‹ Le "Cahier rouge" de Benjamin Constant. PubliéChapitre 12 sur 36 · Voir Appendice XIV, p · texte numérisé non relu

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père qui m'annonçait un grand mécontentement. Je n'hésitai pas à risquer la chose. Je commençai, suivant l'usage, par écrire à la mère pour lui demander la main de sa fille. Elle me répondit fort amicalement, mais par un refus motivé sur ce que sa fille était déjà promise à un homme qui devait l'épouser dans quelques mois. Cependant, je ne crois point qu'elle considérât elle-même ce refus comme irrévocable; car, d'un côté, j'ai su depuis qu'elle avait fait prendre en Suisse des informations sur ma fortune, et de l'autre, elle me donnait toutes les occasions qu'elle pouvait de parler tête à tête avec sa fille. Mais je me conduisis en vrai fou ! Au lieu de profiter de la bienveillance de la mère qui, tout en me refusant, m'avait témoigné de l'amitié, je voulus commencer un roman avec la fille, et je le commençai de la manière la plus absurde. Je n'essayai point de lui plaire; je ne lui dis pas même un mot de mon sentiment. Je continuai à causer le plus timidement du monde avec elle quand je la trouvais seule. Mais je lui écrivis une belle lettre comme à une personne que ses parents voulaient marier malgré elle à un homme qu'elle

n'aimait pas, et je lui proposai de l'enlever. Sa mère, à qui sans doute elle montra cette étrange lettre, eut pour moi l'indulgence de laisser sa fille me répondre comme si elle ne l'en avait pas instruite.

Mademoiselle Pourras — elle s'appelait ainsi — m'écrivit que c'était à ses parents à décider de son sort, et qu'il ne lui convenait pas de recevoir des lettres — d'un homme. Je ne me le tins pas pour dit et je recommençai de plus belle mes propositions d'enlèvement, de délivrance, de protection contre le mariage qu'on voulait la forcer à contracter. On eût dit que j'écrivais à une victime qui avait imploré mon secours, et à une personne qui avait pour moi toute la passion que je croyais ressentir pour elle : et dans le fait, toutes mes épîtres chevaleresques étaient adressées à une petite personne très raisonnable qui ne m'aimait pas du tout, qui n'avait aucune répugnance pour l'homme qu'on lui avait proposé, et qui ne m'avait donné ni l'occasion ni le droit de lui écrire de la sorte. Mais j'avais enfilé cette route et pour le diable je n'en voulais pas sortir.

Ce qu'il y avait de plus inexplicable c'est que,

lorsque je voyais mademoiselle Pourras, je ne lui disais pas un mot qui eût du rapport avec mes lettres. Sa mère me laissait toujours seul avec elle, malgré mes extravagantes propositions dont sûrement elle avait connaissance, et c'est ce qui me confirme dans l'idée que j'aurais pu encore réussir. Mais loin de profiter de ces occasions, je devenais, dès que je me trouvais seul avec mademoiselle Pourras, d'une timidité extrême. Je ne lui parlais que de choses insignifiantes et je ne faisais pas même une allusion aux lettres que je lui écrivais chaque jour, ni au sentiment qui me dictait ces lettres.

Enfin, une circonstance dans laquelle je n'étais pour rien, amena une crise qui termina tout. Madame Pourras, qui avait été galante toute sa vie, avait encore un amant en titre. Depuis que je lui avais demandé sa fille, elle avait continué à me traiter avec amitié, avait toujours paru ignorer mon absurde correspondance et, pendant que j'écrivais tous les jours à la fille pour lui proposer de l'enlever, je prenais la mère pour confidente de mon sentiment et de mon malheur : le tout, je dois le dire, sans aucune réflexion et sans la moindre mauvaise

