EXTRAITS D'UNE LETTRE A SA GRAND'MÈRE
Bruxelles, 17 août 1819.
Je suis très chagriné que les circonstances obligent papa à me faire élever loin de vous : je voudrais ne vous quitter jamais et vous rendre tous les soins dont je suis capable. Je voudrais causer avec vous, songer avec vous, me promener avec vous. J'en serais beaucoup plus heureux et mon cœur serait bien plus satisfait. J'aurais de l'émulation parce que je voudrais vous plaire. Vous seriez l'objet de toutes mes occupations. Je ferais des vers pour vous, je ferais des pièces de musique pour vous, je vous réciterais les uns et j'exécuterais les autres. Lorsque vous voudriez m'entendre, je vous traduirais les belles odes d'Horace; vous corrigeriez tout cela, et vous me donneriez du goût et du style. Dans les moments plus sérieux, je vous lirais de bonnes choses. Vous feriez des réflexions, vous me développeriez les pensées, vous en feriez naître et vous cultiveriez ma raison. Voilà, ma chère grand'-
mère, l'idée que je me fais de mes occupations auprès de vous. En attendant que cela soit, voici ma journée. Je me lève à sept heures, je déjeune, je travaille et je mets Horace à la torture. Je l'habille quelquefois si plaisamment qu'il ne se reconnaîtrait pas. Je prends une leçon d'accompagnement et de composition; je lis avec M. Duplessis, je saute, je cours, je m'amuse, je prends une leçon de danse, je dîne de bon appétit, je lis Quinte-Curce, je fais des vers latins, je vais prendre une leçon de clavecin, je vais au parc, je fais quelquefois une visite à une jolie Anglaise. De retour à la maison, je fais une partie de piquet, je soupe, je me couche à neuf heures et je dors dix heures sans interruption. Entre temps, je compose un opéra, les vers et la musique : cela sera très beau et je ne crains pas les sifllets.
Lettres de Benjamin Constant à sa famille (1775- 1830), précédés d'une introduction d'après des lettres et des documents inédits par Jean-H. Menos, in-18, Albert Savine, Paris, 18, rue Drouot, 1888.
EXTRAITS d'une lettre a sa grand'mère.
Bruxelles, 19 novembre 1779.
Je voudrais vous dire de moi quelque chose de bien satisfaisant, mais je crains que tout se borne au physique. Je me porte bien et je grandis beaucoup. Vous me direz que si c'est tout, il ne vaut pas la peine de vivre ; je le pense aussi, mais mon étourderie renverse tous mes projets. Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité, et lui donner une marche plus cadencée. J'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet, je joue des adagio, des largo qui endormiraient trente cardinaux, mais je ne sais par quelle magie ces airs si lents finissent toujours par devenir des prestissimo. Il en est de même de la danse. Le menuet se termine toujours par quelques gambades. Je crois, ma chère grand'mère, que le mal est incurable et qu'il résistera à la raison même. Je devrais en avoir quelque étincelle, car
j'ai douze ans et quelques jours, cependant je ne m'aperçois pas de son empire ; si son œuvre est si faible, que sera-t-eile à vingt-cinq ans?
Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le monde deux fois par semaine? J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche, je me tiens droit et je fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et jusqu'à présent je n'envie pas les plaisirs du grand monde. Ils ont tous l'air de ne pas s'aimer beaucoup. Cependant le jeu et l'or que je vois rouler me cause quelque émotion; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on traite de fantaisies. A propos d'or, j'ai bien ménagé les deux louis que vous m'avez envoyés l'année dernière; ils m'ont duré jusqu'à la foire passée.
Lettres de Benjamin Constant à sa famille, etc. etc., par Jean-H. Menos, in-48, Albert Savine, Paris, 18, rue Drouot, 1888.
EXTRAIT D'UNE LETTRE A SA GRAND'mÈRE.
Geertruydenbcrg, le 2 avril 1781.
Nous sommes ici dans un très petit endroit où il y a bien peu de ressources. Nous sommes mal logés, mal nourris et sans occupation. J'ai peu de livres et je ne sais comment m'en procurer. On nous assure que la paix se fera et qu'alors nous retournerons à Bréda ou dans quelque grande ville.
Lettres de Benjamin Constant à sa famille, etc., etc., Jean-H. Menos, in-18, Albert Savine, Paris, 18, rue Drouot, 1888.
Le Margrave d'Anspach était comme tous les souverains allemands de cette époque très féru d'habitudes et de manières françaises. Il eut une liaison avec mademoiselle Clairon, et Benjamin le retrouva auprès d'elle à Paris.