‹ Le "Cahier rouge" de Benjamin Constant. PubliéChapitre 20 sur 36 · Voir Appendice XXI, p · texte numérisé non relu

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Il ne me parla que de ce qui se rapportait à mon voyage et je montai en voiture sans une parole un peu claire sur l'équipée que je venais de faire ou le repentir que j'en eus, et sans que mon père m'eût dit un mot qui montrât qu'il en eût été triste ou mécontent. Le Bernois avec qui je faisais route était d'une des familles aristocratiques de Berne. Mon père avait ce gouvernement en horreur et m'avait élevé dans ces principes. Ni lui ni moi ne savions alors que presque tous les vieux gouvernements sont doux parce qu'ils sont vieux et tous les nouveaux gouvernements durs, parce qu'ils sont nouveaux. J'excepte pourtant le despotisme absolu comme celui de Turquie ou de Bussie parce que tout dépend d'un homme seul, qui devient fou de pouvoir, et alors les inconvénients de la nouveauté qui ne sont pas dans l'institution sont dans l'homme. Mon père passait sa vie à déclamer contre l'aristocratie bernoise, et je répétais ses déclamations. Nous ne réfléchissions pas que nos déclamations mêmes, par cela seul qu'elles étaient sans inconvénients pour nous, se démontraient fausses; elles ne le furent pourtant pas toujours sans inconvénient. A force d'accuser

d'injustice et de tyrannie les oligarques qui n'étaient coupables que de monopole et d'insolence, mon père les rendit injustes pour lui, et il lui en coûta enfin sa place, la fortune et le repos des vingt-cinq dernières années de sa vie1.

Rempli de toute sa haine contre le gouvernement de Berne, je me trouvai à peine dans une chaise de poste avec ce Bernois que je commençai à répéter tous les arguments connus contre la politique, contre les droits enlevés au peuple, contre l'autorité héréditaire, etc., ne manquant pas de promettre à mon compagnon de voyage que, si jamais l'occasion s'offrait, je délivrerais le pays de Vaud de l'oppression où le tenaient ses compatriotes. L'occasion s'est offerte onze ans après. Mais j'avais devant les yeux l'expérience de la France où j'avais été témoin de ce qu'est une révolution, et acteur assez impuissant, dans le sens d'une liberté fondée sur la justice, et je me suis bien gardé de révolutionner la Suisse. Ce qui me frappe, quand je me retrace ma conversation avec ce Bernois, c'est le peu

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