foi. Mais j'avais enfilé cette route avec l'une et avec l'autre. J'avais donc avec madame Pourras de longues conversations, tête à tête. Son amant en prit ombrage. Il y eut des scènes violentes, et madame Pourras qui, ayant près de cinquante ans, ne voulait pas perdre cet amant qui pouvait être le dernier, résolut de le rassurer. Je ne me doutais de rien et j'étais un jour à faire à madame Pourras mes lamentations habituelles, lorsque M. de Sainte-Croix — c'était le nom de l'amant — parut tout à coup et montra beaucoup d'humeur. Madame Pourras me prit par la main, me mena vers lui, et me demanda de lui déclarer solennellement si ce n'était pas de sa fille que j'étais amoureux, si ce n'était pas sa fille que j'avais demandée en mariage, et si elle n'était pas tout à fait étrangère à mes assiduités dans sa maison. Elle n'avait vu dans la déclaration exigée de moi qu'un moyen de mettre fin aux ombrages de M. de Sainte-Croix. J'envisageai la chose sous un autre point de vue, je me vis traîné devant un étranger pour lui avouer que j'étais un amant malheureux, un homme repoussé par la mère et par la fille. Mon amourpropre blessé me jeta dans un vrai délire. Par

hasard, j'avais emporté clans ma poche une petite houleille d'opium que je trimballais avec moi depuis quelque temps. C'était en suite de ma liaison avec madame de Charrière, qui prenant beaucoup d'opium dans sa maladie, m'avait donné l'idée d'en avoir, et dont la conversation toujours abondante, vigoureuse, mais très bizarre, me tenait dans une espèce d'ivresse spirituelle, qui n'a pas peu contribué à toutes les sottises que j'ai faites à cette époque.

Je répétais sans cesse que je voulais me tuer, et à force de le dire je parvenais presque à le croire, quoique dans le fond je n'en eusse pas la moindre envie. Ayant donc mon opium en poche au moment où je me vis traduit en spectacle devant M. de Sainte-Croix, j'éprouvai une espèce d'embarras dont il me parut plus facile de me tirer par une scène que par une conversation tranquille. Je prévoyais que M. de Sainte- Croix me ferait des questions, me témoignerait de l'intérêt, et comme je me trouvais humilié, ces questions, cet intérêt, tout ce qui pouvait prolonger la situation m'était insupportable. J'étais sûr qu'en avalant mon opium je ferais diversion à tout cela. Ensuite, j'avais depuis

longtemps dans la tête, que de vouloir se tuer pour une femme, c'était un moyen de lui plaire.

Cette idée n'est pas exactement vraie. Quand on plaît déjà à une femme et qu'elle ne demande qu'à se rendre, il est bon de la menacer de se tuer parce qu'on lui fournit un prétexte décisif, rapide et honorable. Mais quand on n'est point aimé, ni la menace ni la chose ne produisent aucun effet. Dans toute mon aventure avec mademoiselle Pourras, il y avait une erreur fondamentale, c'est que je jouais le roman à moi tout seul. Lors donc que madame Pourras eut fini son interrogatoire, je lui dis que je la remerciais de m'avoir mis dans une situation qui ne me laissait plus qu'un parti à prendre, et je tirai ma petit fiole que je portai à mes lèvres. Je me souviens que, dans le court instant qui s'écoula pendant que je fis cette opération, je me faisais un dilemme qui acheva de me décider.

« Si j'en meurs, me dis-je, tout sera fini; et si l'on me sauve, il est impossible que mademoiselle Pourras ne s'attendrisse pas pour un homme qui aura voulu se tuer pour elle. »

J'avalai donc mon opium. Je ne crois pas qu'il y en eût assez pour me faire grand mal et

comme M. de Sainte-Croix se jeta sur moi, j'en répandis plus de la moitié par terre. On fut fort effrayé. On me fit prendre des acides pour détruire l'effet de l'opium. Je fis ce qu'on voulut avec une docilité parfaite, non que j'eusse peur, mais parce que l'on aurait insisté, et que j'aurais trouvé ennuyeux de me débattre. Quand je dis que je n'avais pas peur, ce n'est pas que je susse combien il y avait peu de danger. Je ne connaissais point les effets que l'opium produit, et je les croyais beaucoup plus terribles. Mais d'après mon dilemme, j'étais tout à fait indifférent au résultat. Cependant, ma complaisance à me laisser donner tout ce qui pouvait empêcher l'effet de ce que je venais de faire dut persuader les spectateurs qu'il n'y avait rien de sérieux dans toute cette tragédie.

