FANTAISIE NOSTALGIQUE
A SULLY TRUDHOMME
.D'être ou de n'être pas je n'ai point eu le choix, Mais, dans ce siècle vide, ennuyeux et bourgeois, Je suis comme un enfant volé par des tziganes, Qui chassa les oiseaux avec des sarbacanes, Et devint saltimbanque et joueur de guzla. Longtemps il n'a mangé que le pain qu'il vola,
stU LE CAHIER ROUGE.
Et, comme un loup, il n'eut que les bois pour repaire.
Puis, un beau jour, il est retrouvé par son père,
Un magnat, tout couvert de fourrure et d'acier,
Portant l'aigrette blanche à son bonnet princier.
Le vieil homme l'emporte en sanglotant de joie.
On habille l'enfant de velours et de soie ;
Il couche dans la plume et mange dans de For.
Quand il rentre au château, le nain sonne du cor,
Et, monté comme lui sur un genêt d'Espagne,
Un antique écuyer balafré l'accompagne.
Un clerc, très-patient, lui donne des leçons.
Son père, en son fauteuil tout chargé d'écussons,
L'attire quelquefois tendrement, puis se penche
Et longtemps le caresse avec sa barbe blanche.
Des femmes, dont les yeux sont doux comme les mains,
Baisent son front hâlé par le vent des chemins
Et détachent pour lui le bijou qui l'occupe,
Ne sachant pas qu'il sent leurs genoux sous la jupe
Et qu'au pays bohème où l'enfant voyagea,
Avant d'avoir quinze ans, on est homme déjà.