçue et moins offensante. Cependant quand je me souviens de ce que je disais alors et du dédain raisonné que je témoignais à tout le monde, je suis encore à concevoir comment on a pu le tolérer. Je me rappelle qu'un jour, rencontrant un des hommes de notre société qui avait trente ans de plus que moi, je me mis à causer avec lui, et ma conversation roula comme à l'ordinaire sur les ridicules de tous ceux que nous voyions tous les jours. Après m'être bien moqué de chacun l'un après l'autre, je pris tout à coup celui avec lequel j'avais causé, par la main, et je lui dis :

— Je vous ai bien fait rire aux dépens de tous nos amis, mais n'allez pas croire que, parce que je me suis moqué d'eux avec vous, je sois tenu âne pas me moquer de vous avec eux; je vous avertis que nous n'avons point fait ce traité.

Le jeu qui m'avait déjà causé tant de peines,

et qui m'en a tant causées depuis, vint troubler ma vie et gâter tout ce que la bonté de mon père avait fait pour moi.

J'avais connu en Suisse chez madame Trevor une vieille Française, madame de Bourbonne, joueuse à l'excès, d'ailleurs bonne femme et assez originale : elle jouait en voiture, elle jouait au lit, elle jouait au bain, le matin, la nuit, le soir, toujours et partout, quand elle le pouvait. •J'allai la voir à Paris, elle y avait tous les jours un quinze, et je m'empressai d'en être. J'y perdais régulièrement tout ce que j'apportais, et j'y apportais tout ce qu'on me payait par ordre de mon père et tout ce que je pouvais emprunter, ce qui heureusement n'était pas très considérable, quoique je ne négligeasse aucun moyen de faire des dettes.

Il m'arriva à ce sujet une aventure assez plaisante, avec une des plus vieilles femmes de la société de madame Suard. C'était madame Saurin, femme de Saurin le philosophe et l'auteur de Spartacus. Elle avait été fort belle et s'en souvenait toute seule, car elle avait soixante-cinq ans. Elle m'avait témoigné beaucoup d'amitié, et bien que j'eusse le tort de me

moquer un peu d'elle, j'avais en elle plus de confiance qu'en toute autre personne à Paris. Un jour je venais de perdre chez madame de Bourbonne tout l'argent que j'avais, et tout ce que j'avais pu jouer sur parole. Embarrassé de payer, je m'avisai de recourir à madame Saurin j)our qu'elle me prêtât ce qui me manquait. Mais désapprouvant moi-même la démarche que je faisais, je lui écrivis au lieu de lui en parler, et je lui fis dire que je viendrais prendre sa réponse dans l'après-dînée. J'y fus en elfet. Je la trouvai seule. Ma timidité naturelle, augmentée par la circonstance, fit que j'attendis longtemps qu'elle me parlât de mon billet. Enfin, comme elle ne m'en disait pas un mot, je me déterminai à rompre le silence, et je commençai en rougissant, en baissant les yeux, et d'une voix fort émue :

— Vous serez peut-être étonnée, lui dis-je, de la démarche que je fais. Je serais bien fâché de vous avoir donné contre moi des impressions défavorables par une chose que je ne vous. aurais pas confiée, si votre affection si douce pour moi ne m'y avait encouragé: l'aveu que je vous ai fait et dont votre silence me fait craindre que vous ne soyez blessée, m'a été arraché par

un mouvement irrésistible de confiance en vous.

Je disais tout cela en m'arrêtant à chaque mot, et sans regarder madame Saurin. Comme pourtant elle ne répondait point, je levai les yeux, et je vis par son air de surprise qu'elle ne concevait rien à ma harangue.

Je lui demandai si elle n'avait pas reçu ma lettre. Il se trouva que non. Me voilà bien plus interdit, et j'aurais volontiers repris toutes mes paroles, sauf à trouver d'autres moyens de sortir de l'embarras où je me trouvais. Mais il n'y avait plus de ressources. Il fallait achever. Je repris donc :

— Vous avez été si bonne pour moi, vous m'avez témoigné tant d'intérêt. Peut-être en ai-je trop présumé. Mais il y a des moments où la tête d'un homme se perd. Je ne me consolerais jamais si j'avais porté atteinte à votre amitié. Permettez moi de ne plus vous parler de cette malheureuse lettre. Laissez-moi vous cacher ce qui ne m'était échappé que dans un moment de trouble.

— Non, me dit-elle, pourquoi doutez-vous de mon cœur? Je veux tout savoir, achevez, achevez,

Et elle couvrit de ses mains son visage, et elle tremblait de tout son corps. Je vis clairement qu'elle avait pris tout ce que je venais de lui dire pour une déclaration d'amour. Ce quiproquo, son émotion, et un grand lit de damas rouge qui était à deux pas de nous, me jetèrent dans une inexprimable terreur. Mais je devins furieux comme un poltron révolté et je me hâtai de dissiper l'équivoque.