Ce n'est pas la seule fois dans ma vie qu'après une action d'éclat, je me suis soudainement ennuyé de la solennité qui aurait été nécessaire pour la soutenir et que, d'ennui, j'ai défait mon propre ouvrage. Après qu'on m'eut administré tous les remèdes qu'on crut utiles, on me fit un petit sermon d'un air moitié compatissant, moitié doctoral, que j'écoutai d'un air tragique; made-

moiselle Pourras entra, car elle n'y était pas pendant que je faisais toutes mes folies pour elle, et j'eus l'inconséquente délicatesse de seconder la mère dans ses efforts pour que la fille ne s'aperçût de rien. Mademoiselle Pourras arriva, toute parée pour aller à l'Opéra où l'on donnait le Tarare de Beaumarchais pour la première fois. Madame Pourras me proposa de m'y mener, j'acceptai : et mon empoisonnement finit, pour que tout fût tragi-comique dans cette affaire, par une soirée à l'Opéra. J'y fus même d'une gaieté folle, soit que l'opium eût produit sur moi cet effet, soit, ce qui me paraît plus probable, que je m'ennuyasse de tout ce qui s'était passé de lugubre, et que j'eusse besoin de m'ainuser.

Le lendemain, madame Pourras, qui vit la nécessité de mettre un terme à mes extravagances, prit pour prétexte mes lettres à sa fille, dont elle feignit n'avoir été instruite que le jour même, et m'écrivit que j'avais abusé de sa confiance en proposant à sa fille de l'enlever pendant que j'étais reçu chez elle. En conséquence, elle me déclara qu'elle ne me recevrait plus, et pour m'oter tout espoir et tout moyen de continuer mes tentatives, elle fit venir

M. de Charrière qu'elle pria d'interroger lui-même sa fille sur ses sentiments pour moi. Mademoiselle Pourras répondit très nettement à M. de Charrière que je ne lui avais jamais parlé d'amour, qu'elle avait été fort étonnée de mes lettres, qu'elle n'avait jamais rien fait et ne m'avait jamais rien dit qui pût m'autoriser à des propositions pareilles, qu'elle ne m'aimait point, qu'elle était très contente du mariage que ses parents projetaient pour elle, et qu'elle se réunissait très librement à sa mère dans ses déterminations à mon égard. M. de Charrière me rendit compte de celte conversation, en ajoutant que, s'il eût aperçu dans la jeune personne la moindre inclination pour moi, il eût essayé de déterminer la mère en ma faveur.

Ainsi se termina l'aventure. Je ne puis dire que j'en éprouvasse une grande peine. Ma tête s'était bien montée de temps à autre ; l'irritation de l'obstacle m'avait inspiré une espèce d'acharnement; la crainte d'être obligé de retourner vers mon père m'avait fait persévérer dans une tentative désespérée; ma mauvaise tête m'avait fait choisir les plus absurdes moyens que ma timidité avait rendus encore plus

absurdes. Mais il n'y avait, je crois, jamais eu d'amour au fond de mon cœur. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le lendemain du jour où il fallut renoncer à ce projet, je fus complètement consolé K

La personne qui, même pendant que je faisais toutes ces enrageries, occupait véritablement ma tête et mon cœur, c'était madame de Charrière. Au milieu de toute l'agitation de mes lettres romanesques, de mes propositions d'enlèvement, de mes menaces de suicide et de mon empoisonnement théâtral, je passai des heures, des nuits entières à causer avec madame de Charrière, et pendant ces conversations, j'oubliai mes inquiétudes sur mon père, mes dettes, mademoiselle Pourras et le monde entier. Je suis convaincu que, sans ces conversations, ma conduite eût été beaucoup moins folle. Toutes les opinions de madame de Charrière reposaient sur le mépris de toutes les convenances et de tous les usages. Nous nous moquions à qui mieux mieux de tous ceux que nous voyions : nous nous enivrions de nos plaisanteries et de notre mépris de l'espèce

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