‹ Le "Cahier rouge" de Benjamin Constant. PubliéChapitre 13 sur 36 · Voir Appendice XV, p · texte numérisé non relu

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humaine, et il résultait de tout cela que j'agissais comme j'avais parlé, riant quelquefois comme un fou une demi-heure après de ce que j'avais fait de très bonne foi dans le désespoir une demi-heure avant. La fin de tous mes projets sur mademoiselle Pourras me réunit plus étroitement encore avec madame de Charrière : elle était la seule personne avec qui je causasse en liberté, parce qu'elle était la seule qui ne m'ennuyât pas de conseils et de représentations sur ma conduite.

Des autres femmes de la société où je vivais, les unes s'intéressant à moi par amitié, me prêchaient dès qu'elles en trouvaient l'occasion. Les autres auraient eu quelque envie, je crois, de se charger de faire l'éducation d'un jeune homme qui paraissait si passionné, et me le faisaient entendre d'une manière assez claire. Madame Suard avait conçu le dessein de me marier. Elle voulait me faire épouser une jeune fille de seize ans, assez spirituelle, fort affectée, point jolie, et qui devait être riche, après la mort d'un oncle âgé. Par parenthèse, au moment où j'écris en 18H, l'oncle vit encore. La jeune personne, qui s'est mariée depuis à M. Pastoret, célèbre

dans la Révolution, par sa niaiserie, a eu quelques aventures, a voulu divorcer pour épouser un homme que j'ai beaucoup connu, dont je parlerai dans la suite, et dont elle a eu un enfant, a fait quelques folies pour arriver à ce but, puis, l'ayant manqué, s'est jetée avec beaucoup d'art dans la pruderie, et est aujourd'hui l'une des femmes les plus considérées de Paris. A l'époque où madame Suard me la proposa, elle avait une envie extrême d'avoir un mari, et elle le disait de très bonne foi à tout le monde. Mais ni les projets de madame Suard, ni les avances de quelques vieilles femmes, ni les sermons de quelques autres, ne produisaient d'effet sur moi. Comme mariage, je ne voulais que mademoiselle Pourras.

Comme figure, c'était encore mademoiselle Pourras que je préférais. Comme esprit, je ne voyais, n'entendais, ne chérissais que madame de Charrière. Ce n'est pas que je ne profitasse du peu d'heures où nous étions séparés, pour faire encore d'autres sottises.

Je ne sais qui me présenta chez une fille qui se faisait appeler la comtesse de Linières. Elle était de Lausanne où son père était boucher. Un

jeune Anglais l'avait enlevée, en mettant le feu à la maison où elle demeurait, et elle avait continué, après avoir été quittée par ce premier amant, à faire un métier que sa jolie figure rendait lucratif. Ayant amassé quelque argent, elle s'était fait épouser par un M. de Linières qui était mort, et devenue veuve et comtesse, elle tenait une maison de jeu. Elle avait bien quarante-cinq ans, mais pour ne pas renoncer entièrement à son premier état, elle avait fait venir une jeune sœur d'environ vingt ans, grande, fraîche, bien faite et bête à faire plaisir. Il y venait en hommes quelques gens comme il faut, et beaucoup d'escrocs. On y tomba sur moi à qui mieux mieux. Je passais la moitié des nuits à y perdre mon argent : puis, j'allais causer avec madame de Charrière qui ne se couchait qu'à six heures du matin, et je dormais la moitié du jour. Je ne sais si ce beau genre de vie parvint aux oreilles de mon père, ou si la seule nouvelle de mon peu de succès auprès de mademoiselle Pourras le décida à me faire quitter Paris. Mais au moment où je m'y attendais le moins, je vis arriver chez moi un M. Benay, lieutenant dans son régiment,

chargé de me conduire auprès de lui à Bois-le- Duc.