— Au fond, lui dis-je, je ne sais pourquoi je vous ennuie si longtemps d'une chose fort peu importante. J'ai eu la sottise de jouer, j'ai perdu un peu plus que je n'ai en ce moment, et je vous ai écrit pour savoir si vous pourriez me rendre le service de me prêter ce qui me manque pour m'acquilter.

Madame Saurin resta immobile. Ses mains descendirent de son visage qu'il n'était plus nécessaire de couvrir. Elle se leva sans mot dire et me compta l'argent que je lui avais demandé. Nous étions si confondus, elle et moi, que tout se passa en silence. Je n'ouvris même pas la bouche pour la remercier.

Ce fut à cette époque (1787) que je fis connaissance avec la première femme d'un esprit supérieur que j'aie connue, et l'une de celles qui en avait le plus que j'aie jamais rencontrée. Elle se nommait madame de Charrière. C'était une Hollandaise d'une des premières familles de ce pays, et qui, dans sa jeunesse, avait fait beaucoup de bruit par son esprit et la bizarrerie de son caractère. A trente ans passés, après beaucoup de passions, dont quelques unes avaient été assez malheureuses, elle avait épousé, malgré sa famille, le précepteur de ses frères, homme d'esprit, d'un caractère délicat et noble, mais le plus froid et le plus flegmatique que l'on puisse imaginer. Durant les premières années de son mariage, sa femme l'avait beaucoup tourmenté pour lui imprimer un mouvement égal au sien;

et le chagrin de n'y parvenir que par moments avait bien vite détruit le bonheur qu'elle s'était promis dans cette union à quelques égards disproportionnée. Un homme beaucoup plus jeune qu'elle, d'un esprit très médiocre, mais d'une belle figure, lui avait inspiré un goût très vif. Je n'ai jamais su tous les détails de cette passion : mais ce qu'elle m'en a dit et ce qui m'a été raconté d'ailleurs a suffi pour m'apprendre qu'elle en avait été fort agitée et fort malheureuse, que le mécontentement de son mari avait troublé l'intérieur de sa vie, et qu'enfin le jeune homme qui en était l'objet l'ayant abandonnée pour une autre femme qu'il a épousée, elle avait passé quelque temps dans le plus affreux désespoir. Ce désespoir a tourné à bien pour sa réputation littéraire, car il lui a inspiré le plus joli des ouvrages qu'elle ait faits : il est intitulé Caliste, et fait partie d'un roman qui a été publié sous le titre de Lettres écrites de Lausanne.

Elle était occupée à faire imprimer ce livre quand je fis connaissance avec elle. Son esprit m'enchanta. Nous passâmes des jours et des nuits à causer ensemble. Elle était très sévère dans ses jugements sur tous ceux qu'elle voyait.

J'étais très moqueur de ma nature. Nous nous convînmes parfaitement. Mais nous nous trouvâmes bientôt l'un avec l'autre des rapports plus intimes et plus essentiels. Madame de Charrière avait une manière si originale et si animée de considérer la vie, un tel mépris pour les préjugés, tant de force dans ses pensées, et une supériorité si vigoureuse et si dédaigneuse sur le commun des hommes, que dans ma disposition, à vingt ans, bizarre et dédaigneux que j'étais aussi, sa conversation m'était une jouissance jusqu'alors inconnue. Je m'y livrai avec transport. Son mari, qui était un très honnête homme, et qui avait de l'affection et de la reconnaissance pour elle, ne l'avait menée à Paris que pour la distraire de la tristesse où l'avait jetée l'abandon de l'homme qu'elle avait aimé. Elle avait vingtsept ans de plus que moi, de sorte que notre liaison ne pouvait l'inquiéter. Il en fut charmé et l'encouragea de toutes ses forcesNJe me souviens encore avec émotion des jours et des nuits que nous passâmes ensemble à boire du thé et à causer sur tous les sujets avec une ardeur inépuisable. Cette nouvelle passion n'absorbait pas néanmoins tout mon temps. Il m'en

restait malheureusement assez pour faire beaucoup de dettes. Une femme qui de Paris correspondait avec mon père l'avertit de ma conduite, mais lui écrivit en même temps que je pourrais tout réparer si je parvenais à épouser une jeune personne qui était de la société dans laquelle je vivais habituellement et qui devait avoir quatrevingt-dix mille francs de rente. Cette idée séduisit beaucoup mon père, ce qui était fort naturel. Il me la communiqua dans une lettre qui contenait d'ailleurs beaucoup et de très justes reproches, et où il finissait par me déclarer qu'il ne consentirait à la prolongation de mon séjour à Paris que si j'essayais de réaliser ce projet avantageux et si je croyais avoir quelque chance de réussir.

La personne dont il s'agissait avait seize ans ■ et était très jolie. Sa mère m'avait reçu depuis mon arrivée avec beaucoup d'amitié. Je me voyais placé entre la nécessité de tenter au moins une chose dont le résultat m'aurait fort convenu, ou celle de quitter une ville où je m'amusais beaucoup pour aller rejoindre mon

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