DERVICHES TOURNEURS
Le derviches maoulouieh , appelés communément « tourneurs « , ont leur couvent dans' le quartier de Helmîeh, au bas de la place Mohammed-Ali. Cet ordre fut fondé au treizième siècle par le moaoullah (mollah) ou maître Djellal-ed-Din-Roûmi , né à Balkh en Perse, l’an 604 de l’hégire (1209). Leurs zikrs publics ont lieu tous les vendredis, le mois de ramadan excepté, vers une heure et demie de l’après-midi ; la cérémonie a lieu dans une salle carrée au centre de laquelle est un parquet circulaire délimité par une balustrade en bois d’où s’élèvent des colonnettes qui supportent une galerie dont une partie, destinée aux femmes, est revêtue d’un treillage en bois; l’autre est réservée aux fidèles et aux musiciens qui accompagnent de leurs instruments les exercices religieux. Les derviches entrent lentement les uns après les autres, et prennent place dans l’enceinte, le visage tourné vers la qiblah, devant laquelle se tient le cheikh assis sur un tapis. Ils sont coiffés d’un bonnet en feutre gris ayant la forme d’un cône tronqué; ils portent une veste étroite et très courte sous laquelle est une longue robe blanche serrée à la taille et terminée par un
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bourrelet de sable qui sert à régulariser leurs mouvements giratoires ; leurs épaules sont couvertes d’un manteau léger de couleur foncée; le chef ne se distingue des autres religieux que par un turban noir enroulé autour de son bonnet. Le cheikh commence, presque à voix basse, une invocation à laquelle un iinâm répond du haut de la tribune par une prière en langue persane; puis on entend un solo de flûte dont les modulations ressemblent à un chant plaintif d’une grande douceur, ensuite les târ et les darabouk annoncent à grand bruit que la danse va commencer.
Lesderviches, qui étaient restésjusqu’à ce moment accroupis dans l’attitude du plus profond recueillement, se lèvent et défilent lentement en suivant le contour de l’enceinte, les bras croisés sur la poitrine ; chaque fois qu’ils passent devant la qiblah le premier se retourne et fait un profond salut à celui qui le suit. La musique continue toujours, mais sur un rhythme plus accentué, et la voix se mêle aux instruments. A un moment donné le cheikh s’arrête, les derviches jettent leurs manteaux, se saluent de nouveau, et se mettent à tourner doucement, silencieusement sur eux-mêmes, les uns les bras croisés dans l’attitude respectueuse qu’ils ont gardée depuis leur entrée, les autres les bras étendus , la paume de la main droite dirigée vers le ciel, l’autre vers la terre; ils ont les yeux fermés, la tête penchée sur l’épaule, leur physionomie annonce qu’ils sont abîmés dans les profondeurs d’une extase immense d’où leur
DERVICHES
âme s’est élancée jusque vers les célestes régions. Le mouvement de la musique est de plus en plus pressé, la valse mystique devient plus rapide ; le poids des bourrelets de sable qui retient les robes leur fait décrire des ellipses qui se croisent sans jamais se toucher; on entend seulement le frottement des pieds nus sur le parquet. Le cheikh immobile, debout devant la qiblah, les mains cachées dans les amples manches de son manteau , veille sur les exercices sacrés; parfois il passe et repasse gravement au milieu du tourbillon vivant, puis revient à sa place courbé sous le poids du mystère qui s’accomplit sous ses yeux. Au bout d’un quart d’heure la musique se ralentit peu à peu, les tambourins cessent, la flûte continue seule ses accents langoureux, les derviches s’arrêtent quelques secondes et recommencent la danse religieuse avec la même ardeur, le même enthousiasme, sans paraître éprouver la moindre fatigue.
La valse dure ainsi une heure, à peine interrompue trois ou quatre fois. A latin, les derviches reprennent leurs manteaux et s’accroupissent en formant un demi-cercle le long de la balustrade circulaire qui sépare le sanctuaire du reste de la salle où les profanes sont admis. L’imâm récite une prière du haut de la tribune, un de ses acolytes continue par une sorte de litanie terminée par : Gloire à Dieu! A ces mots tes derviches se prosternent la face contre terre, et en se relevant poussent un Hou prolongé [Lui, Dieu) et se retirent.