DERVICHES HURLEURS
Le monastère des derviches hurleurs est situé au boulevard Qasr-el-Ali, sur la route du Vieux-Caire, près de l’école de médecine. Les zikrs ont lieu à la même heure que ceux des derviches tourneurs à Helmieh. Le couvent est au fond d’une petite rue qui aboutit au Nil, en face de l’ile de Raoudah.
La salle des cérémonies est carrée, et surmontée d’une coupole percée de petites fenêtres. Aux murs sont suspendus des piques, des hallebardes, des poignards, des haches, des instruments de torture dont la vue n’est point faite pour rassurer les timides; ou se croirait transporté dans un tribunal de l’Inquisition; près de la qihlah sont accrochés de petits tableaux représentant quelque sentences pieuses et divers ornements dont l’image est plus rassurante ; à gauche est déployé un étendard vert bordé d’une bande rouge. Les derviches, assis en rond sur une natte, commencent par faire une invocation sur un rhythme lent qu’ils accélèrent peu à peu; de temps en temps cette prière est entrecoupée par des exclamations vives où le nom de Dieu est plusieurs fois répété (Hou!). A mesure que le mouvement devient plus pressé, l’intonation s’accentue de plus en plus
DERVICHES
en passant par tous les registres de la voix humaine. Cette introduction terminée, un mouballegh récite à voix haute une prière, tandis qu’une flûte douce l’accompagne en sourdine de ses modulations plaintives. Pendant la prière, la première partie des zikrs commence, d’abord insensiblement pour arriver graduellement au plus haut période d’une exaltation frénétique. Les derviches tournent la tête à'droite et à gauche, puis balancent le corps en avant et en arrière en prononçant à chaque mouvement le nom d’Allah et en répétant à de courts intervalles l’exclamation Hou!...
C’est surtout pendant la seconde partie des exercices que les derviches justifient leur appellation de « hurleurs ». Debout, la tête nue, leurs longs cheveux flottant sur les épaules, les yeux fixés vers le ciel, ils prononcent d’une voix traînante la profession de foi : La ilahciilci Allah... L imam, coiffé d un turban vert, se place au milieu du cercle et règle la cérémonie ; tous les moines s’inclinent jusqu à terre et se relèvent en poussant un Hou! articulé de telle façon qu’involontairement on lève les yeux sur la panoplie, et qu’on se demande si le moment est venu où 1 on va décrocher les terribles instruments. La seule flûte qui s’était fait entendre jusqu ici est renforcée par d’autre flûtes, des târ et des tambourins. Les balancements du corps, en avant et en arrière, s accentuent de plus en plus, l’orchestre précipite la mesure, les cris redoublent avec une furie sauvage. Le cheikh, toujours au milieu du cercle, choisit parmi
LE CAIRE ET SES ENVIRONS, ceux qui l’entourent un derviche pour le remplacer et commander le mouvement, jusqu’à ce que celuici, épuisé de fatigue, cède sa place à un autre. Les cris n’ont plus rien d’humain, les tambourins et les târ sont battus à tour de bras, un vacarme effroyable accompagne les contorsions du zikr, l’exaltation est au comble; tous ces religieux, pris de vertige, ressemblent à des machines mises en mouvement, qui ne s arrêteront qu à extinction de force motrice. Souvent la cérémonie est variée par les exercices de quelques derviches tourneurs qui exécutent leur danse d’une façon plus gracieuse.
Les moines, à bout de forces, s’arrêtent; le mouballegh récite une prière que la flûte accompagne, et un autre exercice commence. Celui-ci est moins pénible que le précédent : les pieds restent fixes, le corps se balance à droite et à gauche, et chaque mouvement, qui devient de plus en plus rapide, est accompagné du nom d Allah articulé d’une voix rauque et presque incompréhensible. Enfin un Hou! final, suivi d’une courte prière, annonce que la cérémonie est terminée. Les derviches se retirent alors dans leurs cellules, où, après avoir pris préalablement le café en commun, ils font leur kef en sybarites; certaines de ces chambrettes sont lambrissées â l’intérieur de porcelaines qui ne les rendent que plus fraîches. Ces religieux passent leur vie fort doucement, et l’oisiveté dans laquelle ils sont continuellement les conduit insensiblement à l’hébétement le plus complet.
DERVICHES
Pendant les grandes crues du Nil, la salle ordinaire des cérémonies est quelquefois inondée; les zikrs se font alors dans une autre salle qui donne sur le fleuve, et où se trouve la tombe d’un cheikh audessus de laquelle est suspendue une lanterne qui mérite d’être examinée dans tous ses détails. La monture, en argent massif, est ciselée avec une rare perfection et ornée d’émaux bleus et verts; les vitres sont incrustées de filets d’or encadrant des inscriptions en langue persane. Ce précieux chef-d’œuvre, le plus beau de ce genre que nous connaissions au Caire, porte la date de 658 de l’hégire.