‹ Le "Cahier rouge" de Benjamin Constant. PubliéChapitre 19 sur 36 · G LE « CAHIER ROUGE · texte numérisé non relu

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l'endroit où je n'avais à attendre que du mécontentement et des reproches.

En passant à Bruges, je tombai entre les mains d'un vieux maître de poste qui, sur ma mine, avisa avec assez de pénétration qu'il pourrait me prendre pour dupe. 11 commença par me dire qu'il n'avait pas de chevaux et qu'il n'en aurait pas de plusieurs jours, mais il offrit de m'en procurer à un prix excessif. Le marché fait, il me dit que le maître des chevaux n'avait pas de voiture. C'était un nouveau marché à faire ou l'ancien à payer. Je pris le premier parti. Mais quand je croyais tout arrangé, il ne se trouva pas de postillon pour me conduire et je n'en obtins un qu'à des conditions tout aussi exorbitantes. J'étais tellement dévoré au fond du cœur de pensées tristes, et sur le désespoir dans lequel je me figurais mon père, dont les dernières lettres avaient été déclarantes, et sur la réception que j'allais éprouver, et sur la dépendance qui m'attendait et dont j'avais perdu l'habitude, que je n'avais la force de me fâcher ni de disputer sur rien. Je me soumis donc à toutes les friponneries du coquin de maître de poste, et enfin je me remis en route, mais je n'étais pas

destiné à aller vite. Il était environ dix heures quand je partis de Bruges abîmé de fatigue. Je m'endormis presque tout de suite. Après un assez long somme, je me réveillai, ma chaise était arrêtée, et mon postillon avait disparu. Après m'être frotté les yeux, avoir appelé, crié, juré, j'entendis à quelques pas de moi un violon. C'était dans un cabaret où des paysans dansaient et mon postillon avec eux de toutes ses forces.

A la poste avant Anvers, je me trouvais, grâce à mon fripon de Bruges, hors d'état de payer les chevaux qui m'avaient conduit, et pour cette fois, je ne connaissais personne. Il n'y avait personne non plus qui parlât français, et mon assez mauvais allemand était presque inintelligible. Je tirai une lettre de ma poche, et je tâchai de faire comprendre par signes au maître de poste que c'était une lettre de crédit sur Anvers. Comme heureusement personne ne pouvait la lire, on me crut, et j'obtins qu'on me conduirait jusquelà, en promettant, toujours par signes, de payer tout ce que je me trouvais devoir. A Anvers, il fallut encore que mon postillon me prêtât de l'argent pour payer un bac, et je me fis conduire à l'auberge. J'y avais logé plusieurs fois avec

mon père. L'aubergiste me reconnut, paya ma dette et me prêta de quoi continuer ma route. Mais il m'avait pris une telle peur de manquer d'argent que, pendant que l'on mettait les chevaux, je courus chez un négociant que j'avais vu à Bruxelles, et que je me fis donner encore quelques louis, quoique, selon toutes les probabilités, ils dussent m'êlre fort inutiles. Enfin le lendemain, j'arrivai à Bois-le-Duc. J'étais dans la plus horrible angoisse, et je restai quelque temps sans avoir la force de me faire conduire au logement que mon père habitait. 11 fallut pourtant prendre mon courage à deux mains et m'y rendre. Pendant que je suivais le guide qu'on m'avait donné, je frémissais et des justes reproches qui pourraient m'être adressés, et plus encore de la douleur et peut-être de l'état de maladie causé par cette douleur dans lequel je pourrais trouver mon père. Ses dernières lettres m'avaient déchiré le cœur. Il m'avait mandé qu'il était malade du chagrin que je lui faisais, et que si je prolongeais mon absence, j'aurais sa mort à me reprocher. J'entrai dans sa chambre. Il jouait au whist avec trois officiers de son régiment.

— Ah! vous voilà? me dit-il. Comment êtesvous venu?

Je lui dis que j'avais voyagé moitié à cheval, moitié en voiture, et jour et nuit. Il continua sa partie. Je m'attendais à voir éclater sa colère quand nous serions seuls. Tout le monde nous quitta.

— Vous devez être fatigué, me dit-il, allez vous coucher.

Il m'accompagna dans ma chambre. Comme je marchais devant lui, il vit que mon habit était déchiré.

— Voilà toujours, dit-il, ce que j'avais craint de cette course.

Il m'embrassa, me dit le bonsoir et je me couchai. Je restai tout abasourdi de cette réception qui n'était ni ce que j'avais craint, ni ce que j'avais espéré. Au milieu de ma crainte d'être traité avec une sévérité que je sentais méritée, j'aurais eu un vrai besoin, au risque de quelques reproches, d'une explication franche avec mon père. Mon affection s'était augmentée de la peine que je lui avais faite. J'aurais eu besoin de lui demander pardon, de causer avec lui de ma vie future. J'avais soif de regagner sa confiance et

d'en avoir en lui. J'espérais, avec un mélange de crainte, que nous nous parlerions le lendemain plus à cœur ouvert.

Mais le lendemain n'apporta aucun changement à sa manière, et quelques tentatives que je fis pour amener une conversation à ce sujet, quelques assurances de regret que je hasardai avec embarras, n'avaient obtenu aucune réponse; il ne fut, pendant les trois jours que je passai à Bois-le-Duc, question de rien entre nous. Je sens que j'aurais dû rompre la glace. Ce silence, qui m'affligeait de la part de mon père, le blessait probablement de la mienne.

Il l'attribuait à une insouciance très blâmable après une aussi inexcusable conduite : et ce que je prenais pour de l'indifférence était peut-être un ressentiment caché. Mais dans cette occasion comme dans mille autres de ma vie, j'étais arrêté par une timidité que je n'ai jamais pu vaincre, et mes paroles expiraient sur mes lèvres, dès que je ne me voyais pas encouragé à continuer. Mon père arrangea donc mon départ avec un jeune Bernois, officier dans son régiment1.

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