J'avais le sentiment que je méritais beaucoup de reproches, et l'espèce de chaos d'idées où la conversation de madame de Charrière m'avait jeté me rendait d'avance, tout ce que je me croyais destiné à entendre, insupportable. Je me résignai cependant et l'idée de ne pas obéir à mon père ne me vint pas. Mais une difficulté de voiture retarda notre départ. Mon père m'avait laissé à Paris une vieille voiture dans laquelle nous étions venus, et, dans mes embarras d'argent, j'avais trouvé bon de la vendre. M. Benay, comptant sur cette voiture, était venu dans un petit cabriolet à une place. Nous essayâmes de trouver une chaise de poste chez le sellier qui m'avait acheté celle de mon père : mais il n'en avait point ou ne voulut pas nous en prêter. Cette difficulté nous arrêta tout un jour. Pendant cette journée, ma tête continua à fermenter, et la conversation de madame de Charrière ne contribua pas peu à cette fermentation. Elle ne prévoyait sûrement pas l'effet qu'elle produirait sur moi. Mais en m'entretenant sans cesse de la bêtise de l'espèce humaine, de l'absurdité des

préjugés, en partageant mon admiration pour tout ce qui était bizarre, extraordinaire, original, elle finit par m'inspirer une soif véritable de me trouver aussi moi-même hors de la loi commune. Je ne formai pourtant point de projets, mais je ne sais dans quelle idée confuse, j'empruntai à tout hasard à madame de Charrière une trentaine de louis.

Le lendemain M. Benay vint délibérer avec moi sur la manière dont nous cheminerions, et nous convînmes que nous nous suivrions dans des voitures à une place en nous y arrangeant du mieux que nous pourrions. Comme il n'avait jamais vu Paris, je lui proposai de ne partir que le soir, et il y consentit facilement. Je n'avais aucun motif bien déterminé dans cette proposition, mais elle retardait d'autant un instant que je craignais. J'avais mes trente louis dans ma poche et je sentais une espèce de plaisir à me dire que j'étais encore le maître de faire ce que je voudrais. Nous allâmes dîner au Palais- Royal. Le hasard fit qu'à côté de moi se trouva un homme que j'avais vu quelquefois chez madame de Bourbonne, et avec lequel j'avais causé volontiers parce qu'il avait assez d'esprit.

Je me souviens encore de son nom que la circonstance où je l'ai vu pour la dernière fois (c'était ce jour-là, le 24 juin 1787) a gravé dans ma mémoire. Il s'appelait le chevalier de la Roche Saint-André, grand chimiste, homme à talents, jouant gros jeu et très recherché. Je l'abordai, et, plein que j'étais de ma situation, je le pris à part et je lui en parlai à cœur ouvert. Il m'écouta probablement avec assez de distraction comme je l'aurais fait à sa place.

Dans le cours de ma harangue je lui dis que j'avais quelquefois envie d'en finir en me sauvant :

— Et où donc? me dit-il assez négligemment.

— Mais en Angleterre, répondis-je.

— Mais oui, reprit-il, c'est un beau pays, et on y est bien libre.

— Tout serait arrangé, lui dis-je, quand je reviendrais.

— Sûrement, répliqua-t-il, avec le temps tout s'arrange.

M. Benay s'approcha, et je retournai finir avec lui le dîner que j'avais commencé. Mais ma conversation avec M. de la Roche Saint- André avait agi sur moi de deux manières : 1° en me mon-

trant que les autres attacheraient très peu d'importance à une escapade qui jusqu'alors m'avait paru la chose la plus terrible; 2° en me faisant penser à l'Angleterre, ce qui donnait une direction à ma course, si je m'échappais. Sans doute cela ne faisait pas que j'eusse le moindre motif pour aller en Angleterre plutôt qu'ailleurs, ou que je pusse y espérer la moindre ressource : mais enfin, mon imagination était dirigée vers un pays plus que vers un autre. Cependant, je n'éprouvai d'abord qu'une sorte d'impatience de ce que le moment où ma décision était encore en mon pouvoir allait expirer ou plutôt de ce que ce moment était passé; car nous devions monter en voiture d'abord après dîner, et il était probable que M. Benay ne me quitterait plus jusque-là. Comme nous sortions de table, je rencontrai le chevalier de la Roche, qui me dit en riant :

— Eh bien! vous n'êtes pas encore parti?

