‹ Le "Cahier rouge" de Benjamin Constant. PubliéChapitre 27 sur 36 · EXTRAITS D UNE LETTRE A SA GRAND'MERE · texte numérisé non relu

EXTRAITS D UNE LETTRE A SA GRAND'MERE

Bruxelles, le 31 de septembre 1776.

Mon cher papa, que j'ai vu arriver avec grand plaisir, m'a dit que vous me continuiez vos bontés. Rien ne peut m'ôter votre souvenir de devant les yeux; cela m'anime dans mes occupations. Je me dis, quel plaisir de voir ma grandmaman bien contente de moi, et pouvant me dire à moi-même que je suis une partie de sa consolation. J'ai d'autant plus cet espoir que mes affaires vont beaucoup mieux depuis que papa les dirige, car je m'étais négligé sous M. de la Grange. Quoique j'aie beaucoup plus de

relâche depuis le retour de papa, je fais beaucoup plus de progrès. Je veux vous faire un détail de mes occupations. En ni'éveillant j'élève mon cœur à Dieu; je me lève à sept heures, je déjeune avec du fruit de très bon cœur; je fais un petit thème de français en latin; j'apprends mes leçons; je répète quelque pièce de clavecin; je lis l'histoire romaine et Homère, ce qui me fait grand plaisir, surtout Homère, parce que c'est un poète, que j'aime la poésie et qu'en m'amusant il me donne de grandes idées. C'est le père de la religion des anciens.

Après cela je vais jouer à divers jeux, aux quilles, aux balles, dans le jardin de la maison, jusqu'à midi que mon maître vient repasser ce que j'ai fait le matin. Nous dînons à une heure et nous faisons très bonne chère ; nous causons de diverses choses agréables, instructives, utiles, intéressantes, et nous parlons souvent de vous. Une demi-heure après dîner nous traduisons un thème de latin en français; ensuite nous allons nous promener au parc. Si vous y retournez vous le trouverez bien changé; on y fait des allées magnifiques; il sera beaucoup plus beau mais plus si agréable. De là nous allons à quatre

heures et demie chez le maître de clavecin; je finis ma leçon à six, j'y reste jusqu'à sept avec les demoiselles qui sont fort aimables : elles m'aiment beaucoup. Je retourne à la maison où je trouve mon maître de latin, Pline, Sénèque, Gicéron, et autres. A huit heures je me sépare de cette bonne compagnie, je soupe et je vais me coucher.

Lettres de Benjamin Constant à sa famille (1775-1830), précédées d'une introduction d'après des lettres et des documents inédits, par Jean-H. Menos, in-18, Albert Savine, Paris, 18, rue Drouot, 1888.

EXTRAITS D'UNE LETTRE A SA ORAND'mÈRE.

24 décembre 1777, Bruxelles.

Je sais par papa que vous êtes encore au Désert (maison de campagne à 2 kilomètres de Lausanne), passablement bien portante. Mais ce n'est pas assez; je voudrais que vous fussiez parfaitement bien, comme moi par exemple. Faisons

un arrangement, ma chère grand'maman : prenez un peu de ma santé, et donnez-moi en échange dix de vos années. Je gagnerais à ce troc, j'aurais plus de raison, et ayant appris le latin et le grec et tout ce qu'il faut savoir, je vivrais avec vous, et vous m'enseigneriez des choses plus essentielles; car que m'importe ce que les anciens ont pensé, je ne dois pas vivre avec eux. Aussi je crois que je les planterai là dès que je serai en âge de vivre avec les vivants.

Je voudrais bien voir toutes les jolies choses que vous avez faites au Désert et courir avec vous dans les bois. Mon endroit favori serait certainement le Mangeron : ce nom réveille mon appétit, et vous savez que je suis gourmand. Après quoi j'irai rêver à Belle Ombre. Mais ce que j'aimerais encore mieux serait de faire des songes avec vous. C'est ce que j'ai le mieux retenu, parce que cela était plus de mon goût.

Lettres de Benjamin Constant à sa famille (1775-18S0), précédées d'une introduction d'après des lettres et des documents inédits, par Jean-H. Menos, in-18, Albert Savine» Paris, 18, rue Prouot, 1888,

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