Ce mot redoubla mon regret de n'être plus libre de le faire. Nous rentrâmes, nous fîmes nos paquets, la voiture vint, nous y montâmes. Je soupirai en me disant que pour cette fois tout était décidé, et je pressai avec humeur mes inu-

tiles trente louis dans ma poche. Nous étions horriblement serrés dans le petit cabriolet à une place. J'étais dans le fond, et M. Benay, qui était assez grand et surtout fort gros, était assis sur une petite chaise, entre mes jambes, secoué et perdant l'équilibre à chaque cahot pour donner de la tête à droite ou à gauche. Nous avions à peine fait dix pas qu'il commença à se plaindre. Je renchéris sur ses plaintes, parce que l'idée me vint que, si nous retournions à la maison, je me retrouverais en liberté de faire de nouveau ce que je voudrais. En effet, nous n'étions pas encore hors de la barrière, qu'il déclara qu'il lui était impossible d'y tenir, et me demanda de renvoyer au lendemain et de chercher une autre manière de voyager. J'y consentis, je le ramenai à son hôtel, et me voilà chez moi à onze heures du soir, ayant dix ou douze heures pour délibérer. Je n'en mis pas autant à me décider à une folie beaucoup plus grave et beaucoup plus coupable qu'aucune de celles que j'avais encore faites. Je ne l'envisageai pas ainsi. J'avais la tête tournée et par la crainte de revoir mon père et par tous les sophismes que j'avais répétés et entendu répéter sur l'indépendance. Je me pro-

menai une demi-heure dans ma chambre, puis prenant une chemise et mes trente louis, je descendis l'escalier, je demandai le cordon, la porte s'ouvrit, je sautai dans la rue. Je ne savais point encore ce que je voulais faire. En général, ce qui m'a le plus aidé dans ma vie à prendre des partis très absurdes, mais qui semblaient du moins supposer une grande décision de caractère, c'est précisément l'absence complète de cette décision, et le sentiment que j'ai toujours eu, que ce que je faisais n'était rien moins qu'irrévocable dans mon esprit. De la sorte, rassuré par mon incertitude même sur les conséquences d'une folie que je me disais que je ne ferais peut-être pas, j'ai fait un pas après l'autre et la folie s'est trouvée faite.

Cette fois, ce fut absolument de cette manière que je me laissai entraîner à ma ridicule évasion. Je réfléchis quelques instants à l'asile que je choisirais pour la nuit, et j'allai demander l'hospitalité à une personne de vertu moyenne que j'avais connue au commencement de l'hiver. Elle me reçut avec toute la tendresse de son état. Mais je lui dis qu'il ne s'agissait point de ses charmes, que j'avais une course de quelques

jours à faire, à une cinquantaine de lieues de Paris et qu'il fallait qu'elle me procurât une chaise de poste à louer pour le lendemain, d'aussi bonne heure qu'elle le pourrait. En attendant, comme j'étais fort troublé, je voulus prendre des forces, et j'en demandai au vin de Champagne dont quelques verres m'ôtèrent le peu qui me restait de la faculté de réfléchir. Je m'endormis ensuite d'un sommeil assez agité, et quand je me réveillai, je trouvai un sellier qui me livra une chaise à tant par jour, sans prendre d'informations sur ma route, et en se bornant à me faire signer une reconnaissance que je signai d'un nom en l'air, étant bien décidé à lui renvoyer sa voiture de Calais. Ma demoiselle m'avait aussi commandé des chevaux de poste. Je la payai convenablement et je me trouvai allant ventre à terre en Angleterre avec vingt-sept louis dans ma poche, sans avoir eu le temps de rentrer en moi-même un seul instant. En vingtdeux heures, je fus à Calais. Je chargeai M. Dessin de renvoyer ma chaise à Paris et je m'informai d'un paquebot. Il en partait un à l'heure même. Je n'avais point de passeport, mais dans cet heureux temps, il n'y avait point

toutes les difficultés dont chaque démarche a été hérissée, depuis que les Français, en essayant d'être libres, ont établi l'esclavage chez eux et chez les autres. Un valet de louage se chargea pour six francs de remplir les formalités nécessaires, et, trois quarts d'heure après mon arrivée à Calais, j'étais embarqué.

J'arrivai le soir à Douvres *, je trouvai un compagnon de voyage qui voulait se rendre à Londres, et le matin du jour suivant, je me trouvai dans cette immense ville, sans un être que j'y connusse, sans un but quelconque, et avec quinze louis pour tout bien. Je voulais d'abord aller loger dans une maison où j'avais demeuré quelques jours à mon dernier passage à Londres. J'éprouvais le besoin de voir un visage connu. 11 n'y avait pas de place : mais on m'en procura une autre assez près. Mon premier soin, une fois logé, fut d'écrire à mon père. Je lui demandai pardon de mon étrange escapade, que j'excusai du mieux que je pus; je lui dis que j'avais horriblement souffert à Paris, que j'étais surtout excédé des hommes ; je fis

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